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« Une histoire des courses cyclistes » : un regard passionné sur le vélo

Les éditions Glénat publient Une histoire des courses cyclistes, de Jean-Noël Blanc. L’auteur y livre une vision multidimensionnelle de ce sport, autour duquel continuent de circuler bon nombre de suspicions.

Au cours de son histoire, mouvementée, parfois chahutée, le cyclisme a vu se produire des changements majeurs, tant dans la technologie mise au service de ses champions que dans sa médiatisation ou son substrat économique. Si la figure du cycliste luttant contre les éléments et contre lui-même demeure inchangée, l’ombre du dopage a commencé à planer sur l’esprit de ce sport. Les scandales récents ont sapé la crédibilité et l’authenticité des performances. Il s’est ensuivi une forme de désamour, dont les prémisses remontent peut-être aux règnes hégémoniques de Miguel Indurain ou de Lance Armstrong. Les controverses et l’omniprésence de ces forçats indétrônables (et parfois tricheurs) ont fini par engendrer une certaine lassitude chez les spectateurs, qui ne voient plus dans ces victoires répétées l’essence même du sport : le suspense, la surprise, le dépassement de soi.

Face à cela, Jean-Noël Blanc met en avant l’émergence de nouveaux visages, dont celui du jeune prodige belge Remco Evenepoel. En optant dans Une histoire des courses cyclistes pour un tour d’horizon subjectif et passionné, il offre aux lecteurs un regard sur le cyclisme plein d’enthousiasme – mais pas oublieux des scandales passés. Orné de belles illustrations qui rendent hommage à ce sport et ses décors naturels parfois splendides, l’ouvrage embrasse l’évolution du cyclisme, depuis ses débuts jusqu’aux évolutions technologiques les plus récentes, en passant par les exploits de Merckx ou Coppi. Le vélo lui-même, partenaire inséparable du coureur, fait l’objet d’une attention redoublée. Il a en effet connu des transformations significatives au fil des années. Les avancées en matière d’ingénierie ont permis de créer des montures toujours plus légères et aérodynamiques, permettant des performances de course optimales. Chaque pièce est pensée et conçue pour une efficacité maximale.

Une histoire des courses cyclistes semble animé par le souffle des grands champions et la grandeur des paysages qu’ils ont traversés. Caractérisé par la plume élégante et perspicace de Jean-Noël Blanc, l’ouvrage est une ode à un sport qui oscille constamment entre le drame et la grâce, l’exploit individuel et l’effort collectif. Le lecteur est invité, avec légèreté, à se pencher sur les rouages de la course, il redécouvre ce qu’est le peloton, quels sont les rôles variés des cyclistes – du sprinteur impétueux au rouleur endurant, du grimpeur audacieux au puncheur explosif. Il explore le jargon cycliste, cette langue presque dialectique, dans laquelle on « pédale avec les oreilles » et on consent, un peu par dépit, à « monter dans l’autobus ». Les chutes, les tricheries, les scandales sont abordés avec franchise et objectivité. Ils cohabitent avec certaines courses (par exemple le Critérium du Dauphiné) ou avec l’apport de la télévision et des journalistes dans la promotion du cyclisme, mettant en lumière le lien intime entre ce sport et ses représentations médiatiques.

Sans prétention encyclopédique, en s’intéressant au cyclisme sur le temps long, Une histoire des courses cyclistes est une célébration d’un sport dont les principales composantes demeurent le vélo, le maillot, l’équipe et la route. Une simplicité de façade quand on sait les efforts nécessaires aux résultats finaux. L’ouvrage de Jean-Noël Blanc n’oublie ni les légendes ni les porteurs d’eau, ni les « gentlemen crottés » ni les gamins insolents toisant – parfois hâtivement – leurs aînés aguerris. Et tout cela passe évidemment par le Poggio, le Puy-de-Dôme ou la Redoute, ces routes, parfois sinueuses et exténuantes, qui ont fait la gloire des forçats de la route.

Une histoire des courses cyclistes, Jean-Noël Blanc
Glénat, mai 2023, 168 pages

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4

« Hacendado, l’honneur et le sang » : une lecture désertique de l’humanité

Les éditions Glénat publient Hacendado, l’honneur et le sang, de Philippe Thirault et Gilles Mezzomo. Les auteurs dessinent un tableau implacable et brutal de l’État de Sonora au Mexique, en 1863, à travers l’histoire familiale tragique d’une lignée de conquistadors.

Philippe Thirault et Gilles Mezzomo immergent leurs lecteurs dans un monde déchiré par la violence et la criminalité quotidienne. Du Mexique des années 1860, ils tirent un western aux teintes sombres et aux enjeux profonds. La frontière entre le bien et le mal y apparaît aussi poreuse que celle qui sépare l’homme de la bête.

Don Armando, issu d’une lignée de conquistadors, est un Hacendado qui perpétue les valeurs de justice et d’honneur dans une région reculée et désertique frappée par la barbarie. L’intrigue s’amorce réellement quand il prend la décision de condamner son fils, Don Diego, à une mort lente et certaine dans le sinistre désert de Sonora. Sans autre forme de procès, l’homme semble convaincu de la culpabilité de son fils dans le meurtre de la jeune Doña Joselita. Cette justice expéditive, en violation flagrante avec les lois du sang, amène le lecteur à prendre parti pour Diego.

La spirale de la violence s’accentue encore avec l’entrée en scène d’Abraham Hinter et sa bande de chasseurs d’Apaches. Ils sont sans pitié, ils sèment la mort et vendent le scalp des indigènes aux plus offrants. Partie retrouver son fils dans l’espoir de le sauver et le réhabiliter, Doña Maria va bientôt voir de quelle étoffe se constituent ces êtres vils et sanguinaires, rencontrés en chemin.

À certains égards, Doña Maria incarne la complexité morale de l’histoire. C’est une femme tiraillée entre son amour maternel et la connaissance troublante, maintenue secrète, des crimes de son fils. Sa volonté obstinée de le protéger, malgré les conséquences dévastatrices qui peuvent en découler, met en évidence les dilemmes moraux auxquels elle est confrontée. Elle espère sincèrement que son mari se trompe, que son fils a conservé cette innocence qui le caractérisait jadis. Mais certains indices auraient dû l’alerter…

L’intégration de la violence dans l’intrigue est, plus qu’un aspect marquant de l’œuvre, une constante. L’époque est impitoyable : les cadavres jonchent le désert, les têtes font office de trophées, des épidémies sont sciemment répandues parmi les tribus autochtones. Même les histoires d’amour, mort-nées, sont rendues tragiques par la possessivité et l’aliénation des hommes.

Hacendado, l’honneur et le sang interroge la justice et la confiance, dans un monde privé d’espoir et d’éthique. Chaque personnage est confronté à ses propres démons, secrets et tragédies, que le ballet des révélations va peu à peu brasser. Philippe Thirault et Gilles Mezzomo réalisent un travail remarquable, plus dense qu’il n’y paraît, en explorant la complexité de la nature humaine dans un environnement hostile et souvent impitoyable.

