Les éditions Delcourt ajoutent un nouveau titre à leur collection consacrée à Liu Cixin, auteur chinois de renommée mondiale. Dans « L’Humanité invisible », ce dernier imagine un monde éteint, une Terre exsangue, carbonisée, au sein de laquelle ont survécu des poches d’humanité portées à une échelle microscopique.
La bande dessinée « L’Humanité invisible » se fond dans les canons du genre de la science-fiction. Inscrite dans une collection qui rassemble quinze histoires courtes tirées de l’œuvre de Liu Cixin, elle bénéficie des talents conjugués de Liu Wei et Pan Zhiming. Les illustrations du dernier cité doublent une narration habile, qui donne vie à un monde futuriste aux propriétés douces-amères.
« L’Humanité invisible » révèle une vision pessimiste de l’avenir terrestre. La planète bleue est devenue exsangue, presque carbonisée, à la suite d’une catastrophe solaire. Un explorateur de l’espace, revenant d’une mission au cours de laquelle il cherchait des mondes habitables, atterrit sur une Terre éteinte, pour y découvrir une nouvelle forme d’humanité : des micro-humains vivant en autonomie dans des écosystèmes clos.
Le thème de la résilience face à l’adversité apparaît ainsi comme l’un des piliers de cette histoire. Ces micro-humains, malgré leur taille minuscule, montrent une grande force et un optimisme inaltérable. Ils vivent une existence paisible et insouciante, malgré leur isolement et l’immensité des défis qui se posent à eux. Par la voix de ces personnages, Liu Cixin rappelle au lecteur que l’humanité n’est pas une question de taille physique, mais plutôt d’esprit et de capacités à survivre et à prospérer, même dans les conditions les plus difficiles.
« L’Humanité invisible » met aussi en lumière des considérations sociales épineuses telles que le racisme et la discrimination, tout en offrant un commentaire éloquent sur l’impact de l’exploitation des ressources par les humains. L’utilisation des micro-humains en tant que minorité opprimée, rejetée par les hommes « anciens », offre une critique subtile des divisions sociales et des préjudices, tandis que leur faible impact sur l’environnement – leur taille limitant leurs besoins et leur empreinte écologique – questionne notre rapport aux biens communs et notre gestion des ressources naturelles.
Le récit offre en effet une vision dystopique mais révélatrice de l’exploitation économique de la Terre par l’homme, commentée de manière lucide par les micro-humains. Cette préoccupation écologique se fait l’écho de la pensée d’éminents théoriciens, tels que le biologiste et philosophe Garrett Hardin qui, dans La Tragédie des biens communs, met en lumière la tendance humaine à surexploiter les ressources communes jusqu’à leur épuisement. Les micro-humains, qui ont réussi à réduire leur dépendance aux ressources naturelles et à vivre dans des écosystèmes clos et autonomes, contrastent fortement avec les macro-humains qui ont appauvri la Terre.
Ce parallèle suggère une alternative possible à l’impasse actuelle décrite par Hardin. De plus, il fait écho aux travaux de penseurs comme E.F. Schumacher, qui a plaidé pour une économie à échelle humaine dans Small is Beautiful. La taille modeste et les besoins réduits des micro-humains supportent une critique de la surconsommation et un plaidoyer pour une vie plus respectueuse de l’environnement. De quoi conférer à cet album engageant des fondements plus denses et profonds.
Les Futurs de Liu Cixin : « L’Humanité invisible », Liu Wei et Pan Zhiming Delcourt, juin 2023, 78 pages
Dans une ville nouvelle et anonyme comme il en existe tant, Mezzo (dessin) et Pirus (scénario) font évoluer quelques jeunes, mais aussi la génération de leurs parents, dans un mal-être assez généralisé, mis en évidence par une dégénérescence des mœurs ainsi que par diverses visions de type fantasmes.
L’album est marqué par une nette influence de l’univers de la BD à l’américaine (le dessinateur est un admirateur de Crumb), avec de nombreux détails pour entretenir le doute sur sa provenance. Dès la première planche, Eric le personnage central lit New girl magazine en observant une fille nommée Sal, ce qui pourrait être un diminutif de Sally (utilisation des prénoms américains qui fleurissent dans les séries envahissant les écrans TV), tout en réfléchissant à leurs déguisements pour une rave à l’occasion d’Halloween (voir le titre de l’album). On remarque aussi que les pages sont non numérotées (ce ne sera plus le cas dans les deux autres albums de la série), comme dans un roman graphique à l’américaine. Ceci dit, l’épaisseur de l’album (64 pages) et son format (32 x 24 cm) le rapprochent de la BD franco-belge classique. De plus, il ne comporte aucune mention de traduction. Le doute est définitivement levé (tardivement) par une somme annoncée en euros.
Les complexités de la narration
L’album est constitué de dix chapitres indépendants, même s’ils se font écho avec des personnages qu’on retrouve, parfois juste sous la forme de silhouettes croisées (une des meilleures réussites de l’album) et – cela déstabilise un peu au début – avec changement de narrateur (ou narratrice) à chaque fois. Les premiers chapitres donnent le ton, avec une ambiance sombre (pour ne pas dire glauque), marquée par un choix de couleurs adapté, qui pourrait correspondre à des atmosphères nocturnes alors que ce n’est pas systématique. Ces chapitres laissent une impression particulière, car ils ne comportent aucun dialogue, mais pas mal de texte pour décrire les faits, gestes, impressions et intentions des personnages, l’action étant présentée selon le point de vue du narrateur. De manière générale, l’album comporte bien plus de texte descriptif que de dialogues. C’est probablement assez révélateur du manque de dialogue voire de l’incompréhension entre les différentes générations.
Mentalités des personnages
Ce qu’on retient également de cette lecture, c’est l’absence d’états d’âme de la plupart des personnages. Ainsi, dès le premier chapitre, Eric ne pense qu’au moyen de « piquer » Sal à son pote Damien. Quel stratagème imaginer pour s’isoler avec elle ? Il n’est donc ici jamais question de sentiments (pas plus d’amour que d’amitié), mais de désir et de comment l’assouvir (une personne séduite, on n’attend pas trop pour envisager d’en séduire une autre). D’ailleurs, Eric n’éprouvera aucun remord vis-à-vis de Damien qu’il a abandonné à son triste sort lors de la rave. Globalement, les personnages s’observent beaucoup les uns les autres, avec souvent leurs pensées profondes, reflet de bien plus de mépris que d’estime.
Bizarreries en pagaille
Dès le deuxième chapitre, on observe une nouvelle caractéristique de l’univers de cette BD, avec un élément qui pourrait indiquer un virage vers le fantastique à la façon dont il est présenté, alors qu’il indique plutôt une sorte de déséquilibre mental. Le narrateur est un père de famille qui rentre à la maison après le travail. Visiblement, il n’en peut plus et le retour en famille ne lui apporte pas le réconfort dont il aurait besoin. Lui aussi a remarqué Sal, la fille convoitée par Eric dans le premier chapitre. Ce père de famille a deux filles, dont l’une, Marie, va devenir l’un des personnages qui intervient le plus au fil des chapitres qui, malgré leur indépendance, font avancer les intrigues. Ici, le père trouve ses filles installées sur le canapé pour regarder la télé, avec un intrus qui ne lui plait vraiment pas, vautré à-côté de Marie. La tension monte, révélatrice de l’antagonisme entre les générations. Cela ne fait que commencer.
Où voulez-vous en venir, messieurs (Inter)Mezzo et (Pa)Pirus ?
Dans un premier temps, cette BD m’a laissé perplexe, au point de la rendre (emprunt en médiathèque) sans la terminer, avant de la réemprunter plus tard. Que sont les véritables enjeux, ici ? Les auteurs ne feraient-ils pas dans la complaisance malsaine, en accumulant les scènes de sexe, de violence et quelques comportements au minimum provocateurs ? Il m’a fallu lire le deuxième tome (L’Origine du monde), pour lever mes doutes. À mon avis, les auteurs décrivent les errements d’un monde où, en particulier, les jeunes éprouvent de plus en plus de mal à trouver une place satisfaisante. Ce que les auteurs mettent en cause, c’est l’uniformisation des modes de vie apportés par l’habitat dans des zones pavillonnaires où tout se ressemble, le désœuvrement et ses multiples conséquences, les dérives de la société de consommation, ainsi que la perte de repères liée à l’effondrement des valeurs morales. Dans un tel contexte, beaucoup (pas seulement les jeunes) s’ennuient et cherchent en vain les occasions pour affirmer leurs personnalités. Le titre et l’illustration de couverture de l’album me semblent assez révélateurs de ce constat. Le roi des mouches, surnom donné à Eric par sa mère qui a lu William Golding (auteur de Sa majesté des mouches), met l’accent sur ce jeune blondinet plutôt mignon (il vit avec sa mère, qui en est à son deuxième divorce). Or, Eric sort régulièrement avec une sorte de casque en forme d’énorme tête de mouche (voir l’illustration de couverture), comme si c’était sa seule façon de se singulariser. Il avance donc masqué, jouant un rôle, probablement pour singer le monde des adultes où chacun.e porte un ou divers masques selon les situations (travail, famille, etc.) Ce qui ressort de la lecture de l’album (et des suites), c’est que dans cet univers assez désespérant et sans trop d’avenir, les personnages vivent régulièrement des situations qui sortent largement de l’ordinaire. Cela montre l’inventivité des auteurs qui se montrent experts dans l’art de distiller quelques détails révélateurs (des références musicales, par exemple) sans avoir l’air d’y toucher. Leur maîtrise narrative passe par de nombreux points remarquables, comme une sorte de double narration juxtaposant des réflexions personnelles (voire un souvenir d’une situation antérieure) tout en nous présentant une action différente, ou bien en alternant présent et passé d’une case à la suivante, etc.
