Polaris : un portrait passionné et respectueux

S’il peut paraître maladroit dans sa technique et son écriture, Polaris est bien plus qu’un premier long-métrage. Il s’agit là d’une lettre d’amour, adressée à une femme admirable, que la réalisatrice Ainara Vera s’emploie à mettre sous le feu des projecteurs. Le destin de cette navigatrice solitaire gagne à être reconnue.

Synopsis de Polaris : Capitaine de bateaux dans l’Arctique, Hayat navigue loin des Hommes et de son passé en France. Quand sa sœur cadette Leila met au monde une petite fille, leurs vies s’en trouvent bouleversées. Guidées par l’étoile polaire, elles tentent de surmonter le lourd destin familial qui les lie…

Le cinéma n’est pas que fiction. Même quand une œuvre adapte un fait ou bien la vie d’une personnalité, il reste à parier qu’elle comporte ne serait-ce qu’une part d’invention ou de passages romancés, histoire de donner un semblant d’impact au récit, quitte à totalement déformer les propos (n’est-ce pas, Bohemian Rhapsody ?). C’est pour cela que le documentaire peut s’avérer être le format le moins artificiel à nos yeux. Même si toute notion de mise en scène n’est pas étrangère à ce dernier, il en ressort généralement une bien plus grande crédibilité dans ce qu’il met en avant. Vous l’aurez compris, il s’agit là du format idéal quand l’ambition première est de dresser le portrait d’une personne. Surtout quand celle-ci provoque en soi une grande admiration, qu’il est impensable de ne pas partager. C’est sans aucun doute dans cette optique que la réalisatrice Ainara Vera s’est lancée, pour son tout premier long-métrage intitulé Polaris.

En effet, alors qu’elle assistait sur le tournage d’Aquarela – L’Odyssée de l’Eau (documentaire de Victor Kossakovsky), la cinéaste espagnole a fait la rencontre d’Hayat Mokhenache. Une navigatrice qui s’attelle à conduire diverses équipes et expéditions au sein du cercle arctique. Le tout en étant éloigné de toute civilisation. Et surtout de sa famille – notamment de sa sœur Leïla – vivant en France. Une femme hors du commun, que Vera voulait absolument sortir de l’ombre et la faire découvrir au grand public. Et autant dire que le pari est ô combien réussi ! Et pour cause, la cinéaste a passé plusieurs mois (pour ne pas dire années) en sa compagnie, en la suivant sur ses nombreux périples et en mettant en lumière sa vie privée. Que ce soit en couple – pour soulever la difficulté d’entretenir une relation passionnelle dans son cas – ou bien avec sa sœur, afin d’évoquer leur connexion si forte. Allant même jusqu’à des témoignages durant lesquels Hayat aborde des sujets sensibles, tels que des agressions sexuelles – évoluant à un poste, capitaine de bateaux, qui est principalement masculin. Vous l’aurez compris, Ainara Vera met tout en œuvre dans Polaris pour faire honneur à cette grande femme, humble, forte et libre. Et ce malgré les fêlures laissées par son passé et sa vie en solitaire.

Mais là où la réalisatrice parvient à sortir son documentaire du simple portrait, c’est par le biais de sa mise en scène. Car non contente de partager l’existence de cette femme, Vera s’est également donnée pour mission de faire vivre l’expérience aux spectateurs. Que ces derniers puissent ressentir la solitude d’Hayat. Pour cela, Polaris fait preuve d’un travail d’immersion assez remarquable. Rien que pour l’exemple, le rédacteur se souvient d’une scène en particulier. Celle de la proue du bateau, vu du dessus. Ce dernier naviguant au beau milieu des blocs de glace. Dans un silence total. Et là, la tôle percute l’un des icebergs, et le bruit de l’impact retentit de manière brutale. En seulement une image la réalisatrice nous projette ainsi dans le grand froid arctique comme si nous y étions. Où le silence règne en maître, seulement perturbé par le vent et autres bruits parasites. Et cela, Ainara Vera y parvient à plusieurs reprises. Que ce soit pour nous faire ressentir le douloureux froid polaire. Ou encore la complexité de certaines missions d’Hayat, en la suivant dans des endroits exigus et sales telle que la salle des machines d’un bateau. Sans compter que, par sa photographie et l’ambiance qui s’en dégage, le visionnage du film peut parfois se montrer hypnotique, enivrant. Un travail de mise en scène soigné, qui transforme ainsi Polaris en plongée animée et vivante dans le quotidien de cette femme.