Hacendado, l’honneur et le sang, Philippe Thirault et Gilles Mezzomo
Glénat, juin 2023, 88 pages

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3.5

« Une Révolution nommée Raspoutine » : l’homme derrière le mythe

Les éditions Glénat publient Une Révolution nommée Raspoutine, d’Hernán Migoya et Manolo Carot. Ils portraiturent une figure historique complexe, assailli par ses pulsions et porteur de contradictions.

Une Révolution nommée Raspoutine est issu de la collaboration entre Hernán Migoya et Manolo Carot. Opus unique, il porte un regard froid sur l’homme, le mythe et le symbole incarnés par l’énigmatique Raspoutine. Au cours de leur entreprise graphique, les auteurs en viennent à interroger le nature même du personnage, en lui conférant des traits parfois sataniques, lui que l’on surnomme pourtant le « moine fou », et en lui attachant des pouvoirs presque surnaturels.

Oscillant entre folie et la sagesse, entre désirs charnels et aspirations spirituelles, Raspoutine cultivait une réputation sulfureuse, contrebalancée par son antimilitarisme, son dévouement envers les plus démunis et son ouverture aux Juifs – une particularité notable dans la Russie antisémite de l’époque. Sa complexité est bien restituée, bien qu’il soit difficile de faire la part des choses entre la vérité historique et la légende monolithique.

Par le biais de son personnage féminin principal, Alissa, future Ayn Rand, Migoya interroge habilement la naissance de la pensée, la transformation d’une jeune fille ivre de liberté en une écrivaine influente, égérie des libertariens. La perversion de Raspoutine trouve un miroir inversé par l’intermédiaire de l’innocence d’Alissa. Mais tous deux ont maille à partir avec les événements : quand le moine guérisseur subit le courroux de l’Église et de l’aristocratie, la seconde doit composer avec une mère à tout le moins distante.

Manolo Carot déploie un style pictural raffiné et convaincant. La représentation de Raspoutine vacille entre le vulnérable et le surnaturel, entre l’aliénation et la roublardise, ce qui contribue à asseoir la complexité du personnage tout en lui accolant un voile de mystère. Le découpage des planches et le portrait de la Russie pré-révolutionnaire, tout comme les tumultes intérieurs des personnages, participent de la qualité de l’album.

Sous ses dehors de biographie graphique, l’œuvre de Migoya et Carot convoque la condition humaine, la nature du pouvoir et la construction des mythologies. Les multiples couches narratives d’Une Révolution nommée Raspoutine en font une fresque vivante qui saisit l’imaginaire et invite à une relecture continue. Raspoutine était à la fois le prisonnier d’une sexualité débridée – et muséifiée – et le conseiller spirituel de la tsarine. Une position singulière qui témoigne de son extrême pluralité.

Hernán Migoya et Manolo Carot redonnent ainsi vie à l’énigme Raspoutine. Ils offrent en sus un éclairage passionnant sur une époque marquée par les luttes de pouvoir, les complots et l’émergence d’idéologies bientôt hégémoniques.

Une Révolution nommée Raspoutine, Hernán Migoya et Manolo Carot
Glénat, mai 2023, 72 pages

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3.5

« Joanna Hogg, regards intimes sur l’imaginaire »

La rétrospective Joanna Hogg organisée par le Centre Pompidou en mars 2023 et la masterclasse donnée par la réalisatrice à cette occasion trouvent un parfait prolongement à travers la publication de ce premier ouvrage consacré à une œuvre toute à la fois cohérente et profuse. Collaborateurs à la revue Positif et critiques de cinéma, Franck Garbarz et Frédéric Mercier ont intelligemment associé à l’ambition théorique de l’essai une authentique exploration visuelle et analytique.

S’ouvrant sur un long entretien réalisé par Judith Revault d’Allonnes et Franck Garbarz, l’ouvrage évite la structure chronologique pour se laisser guider par la méthode de la réalisatrice britannique : restituer à la pensée son autonomie créatrice. Le retour sur la méthodologie d’écriture de Hogg située à la croisée de la démarche littéraire et picturale, des mots et des diagrammes, valorise le paradoxe d’une approche qui concilie préservation et ouverture. Car si Hogg fait de l’écriture personnelle le point de départ de son œuvre cinématographique, celle-ci se nourrit des dialogues et échanges qui prennent forme sur le plateau de tournage. Cet art de l’introspection collaborative repose sur une méthode que restitue parfaitement la rigueur et la clarté dont fait preuve cet ouvrage.

Le recours à de nombreux documents de préparation et de tournage (carnet de notes, photographies, dessins) assure une percée inédite à l’intérieur d’une filmographie qui de Unrelated (2007) à Eternal Daughter (2022) trouve sa logique au fur et à mesure de sa construction. En pénétrant cette architecture de l’imaginaire, Garbarz et Mercier rappellent ce que le cinéma de Hogg doit aux autres arts. L’inscription de la filmographie de la réalisatrice dans le domaine plus vaste des arts visuels participe ainsi à valoriser les origines et influences iconographiques (Pieter De Hooch ; Sam Szafran ; Fragonard ; Tom Blackwell) explicitement ou implicitement revendiquées par ses productions (courts comme longs métrages).

Ce jeu de reconnaissance est à la fois soutenu par les propos de la cinéaste et par les analyses des auteurs dans lesquelles la précision descriptive se met au service d’une interprétation ouverte et nourrie de nombreuses observations qui font la part belle aux jeux de composition mais également aux procédés sonores à l’œuvre.

L’ouvrage permet ainsi d’insister sur ce curieux échange entre contrôle et lâcher-prise qui détermine l’originalité de Hogg. L’importance du détail fait écho à une volonté de laisser s’épanouir l’imaginaire et de porter l’objectif de la caméra vers l’au-delà de la raison. Entre les préceptes de Robert Bresson et les théories de Béla Balázs, le néoréalisme et le cinéma-vérité, la poésie de Cocteau et la réflexivité de Kubrick, l’onirisme et le souvenir, le bagage théorique et esthétique de Hogg révèle une volonté de remonter jusqu’aux origines : origines du cinéma(tographe) aussi bien qu’origines de l’image et du son comme matériaux à la plasticité sensible mais impalpable.

Outre sa double-préface signée par Martin Scorsese (producteur exécutif de The Souvenir [2019] et The Souvenir Part II [2021]) et par l’actrice et collaboratrice de longue date de Hogg, Tilda Swinton, l’ouvrage bénéficie d’une mise en page qui ne participe pas seulement à soutenir mais bien à enrichir son propos. Les nombreuses illustrations et le format médium proposés par Carlotta jouent en effet un rôle essentiel dans le plaisir pris à la lecture. Page après page, le lecteur redécouvre les fondations d’une filmographie conçue et bâtie comme dispositif artistique à part entière.

Joanna Hogg. Regards intimes sur l’imaginaire, Franck Garbarz et Frédéric Mercier
Carlotta, mai 2023, 208 pages

Blanc de Richard Dyer

Publié pour la première fois en 1997, Blanc de Richard Dyer, professeur émérite en études filmiques au King’s College et figure centrale des cultural studies en Grande-Bretagne, est enfin rendu accessible au lectorat francophone.