Le roi des mouches 1 : Hallorave, Mezzo et Pirus Glénat, janvier 2005
Patatras. Ce week-end, Flash et Élémentaire ont tous deux démarré en dessous des pronostics pourtant déjà bas des spécialistes au box-office américain. Après Fast X, La petite sirène, et Transformers : Rise of the Beast, ça fait déjà cinq blockbusters en un mois d’été U.S quasiment assurés de ne pas rentrer dans leurs frais à la fin de leur exploitation salles. Et ce n’est sans doute pas terminé.
Les heures sombres
Parce que dans l’avenir immédiat, rien n’indique une amélioration. Vendredi, c’est Indiana Jones : Le cadran de la destinée qui prendra position sur les startings-blocks des salles obscures. Et les premières prévisions sont, pour le dire poliment, catastrophiques. Le film de James Mangold devrait prendre la pole position avec 60 millions de dollars pour son premier week-end. Autrement dit, à peine un pourboire pour ses 295 millions de budgets qui auront bien du mal à se recouvrir à l’international.
Pour Disney, le bilan fiscal annuel risque de ressembler à un arrachage de dents sans anesthésie. Entre le dévissage de Disney+, le gadin de La petite Sirène à l’international et celui déjà acté d’Élémentaire (35 millions sur trois jours pour 200 millions de budgets, les carottes sont déjà cuites), le studio n’avait clairement pas besoin d’un nouveau trou de caisse.
Autant dire que quelqu’un va devoir payer l’addition, et on peut parier que ça ne sera pas Bob Iger. L’ancien ex-CEO de la compagnie en appellera surement à l’héritage calamiteux de son successeur et continuera de tailler dans les effectifs à la machette rwandaise pour gagner quelques années de sursis.
Les recettes pompettes
Mais on aurait bien tort de circonscrire le problème au seul exemple de l’empire aux grandes oreilles. En ce moment, c’est le Tout-Hollywood qui tremble sur ses pieds d’argile. Après être massivement revenus dans le giron des salles obscures, lorsqu’il fut avéré que le streaming ne constituait pas un modèle économique pertinent pour des superproductions à 200 patates (Sans Dé-Con-Ner), les majors tournent chèvre. Ce n’est pas qu’un souci de chiffres, mais aussi un problème en cuisine. Suite 15 ans plus tard de suite 20 ans plus tard, remake live-action de classiques du répertoire de l’enfance des trentenaires, super-héros d’univers étendus… La popote du monde d’avant ne trouve plus preneur auprès des spectateurs du monde d’après, manifestement en quête d’autre chose.
Sans doute les plébiscites de Top Gun : Maverick et Avatar 2 : La voie de l’eau ont-ils induit en erreur des exécutifs qui résument l’expérience salles à la taille de l’écran et le succès d’un film au taux de conversion de sa campagne marketing. De la nostalgie, des univers déjà connus, des personnages qui se font appeler par leur prénom par le public : facile à vendre, facile à (re)faire. Pas besoin de s’appeler Tom Cruise ou James Cameron pour nous expliquer la recette. Le cinéma c’est bête comme chou et le spectateur con comme un Powerpoint de première année de MBA.
Un film, pour les gouverner tous
Mais Cameron, comme Cruise, ne fait pas de films pour dire d’en faire un: ils ne sortent que des événements. Or, s’il y a bien un point commun entre Top Gun : Mavericket Avatar 2, la promesse de vivre une expérience hors du commun qui ne pouvait se réaliser que dans les 4 murs d’une salle obscure. Quelque chose qui suspendait immédiatement le cours des choses pour tout le monde, et refaisait du cinéma cet endroit où l’extraordinaire devenait à portée d’yeux et d’intelligence sensible.
Or, il n’y a rien d’extraordinaire dans la promesse d’un Fast X (qu’on aime pourtant beaucoup), ou d’un Indiana Jones 5 (qu’on attend pourtant beaucoup). Il n’y a qu’une habitude prise pour acquise par les studios, qui ne s’embêtent même plus à vendre un quoique ce soit de spectaculaire dans leurs films budgétés avec la dette extérieure d’un pays en voie de développement.
Flash représente un cas d’école de cette tendance consistant à vendre un Blockbuster sur tout ce sauf pourquoi les gens sont prêts à payer leur place. 100 millions de dollars (au bas mot) en marketing pour nous répéter que Michael Keaton revient en Batman et qu’il y aura des caméos… Soit typiquement les sujets qui ne concernent qu’un public de niche sur Twitter et dont les gens du vrai monde dehors n’ont rien à foutre. Résultat : un démarrage encore plus faible que Black Adam, ô combien injuste pour ce film de sale gosse qui méritait mieux.
Cinq minutes, douche comprise
Bref, il n’y a plus que la promesse de retrouver un plaisir poncé jusqu’à l’émail de boire une Corona en Familia, et de trinquer avec des robots géants sans Michael Bay et un super-héros sans rien de super à l’image… Le tout concentré sur une poignée de semaines, comme le catalogue d’une plateforme streaming où chaque événement potentiel annule immédiatement le précédent.
Le seul à ne pas demander au spectateur de payer 15 balles pour de simples retrouvailles dans la position du missionnaire ? Tom Cruise justement, qui continue de promettre du jamais-vu sur la même partition avec les scènes d’action dingos de Mission Impossible : Dead Reckoning. À voir si la promesse sera suffisante pour amortir un budget de 300 millions de dollars gonflé par le protocole sanitaire que l’équipe a du adopter en catastrophe pour continuer le tournage au plus fort de la pandémie…
De fait, c’est l’autre question à laquelle va se poser Hollywood durant l’inévitable examen de conscience qui succédera à cet été 2023 : les films coûtent cher. Bien trop cher, pour ce qu’on en voit à l’écran, et pour les horizons de rentabilité à l’échelle internationale.
A change is coming
Avec 200 millions, on n’a plus rien et ne récupère plus rien. Voir le dernier Transformers, qui ressemble à un (sympathique) épisode de Powers Rangers en comparaison des films de Michael Bay, et rapportera deux fois moins au bas mot que le dernier épisode de la quinqualogie du Kaboom king. À se demander qui sont les noms qui apparaissent dans des génériques presque aussi longs que celui du Retour du roi.
En comparaison, le Oppenheimer de Christopher Nolan, pourtant tourné en pellicule et en Imax, n’affiche qu’un budget de 100 millions de dollars. Soit sensiblement la même somme que Barbie de Greta Gerwig et Spiderman : Accross the Spiderverse, respectivement carton annoncé et carton acté de cet été U.S qui semble tenir la porte aux outsiders. Des budgets plus modestes, donc pas dépendants d’un seuil de rentabilité déraisonnable aux regards de leurs vrais potentiels en salles. Dépenser moins pour dépenser mieux : même à Hollywood, l’avenir est à la sobriété.
Mais bon, tout ça ce n’est pas la première fois. La situation ressemble beaucoup à la fin des années 90. Quand Kevin Costner l’intouchable prenait l’eau avec Waterworld et Postman, la Warner enchainait les bides de Batman & Robin, L’Arme Fatale 4, et Wild wild West, que les BPM de Stallone et Schwarznegger ralentissaient jusqu’au point mort… Il a fallu un Matrixpour changer la donne et amener quelque de nouveau. À l’heure qu’il est, difficile de dire si l’heureux élu fait partie de ce catalogue estival 2023. Rendez-vous dans un mois pour un nouveau bilan.
Né d’une association, La Sorcière et le Martien est un film amateur, et ce, sur tous les aspects. Mais derrière cette qualité à première vue mineure se cache en réalité un long-métrage fait avec envie et ambition, par de jeunes passionnés créatifs. Bref, avec beaucoup de cœur !
Synopsis de La Sorcière et le Martien: Myriam, orpheline, apprend qu’elle va changer de famille d’accueil. Elle est souvent moquée pour sa naïveté, mais cette candeur lui permet de voir ce que d’autres ne voient pas : des animaux qui parlent ou même des sorcières bienveillantes qui gardent la forêt surplombant la cité. Elle seule pourrait croire au destin du jeune Bilal qui va rejoindre ses parents scientifiques sur la planète Mars. Ce premier jour d’été sera pour les deux le dernier qu’ils vivront sur le territoire de leur enfance…
La première pensée qui nous vient à l’esprit en découvrant ce long-métrage est sans l’ombre d’un doute : « Qu’est-ce que c’est que ce truc » ? De manière grossière, bien évidemment ! Rien que par son titre, La Sorcière et le Martien, nous pouvons nous attendre à une sorte de divertissement enfantin. Comme ceux qui sont principalement programmés le dimanche matin, durant au bas mot une cinquantaine de minutes et qui ne visent que les spectateurs de trois ans. Pour le coup, nous pourrions considérer cette réaction comme un effroyable a priori, qui nous ferait juger juste par l’énonciation de son titre. Et encore, nous n’avons pas encore évoqué le synopsis, qui reflète ce préjugé. Soit l’histoire d’amitié entre une fillette croyant aux fées et un jeune martien devant retourner sur sa planète natale. À la lecture de ce résumé, impossible de ne pas grimacer et d’appréhender le visionnage. Mais admettons ! Vous vous fichez de tout cela et vous vous décidez de regarder le film de Thomas Badinet. Et là, vous regrettez de ne pas avoir écouté votre première intuition, aussi futile qu’elle eut été.
Avec La Sorcière et le Martien, vous découvrirez un long-métrage ô combien amateur. Et ce à tous les niveaux ! Hormis un scénario niais et simpliste au possible, partant dans toutes les directions, vous commencerez à critiquer bien d’autres aspects. Notamment le jeu des acteurs. Qu’ils soient jeunes ou plus adultes, les comédiens sont d’un amateurisme indigent. Qui peinent à nous faire croire en la véracité des personnages et des situations même rocambolesques du récit. Par un regard ou bien un ton de voix inadapté, les interprètes sont tous à côté de la plaque. Sans exception ! Et une fois que vous aurez fulminé contre le casting, vous vous arrêterez illico sur la qualité de l’image. Sans aucun jeu de lumière ni photographie soignée, La Sorcière et le Martien se présente à nous comme une simple vidéo provenant de Youtube. Avec un visuel franchement discutable, donnant l’impression d’un adolescent ayant pris une caméra et qui se serait amusé à filmer ce qui lui passait par la tête. Un constat qui se confirme notamment lors des séquences de nuit, illisibles car enregistrées en (manque de) lumière naturelle. Soit en pleine obscurité, sans aucun artifice pour rendre l’ensemble un minimum regardable. Et, bien sûr, il serait excessif d’en rajouter une couche en évoquant les effets spéciaux. Mais nous ne pouvons nier ces erreurs visuelles, qui semblent provenir de mauvaises expérimentations effectuées sur After Effects. Est-ce utile d’en rajouter pour dire que La Sorcière et le Martien se révèle être un film de fin d’études niveau collège ? Il n’est, en effet, pas nécessaire de poursuivre sur cette lancée, tant les preuves sautent aussitôt aux yeux. Par contre, et c’est là que la donne change, le long-métrage de Thomas Bardinet (Le Cri de Tarzan, Les Âmes Câlines, Les Petits Poucets) n’est pas un film conventionnel !