Mais comme toute première réalisation, il faut toutefois noter certains défauts qui empêchent le documentaire de se hisser vers le haut du panier. Comme d’avoir un mauvais équilibrage sur le son. Il est bien évidemment concevable que la cinéaste ait eu divers enregistrements d’Hayat pour composer la voix off de son film. Réalisé sur bien des supports (téléphone, en vision sur ordinateur…). Cependant, avoir la même voix déformée par moments, cela peut donner à l’ensemble un aspect technique non finalisé. Ce qui peut déplaire aux personnes qui ne seraient pas habituées au format documentaire. Autre point noir de Polaris : le traitement de Leïla. Ainara Vera avait pour ambition de lier le destin de ses deux sœurs. D’évoquer leur histoire – Leïla étant une ancienne détenue qui vient de donner naissance à une petite fille – et leur relation. Même si la réalisatrice s’est rapprochée de la sœur cadette, au point de filmer son accouchement, il est difficile de comprendre l’importance du personnage dans le récit. En effet, hormis la naissance du bébé, la visite d’Hayat en France et quelques appels téléphoniques, Leïla est souvent mise de côté au profit de sa grande sœur. Sa présence et son importance en sont quasiment anecdotiques, et ce malgré sa mise en avant dans le synopsis. Et surtout les dernières minutes du film, qui soulignent la transmission à la nouvelle génération – Polaris se terminant sur la fille de Leïla. Et étant donné l’ambition première du récit – celle de lier le destin de ses deux sœurs –, c’est fort dommageable d’arriver à un tel constat.

Cela n’enlève en rien les autres qualités du documentaire de Vera, tant ce dernier s’avère être un premier coup d’essai concluant. Et au-delà de l’aspect technique et artistique, Polaris est avant toute chose une déclaration d’amour. Une véritable admiration mise en images avec soin et respect, qui permet de faire découvrir une personne de l’ombre méritant toute notre attention. Et qui, pour le coup, nous incite à la rencontrer, afin de mettre en perspective notre propre existence, notre propre quotidien.

Polaris – Bande-annonce

Polaris – Fiche technique

Réalisation : Ainara Vera
Photographie : Ainara Vera et Inuk Silis Høegh
Montage : Ainara Vera et Gladys Joujou
Musique : Amine Bouhafa
Producteurs : Clara Vuillermoz et Emile Hertling Péronard
Maisons de Production : Point du Jour, Les Films du Balibari et Ánorâk Film
Distribution (France) : Jour2Fête
Durée : 78 min.
Genre : Documentaire
Date de sortie :  21 juin 2023
France, Groenland – 2022

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Festival

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Sebastien Decocq
Sebastien Decocqhttps://www.lemagducine.fr/
Se droguant avec Jurassic Park, Les Dents de la Mer, Independence Day, E.T. et Indiana Jones à l'âge de 6 ans (même moins pour certains), autant dire que le cinéma était une passion d'emblée. Qui continue à s'élargir au fil des années, à tel point que j'espère un jour en faire mon métier (scénariste, réalisateur, critique... tout est bon !). A mon actif, quelques montages vidéos et un semblant de court-métrage en réserve, je préfère toutefois encore plus m'enfouir dans une salle de cinéma et me laisser transporter par ce que propose le grand écran. Que ce soit un plaisir coupable comme les comédies musicales ou les gros blockbusters d'un certain Michael Bay (je sens la foudre s'abattre sur moi !). Ou bien de véritables chefs-d'oeuvre. Quoiqu'il en soit, du moment que c'est signé par Nolan, Cameron, Spielberg et Burton, je fonce littéralement payer mon ticket.

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