Cette (re)découverte permise par les éditions Mimésis bénéficie d’une belle traduction signée par Jules Sandeau qui restitue parfaitement la limpidité du style de Dyer. Le traducteur propose en outre une introduction détaillée dans laquelle sont explicités et recontextualisés les enjeux de la pensée de l’auteur. Celle-ci se décline selon différents axes couplant plusieurs approches analytiques complémentaires. La démarche historique éclaire les constances de la représentation du Blanc à l’intérieur de différents médias (littérature, peinture, photographie, cinéma, télévision) dont les productions affirment la persistance d’une vision culturelle du corps nourrie par certains concepts (l’incarnation, la race, l’impérialisme, le visible et l’invisible, la transcendance) que Dyer s’emploie à définir à la lumière de son sujet d’étude. L’apparente homogénéité de la blancheur se complexifie ainsi à travers un large corpus d’exemples et différentes analyses particulièrement convaincantes qui voient les représentations du Blanc basculer entre un idéal de normalité et un fantasme de transcendance.

Tout comme dans Le star-système hollywoodien (traduit en 2004 chez L’Harmattan), l’intérêt de la réflexion de Dyer se situe dans sa capacité à enrichir l’analyse des contenus par une attention constante portée au travail formel des films étudiés. Cette particularité toute anglo-saxonne (on pense sur ce point aux travaux de Paul Warren sur les stars hollywoodiennes) offre aux domaines des cultural et des gender studies des points de référence qui dépassent la seule pensée sociologique et politique pour nous inviter à repenser l’univers visuel établi par les films et les images qui façonnent notre environnement.

Alors que le chapitre consacré aux corps bodybuildés et aux péplums rappelle les Mythologies de Roland Barthes, l’analyse esthétique de l’éclairage au sein du cinéma dominant ouvre la voie à de nombreux prolongements qui font à la fois écho à certaines publications plus récentes (ainsi de Filmer les peaux foncées de Diarra Sourang publié en 2019 chez L’Harmattan) ou à des problématiques qui continuent d’agiter la sphère médiatique contemporaine (la représentation de Cléopâtre en femme noire).

Si Dyer emprunte par moments certains raccourcis qui auraient mérité de plus amples prolongements (la popularité de Sidney Poitier et de Denzel Washington auprès du grand public qui s’expliquerait par leurs « traits perçus comme relativement caucasiens ») et si sa réflexion sur la lumière « venant d’en haut » aurait pu s’enrichir d’un retour sur les icônes dont les fonds monochromes et dorés imprègnent les figures d’un ton ocre qui renvoie à un autre régime de blanchité et de luminosité oscillant entre le scintillement et le rayonnement, ses développements prouvent la nécessité d’un retour sur le cinéma comme dispositif idéologique.

Cette dernière remarque permet d’insister sur l’une des grandes réussites de cet ouvrage qui tient à sa relativité. À la différence de la critique de « l’appareil de base » naguère développée par Jean-Louis Baudry, Dyer fait de l’ambiguïté de certains scénarios ou de certaines mises en scène la matière même d’une réflexion qui ne verse jamais dans le didactisme et ne vise aucune conclusion définitive (retenons sur ce point ses excellentes analyses de Blade Runner [Ridley Scott, 1982] et de Chute libre [Joel Schumacher, 1995]).

Enfin, si l’on regrette que cette traduction ne propose aucune annexe (index et surtout bibliographie), il faut féliciter le travail éditorial de Mimésis dont la mise en page propose des illustrations de très bonne facture qui accompagnent pertinemment les propos de l’auteur.

Blanc, Richard Dyer
Editions Mimésis, mai 2023, 418 pages

La revue 303 met le cinéma d’animation à l’honneur

La revue trimestrielle ligérienne 303 consacre son nouveau numéro au cinéma d’animation, secteur de production et de création dont la constante mutation invite à poser un regard sur le passé pour mieux envisager l’avenir.

C’est justement cette perspective qui anime les différents textes de ce numéro. L’historien Xavier Kawa-Topor, à qui l’on doit déjà de nombreux ouvrages consacrés à ce sujet (Cinéma d’animation, au-delà du réel [2016] ; Michael Dudok de Wit, le cinéma d’animation sensible [2019] ; Stop-motion. Un autre cinéma d’animation [2020], tous trois parus chez Capricci), propose ainsi une introduction sous la forme d’un large panorama historique qui, des premières représentations du Théâtre Optique d’Émile Reynaud en 1893 à Ma vie de courgette (Claude Barras, 2016) et Interdit aux chiens et aux Italiens (Alain Ughetto, 2022), prouve la vitalité de cet autre cinéma dont les sujets et les problématiques ne cessent de se nourrir de l’actualité et d’enrichir nos imaginaires.

Art hybride par excellence, l’animation permet d’envisager certains rapprochements et échanges avec d’autres arts visuels : la peinture et l’illustration dont les croisements fondent la singularité de certains artistes en particulier (Benjamin Rabier ou René Laloux auxquels sont consacrés deux articles de fond). Cet héritage plastique et iconographique se retrouve au cœur même des techniques de production qui, de l’art des marionnettes (Le Manège enchanté de Serge Danot) aux machines pourvoyeuses de fantasmes cybernétiques (le réalisateur et directeur artistique Marc Caro qui raconte dans un long entretien sa passion pour l’univers de l’animation), se constituent comme le réservoir d’une réflexion transdisciplinaire.

L’intérêt de ce numéro est de parvenir à briser les catégories souvent lâches à l’intérieur desquelles les historiens et critiques ont trop longtemps voulu contenir le cinéma d’animation. La reproduction d’un entretien réalisé avec Jacques Demy en 1989 prouve sur ce point la nécessaire relativisation des différences entre la prise de vue réelle et l’imaginaire animé. Réviser son regard conduit naturellement à l’accentuer. Différents articles insistent ainsi sur l’importance de plus en plus grande que joue la région des Pays de la Loire dans la production hexagonale. La nomination de Xavier Kawa-Topor à la direction de l’Abbaye royale de Fontevraud a ainsi fait des paysages ligériens un modèle d’inspiration et un lieu de cocréation à l’intérieur duquel se réfléchissent les pratiques d’aujourd’hui et celles de demain (comme le prouve le court métrage Drôles d’oiseaux [2022] de Charlie Belin qui situe son récit entre les paysages de Saumur et de l’île de Souzay).

Cette réflexion au long cours qui appelle à être prolongée au sein d’un autre numéro est par ailleurs servie par une belle mise en page qui accorde une place de choix aux illustrations. Le format cartonné de la revue rend honneur aux images des films et aux photographies d’archive qui documentent parfaitement le travail de recherche accompli par les différents collaborateurs de la revue.

303, n°176, collectif
Editions 303, 96 pages

Les Photos d’Alix, ou la voix du délice

Dans trois courts métrages de Jean Eustache regroupés en un long, et comprenant Les Photos d’Alix, Le Jardin des délices et Offre d’emploi, ce qui surprend d’emblée est la modestie du dispositif en rapport avec la virtuosité des effets.