En effet, le long-métrage est né d’une association. Celle de l’Atelier du Bricolage Cinématographique de Foirac (une banlieue proche de Bordeaux, en Gironde), créée par le réalisateur lui-même. Et qui a pour but de rassembler des jeunes autour d’une passion commune – en l’occurrence, le cinéma – et de leur permettre d’inventer, de « bricoler », divers petits films avec les moyens du bord. Une aventure qui dure depuis déjà dix bonnes années et qui saute enfin le pas en étant diffusée dans des salles de cinéma. Car voir La Sorcière et le Martien au cinéma, c’est avant toute chose une chance immense ! Certes pour les jeunes participants au projet, pouvant ainsi faire découvrir leur travail à un public plus large. Mais c’est surtout une chance de donner du visu à une telle action, sociétale et culturelle. De donner une chance à ces jeunes artistes et passionnés d’entrée dans la cour des grands. De permettre à l’association même de se faire connaître, pouvant leur permettre d’accéder à bien plus de moyens. Et de leur permettre d’obtenir de nouvelles adhésions, qui ne feront qu’accentuer l’aspect créatif et humain de l’entreprise.
Et en sachant cela, vous serez même surpris par certains aspects de La Sorcière et le Martien. Vous l’aurez compris avec l’entrée en matière de cette critique, il n’est pas aisé de se lancer dans le visionnage du film. Surtout avec un regard beaucoup (trop ?) assidu comme le nôtre, habitué à des œuvres plus professionnelles. Mais en vous prêtant au jeu, vous vous laisserez bluffer par ce que ces jeunes peuvent vous offrir. Comme des idées de mise en scène ingénieuses – le regard de la Sorcière sur fond noir ou encore les silhouettes de la forêt -, offrant à l’ensemble une atmosphère envoûtante. Et c’est là toute la force du titre ! Car derrière son allure de mauvaise vidéo, La Sorcière et le Martien parvient à livrer des instants de poésie – les plans sur le papillon – et d’autres emplis de mystère, qui fonctionnent. Bref, à se présenter à nous comme un film ayant de vrais propositions de cinéma à nous offrir.
C’est pour cela que le rédacteur de ces lignes ne peut donner que la moyenne au long-métrage. Car il ne peut, malheureusement, fermer les yeux sur les nombreux défauts du titre, pouvant en faire fuir plus d’un. Mais il ne peut également pas passer sous silence l’ambition du projet et de cette équipe. Qui nous livre là un film fait avec du cœur. Un peu comme le récent Grand Paris de Martin Jauvat, mais à un niveau encore moindre. Alors, faites fi des a priori que peuvent engendrer le titre, le synopsis voire le film dans son ensemble. Et laissez-lui une chance ! Vous participerez ainsi à la pérennité et à la reconnaissance d’une association qui ne demande qu’à être connue.
La Sorcière et le Martien – Bande-annonce
La Sorcière et le Martien – Fiche technique
Réalisation : Thomas Bardinet
Scénario : Thomas Bardinet
Interprétation : Yasmine Kharfouche (Myriam), Kylian Mahamoud (Bilal), Laura Delebarre (la sorcière), Ève Brange (la fée), Théodore Dupleix (Dorian), Gergana Georgieva (la mère adoptive), Anaïs Vitahen (Eva), Cécile Jeannet-Amour (la voix de la statue)…
Photographie : Thomas Bardinet
Montage : Thomas Bardinet
Musique : Thomas Bardinet
Maisons de Production : Massala Productions et ABC de Floirac, en association avec Le Studio Orlando, Les Films de la Capucine, Philéas Production et Aggelos
Distribution (France) : À Vif Cinémas / DHR
Durée : 77 min.
Genres : Romance, science-fiction, fantastique, policier
Date de sortie : 21 juin 2023
France – 2023
S’il peut paraître maladroit dans sa technique et son écriture, Polaris est bien plus qu’un premier long-métrage. Il s’agit là d’une lettre d’amour, adressée à une femme admirable, que la réalisatrice Ainara Vera s’emploie à mettre sous le feu des projecteurs. Le destin de cette navigatrice solitaire gagne à être reconnue.
Synopsis de Polaris: Capitaine de bateaux dans l’Arctique, Hayat navigue loin des Hommes et de son passé en France. Quand sa sœur cadette Leila met au monde une petite fille, leurs vies s’en trouvent bouleversées. Guidées par l’étoile polaire, elles tentent de surmonter le lourd destin familial qui les lie…
Le cinéma n’est pas que fiction. Même quand une œuvre adapte un fait ou bien la vie d’une personnalité, il reste à parier qu’elle comporte ne serait-ce qu’une part d’invention ou de passages romancés, histoire de donner un semblant d’impact au récit, quitte à totalement déformer les propos (n’est-ce pas, Bohemian Rhapsody ?). C’est pour cela que le documentaire peut s’avérer être le format le moins artificiel à nos yeux. Même si toute notion de mise en scène n’est pas étrangère à ce dernier, il en ressort généralement une bien plus grande crédibilité dans ce qu’il met en avant. Vous l’aurez compris, il s’agit là du format idéal quand l’ambition première est de dresser le portrait d’une personne. Surtout quand celle-ci provoque en soi une grande admiration, qu’il est impensable de ne pas partager. C’est sans aucun doute dans cette optique que la réalisatrice Ainara Vera s’est lancée, pour son tout premier long-métrage intitulé Polaris.
En effet, alors qu’elle assistait sur le tournage d’Aquarela – L’Odyssée de l’Eau (documentaire de Victor Kossakovsky), la cinéaste espagnole a fait la rencontre d’Hayat Mokhenache. Une navigatrice qui s’attelle à conduire diverses équipes et expéditions au sein du cercle arctique. Le tout en étant éloigné de toute civilisation. Et surtout de sa famille – notamment de sa sœur Leïla – vivant en France. Une femme hors du commun, que Vera voulait absolument sortir de l’ombre et la faire découvrir au grand public. Et autant dire que le pari est ô combien réussi ! Et pour cause, la cinéaste a passé plusieurs mois (pour ne pas dire années) en sa compagnie, en la suivant sur ses nombreux périples et en mettant en lumière sa vie privée. Que ce soit en couple – pour soulever la difficulté d’entretenir une relation passionnelle dans son cas – ou bien avec sa sœur, afin d’évoquer leur connexion si forte. Allant même jusqu’à des témoignages durant lesquels Hayat aborde des sujets sensibles, tels que des agressions sexuelles – évoluant à un poste, capitaine de bateaux, qui est principalement masculin. Vous l’aurez compris, Ainara Vera met tout en œuvre dans Polaris pour faire honneur à cette grande femme, humble, forte et libre. Et ce malgré les fêlures laissées par son passé et sa vie en solitaire.
Mais là où la réalisatrice parvient à sortir son documentaire du simple portrait, c’est par le biais de sa mise en scène. Car non contente de partager l’existence de cette femme, Vera s’est également donnée pour mission de faire vivre l’expérience aux spectateurs. Que ces derniers puissent ressentir la solitude d’Hayat. Pour cela, Polaris fait preuve d’un travail d’immersion assez remarquable. Rien que pour l’exemple, le rédacteur se souvient d’une scène en particulier. Celle de la proue du bateau, vu du dessus. Ce dernier naviguant au beau milieu des blocs de glace. Dans un silence total. Et là, la tôle percute l’un des icebergs, et le bruit de l’impact retentit de manière brutale. En seulement une image la réalisatrice nous projette ainsi dans le grand froid arctique comme si nous y étions. Où le silence règne en maître, seulement perturbé par le vent et autres bruits parasites. Et cela, Ainara Vera y parvient à plusieurs reprises. Que ce soit pour nous faire ressentir le douloureux froid polaire. Ou encore la complexité de certaines missions d’Hayat, en la suivant dans des endroits exigus et sales telle que la salle des machines d’un bateau. Sans compter que, par sa photographie et l’ambiance qui s’en dégage, le visionnage du film peut parfois se montrer hypnotique, enivrant. Un travail de mise en scène soigné, qui transforme ainsi Polaris en plongée animée et vivante dans le quotidien de cette femme.
Mais comme toute première réalisation, il faut toutefois noter certains défauts qui empêchent le documentaire de se hisser vers le haut du panier. Comme d’avoir un mauvais équilibrage sur le son. Il est bien évidemment concevable que la cinéaste ait eu divers enregistrements d’Hayat pour composer la voix off de son film. Réalisé sur bien des supports (téléphone, en vision sur ordinateur…). Cependant, avoir la même voix déformée par moments, cela peut donner à l’ensemble un aspect technique non finalisé. Ce qui peut déplaire aux personnes qui ne seraient pas habituées au format documentaire. Autre point noir de Polaris : le traitement de Leïla. Ainara Vera avait pour ambition de lier le destin de ses deux sœurs. D’évoquer leur histoire – Leïla étant une ancienne détenue qui vient de donner naissance à une petite fille – et leur relation. Même si la réalisatrice s’est rapprochée de la sœur cadette, au point de filmer son accouchement, il est difficile de comprendre l’importance du personnage dans le récit. En effet, hormis la naissance du bébé, la visite d’Hayat en France et quelques appels téléphoniques, Leïla est souvent mise de côté au profit de sa grande sœur. Sa présence et son importance en sont quasiment anecdotiques, et ce malgré sa mise en avant dans le synopsis. Et surtout les dernières minutes du film, qui soulignent la transmission à la nouvelle génération – Polaris se terminant sur la fille de Leïla. Et étant donné l’ambition première du récit – celle de lier le destin de ses deux sœurs –, c’est fort dommageable d’arriver à un tel constat.
