« Une Révolution nommée Raspoutine » : l’homme derrière le mythe

Les éditions Glénat publient Une Révolution nommée Raspoutine, d’Hernán Migoya et Manolo Carot. Ils portraiturent une figure historique complexe, assailli par ses pulsions et porteur de contradictions.

Une Révolution nommée Raspoutine est issu de la collaboration entre Hernán Migoya et Manolo Carot. Opus unique, il porte un regard froid sur l’homme, le mythe et le symbole incarnés par l’énigmatique Raspoutine. Au cours de leur entreprise graphique, les auteurs en viennent à interroger le nature même du personnage, en lui conférant des traits parfois sataniques, lui que l’on surnomme pourtant le « moine fou », et en lui attachant des pouvoirs presque surnaturels.

Oscillant entre folie et la sagesse, entre désirs charnels et aspirations spirituelles, Raspoutine cultivait une réputation sulfureuse, contrebalancée par son antimilitarisme, son dévouement envers les plus démunis et son ouverture aux Juifs – une particularité notable dans la Russie antisémite de l’époque. Sa complexité est bien restituée, bien qu’il soit difficile de faire la part des choses entre la vérité historique et la légende monolithique.

Par le biais de son personnage féminin principal, Alissa, future Ayn Rand, Migoya interroge habilement la naissance de la pensée, la transformation d’une jeune fille ivre de liberté en une écrivaine influente, égérie des libertariens. La perversion de Raspoutine trouve un miroir inversé par l’intermédiaire de l’innocence d’Alissa. Mais tous deux ont maille à partir avec les événements : quand le moine guérisseur subit le courroux de l’Église et de l’aristocratie, la seconde doit composer avec une mère à tout le moins distante.

Manolo Carot déploie un style pictural raffiné et convaincant. La représentation de Raspoutine vacille entre le vulnérable et le surnaturel, entre l’aliénation et la roublardise, ce qui contribue à asseoir la complexité du personnage tout en lui accolant un voile de mystère. Le découpage des planches et le portrait de la Russie pré-révolutionnaire, tout comme les tumultes intérieurs des personnages, participent de la qualité de l’album.

Sous ses dehors de biographie graphique, l’œuvre de Migoya et Carot convoque la condition humaine, la nature du pouvoir et la construction des mythologies. Les multiples couches narratives d’Une Révolution nommée Raspoutine en font une fresque vivante qui saisit l’imaginaire et invite à une relecture continue. Raspoutine était à la fois le prisonnier d’une sexualité débridée – et muséifiée – et le conseiller spirituel de la tsarine. Une position singulière qui témoigne de son extrême pluralité.

Hernán Migoya et Manolo Carot redonnent ainsi vie à l’énigme Raspoutine. Ils offrent en sus un éclairage passionnant sur une époque marquée par les luttes de pouvoir, les complots et l’émergence d’idéologies bientôt hégémoniques.

Une Révolution nommée Raspoutine, Hernán Migoya et Manolo Carot
Glénat, mai 2023, 72 pages

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3.5

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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