Dans Les Photos d’Alix, la jeune photographe Alix Cléo Roubaud échange avec son interlocuteur un unique propos : elle commente ses propres photographies. À l’image, on voit le dialogue d’Alix avec celui qui l’invite à préciser le sens de ces photos, on voit également les photos de la jeune femme. Mais l’essentiel est ailleurs. L’essentiel se cristallise dans la voix très durassienne d’Alix Cléo-Roubaud et sa passion pour son art. La caméra est toute entière, et nous aussi, spectatrice du vertige de cette voix  raffinée, cultivée, héritière de toute une classe délicieusement éclairée capable d’articuler le plus suavement du monde des mots très précis pour faire exister – sans les réduire – les images.

En fait, la voix et le commentaire d’Alix Cléo-Roubaud pourraient suffire à l’écran tant ils génèrent une profondeur de champ, du mystère, des clairs-obscurs, tant ils happent dans l’énigme de la photographie. 

À un certain point, ce que dit Alix s’échappe de ses propres photos, ne coïncide plus forcément, sa parole descriptive s’est élevée dans le fantasme, la jouissance pure.

C’est exactement le même dispositif que Jean Eustache adopte pour le second court métrage Le Jardin des délices. Un acteur devenu psychanalyste, Jean-Noël Picq, a invité une assemblée d’esthètes avec qui il partage sa description foisonnante et étonnante du triptyque de Jérome Bosch, Le Jardin des délices.

Lentement, nous assistons et sommes alors témoins d’un inénarrable vertige. Jean-Noël Picq, le triptyque dans les mains, se met à décrire en direct le tableau de Bosch avec toutes les forces inépuisables de son imaginaire concentrées et tendues dans un but unique : relater tous les détails de l’œuvre du peintre primitif. Jamais sa parole ne verse dans le fantasme ou l’interprétation. Toujours elle court et dévale dans la minutie des figures vues à l’écran.

Jean-Noël Picq nous décrit la grande jouissance de ce qui est peint et la minutie de sa description s’élève en exaltation absolue.

Après ces deux chefs-d’œuvre, le dernier court Offre d’emploi souffre de la comparaison. Il demeure plus contingent, une sorte de friandise élégante qui nous laisse de quoi nous remettre et réfléchir à l’excellence éprouvée dans les deux opus précédents.

Bande-annonce : rétrospective consacrée à Jean Eustache

https://www.youtube.com/watch?v=kBBk5zljShk

Synopsis : Programme de trois courts métrages de Jean Eustache.

Les Photos d’Alix (18′) :
Une photographe (Alix Cléo-Roubaud) discute avec un jeune homme (le fils de Jean Eustache). Elle lui montre des photos qu’elle commente. Elle explique ses effets, ses intentions, explique le contexte, décrit les personnages. Tantôt on les voit parler, tantôt on voit les photos plein cadre. Peu à peu le commentaire s’écarte des images. D’abord un peu, puis de manière de plus en plus flagrante au point de ne plus correspondre du tout à ce qu’on voit.

Offre d’emploi (19′) : Mathieu Pelletier est à la recherche d’un poste de commercial. Il sélectionne une annonce dans le journal et se rend à l’entretien d’embauche. Il y détaille son expérience professionnelle. À l’issue de l’entretien, on lui demande d’envoyer une lettre de candidature manuscrite. La lettre est envoyée avec un paquet d’autres à une experte en graphologie qui fait d’abord un rapide tri, puis une analyse plus détaillée.

Le Jardin des délices de Jérôme Bosch (34′) :
Il est deux heures du matin. Jean-Noël Picq, assis dans un fauteuil rouge, face à un homme et deux femmes, commente le troisième panneau du triptyque de Jérôme Bosch dont il tient une reproduction. Le peintre flamand y a représenté l’Enfer. Eustache montre en gros plans les détails décrits : bêtes costumées, monstres, hommes dévorés, étranglés, décapités, suppliciés… Picq évoque le désordre, la jouissance sans organe et la très grande tranquillité des personnages.

De Jean Eustache
7 juin 2023 en salle / 1h 11min / Documentaire, Drame
Distributeur : Les Films du Losange

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La musique classique chez Stanley Kubrick

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La musique habille le cinéma : Stanley Kubrick ne le nierait pas. Il est l’un des plus grands réalisateurs de l’histoire du cinéma, et son perfectionnisme connu de tous n’y est pas étranger. Soucieux du moindre détail, il utilise la musique comme élément scénaristique, quitte à se la réapproprier. Très vite, il se penche vers des musiques déjà existantes pour accompagner ses films. Quoi de mieux que de se tourner vers le pouvoir de la musique classique ?

La légende musicale

Stanley Kubrick utilise pour la musique classique pour la première fois dans l’incontournable 2001, L’Odyssée de l’Espace. La séquence d’introduction du film est devenue mythique, si bien que le compositeur original, Richard Strauss, est parfois relégué au second plan. En effet, lorsque les premières notes d’Ainsi Parlait Zarathoustra résonnent, bien des personnes vont d’abord penser au film de Kubrick. Voilà toute l’importance de la musique classique chez le cinéaste. Il ne reprend pas seulement ce qui existe déjà : il forge sa légende musicale.

La personnification de la musique classique

Chez Kubrick, la musique classique permet également de souligner l’histoire et d’en révéler son sens. Dans le livre Kubrick de Michel Ciment, il s’explique : « (…) quand la musique convient à un film, elle lui ajoute une dimension que rien d’autre ne pourrait lui donner. Elle est de toute première importance ». Pour lui, les compositeurs de son temps sont bien moins puissants que les compositeurs classiques. Ces derniers, au lieu de créer pour les films, composent des pièces à part entière, donc autosuffisantes. De ce fait, lorsqu’elles sont choisies pour faire partie d’un film, elles en révèlent le sens.

Toujours à propos de 2001, L’Odyssée de l’Espace, Kubrick s’exprime sur l’utilisation du Beau Danube bleu de Johann Strauss. Michel Ciment, dans le même livre cité plus haut, écrit : « L’idée brillante d’utiliser Le Danube évoque non seulement la musique des sphères avec un humour délicieusement enjoué, mais ajoute une note de cette nostalgie caractéristique de Kubrick pour l’époque où la mélodie de Johann Strauss berçait les voyageurs à bord de la grande roue du Prater de Vienne« . La musique classique est donc malléable, ce qui correspond parfaitement au désir insatiable de contrôle du réalisateur.

Le cas Orange Mécanique

Avec Orange Mécanique, c’est tout un répertoire classique qui passe sous les mains aguerries de Wendy Carlos, la compositrice du film. Dans le livre d’Anthony Burgess, Alex deLarge est un grand amateur de musique classique. Burgess cite Beethoven, ou encore Mozart, mais c’est surtout le premier qu’Alex adule. Kubrick reprend l’obsession du protagoniste et de nombreuses œuvres de Beethoven parsèment le long-métrage.