Cela n’enlève en rien les autres qualités du documentaire de Vera, tant ce dernier s’avère être un premier coup d’essai concluant. Et au-delà de l’aspect technique et artistique, Polaris est avant toute chose une déclaration d’amour. Une véritable admiration mise en images avec soin et respect, qui permet de faire découvrir une personne de l’ombre méritant toute notre attention. Et qui, pour le coup, nous incite à la rencontrer, afin de mettre en perspective notre propre existence, notre propre quotidien.
Polaris – Bande-annonce
Polaris – Fiche technique
Réalisation : Ainara Vera
Photographie : Ainara Vera et Inuk Silis Høegh
Montage : Ainara Vera et Gladys Joujou
Musique : Amine Bouhafa
Producteurs : Clara Vuillermoz et Emile Hertling Péronard
Maisons de Production : Point du Jour, Les Films du Balibari et Ánorâk Film
Distribution (France) : Jour2Fête
Durée : 78 min.
Genre : Documentaire
Date de sortie : 21 juin 2023
France, Groenland – 2022
Sorti l’année dernière aux États-Unis, Marcel the Shell with Shoes On est une des dernières créations du studio A24. Connu pour leurs productions indépendantes et surprenantes, leur Marcel est un petit bijou d’animation et de poésie. Une coquille à chaussures cherche sa famille et c’est toute l’histoire d’un sentiment d’appartenance qui se dessine. Entre notes d’humour délicates et un regard plein de tendresse, impossible de ne pas sortir de sa coquille et craquer pour ce petit personnage.
Dans une maison abandonnée…
Marcel the Shell (en français, le coquillage) vit seul avec sa grand-mère, Nana Connie. Leur quotidien dans leur grande maison abandonnée est rythmé, entre faire tomber des fruits d’un arbre à l’aide d’un batteur électrique et pratiquer le patin à glace… sur de la poussière. Jusqu’ici, ces petites créatures invisibles vivaient leur vie sans se faire remarquer des humains. Mais l’arrivée d’un certain Dean et sa volonté de les filmer dans leur quotidien viennent chambouler leur vie…
Sous la forme du documenteur, Marcel raconte l’histoire d’un petit personnage et la beauté des choses simples. Filmé en macro et à hauteur de sa petitesse, le film nous invite dans la vie plus vraie que nature de cette coquille pleine de ressources et à la voix toute étranglée. Inventif, Marcel fait de deux tranches de pain de mie son lit (sa « breadroom » comme il l’appelle), de miel renversé un moyen de marcher sur les murs ou encore d’une balle de tennis un moyen de locomotion.
Sous couvert d’une jolie naïveté du personnage, Dean Fleischer Camp donne à voir une autre façon de considérer les objets usuels d’un point de vue infinitésimal. La beauté du stop motion alliée à des décors filmés en live action participent à l’impression de réel et laisse imaginer que peut-être, tous les jours, des petits êtres se cachent dans les recoins de nos domiciles.
Avec sa créativité dans le détournement d’objets en apparence insignifiants ou habituels, le film dévoile un amour certain pour la miniature et offre de très belles scènes pleines de poésie, comme celle où Marcel joue de la musique à travers une simple coquillette.
… coquillages et araignées..
Au milieu de ce microcosme fait d’araignées et de moustiques en tous genres, Marcel et sa Nana Connie sont les seuls « rescapés » de leur espèce. Sous le regard amusé et bienveillant du cinéaste Dean, les spectateurs assistent à une relation touchante entre deux êtres qui veillent l’un sur l’autre.
Pleines de tendresse, ces deux petites coquilles sont fans d’un programme TV d’enquête et de sa présentatrice.
Et ils sont loin de se douter qu’ils vont finir par y prendre part… En effet, Marcel est depuis toutes ces années à la recherche de sa famille, « disparue » après une dispute entre le couple qui vivait ici avant.
Une séparation dans la tourmente, qui offre au passage une jolie métaphore sur la rupture (Dean le cinéaste vient lui aussi de quitter sa compagne).
Ainsi, la question du déracinement, le questionnement sur ses origines et la curiosité de Dean vont emmener Marcel dans une aventure plus grande que lui. Opposant la notion d’audience à celle de communauté, Marcel pointe à juste titre qu’un nombre de viewers ne veut pas forcément dire une famille pour autant.
Presque un film dans le film à bien des niveaux, Marcel… joue avec cette idée de popularité sur le net et s’en amuse. À savoir que la petite coquille a fait ses débuts sur YouTube dans des shorts et a tout de suite rencontré le succès. Que l’acteur derrière Dean n’est autre que le réalisateur du film. Et que dans sa quête, Marcel va trouver dans l’émission télé une plateforme aidante pour avancer dans ses recherches.
… qui l’eût cru, déplorent la perte d’êtres aimés
Mais outre tous ces éléments, le film est avant tout une belle contemplation des objets délaissés par les humains, réinventés par d’autres. En donnant une seconde vie aux objets usuels et en s’arrêtant sur l’infiniment petit, le film infuse des petites notes de zen et délivre une douce méditation sur la famille.
Pas seulement mignon ou gentillet, le long-métrage propose une réflexion sur le deuil, la peur de grandir et réserve de belles séquences émouvantes, accompagnées par une musique savamment décantée. Jamais on n’aura eu autant d’émotion à la vue d’une famille de coquillages biscornus et touchants réunis autour d’un enterrement…
Si A24 ne produit pas toujours des pépites comme on les aime (Beau is Afraid, un cauchemar), le studio renoue ici avec sa patte originale en portant sur grand écran les aventures de ce petit coquillage-ovni, dont la voix inventée par la fantastique Jenny Slate en est une elle-même. Mention toute particulière aussi pour l’incroyable Isabella Rossellini, qui donne à Nana Connie toute sa poigne et vivacité.
Marcel… est donc un film à voir pour son humanité et sa tendresse, qui font du bien au coeur et à l’âme.
Et comme l’a dit Dean Fleischer-Camp dans une interview, Marcel est un coquillage « bien plus humain que les humains ».
Bande-annonce : Marcel le coquillage (avec ses chaussures)
Fiche technique : Marcel le coquillage (avec ses chaussures)
Réalisateur : Dean Fleischer Camp
Scénario : Dean Fleischer Camp, Jenny Slate & Nick Paley
Voix des personnages : Jenny Slate (Marcel), Dean Fleischer Camp (Dean), Isabella Rossellini (Nana Connie) …
Directeur de la photographie : Bianca Cline
Superviseur animation des personnages : Stephen Chiodo
Superviseur des effets visuels : Zdravko Stoitschov
Montage : Jérôme Bréau
Compositeur : Disasterpeace
Sociétés de Production : A24, Cinereach & Chiodo Bros. Productions
Durée : 1h30 min
Genre : Film d’animation
Date de sortie : 14 Juin 2023
États-Unis – 2021
Après Ceci n’est pas un film ou encore Taxi Téhéran, Jafar Panahi propose de nouveau, avec Aucun ours, un film qui n’aurait pas dû exister, mais qui s’écrit dans la nécessité de filmer, de faire cinéma. Une volonté farouche de raconter, de regarder et surtout de ne pas se taire, même face à l’échec d’une mise en scène qui ne peut que constater son impuissance et en offrir les images d’une force inouïe, pour tenter de faire l’impossible.
Au moment du tournage d’Aucun ours, Jafar Panahi était interdit de tournage et de déplacement en Iran (depuis il a été incarcéré puis libéré sous caution en février 2023). C’est donc en exil dans un village, proche de la frontière avec la Turquie, que le réalisateur livre un film aux moyens très modestes mais à l’écriture soignée, intense et aux ramifications multiples. Dans une lettre ouverte envoyée à la Mostra de Venise (où il a reçu le Prix spécial du jury), le réalisateur écrivait : « le cinéma indépendant reflète son époque. Il s’inspire de la société. Et il ne peut y être indifférent ». Depuis Ceci n’est pas fun film (2011), Jafar Panahi fait du cinéma sans dire qu’il en fait. Pourtant, il est sans cesse question de la force de la mise en scène, du sens du regard d’un réalisateur et ce dans toutes ses créations post-2009 (date à laquelle il a été interdit de tournage et de déplacement en Iran après avoir assisté aux funérailles d’un étudiant iranien). Aucun ours est un film d’empêchement qui ne cesse pourtant de se déployer entre les frontières, les langues, les cultures et de raconter le poids des traditions, des images et de la vérité. Quelle sens a cette vérité quand chacun est tenu de surveiller l’autre comme un suspect ? Le film de Jafar Panahi multiplie les mises en abyme, du cinéma dans le cinéma, de la dénonciation dans la dénonciation et des limites dans les limites. Même l’ours du titre est une métaphore de ce long trajet que doit effectuer le réalisateur pour aller dire sa vérité, même une fois l’objet du soupçon remis à ceux qui soupçonnent.
