Fifi ou les amours célestes de Sophie

Portrait d’une jeunesse chavirée entre atonie et émois amoureux, Fifi, premier film de Jeanne Aslan et Paul Saintillan pose un regard Barthésien sur les promesses d’une rencontre hasardeuse entre une jeune fille déclassée et un fils de famille lunaire. 

Tout dans Fifi parle le langage de Roland Barthes et du chatoiement de ce qu’il a nommé « le neutre ».

« On a défini comme relevant du Neutre toute inflexion qui esquive ou déjoue la structure paradigmatique, oppositionnelle, du sens, et vise par conséquent à la suspension des données conflictuelles du discours. […] On a essayé de faire entendre que le Neutre ne correspondait pas forcément à l’image plate, foncièrement dépréciée qu’en a la Doxa, mais pouvait constituer une valeur forte, active. »

Le film de Jeanne Aslan et Paul Saintillan relève de cette force de la non insistance, du non tranché, du pointillisme contemplatif et de la joie du moindre.

Sophie une jeune fille de 15 ans vit dans l’agitation épuisante de son milieu social en mode gitan, le désordre chaleureux et l’horizon un peu clos d’une famille nombreuse de cinq enfants. Son beau-père et sa mère -respectivement interprétés par le toujours éminemment charismatique François Négret et l’incroyable créature Chloé Mons à mi-chemin entre une Madonna qui se serait reconvertie en excellente actrice et l’abattage ultra vérace et sauvage de Béatrice Dalle. Avec ces deux acteurs porteurs d’une singularité détonante et généreuse, Fifi  donne le ton et entraine dans une frange peu convenue du cinéma contemporain. On pense à la pulsation libre d’un film comme Alabama Monroe ou les rives d’un cinéma hors du temps.

Fifi tout en étant bien planté dans un naturalisme contemporain a quelque chose de désuet ou de neutre. Une désuétude dans l’absence de typologie sociale trop marquée qui fait glisser le film vers un temps qu’il s’approprie lui-même. Gracieux et rétro.

Sophie (Céleste Brunnquell-vraiment céleste) est dans cette famille celle sur qui on peut compter pour acheter des clopes et ne rien demander. Fifi ne parle pas beaucoup, cherche le calme, la pause, la solitude, la maturité, la curiosité, la douceur, l’horizon, le recueillement.

Elle rencontre une ancienne amie de Lycée sur le départ des vacances d’été avec sa famille bourgeoise, arrive à subtiliser leurs clefs et va se ressourcer chez eux juste pour jouir enfin d’un peu d’espace pour elle, non cloisonné par les lits superposés de ses frères et sœurs et de jouir aussi de l’indolence de son âge.

Le frère de son amie (Stéphane-Quentin Dolmaire déjà étonnant dans Synonymes de Nadav Lapid), le fils de famille de la maison riche revient travailler ces mois de vacances et surprend Fifi chez lui. Commence alors entre Fifi et Stéphane une patience de gestes et mots, tels des arcs-en-ciel, des parenthèses veloutées, des apprivoisements très fins de leur propre difficulté à être.

Tout est traité avec délicatesse, subtilité, douceur dans un impressionnisme suspendu et enchanteur. Tout -c’est-à-dire le pas grand chose des relations entre ces deux êtres qu’a priori tout oppose, les classes, les âges- sauf l’intime absolu de leur solitude, l’infime qui se noue entre un garçon de 25 ans et une adolescente de 15 ans. Une parenthèse de sincère complicité, d’entente inespérée.

Fifi filme le moindre des ennuis, des lucidités, des découvertes sur les atonies de la jeunesse plutôt que sur sa pétulance. C’est sur cette tonalité très fragile que le film trouve son originalité. Sans prétention. Sans forcer quoi que ce soit. 

Les acteurs Celeste Brunnquell et Quentin Dolmaire sont sensationnels. Emerveillés, droits et tissés de ce que peut-être l’incertitude de leur avenir. Un océan que l’on va dévisager pour la première fois. Un premier baiser qui chavire et renverse les formes et un style d’habillement. Fifi a de ces acteurs l’empreinte de la grâce et du charme.

Bande-annonce : Fifi

Synopsis : Nancy, début de l’été… et Sophie, dite Fifi, 15 ans, est coincée dans son HLM dans une ambiance familiale chaotique. Quand elle croise par hasard son ancienne amie Jade, sur le point de partir en vacances, Fifi prend en douce les clefs de sa jolie maison du centre-ville désertée pour l’été. Alors qu’elle s’installe, elle tombe sur Stéphane, 23 ans, le frère aîné de Jade, rentré de manière inattendue. Au lieu de la chasser, Stéphane lui laisse porte ouverte et l’autorise à venir se réfugier là quand elle veut…

Fiche Technique : Fifi

Réalisateurs : Jeanne Aslan, Paul Saintillan
Par Jeanne Aslan, Paul Saintillan
Avec Céleste Brunnquell, Quentin Dolmaire, Ilan Schermann
En salle 14 juin 2023 / 1h 48min / Comédie dramatique
Distributeur : New Story

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3.5

Festival

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