Une séquence mémorable nous vient tout de suite à l’esprit pour qualifier le lien entre la musique et l’image : celle où Alex écoute la neuvième symphonie de Beethoven dans sa chambre. Alors que l’oeuvre de Beethoven exalte l’amour et la fraternité, Alex l’utilise seulement par satisfaction vitale et perverse. Dans la séquence, lorsque le rythme de la musique classique s’accélère, des plans successifs s’enchaînent sur les statues du Christ. Ces plans montrent toutes les parties de son corps. Le montage est effréné et suit le rythme de la symphonie, comme si les statues dansaient sur la musique alors qu’elles sont immobiles.

Puis la musique se calme, et l’on voit Alex en état de transe devant tant de beauté. Il s’exclame : « Oh, it was gorgeousness and gorgeosity made flesh. It was like a bird of rarest spun heavenmetal, or like silvery wine flowing in a spaceship, gravity all nonsense now« . Cette phrase peut se traduire par : « Oh, c’était la splendeur et la magnificence qui se transformaient en chair. C’était comme un oiseau du plus rare métal céleste filé, ou comme le vin argenté coulant dans un vaisseau spatial : la gravité n’a plus de sens maintenant« . La musique classique devient presque un personnage, voire un moyen de créer des images. C’est cette idée que Kubrick mettra en place tout au long de sa carrière.

Par ailleurs, Kubrick se réapproprie la musique classique d’une autre manière, grâce à Wendy Carlos. Cette dernière utilise un instrument de musique nouveau à cette époque : le synthétiseur moog. La musique classique se modernise. Ainsi, que ce soit le Funeral of Queen Mary d’Henry Purcell ou L’ode à la joie de Beethoven, la musique est remaniée pour correspondre à l’atmosphère étrange et dérangeante d’Orange Mécanique.

Barry Lyndon et Eyes Wide Shut, à la croisée musicale

Barry Lyndon est un film d’époque, ce qui s’accorde parfaitement avec la musique classique. Cette fois-ci, pas de retouche musicale, Kubrick laisse les œuvres s’exprimer pleinement. On retrouve ainsi des compositeurs du XVIIIe siècle comme Mozart et sa Marche d’Idoménée ou Bach et son Concerto pour deux clavecins et orchestre en do mineur. Nous retrouvons également la Sarabande d’Haendel, qui revient à plusieurs reprises dans le film. Mais c’est la musique des scènes de duel qui s’ancre davantage dans les esprits. Les seules retouches du long-métrage sont créées par Léonard Rosenman, le compositeur du film. Il reprend quelques notes de la Sarabande en n’utilisant qu’une basse et une cymbale. Cet arrangement, couplé au silence assourdissant des scènes de duel, accentuent drastiquement leur tension. Il donne l’impression d’une fatalité, comme s’il sonnaient les derniers instants des personnages.

Quant à Eyes Wide Shut, le dernier film de Stanley Kubrick, la Valse n°2 de Shostakovitch, résonne dès la scène d’ouverture. A l’image de 2001, l’Odyssée de l’Espace et d’Orange Mécanique, la musique classique se fait entendre dès le début du film. Elle devient même un symbole du cinéma de Kubrick. Ainsi, dès le début du long-métrage, le spectateur expérience une symphonie musicale et picturale. Cette symphonie se mélange pour créer un ensemble unique. Kubrick désacralise même la musique classique en laissant Nicole Kidman aller aux toilettes sur les notes de la valse de Chostakovitch !

Ainsi, la musique classique pour Stanley Kubrick raconte une histoire. Elle est vivante, prête à s’offrir pour justifier un récit ou au contraire pour le contraster. Le cinéaste ne sépare pas l’image de la musique. Il reprend des morceaux déjà existants et qu’il estime pour les transporter dans des œuvres contemporaines. Le génie de Kubrick se mesure notamment par cette richesse musicale, si caractéristique de sa filmographie ! Après tout, n’est-ce pas lui qui affirme : « Ce qu’il y a de mieux dans un film, c’est lorsque les images et la musique créent l’effet (…). Je serais intéressé de faire un film sans aucun mots (…). On pourrait imaginer un film où les images et la musique seraient utilisées d’une façon poétique ou musicale » ?

 

Note : je me suis aidée du livre Les archives Stanley Kubrick, aux éditions Taschen et édité par Alison Castle, pour écrire cet article.

Fifi ou les amours célestes de Sophie

Portrait d’une jeunesse chavirée entre atonie et émois amoureux, Fifi, premier film de Jeanne Aslan et Paul Saintillan pose un regard Barthésien sur les promesses d’une rencontre hasardeuse entre une jeune fille déclassée et un fils de famille lunaire. 

Tout dans Fifi parle le langage de Roland Barthes et du chatoiement de ce qu’il a nommé « le neutre ».

« On a défini comme relevant du Neutre toute inflexion qui esquive ou déjoue la structure paradigmatique, oppositionnelle, du sens, et vise par conséquent à la suspension des données conflictuelles du discours. […] On a essayé de faire entendre que le Neutre ne correspondait pas forcément à l’image plate, foncièrement dépréciée qu’en a la Doxa, mais pouvait constituer une valeur forte, active. »

Le film de Jeanne Aslan et Paul Saintillan relève de cette force de la non insistance, du non tranché, du pointillisme contemplatif et de la joie du moindre.

Sophie une jeune fille de 15 ans vit dans l’agitation épuisante de son milieu social en mode gitan, le désordre chaleureux et l’horizon un peu clos d’une famille nombreuse de cinq enfants. Son beau-père et sa mère -respectivement interprétés par le toujours éminemment charismatique François Négret et l’incroyable créature Chloé Mons à mi-chemin entre une Madonna qui se serait reconvertie en excellente actrice et l’abattage ultra vérace et sauvage de Béatrice Dalle. Avec ces deux acteurs porteurs d’une singularité détonante et généreuse, Fifi  donne le ton et entraine dans une frange peu convenue du cinéma contemporain. On pense à la pulsation libre d’un film comme Alabama Monroe ou les rives d’un cinéma hors du temps.

Fifi tout en étant bien planté dans un naturalisme contemporain a quelque chose de désuet ou de neutre. Une désuétude dans l’absence de typologie sociale trop marquée qui fait glisser le film vers un temps qu’il s’approprie lui-même. Gracieux et rétro.

Sophie (Céleste Brunnquell-vraiment céleste) est dans cette famille celle sur qui on peut compter pour acheter des clopes et ne rien demander. Fifi ne parle pas beaucoup, cherche le calme, la pause, la solitude, la maturité, la curiosité, la douceur, l’horizon, le recueillement.

Elle rencontre une ancienne amie de Lycée sur le départ des vacances d’été avec sa famille bourgeoise, arrive à subtiliser leurs clefs et va se ressourcer chez eux juste pour jouir enfin d’un peu d’espace pour elle, non cloisonné par les lits superposés de ses frères et sœurs et de jouir aussi de l’indolence de son âge.