Ce moment de vérité om il doit jurer sur le Coran, Panahi le détourne en proposant à ceux qui l’observent de se filmer disant qu’il n’a rien fait et de leur donner à tous la vidéo. Comme pour dire que l’image, la mise en scène de soi est une confession, mais de quel ordre ? La raison qui l’amène à le justifier est une photo qu’il détiendrait d’une infidélité. Cette photo existe-t-elle ? Nous ne le saurons jamais vraiment. De même que le couple qui désire quitter son pays et que Panahi filme à distance (c’est le vrai film qu’il réalise) est-il vraiment en train de vivre la même chose dans la vie ? Les frontières entre le réel et le fabriqué sont floues de manière volontaire. Panahi se met en scène en jouant son propre rôle, comme souvent. De frontière il est aussi question puisque si le réalisateur est en Iran, son tournage clandestin se déroule en Turquie. Une nuit, il se rend d’ailleurs près de la frontière à la demande de son assistant. Silhouette dans la nuit, le réalisateur revient à son point de départ. Il est observé autant qu’il observe. Est-ce sa mise en scène qui entraîne l’échec du départ du couple ? Qui trahi les amoureux en fuite ? Ou bien filme-t-il une réalité qui se déroule au-delà de lui ? Ou bien encore est-ce en la mettant en scène qu’il la révèle à nos yeux ? Un des acteurs l’interroge d’ailleurs sur le choix qu’il fera de la fin de son histoire, est-ce que ça a un sens de raconter une évasion qui se passe bien, un mensonge donc, quand la réalité est toute autre ?
La force de son propos est aussi de raconter comment la mise en scène influence le monde qui l’entoure. Quand deux personnages se disputent (un homme apporte à une femme un passeport volé qui lui permettra de gagner la France mais la femme refuse de partir seul), dès la première séquence du film, c’est ce voyage même qui se voit bouleversé par le regard que porte le cinéaste. Ce temps est d’ailleurs entrecoupé puisque Jafar Panahi dialogue à distance avec ses personnages via un internet aléatoire. C’est ce qui le pousse à sortir, à être face aux villageois et à confier la tâche de filmer à un autre homme. Pendant ce temps, alors que l’action semble se dérouler loin de lui et être capturée par d’autres, le réalisateur est filmé prenant naïvement quelques photos d’enfants et de femmes en arrière plan. Ce geste là vient percuter une seconde histoire d’amour interdite et mise à mal par des traditions que le réalisateur juge lui-même archaïques au risque de se heurter à la méfiance et au rejet des villageois qui l’entourent. Dans la nuit ou pris dans de longs plans séquence -où l’ascendant sur la discussion semble lui échapper- le cinéaste apparaît fragile, comme balloté entre les discours, les injonctions et les empêchements. Pourtant, c’est bien lui qui filme, qui met en scène et qui raconte cet ours qui est censé l’attaquer dans la nuit et qui finalement n’existe pas (d’où le titre du film), ce gouvernement qui créer des chimères pour opposer ses habitants. Et ce peuple iranien qui semble ne plus pouvoir s’extirper de ses traditions, de ses suspicions et surtout de son immense désespoir (une mise à mort, un suicide ponctuent le film). Jafar Panahi écrivait également dans sa lettre ouverte : « l’espoir de créer à nouveau est notre raison d’être. d’être. Peu importe où, quand et dans quelles circonstances, un cinéaste indépendant crée ou pense à la création ». Et il créer un cinéma empêché de toute part mais qui bouscule ses propres limites, qui raconte le dénuement, le combat et parfois le renoncement, mais en faisant cinéma avec tout ce qui l’entoure. Il fait du cinéma une nécessité quotidienne, de chaque recoin un enjeu de mise en scène et le remet en quelque sorte au centre du village.
Bande annonce : Aucun ours
Fiche technique : Aucun ours
Synopsis : Dans un village iranien proche de la frontière, un metteur en scène est témoin d’une histoire d’amour tandis qu’il en filme une autre. La tradition et la politique auront-elles raison des deux ?
Réalisateur : Jafar Panahi
Scénario : Jafar Panahi
Interprètes : Jafar Panahi, Naser Hashemi, Vahid Mobasheri
Photographie : Amin Panahi
Montage : Amir Etminan
Production : JP Production
Distributeur : ARP Selection
Date de sortie : 23 novembre 2022
Genre : drame
Durée : 1h47
Au Nicaragua, à la veille d’une élection majeure, en un climat de mousson et de pré-guerre civile, une jeune journaliste américaine, belle comme une lune d’été, rencontre un jeune anglais, beau comme un nuage sur une côte verdoyante. A travers cette histoire d’amour, Claire Denis raconte l’impossibilité d’aimer, l’irrémédiable solitude et l’effondrement du monde moderne. Un grand film, désespéré et vital à la fois, sans illusion et cependant acharné à capter la bonté et la beauté des êtres.
Trish (Margaret Quailey) est coincée au Nicaragua. Son passeport a été confisqué en raison d’un article, on l’apprendra plus tard, dénonçant des crimes politiques. En attendant, elle troque ses charmes contre sa sécurité à un officier de l’armée nicaraguayenne qui « bande dur » et, contre l’espoir de partir, à un vice-premier ministre « qui bande mou ». Pour quelques dollars, elle se vend encore aux étrangers de passage.
La mise en scène de Claire Denis nous plonge dès les premiers instants dans l’immense solitude de cette jeune femme, solitude teinté d’un danger diffus. Les rues de Managua sont quasi vides, partout des hommes en treillis armés ; nous sommes, qui plus est, en pleine pandémie. Aucune rencontre humaine ne semble possible. Trish erre dans ce purgatoire, cachant son inquiétude et sa fragilité sous une aisance effrontée, entre étreinte mécanique (quasi imposée) avec l’officier de l’armée nicaraguayenne et rasades de rhum à répétition.
Un soir, au bar de l’hôtel intercontinental, elle rencontre Daniel (Joe Alwyn), un homme d’affaire mystérieux. Si leur nuit d’amour est tarifée, elle n’en reste pas moins ardente. Il y a du don et de la gratuité finalement au creux de cette prostitution ; il y a là, peut-être, quelque chose comme une relation possible, enfin.
Dès la deuxième rencontre, l’action commence. Daniel est recherché pour on ne sait quelles raisons politico-industrielles obscures. Trish et lui se cache dans le motel miteux où elle vit, avant de fuir vers la frontière costaricaine.
Ce pourrait être un thriller d’espionnage, mais Claire Denis s’emploie savamment à en mépriser tous les codes pour nous offrir une œuvre crépusculaire et gracieuse qui vous laisse dans un état de flottement sublime plusieurs heures encore après son visionnage.
Alors qu’habituellement un thriller d’espionnage alterne entre des phases de tensions dramatiques et des moments suspendus, moments généralement propice au développement d’une histoire d’amour, ici, dans Stars at noon, à la faveur d’un rythme continue, monotone, le dramatique et le suspendu s’entremêlent. On pense à ces romans de Dostoievski où les personnages, pris toujours dans quelque urgence, prenne néanmoins le temps d’avoir de longues discussions métaphysiques. Dans ce film, une menace plane perpétuellement sur ces deux corps, et ceux-là, presque comme si de rien n’était, s’attarde cependant à se regarder, à se toucher, à se désirer. Mais l’obstacle est autant intérieur qu’extérieur. Ces baisers toujours plus tendres et profonds couvent en eux-mêmes une essentielle précarité : ils sont trop brûlant pour ne pas accuser le sentiment lancinant de perdition qui habite les deux personnages. Il apparaît très tôt, assez clairement, que tout cela finira mal, et que non, le contraire serait niaiserie, l’amour n’est pas plus fort que tout.
Il s’agit de fuir, de s’échapper d’un labyrinthe politique, mais surtout de s’échapper de soi pour rejoindre l’autre. Les corps, dans leur fébrilité, disent cette recherche et ce besoin de l’autre comme d’un ailleurs. Plusieurs fois, Trish croit avoir perdu Daniel, et s’effondre en larmes avant que celui-ci ne réapparaisse presque aussitôt. On voit, à un autre moment, Daniel s’emparer d’un objet de Trish, un sac, en son absence, et le respirer avidement pour apaiser son angoisse.
L’aime-t-elle, ou n’est-il qu’un moyen d’échapper à sa solitude et de quitter ce purgatoire ; l’aime-t-il, ou n’est-elle que la dernière consolation du condamné à mort ? Une impression nous étreint : celle de voir deux êtres tenter de conjurer la mort et les enfers par l’amour, et d’éprouver l’inévitable échec et la naïveté de cette tentative.
Vouloir sortir de ces labyrinthes du royaume des morts serait louables si les moyens mis en œuvre n’était aussi absurdes et désespérés. Ils fuient vers la frontières costaricaines alors qu’ils sont justement poursuivis par la police costaricaine. Ils se cherchent dans le contact rapproché de leur peau mais sont incapables de s’ouvrir leur âme par une parole qui ne soit ou condescendante ou voilée ou arrachée par la peur et le désir. L’impression de confusion et de fatalité est magistralement rendue par une intrigue pratiquement incompréhensible, et somme toute très secondaire, ainsi que par ce découpage, très typique des films de Claire Denis, découpage qui, quasi sans interruption, va de corps en corps, de visage en visage, en multipliant les angles, sans nous permettre de jamais bien saisir l’espace dans lequel s’inscrive ces corps. Le cinéma de Claire Denis est fait de faux-raccords affectifs et d’espace à la fois confiné et éclaté. On ne sait jamais vraiment où on est ; on ne sait jamais vraiment ce que veulent et ressentent les personnages. Ce sont des mystères que sa mise en scène dispose tout en s’employant à les résoudre. Denis, dont le style cinématographique rappelle le style littéraire de Virginia Woolf, style fragmentée, sépulcrale, à la narration obscure, interroge son histoire plus qu’elle ne la raconte.
Tour à tour passion absolue et instrumentalisation de l’autre, tendresse poignante et jeux de pouvoir, les rapports de Trish et Daniel restent incertains, entre le sacrifice de soi et la trahison. Voici le vrai suspens de ce faux thriller : de quel côté tombera cet amour ?
Si Claire Denis semble mettre peu d’espoir dans l’humanité, la manière dont elle chasse, au cœur de l’effondrement politique et moral de nos sociétés modernes, quelques troués de lumière, la bonté, le don, même inaccompli, la tentative de communion dans l’union équivoque des corps, vient paradoxalement nous serrer le cœur de gratitude pour la vie et pour autrui, pour ce que l’on en reçoit, aussi imparfait, aussi insatisfaisant soit-il.