Le frère de son amie (Stéphane-Quentin Dolmaire déjà étonnant dans Synonymes de Nadav Lapid), le fils de famille de la maison riche revient travailler ces mois de vacances et surprend Fifi chez lui. Commence alors entre Fifi et Stéphane une patience de gestes et mots, tels des arcs-en-ciel, des parenthèses veloutées, des apprivoisements très fins de leur propre difficulté à être.

Tout est traité avec délicatesse, subtilité, douceur dans un impressionnisme suspendu et enchanteur. Tout -c’est-à-dire le pas grand chose des relations entre ces deux êtres qu’a priori tout oppose, les classes, les âges- sauf l’intime absolu de leur solitude, l’infime qui se noue entre un garçon de 25 ans et une adolescente de 15 ans. Une parenthèse de sincère complicité, d’entente inespérée.

Fifi filme le moindre des ennuis, des lucidités, des découvertes sur les atonies de la jeunesse plutôt que sur sa pétulance. C’est sur cette tonalité très fragile que le film trouve son originalité. Sans prétention. Sans forcer quoi que ce soit. 

Les acteurs Celeste Brunnquell et Quentin Dolmaire sont sensationnels. Emerveillés, droits et tissés de ce que peut-être l’incertitude de leur avenir. Un océan que l’on va dévisager pour la première fois. Un premier baiser qui chavire et renverse les formes et un style d’habillement. Fifi a de ces acteurs l’empreinte de la grâce et du charme.

Bande-annonce : Fifi

Synopsis : Nancy, début de l’été… et Sophie, dite Fifi, 15 ans, est coincée dans son HLM dans une ambiance familiale chaotique. Quand elle croise par hasard son ancienne amie Jade, sur le point de partir en vacances, Fifi prend en douce les clefs de sa jolie maison du centre-ville désertée pour l’été. Alors qu’elle s’installe, elle tombe sur Stéphane, 23 ans, le frère aîné de Jade, rentré de manière inattendue. Au lieu de la chasser, Stéphane lui laisse porte ouverte et l’autorise à venir se réfugier là quand elle veut…

Fiche Technique : Fifi

Réalisateurs : Jeanne Aslan, Paul Saintillan
Par Jeanne Aslan, Paul Saintillan
Avec Céleste Brunnquell, Quentin Dolmaire, Ilan Schermann
En salle 14 juin 2023 / 1h 48min / Comédie dramatique
Distributeur : New Story

Note des lecteurs2 Notes
3.5

L’ombre de l’eunuque, derrière le pouvoir des mots

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Après qu’ils ont assisté aux obsèques du député au parlement de Catalogne Josep Maria Bolós, la charmante Júlia a emmené son collègue Miquel à Feixes, pour dîner dans un restaurant un peu à l’écart de Barcelone. Chargée de rédiger la chronique nécrologique du défunt, Júlia écoute Miquel parler de son ami de longue date.

Chroniqueur à Revista (Revue en espagnol), Miquel II Gensana, le narrateur, nous réserve bien des surprises qu’il distille au gré des 480 pages (édition de poche), ménageant ses effets. Aisément, il nous accroche d’emblée en évoquant l’un de ses drames familiaux : la disparition soudaine de son père un soir, sorti juste un moment de la maison familiale (en chaussons, ses lunettes posées sur la table), pour répondre à un coup de sonnette à l’entrée et qui n’est jamais revenu. On imagine longtemps qu’on ne connaîtra jamais les tenants et aboutissants de cette disparition, car Miquel garde bien des informations capitales dans sa manche. En arrivant à Feixes, Miquel constate amèrement que le restaurant occupe l’ancienne maison familiale (can Gensana), ce qu’il refusera systématiquement d’admettre auprès de Júlia, répugnant donc à trop se livrer à elle. Ceci dit, nous apprendrons en même temps que Miquel la vraie raison de la curiosité de Júlia vis-à-vis de Bolós.

La mort de Josep Maria Bolós

Officiellement, on parle d’un accident. Mais Miquel sait qu’en réalité il s’agit d’un assassinat, et il en connaît les raisons. Pour cela, il lui faut remonter dans ses souvenirs, jusqu’à leurs années d’étudiants, prétexte pour revisiter toute son histoire personnelle et faire ressurgir un nombre impressionnant de détails révélateurs. Dans sa famille, depuis l’enfance, son interlocuteur privilégié a été l’oncle Maurici Sicart, dont les interventions s’intercalent entre les chapitres où nous lisons Miquel. Celui-ci a récupéré le journal intime de son oncle après sa mort, journal qui comporte de nombreuses révélations permettant à Miquel de les insérer naturellement dans la narration, puisque l’oncle s’adresse directement à lui pour compléter leurs discussions. Il y est question notamment de la série des Six Grandes Déceptions, que Maurici Sans Terre, Chroniqueur du Vent, Inventeur de Réalités, ex-musicien, ex-philologue (comme il se présente à Miquel à un moment), énumère au fil des événements qu’il décrit. Dans sa narration, Miquel insère également quelques échanges avec Júlia lors du repas au restaurant, ainsi que les interventions du serveur, parfois un peu provocateur, toutes interventions qui tombent régulièrement comme un cheveu sur la soupe.

La famille Gensana

Le roman nous immerge dans l’histoire de la famille Gensana, en remontant sur plusieurs générations, soit bien avant la naissance de Miquel. Il y est question d’amours contrariées, d’autres lumineuses, de trahisons, de coucheries et de tromperies, de personnalités inoubliables et originales, de naissances, de morts et de mariages, plus ou moins comme dans toute famille qui se respecte. La famille Gensana et son histoire sont intimement liés à la maison familiale, ses nombreuses chambres et son jardin avec des arbres. Une propriété dont l’oncle Maurici hérite dans des conditions particulières qui lui permettront d’y séjourner longtemps. Il finira cependant interné pour cause de démence, surveillé de près par une infirmière qu’il désigne comme le sergent Samanta, dans son journal qu’il poursuit. Par moments, on peut se perdre un peu dans l’histoire familiale qui comporte de nombreuses branches au fil des générations (voir les arbres généalogiques qui figurent aux endroits adéquats), cela n’a pas beaucoup d’importance, car le roman enchaine anecdote sur anecdote, dont certaines fondamentales et toutes imprégnées d’un style hors du commun.

Miquel, personnage multiple

Parmi les anecdotes les plus marquantes, on trouve tout ce qui touche à la jeunesse de Miquel qui, étudiant, va devenir militant convaincu en même temps qu’il éprouvera ses premiers émois amoureux. Par amour, il prend des risques au moment de la dictature franquiste. Il vit cela comme des aventures rocambolesques, ce qui en fait la saveur. Voilà l’occasion de signaler la manie de Miquel de se mettre dans la peau de personnages qu’il incarne avec humour et détachement, apportant de nombreuses références aussi bien intellectuelles qu’artistiques et surtout humoristiques. Il y en a pour tous les goûts, puisque cela va des Beatles à Orson Welles en passant par Freud et la musique classique, notamment. Autre particularité remarquable du roman, Jaume Cabré change de point de vue non seulement dans un même paragraphe, mais bien souvent dans une phrase, commençant régulièrement sa phrase à la troisième personne du singulier, pour la finir à la première personne du singulier, ou inversement. Un procédé déstabilisant au début, mais finalement très amusant.

Miquel et les femmes (et la musique)

Marqué par sa séparation d’avec Gemma, Miquel tombe ensuite sous le charme de Teresa (qui pourrait être un discret hommage à Teresa l’après-midi de Juan Marsé, autre roman catalan situé à Barcelone), une violoniste éblouissante qui l’émeut au point de se trouver comme un gamin en face d’elle, aveuglé par exemple par la présence omniprésente d’un moustachu à ses côtés, moustachu qui se révèle être le manager mais aussi l’ex-amant de Teresa. Toute la partie où intervient la relation (aussi intense et émouvante que finalement fragile) avec Teresa nous immerge dans le milieu de la musique classique et c’est aussi convainquant dans les détails que ce qu’on observe dans TÁR le récent film de Todd Field. D’ailleurs, le vocabulaire de la musique classique est utilisé ici pour désigner les différentes parties du roman. Finalement, le style de Cabré a quelque chose de musical et très personnel avec ses ruptures de rythme et sa construction qui doit au Concerto à la mémoire d’un ange d’Alban Berg.

Ma thèse

Après dégustation, ce roman aussi foisonnant que captivant mériterait une étude approfondie (pourquoi pas une thèse universitaire, si cela n’existe pas déjà) qui n’a pas sa place ici. On se contentera de signaler quelques particularités. Ainsi, dans la famille Gensana, la mort survient toujours brusquement. Quant au titre, il m’a longtemps laissé perplexe. J’envisageais même « Pas l’ombre d’un eunuque dans ce roman » pour le titre de cette critique, quand je suis tombé sur cette phrase : « Lorsqu’il regarde derrière soi, le critique voit l’ombre de l’eunuque. » Très subtile, elle renvoie vers ces critiques qui savent écrire, mais uniquement sur ce que les autres font. Ce sont donc des eunuques symboliques. Et la narration renvoie vers l’oncle Maurici, auteur de la phrase, qui se montre très critique vis-à-vis de la famille (à juste titre), mais qui joue avec son histoire, ce qui nous vaut d’étonnantes révélations à la fin de son journal. N’oublions pas l’évocation du franquisme qui imprègne tout le roman et qui se trouve au cœur de l’intrigue centrale, à savoir le destin du député Josep Maria Bolós. On finit par comprendre pourquoi Miquel pense qu’il n’a pu qu’être assassiné, épilogue d’une tragédie remontant à leurs années d’étudiants. Le groupe auquel appartenaient Miquel et Josep Maria a vécu un moment cauchemardesque qui les a forcément marqués à vie, même et surtout parce qu’ils ont dû garder le silence sur le drame pour tenter d’en minimiser les conséquences…

L’ombre de l’eunuque, Jaume Cabré, sorti le 20 juin 1996 (édition originale en catalan)

Traduction française : Editions Christian Bourgois, sorti le 4 mai 2006

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4.5

Le Processus de paix : guerre et paix au sein du couple

Dans son nouveau long-métrage, Le Processus de paix, Ilan Klipper étudie comment, de l’association de deux êtres a priori normaux, peut naître un système fou. Passionnant. Souvent désopilant.

Tôt dans sa filmographie, avec Sainte-Anne, hôpital psychiatrique (2010), Ilan Klipper scrute la folie avec tendresse et empathie. Ont suivi Juke-Box(2013), avec le chanteur Christophe, Le Ciel étoilé au-dessus de ma tête (2018), Soigner à tout prix (2020), explorant la folie du Covid dans un service d’urgences, puis Funambules(2020). Pour la première fois depuis longtemps, avec Le Processus de paix (2023), le réalisateur se tourne vers des gens a priori « normaux » ; et sur un ton qui est clairement celui de la comédie, là où Joachim Lafosse, en 2016, sur une thématique voisine, optait pour un ton plus grave, dans L’Economie du couple.

Marie (Camille Chamoux, qui a activement participé à l’écriture du scénario auprès d’Ilan Klipper) et Simon (Damien Bonnard, qui fait son entrée dans l’univers du cinéaste) forment, avec leurs deux enfants, une famille de quatre membres, au sein de laquelle ils ont continué à vivre aussi librement que s’ils étaient deux jeunes étudiants. Mais Marie anime, sur une radio indépendante, une émission consacrée à la sexualité des femmes et Simon, historien, enseigne en faculté la conflictuelle histoire d’Israël. Premier trait d’humour : cette histoire offrira un constant contrepoint à celle du couple et Simon l’évoquera, devant ses étudiants, dans des états contrastés d’allégresse ou d’abattement, selon la phase que traversera sa vie domestique et conjugale.

Car la vie à deux, et plus encore à quatre, n’est pas une mince affaire, et Marie et Simon ne cessent de se heurter sur le terrain qui provoque, dit-on, la mort des couples : le quotidien, et sa myriade de petites mines sournoises toujours prêtes à exploser. « Ne faites surtout pas d’enfants, si vous souhaitez conserver un couple heureux et pacifié ! Ou, peut-être, prenez le risque d’un, mais un seul, et pas au-delà ! » semble être le message subliminal de ce nouvel opus. Car les choses ne sont que pires, terrifiantes, apocalyptiques, jusqu’à générer l’éclatement d’un autre couple, du fait que celui-ci a eu la haute étourderie de porter son propre chiffre familial à six : brèves apparitions repoussoirs de la sœur de Simon, Esther (on prend plaisir à retrouver le beau visage de Sabrina Seyvecou, découverte en 2015 dans La Fille et le Fleuve, d’Aurélia Georges), et de son époux, Jérôme (Sofian Khammes), entourés d’une tornade de quatre enfants qui aura vite raison de leur endurance.

D’où, inspirée par le modèle d’un « co-parent » (la notion se trouve définie précisément dans le film…), l’idée de la rédaction d’une charte, la « Charte Universelle des Droits du Couple », qui aura du moins le mérite de rassurer tous ceux qui, parmi les spectateurs, vivent en ayant déjà mis spontanément en application ses clauses, et qui proposera peut-être des pistes salvatrices pour d’autres…

En accord avec cette démarche de radiographie d’un couple, le corps, dans tous ses états, est lui-même passablement mis à nu, et cela dès la séquence d’ouverture, qui aborde la question de la nudité (ou semi…) face aux enfants. Par la suite, les corps s’épilent, urinent, défèquent, vomissent, dans une volonté assumée de levée de la pudeur.

Le ton globalement comique, le rythme impulsé, et soutenu ponctuellement par des musiques très dynamisantes, portent parfois le réalisateur à forcer un peu le trait, que ce soit dans le débit frénétique de Camille Chamoux, quelques airs hallucinés de Damien Bonnard, ou certains personnages secondaires, tels le supérieur de Marie (on s’amuse à retrouver Laurent Poitrenaux en pleine réussite sociale, savourant ses plaisirs de chef avec une certaine désinvolture, lui que nous avions quitté en pleines rupture sociale et crise existentielle dans Le Ciel étoilé au-dessus de ma tête !) ou sa collègue de travail (Jeanne Balibar, en croqueuse d’hommes surjouant l’épanouissement absolu). Ariane Ascaride, elle, en mère juive embourgeoisée et revendiquant l’émancipation qu’elle a su inscrire dans son existence, est rarement apparue aussi convaincante et criante de naturel.