Il y a une tendresse assez solide qui demeure au cœur de toutes ces relations impossibles, une espérance bizarre dans ce désespoir de damné. A l’officier de l’armée nicaraguayenne, dont on peut dire qu’il n’a fait que se servir de Trish et de sa détresse pour sa satisfaction sexuelle égoïste, Trish, tout à la fin, dit : « En un sens, tu as été bon pour moi. » Ne plus vouloir voir que le bon côté des êtres, c’est sans doute ainsi que l’on sort du Purgatoire.
Bande-annonce : Stars at Noon
Fiche Technique : Stars at Noon
Réalisation : Claire Denis
Scénario : Claire Denis, Andrew Litvack et Léa Mysius, d’après le roman Des étoiles à midi de Denis Johnson
Photographie : Éric Gautier
Son : Jean-Paul Mugel
Montage : Guy Lecorne
Costumes : Judy Shrewsbury
Décors : Arnaud de Moleron
Musique : Tindersticks
Production : Olivier Delbosc
Société de production : Curiosa Films, en coproduction avec Arte France Cinéma et Ad Vitam, avec la participation de Canal+, Arte France et Ciné+
Société de distribution : Ad Vitam Distribution (France)
Pays de production : Drapeau de la France France
Genre : drame, romance, thriller
Dates de sortie :
France : 25 mai 2022 (Festival de Cannes), 14 juin 2023 (en salles)
Voici du cinéma jubilatoire et totalement improbable venu des antipodes, en l’occurrence la Finlande, une cinématographie très rare dans nos contrées. SISU, de l’or et du sang dispose de gros moyens utilisés à bon escient pour un plaisir coupable assumé et généreux, entre le bis et le Z haut de gamme en plus d’être doté d’un contexte peu commun.
Un film finlandais sur nos écrans, ce n’est pas si souvent, il faut l’avouer. Et qui, de surcroît, se positionne comme un film d’action se déroulant durant la Seconde Guerre Mondiale, nanti de gros moyens, et parsemé de quelques pointes d’humour noir… Voilà donc une proposition peu courante, voire totalement inédite.
C’est donc avec une grande curiosité mêlée d’une pointe d’appréhension que l’on se rend à la projection de cet OFNI (Objet Filmique Non Identifié). Et on peut clairement affirmer en sortant de la salle que la note d’intention est bien tenue et que SISU : de l’or et du sang coche toutes les cases de la réussite, si on veut bien le circonscrire uniquement à ce qu’il entend proposer. Ni plus, ni moins, mais c’est déjà pas mal. On en sera donc quitte pour une très bonne série B, pleine d’idées et dont le côté exotique (même si elle vient du froid) lui donne un cachet particulier.
Néanmoins, on ne peut pas vraiment dire que l’intrigue soit très développée. Cependant, elle n’est pas exempte de surprises propres à la folie intrinsèque du projet. Linéaire et écrite pour que ce long-métrage hors de sentiers battus ait le plus de scènes d’action possibles, elle tient la route sur son heure et demie top chrono. Car dans SISU : de l’or et du sang, le but affiché est de tuer le plus de nazis possible sur un postulat qui en vaut un autre.
Celui-ci se résume d’ailleurs comme suit : un ancien soldat finlandais, devenu chercheur d’or et à la réputation confinant au mythe, tente par tous les moyens (surtout violents) de récupérer son trésor que lui ont pris des allemands croisés sur sa route. Des nazis en pleine débâcle à la fin de la guerre. Il n’y aura guère plus de surprises et de développements narratifs que cette entame claire et simple et c’est peut-être aussi bien la faiblesse du film que sa force.
En effet, on n’en demandait pas plus. Des circonvolutions, sous-intrigues et autres approfondissements auraient aussi peut-être pu rendre cette curiosité encore plus jouissive tout comme la rendre indigeste. Alors oui, on aurait peut-être secrètement aimé que ce soit encore plus fou et imprévisible mais en l’état c’est déjà vraiment bon et Sisu : de l’or et du sang agirait presque comme un outil de catharsis cinématographique tant il est bon de voir de vilains nazis se faire dézinguer par tous les moyens possibles et surtout les plus improbables. Comme on dit, il faut savoir se réjouir de ce que l’on a et ne pas trop pinailler. Et en ce qui concerne cette œuvre improbable, c’est clairement le cas.
Le cinéaste Jalmari Helander n’en est pas pour autant à son coup d’essai en ce qui concerne ce type de projets complètement azimutés mais revigorants. Enfin, quand ils sont exécutés avec amour et soin. On lui doit également le fameux Père Noël origines au postulat tout aussi barjo. On sent qu’il a une affection toute particulière pour ses personnages hors du commun et les films bis. Il aime à donner au public des histoires amusantes et folles.
Et l’homme n’est pas un manchot tant son nouveau film est formellement abouti. Du laisser-aller sur le plan visuel aurait pu faire loucher la chose encore plus vers le Z. Que nenni! Il y a de l’idée à chaque plan, un sens du cadre irréprochable et une empreinte esthétique forte. C’est ce qu’on appelle un film beau à regarder et même s’il ne fait pas réfléchir – on est pas là pour cela – il flatte la rétine agréablement.
On pourra reprocher que le cinéaste ait choisi de situer la majeure partie de son histoire dans des paysages qui s’avèrent un peu lassants à force et ne permettant pas la surabondance d’idées au niveau de l’action et des mises à mort. Il n’empêche, on a malgré tout le droit à quelques moments croquignolets et totalement dingues et ces étendues de plaine glaciales donnent un charme singulier à l’ensemble. On pense parfois à Mad Max : Fury Road sur le principe de la mobilité de ce convoi ou à (oui encore) la saga John Wick avec ce héros increvable et à l’aura presque mythologique. Une aura qu’on aurait d’ailleurs aimé voir davantage exposée et creusée.
Notons que Sisu : de l’or et des braves enchaîne ses morceaux de bravoure à une vitesse de croisière tout de même bien rythmée et qui ne nous laisse pas souffler. Sa croisade vengeresse et nos chers soldats nazis en prennent en effet pour leur grade avec une régularité métronomique. Et on le droit à quelques séquences plutôt impressionnantes et qu’on n’aurait jamais cru voir dans une production finlandaise, comme par exemple le final dans l’avion. Si pas mal d’idées sont piochées un peu partout, le rendu final de la plupart des séquences spectaculaires est vraiment bon.
Voilà donc une série B de luxe où tout le monde ou presque parle anglais (les visées d’export international du film sont plutôt voyantes) et il faut avouer que, encore une fois, ce n’est pas très crédible voire plutôt ridicule, à l’instar des films d’époque français faits par les américains. Mais ce procédé n’est pas nouveau. Hormis cela et un script très linéaire qui manque un peu de développements, Helander nous convie à une purge nazie hautement jubilatoire à la fois drôle, violente et référencée. Un film que ne renierait pas Tarantino pour sûr. Du cinéma rare, un tantinet bis mais fait avec amour et une envie de faire plaisir à son public comme on en voit que trop peu.
À noter que si le public français découvre le film maintenant et après un film Netflix similaire mais bien moins bon (Blood & Gold), le public outre-Atlantique a eu la chance de le voir fin avril, Alors ne vous fiez pas au synopsis très similaire, celui-ci est bien meilleur!
Bande-annonce : SISU, de l’or et du sang.
Synopsis : Finlande, 1944. Dans la nature sauvage et hostile de la Laponie, alors occupée par les nazis, un ancien soldat découvre un gisement d’or. Prêt à tout pour sauver son précieux butin, il ne reculera devant rien, quitte à devoir assassiner jusqu’au dernier SS qui se trouverait sur son chemin.
Fiche technique : SISU
Réalisation : Jalmari Helander. Avec Jorma Tommila, Aksel Hennie, Jack Doolan, … Production : A24. Pays de production : Finlande. Distribution France : SND. Durée : 1h31. Genre : Action – Guerre. Date de sortie : 21 juin 2023
Voyage en Italie relate l’histoire de Katherine Joyce et son mari, qui se rendent à Naples pour vendre la maison d’un défunt de la famille. Le séjour se révélera être bien plus qu’une affaire d’héritage…
Entre questionnements existentiels et contemplations déconnectées, Voyage en Italie permet une nouvelle fois à Rossellini d’allier la psychologie des personnages aux paysages qui les entourent.
Film documenté
Voyage en Italie est un film que l’on visite. À travers les tournées culturelles de Katherine, le spectateur observe les ruines et les trésors passés de Naples. Grâce aux nombreux panoramiques, le champ visuel est large et propice à la contemplation. Au même titre que notre protagoniste, le spectateur visite Naples ; et, comme elle, il contemple avec oubli ses vestiges.
Ensuite, même si Voyage en Italie paraît moins amateur qu’un Rome, ville ouverte par exemple, le côté brut reste présent. Ainsi, les plans larges et les longs panoramiques sur les paysages attestent d’une volonté authentique de présenter le paysage dans sa forme la plus simple. Il en va de même pour les Napolitains, que l’on voit souvent marcher dans les rues. Nous pouvons apercevoir de nombreux regards caméra, comme s’ils découvraient que Rossellini tourne un long-métrage dans leur ville.
Un regard détaché sur Naples
Le regard est d’ailleurs important, et ce dès le début du film. Très souvent en voiture, le couple se déplace sans pour autant regarder attentivement la ville. Une mission les amène à Naples et elle seule semble digne d’intérêt. Pourtant, les personnages sont liés avec la ville même avant leur arrivée, comme le montrent les nombreux plans subjectifs sur la route. La caméra relie directement son objectif au regard de Katherine. Cet effet assimile le spectateur au personnage, mais permet également de la connecter à Naples malgré elle.
Par ailleurs, nous retrouvons dans ce film la fonction, si chère à Rossellini, des décors. Ces derniers ont en effet une grande influence sur les personnages (comme dans Allemagne Année Zéro notamment), qui se définissent d’abord par le regard. En effet, entre Pompéi et les musées, Katherine observe avec détachement, sans se concentrer réellement sur ce qu’elle regarde. Au lieu de s’imprégner des lieux et des œuvres, elle les considère avec crainte. Elle, issue d’un milieu bourgeois, se heurte avec le passé et la pauvreté à laquelle elle assiste dans les rues. Que ce soit dans les lieux publics ou les lieux culturels, elle semble soumise à une force inconnue qui la dépasse.
Naples, terre de pèlerinage
Pourtant, même si Katherine craint ces endroits, elle y retourne toujours, comme si une étrange fascination l’y attirait. Finalement, les extérieurs en ruine lui rappellent inlassablement la dégradation de son couple (ce que son mari ne manque pas de lui faire remarquer). Le vide qui l’entoure représente le vide amoureux qui l’assomme. D’une certaine manière, Naples personnifie son existence. Même Alex, qui tente de la tromper, se résout finalement à ne pas commettre l’adultère. Naples est donc à la fois la cause, mais également la solution d’une possible réconciliation.
De plus, les croyances planent sur la ville et croire semble être le synonyme de l’espoir. Que ce soit par son amie italienne qui prie en l’honneur de son frère mort à la guerre, ou par les madones omniprésentes, la croyance est partout. Dans la séquence où des milliers de Napolitains sont réunis dans la rue devant la Vierge Marie, Alex réplique : « Comment peuvent-ils y croire ? On dirait des enfants. » Katherine lui répond : « Les enfants sont heureux. » Ce dialogue résume parfaitement le film. Malgré les douleurs du passé, malgré les vestiges, malgré les ruines, il faut continuer de croire pour rester vivant et s’aimer.
Bande-annonce : Voyage en Italie
Fiche technique : Voyage en Italie
Titre original : Viaggio in Italia
Réalisation : Roberto Rossellini
Scénario : Vitaliano Brancati, Roberto Rossellini
Décors : Piero Filippone
Costumes : Fernanda Gattinoni
Photographie : Enzo Serafin
Cadreur : Aldo Scavarda
Son : Eraldo Giordani
Montage : Jolanda Benvenuti
Musique : Renzo Rossellini
Production : Adolfo Fossataro, Alfredo Guarini, Roberto Rossellini
Directeur de production : Marcello D’Amico
Sociétés de production : Italia Film (Italie), Junior Film (Italie), Sveva Film (Italie), Les Films Ariane (France), Francinex (France), SGC (Société générale de cinématographie, France)
Sociétés de distribution : Titanus Distribuzione (Italie), Gamma Film (France), Les Films sans frontières (France), Fine Arts Films (États-Unis)
Dates de sortie : Italie, 7 septembre 1954 ; France, 15 avril 1955
Rite initiatique à travers le Voyage en Italie de Roberto Rossellini
Une superproduction qui fait jeu égal avec ses homologues américains. Mais nous dresse surtout une vision des évènements de la France gaullienne.
En 1966, sort la réponse française au Jour le plus long, l’un des films de guerre les plus importants et ambitieux relatant la libération de Paris en 1944. Mais aussi une vision des évènements de l’époque tendant à la réécriture de l’Histoire.
Une fresque aussi ambitieuse que démesurée
Suite au succès du Jour le plus long, Daryl F. Zanuck veut poursuivre son épopée guerrière cinématographique en s’attaquant à la libération de Paris en août 1944, basé sur les mémoires de l’ex général Von Choltitz. Mais le projet n’aboutit pas et Paul Graetz, de la Paramount, récupère le projet auprès de la 20th Century Fox. C’est lui qui propose le projet à René Clément en adaptant le libre best-seller homonyme de Larry Collins et Dominique Lapierre. Clément a déjà travaillé avec Graetz sur Monsieur Ripois, et a également réalisé un autre classique du film de guerre français, La Bataille du rail, ode à la résistance intérieure et au sabotage des voies ferrés, ce qui lui assure une certaine légitimité. Pas moins de cinq scénaristes venant des deux côtés de l’Atlantique sont engagés dont le célèbre dialoguiste français Jean Aurenche, collaborateur notamment de Jean Delannoy et Claude Autant-Lara, l’écrivain américain Gore Vidal et le jeune Francis Ford Coppola, qui n’avait pas encore réalisé Le Parrain. La présence d’auteurs américains est censée assurer une certaine objectivité quant aux évènements historiques, le film étant une coproduction franco-américaine.
Le tournage se déroule une vingtaine d’années après les évènements, bénéficiant des lieux de l’action conservés en l’état, de conseils de différents protagonistes et de l’implication des différentes instances politiques du moment directement issues de la résistance : le pouvoir gaulliste et le parti communiste français (qui délègue Henri Rol-Tanguy) . L’implication de ces instances n’est pas sans poser un certain nombre de questions quant à l’orientation politique du film, comme nous le verrons par la suite.
À l’instar du Jour le plus long, le film peut compter sur un gigantesque casting américain, français et allemand. Au cours du tournage, Belmondo qui devait initialement interpréter Rol-Tanguy, se voit remplacer sur demande de ce dernier par Bruno Cremer, et récupère le personnage d’Yvon Morandat. Il faut d’ailleurs noter que Kirk Douglas n’accepte de participer au casting qu’après avoir obtenu la garanti que Belmondo y soit. Soulignons aussi que certains acteurs ont réellement participé à la Libération de Paris comme Claude Dauphin, et que Claude Rich, alors adolescent, porta secours à un officier blessé de la Division Leclerc. L’acteur interprète deux personnages différents, le lieutenant de La Fouchardière (sans moustache) et le fameux général Philippe Leclerc (avec moustache), décision prise en cours de tournage par Clément après avoir constaté son étonnante ressemblance physique. Pas moins de cent quatre-vingt lieux de tournages et six millions de dollars de l’époque sont nécessaires pour le tournage, moyens colossaux pour cette superproduction. Le film est tourné en noir et blanc pour éviter de montrer à l’écran des drapeaux nazis en couleurs réelles. Preuve supplémentaire, s’il en était besoin, de la vivacité du souvenir sensible de l’occupation. Maurice Jarre compose le thème musical qui allait, par la suite, devenir une chanson à succès grâce aux paroles de Maurice Vidalin et l’interprétation de Mireille Mathieu. Chaque acteur s’exprimant dans sa langue natale, deux version du film sont tournées, une française et une américaine, les deux étant sensiblement raccourcies après leur première diffusion (la première version française atteignait les 175 minutes). Sorti le 26 octobre 1966, le film est un immense succès en salle avec plus de quatre millions de spectateurs, n’étant battu que par La Grande vadrouille de Gérard Oury. Il est également nominé pour deux Oscars (photographie et décor) et un Golden Globe (musique). Il devient rapidement une référence comme film de guerre français (malgré la participation américaine) et un classique.
Un film historique qui conforte le présent
Tout comme Le jour le plus long, Paris brûle-t-il ? est réalisé peu de temps après les évènements qu’il traite et voit bon nombre des protagonistes des dits évènements encore vivants et actifs. C’est bien cela qui fait l’intérêt du film tout en marquant ses limites. Lors de sa sortie, la France vit l’apogée du pouvoir politique gaulliste, Charles de Gaulle venant d’être réélu comme Président de la République. L’influence du parti communiste est également très forte. De fait, les personnalités politiques actives à l’époque de la sortie du film sont nettement privilégiées à l’écran à l’instar de Jacques Chaban-Delmas (interprété par Alain Delon) ou Edgard Pisani, alors ministre de l’agriculture du gouvernement Pompidou (interprété par Michel Piccoli), bien qu’ils n’aient joué qu’un rôle modeste dans les évènements. À l’inverse, des personnalités éminentes de la France libre et de la résistance sont minorées ou évacuées, notamment Georges Bidault (sauf dans des documents d’archive au début), du fait de sa disgrâce depuis son soutien à l’OAS. De telles dispositions soulignent l’influence du contexte politique du film, voire son aspect propagandiste. À ce propos, Jean-Luc Godard n’hésitera pas à parler de film stalinien, en référence aux méthodes d’élimination soviétiques des personnalités dans les documents audiovisuels. Rappelons aussi que le film sort moins de six mois avant les élections législatives de 1967, ce qui fait dire à certains journaux qu’il sert de tremplin électoral aux gaullistes.
Mais la distorsion la plus importante avec la réalité historique demeure sans doute la perception du personnage du général Dietrich Von Choltitz. Il est clairement représenté comme étant hostile aux ordres d’Hitler de détruire Paris, tentant tout pour retarder et résister à cet ordre, et négociant volontairement avec les alliés. Une telle vision correspond à l’image que l’on avait alors de l’officier allemand et qui a perduré longtemps, mais elle a été largement démentie par des recherches récentes d’historiens, appuyées sur l’ouverture de nouvelles archives. Celles-ci ont montré un Von Choltitz beaucoup plus fidèle à Hitler que l’on imaginait et prompt à obéir à ce dernier. Par ailleurs, s’il n’a pas procédé à la destruction de Paris, ce serait d’avantage par manque de moyens et de temps que par réelle volonté de l’éviter, et ne serait rendu aux alliés que contraint par les circonstances. Paris brûle-t-il ? est intéressant à ce niveau car on peut constater qu’il illustre une certaine vision du conflit et de la Libération de Paris telle que perçue dans les années 1960. C’est ainsi que l’on peut voir un Von Choltitz hostile aux ordres d’Hitler, un peuple parisien unanimement soulevé contre les allemands, une résistance uniquement composée de gaullistes et de communistes. Une vision largement contredite ou nuancée par les recherches historiques récentes. Ainsi, Paris brûle-t-il ? peut se voir comme une sorte de reportage fictionnel sur sa propre époque représentant sa conception de la Seconde Guerre mondiale.