Toutefois, on ne peut s’empêcher de songer que Klipper n’est jamais si bon que lorsqu’il capte l’extraordinaire humanité des supposés fous, plutôt que lorsqu’il cherche à faire apparaître une part de folie chez les gens normaux. Et l’on souhaite sans ambages qu’il soit promptement ramené, caméra au poing et toutes sirènes hurlantes, vers ses chers résidents de l’Hôpital Sainte-Anne ou de tout autre institut dispensant des soins psychiatriques.

Bande-annonce : Le Processus de paix

Fiche technique : Le Processus de paix

Réalisateur : Ilan Klipper
Par Ilan Klipper, Camille Chamoux
Avec Camille Chamoux, Damien Bonnard, Ariane Ascaride…
En salle le 14 juin 2023 / 1h 32min / Romance, Comédie dramatique
Distributeur : Le Pacte

Synopsis du film : Quand on s’aime mais qu’on ne se supporte plus, qu’est-ce qu’on fait ?
Marie et Simon sont profondément amoureux, malgré les disputes constantes dans leur vie de couple. Pour ne pas se séparer, ils se lancent dans une aventure un peu folle: établir une liste de règles qu’ils devront suivre coûte que coûte. Ils l’appellent la charte Universelle des droits du couple.

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3.5

Règle 34 : le souffle coupé

Le besoin de provoquer, de fasciner et de se faire mal, voilà où mène inévitablement la Règle 34, qui suggère que la pornographie est à la fois une étude sociale et politique. Júlia Murat vient alors jouer avec ses limites, où le désir de violence entre en résonance avec les pulsions d’une femme prête à perdre le contrôle.

Synopsis : La légendaire règle 34 d’internet stipule que si quelque chose existe, alors il y en a une version porno. Simone est étudiante en droit le jour, engagée dans la lutte contre les violences faites aux femmes, et camgirl la nuit, explorant ses fantasmes masochistes.

Le premier long-métrage de la cinéaste brésilienne, Historias, les Histoires n’existent que lorsque l’on s’en souvient, a permis de cerner cette quête du vide, qui ne demandait qu’à être rempli, dans un village abandonné où rien ne se passe. Ce n’est qu’avec son film suivant, Pendular, que l’on voit apparaître les stigmates d’une femme déterminée à trouver l’équilibre entre ses sentiments et son art. La danse, la sculpture ou encore la pornographie, tout est une question de forme avant toute chose. Júlia Murat nous invite ainsi à entrer dans le monde surréaliste qu’est le nôtre, quelque part entre l’écran, l’animateur et le spectateur.

Le jour et la nuit

Que peut-on bien faire de sa vie et de son corps ? Simone (Sol Miranda) théorise et débat sur un système qui entretient le patriarcat, en rappelant le haut taux de féminicide sur le territoire brésilien. Cela équivaut à sensibiliser sur la nature profonde du personnage à la peau noire et dont le combat et la conscience se jouent face à une webcam. Ce qu’elle fait de son corps, elle le choisit. Ce protagoniste partage donc énormément avec la Belle de Jour, campée par Catherine Deneuve pour Luis Buñuel. Leur exploration du désir est profonde, bien que l’on diverge rapidement avec un accès de violence volontaire. La mutilation fait alors partie d’un programme bien plus vaste qu’une invitation ouverte au masochisme.

L’étudiante en droit pénal investit au mieux cet axe, à travers les violences domestiques qu’elle est censée résoudre. Elle doit y parvenir à la force d’une structure solide dans son raisonnement et souvent en se projetant à la place de ses victimes. Par conséquent, cette dernière recueille les témoignages de femmes qui ont peur, soit de résister, soit de se confesser. C’est pourquoi elle devient une tout autre personne la nuit tombée. C’est pourquoi elle incarne cette souffrance qu’elle désire dompter, malgré ses dangers potentiels et une nécessité de passer outre la bienséance.

A History of Violence

L’envers du décor est posé. Simone n’use pas de son charme mais bien de son corps pour séduire la gent masculine et anonyme. La cam girl fait face à des hommes qui se délectent de leurs demandes, de plus en plus audacieuses quitte à ce que la souffrance devienne le catalyseur de leur pulsion. Des jetons virtuels remplacent alors les billets imbibés d’alcool et de sueurs que l’on pourrait disperser dans un strip club. De cette manière, le degré de manipulation est quantifiable, car il s’agit bien là d’interroger la conscience collective. Un conditionnement accru aux images pornographiques sépare par extension la passion et le désir, deux atouts essentiels dans ce boulot qui a également ses propres lois et ses propres limites.

Dans une seconde partie, le cœur de Simone balance entre son camarade de classe Coyote (Lucas Andrade) et sa partenaire de self-défense Lucia (Lorena Comparato). Sa bisexualité souligne son tempérament, indéniablement porté sur les infractions en tous genres. Cela la fascine, cela la démange et elle apprécie grandement cette nouvelle sensation, qui tutoie pour sa part un certain sens de la liberté. Cependant, ses temps-morts au crochet de ses amants se raréfient avec le temps, car Simone admet un penchant pour le BDSM, pratique initialement très encadrée. Malheureusement, celle-ci ne saura suivre scrupuleusement les conseils de sa bonne amie Natalia (Isabela Mariotto), avec qui elle entretient une correspondance saine, tout le contraire de ce qu’elle s’inflige physiquement.

À travers sa douleur, Júlia Murat établit le portrait de jeunes adultes soumis à leur sexualité. La gestion des émotions, des sentiments et donc de la douleur devient primordiale pour l’héroïne, qui franchit une limite après l’autre, sans que cela ne la tourmente davantage. Pourtant, le frisson existe bel et bien pour le spectateur, qui assiste, impuissant dans son fauteuil, aux violences que Simone emmagasine pour toutes les autres. Ainsi, Règle 34 nous somme de garder notre souffle jusqu’au bout, jusqu’au moment où l’on cherche à atteindre l’auto-asphyxie souhaitée.

Bande-annonce : Règle 34

Fiche technique : Règle 34

Titre original : Regra 34
Réalisation : Júlia Murat
Scénario : Júlia Murat, Gabriela Capello, Rafael Lessa, Roberto Winter
Photographie : Léo Bittencourt
Décors : Lê Campos
Costumes : Diana Leste
Son : Laura Zimmermann
Montage : Beatriz Pomar, Julia Murat, Mair Tavares
Musique : Lucas Marcier, Maria Beraldo
Production : Julia Murat, Tatiana Leite
Pays de production : Brésil
Distribution France : Wayna Pitch
Durée : 1h40
Genre : Drame
Date de sortie : 7 juin 2023

Règle 34 : le souffle coupé
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