Un tel constat, qui peut laisser dubitatif quant à l’éthique, n’oblitère nullement les qualités du film, l’ampleur des moyens consacrés, le soin apporté à la reconstitution historique, l’énergie déployée dans les scènes de bataille. Paris brûle-t-il ? démontre l’ambition et l’esprit de volonté qui animaient alors le cinéma français et a bien mérité son statut de classique à grand spectacle. Cependant, il doit être vu avec recul et esprit critique. En fait, à l’instar de nombre de films de guerre, il en apprend beaucoup plus sur l’époque de sa conception que sur celle qu’il décrit et notamment comme sont perçus la résistance et la libération de la France dans les années soixante. Cette vision partiale, voire politique, des évènements, fut déjà reprochée par certains lors de la sortie nationale, et peut être encore d’avantage critiquée aujourd’hui par les historiens au vu de l’avancée des recherches et des ouvertures d’archives sur l’époque concernée. Elle n’en demeure pas moins intéressante précisément par sa partialité, et contribue à démontrer que tout film historique est une relecture a posteriori basée sur la mentalité de sa propre époque.
Fiche Technique : Paris brûle-t-il ?
Titre anglais : Is Paris Burning?
Réalisation : René Clément
Scénario : Gore Vidal, Francis Ford Coppola, Jean Aurenche, Pierre Bost et Claude Brulé, d’après le livre Paris brûle-t-il ? de Dominique Lapierre et Larry Collins
Avec Jean-Paul Belmondo, Charles Boyer, Leslie Caron…
Dialogues additionnels : Marcel Moussy (scènes françaises) et Beate von Molo (scènes allemandes)
Musique : Maurice Jarre (la chanson Paris en colère est interprétée par Mireille Mathieu)
Photographie : Marcel Grignon
Assistant réalisateur : Yves Boisset, Michel Wyn
Directeur de production : Louis Daquin
Producteur : Paul Graetz
26 octobre 1966 en salle / 2h 50min / Historique, Guerre
Synopsis :En août 1944, les armées américaines et françaises ne sont plus qu’à une centaine de kilomètres de Paris. Le général Dietrich Von Choltitz, convoqué au quartier général de Hitler, s’entend confier le commandement de la ville de Paris, avec mission, en cas de victoire alliée, de détruire la capitale sous un déluge de feu. Cependant, dans les caves parisiennes, la Résistance ne reste pas inactive. Le colonel Rol-Tanguy, chef des FFI, s’entend avec Jacques Chaban-Delmas, l’envoyé spécial du général de Gaulle, pour planifier l’insurrection de la population. Un massacre d’étudiants dans le Bois de Boulogne, perpétré par les nazis sur dénonciation d’un traître, pousse les combattants de l’ombre à déclencher plus tôt que prévu le début des hostilités. Des affiches appelant au soulèvement armé fleurissent sur les murs de la capitale. Un groupe de braves s’empare de la préfecture de police et s’y barricade…
Le premier long-métrage de l’acteur et réalisateur Carlos Chahine, La Nuit du verre d’eau, entraîne au cœur du Liban, durant l’été 58, dans un joli village éloigné de la guerre qui gronde au loin. On y découvre la vie d’une riche famille de la bourgeoisie chrétienne. Dans un tel contexte, à quel destin les femmes pourront-elles être promises, et avec quelle liberté de choix ?
Du Liban n’est pas seulement venue la bien-aimée biblique du Cantique des Cantiques, (« Veni, veni de Libanon… »), il nous arrive aussi de tels films, solaires, tout en étant intégralement placés sous le signe de la nuit, plus encore que le titre ne semble l’annoncer.
Carlos Chahine a le sens, peut-être même le goût, du secret. Après toute une carrière d’acteur et aussi plusieurs courts-métrages remarqués, il dévoile ce premier long, qui laisse un souvenir prégnant, par sa façon de se pencher avec une grande subtilité aussi bien sur le regard qu’un garçonnet d’une petite dizaine d’années peut porter sur le monde des adultes, que sur une, voire plusieurs trajectoires féminines, dans le Liban de la fin des années 50.
S’inscrivant au cœur de l’été 1958, dans un coquet village accroché aux flancs abrupts de la Vallée Sainte, une vallée de gorges qui pourrait évoquer certains de nos paysages lozériens, le film suit le destin d’une famille de la grande bourgeoisie libanaise venue en villégiature dans sa somptueuse demeure secondaire. Le destin de la fille aînée, Layla – magnifique Marilyne Naaman, que l’on espère bien revoir -, semble scellé, puisqu’elle est mariée au riche et très amoureux Boutros, incarné avec chaleur par Talal El-Jurdi, et mère du petit Charles, garçonnet âgé de sept ans, mais déjà vif et observateur, auquel le prometteur Antoine Merheb Harb prête ses traits. Mais qu’adviendra-t-il de ses deux sœurs cadettes, les belles Eugénie (Christine Choueiri) et Eva (Joy Hallak), encore sous la coupe d’un père, Cheikh Daoud (Ahmad Kaabour), oscillant entre autorité, intérêt, et vague souci du bonheur de ses filles, plutôt comme un remord un peu encombrant, à l’arrière-plan ? Car ces alliances nouées par des mariages avec des hommes bien placés permettent au patriarche, également actif en politique, de financer ses campagnes électorales ou de sauvegarder ses terres nombreuses… Sous le franc soleil, à peine filtré par les frondaisons des arbres qui ombrent la vaste terrasse en esplanade, se déroulent l’accueil et l’adieu aux hôtes prestigieux, mais aussi les repas familiaux ou s’ouvrant aux amis. Car l’extérieur s’invite. Dans les conversations, s’agissant de la guerre qui gronde à Beyrouth et nécessite que s’instaurent des gardes de nuit jusque dans ce village reculé. Ou à la table, avec un autre duo mère-fils, mais plus avancé en âge : Hélène (Nathalie Baye) et René (Pierre Rochefort), deux Français surpris par la guerre à Beyrouth et venus attendre une accalmie dans cette vallée chargée d’Histoire. La très aimable Layla, seule femme à savoir conduire et à disposer d’une voiture, sera chargée par son époux de faire découvrir à ces hôtes inopinés les beautés de la vallée…
Malgré la prédominance de scènes solaires superbement saisies, à l’image, par Thomas Bataille, la nuit, présente de manière énigmatique dès le titre, n’en exerce pas moins un souverain empire, plus discret, mais non moins essentiel. Annoncé, à l’écran encore obscur, par le bruissement affairé d’une faune nocturne, le film s’ouvre sur quelques vues plongeant, de nuit, dans les fascinantes gorges de la Vallée Sainte, avec leur étroitesse aussi attirante qu’inquiétante, et les multiples anfractuosités qui parsèment les parois et qui ont souvent abrité des hommes en fuite ; ou des ermites, ainsi qu’en témoignent les nombreuses chapelles à demi troglodytes, parfois encore couvertes de fresques. Ce sont les scènes nocturnes qui permettront de mieux appréhender le lien unissant le couple, en apparence parfait, formé par Layla et Boutros. Layla, cette héroïne secrète, dont le prénom renferme, étymologiquement, la nuit, puisque, selon les traductions, il se comprend comme « compagne de la nuit » ou bien « née la nuit »… Et de fait, même si de furieuses étreintes ont pu voir le jour sous un plein soleil, tout juste tamisé par quelques feuillages, c’est bien la nuit que l’héroïne naîtra à elle-même, d’abord dans le secret de sa conscience, puis en acte. Avec une infinie subtilité, le réalisateur, également co-scénariste, et secondé à ce poste par Tristan Benoit, saisit l’ambiguïté des êtres et de leurs actions, sans jamais caricaturer ni dénoncer. Ainsi le petit Charles, se glissant nuitamment dans le lit de sa maman ; souhaitait-il gêner, en s’interposant et en se glissant dans l’intimité du couple parental ? Ou souhaitait-il protéger, en dispensant sa mère d’une approche dont il avait secrètement senti qu’elle ne la désirait pas ? Dans le même ordre d’idée, c’est tardivement, dans la progression scénaristique, que le titre prendra son sens, en tant que demande adressée par l’enfant à la mère. Enfin, c’est la nuit aussi que la figure un peu secondaire d’un beau-frère se lestera d’une belle complexité, apportant une intéressante nuance à la fatalité des rapports hommes-femmes dans cette culture, et offrant une scène intense, au cours de laquelle le spectateur passera d’un saisissement à l’autre. La nuit, comme accélérateur de gestation, incubateur à éclosions, favorisant les prises de décisions capitales…
Avec légèreté, sans appuyer, et porté par la très belle partition, interprétée au violoncelle, d’Antonin Tardy, Carlos Chahine offre un panorama très complet des différentes figures masculines pouvant cerner une femme respectable dans cette société libanaise chrétienne du tournant des années 60 : père, mari, beau-frère, amant, fils… Et, indéniablement, le lien mère-fils fait partie de ceux qui se voient examinés de la façon la plus nuancée et la plus riche.
On sait gré au réalisateur de ne pas craindre les élans du cœur ni de la chair. Avec cette œuvre généreuse, il rejoint le groupe des cinéastes masculins qui tentent de s’extraire d’un regard androcentré et qui interrogent avec bienveillance, empathie, les destins et les choix féminins. On songe aux créations récentes, espagnoles toutes deux, de Jonás Trueba, Eva en août (1 août 2019), ou encore de Jaime Rosales, Les Tournesols sauvages, qui sortira le 2 août 2023.
Bande-annonce : La Nuit du verre d’eau
Synopsis du film :Liban, été 1958. Trois sœurs de la bonne société chrétienne sont en villégiature dans la montagne libanaise. La vie tranquille du village est bousculée par les échos d’une révolution grondant à Beyrouth et par l’arrivée de deux estivants français. Mais c’est de l’intérieur de la famille que viendra le bouleversement. L’aînée des sœurs, Layla, mère et épouse parfaite, va ouvrir les yeux sur la société patriarcale qui les tient sous contrôle. Dans le jeune Liban qui rêve d’un âge d’or, une femme peut-elle avoir un autre destin que celui tracé par les hommes ?
Fiche Technique : La Nuit du verre d’eau
Réalisateur : Carlos Chahine
Par Carlos Chahine
Avec Nathalie Baye, Marilyne Naaman, Pierre Rochefort, Antoine Merheb Harb, Talal Jurdi, Ahmad Kaabour, Christine Choueiri, Joy Hallak, Rubis Ramadan…
14 juin 2023 en salle / 1h 23min / Drame, Romance
Distributeur : JHR Films / Jour2Fête