Hallorave ou le malaise sociétal

Dans une ville nouvelle et anonyme comme il en existe tant, Mezzo (dessin) et Pirus (scénario) font évoluer quelques jeunes, mais aussi la génération de leurs parents, dans un mal-être assez généralisé, mis en évidence par une dégénérescence des mœurs ainsi que par diverses visions de type fantasmes.

L’album est marqué par une nette influence de l’univers de la BD à l’américaine (le dessinateur est un admirateur de Crumb), avec de nombreux détails pour entretenir le doute sur sa provenance. Dès la première planche, Eric le personnage central lit New girl magazine en observant une fille nommée Sal, ce qui pourrait être un diminutif de Sally (utilisation des prénoms américains qui fleurissent dans les séries envahissant les écrans TV), tout en réfléchissant à leurs déguisements pour une rave à l’occasion d’Halloween (voir le titre de l’album). On remarque aussi que les pages sont non numérotées (ce ne sera plus le cas dans les deux autres albums de la série), comme dans un roman graphique à l’américaine. Ceci dit, l’épaisseur de l’album (64 pages) et son format (32 x 24 cm) le rapprochent de la BD franco-belge classique. De plus, il ne comporte aucune mention de traduction. Le doute est définitivement levé (tardivement) par une somme annoncée en euros.

Les complexités de la narration

L’album est constitué de dix chapitres indépendants, même s’ils se font écho avec des personnages qu’on retrouve, parfois juste sous la forme de silhouettes croisées (une des meilleures réussites de l’album) et – cela déstabilise un peu au début – avec changement de narrateur (ou narratrice) à chaque fois. Les premiers chapitres donnent le ton, avec une ambiance sombre (pour ne pas dire glauque), marquée par un choix de couleurs adapté, qui pourrait correspondre à des atmosphères nocturnes alors que ce n’est pas systématique. Ces chapitres laissent une impression particulière, car ils ne comportent aucun dialogue, mais pas mal de texte pour décrire les faits, gestes, impressions et intentions des personnages, l’action étant présentée selon le point de vue du narrateur. De manière générale, l’album comporte bien plus de texte descriptif que de dialogues. C’est probablement assez révélateur du manque de dialogue voire de l’incompréhension entre les différentes générations.

Mentalités des personnages

Ce qu’on retient également de cette lecture, c’est l’absence d’états d’âme de la plupart des personnages. Ainsi, dès le premier chapitre, Eric ne pense qu’au moyen de « piquer » Sal à son pote Damien. Quel stratagème imaginer pour s’isoler avec elle ? Il n’est donc ici jamais question de sentiments (pas plus d’amour que d’amitié), mais de désir et de comment l’assouvir (une personne séduite, on n’attend pas trop pour envisager d’en séduire une autre). D’ailleurs, Eric n’éprouvera aucun remord vis-à-vis de Damien qu’il a abandonné à son triste sort lors de la rave. Globalement, les personnages s’observent beaucoup les uns les autres, avec souvent leurs pensées profondes, reflet de bien plus de mépris que d’estime.

Bizarreries en pagaille

Dès le deuxième chapitre, on observe une nouvelle caractéristique de l’univers de cette BD, avec un élément qui pourrait indiquer un virage vers le fantastique à la façon dont il est présenté, alors qu’il indique plutôt une sorte de déséquilibre mental. Le narrateur est un père de famille qui rentre à la maison après le travail. Visiblement, il n’en peut plus et le retour en famille ne lui apporte pas le réconfort dont il aurait besoin. Lui aussi a remarqué Sal, la fille convoitée par Eric dans le premier chapitre. Ce père de famille a deux filles, dont l’une, Marie, va devenir l’un des personnages qui intervient le plus au fil des chapitres qui, malgré leur indépendance, font avancer les intrigues. Ici, le père trouve ses filles installées sur le canapé pour regarder la télé, avec un intrus qui ne lui plait vraiment pas, vautré à-côté de Marie. La tension monte, révélatrice de l’antagonisme entre les générations. Cela ne fait que commencer.

Où voulez-vous en venir, messieurs (Inter)Mezzo et (Pa)Pirus ?

Dans un premier temps, cette BD m’a laissé perplexe, au point de la rendre (emprunt en médiathèque) sans la terminer, avant de la réemprunter plus tard. Que sont les véritables enjeux, ici ? Les auteurs ne feraient-ils pas dans la complaisance malsaine, en accumulant les scènes de sexe, de violence et quelques comportements au minimum provocateurs ? Il m’a fallu lire le deuxième tome (L’Origine du monde), pour lever mes doutes. À mon avis, les auteurs décrivent les errements d’un monde où, en particulier, les jeunes éprouvent de plus en plus de mal à trouver une place satisfaisante. Ce que les auteurs mettent en cause, c’est l’uniformisation des modes de vie apportés par l’habitat dans des zones pavillonnaires où tout se ressemble, le désœuvrement et ses multiples conséquences, les dérives de la société de consommation, ainsi que la perte de repères liée à l’effondrement des valeurs morales. Dans un tel contexte, beaucoup (pas seulement les jeunes) s’ennuient et cherchent en vain les occasions pour affirmer leurs personnalités. Le titre et l’illustration de couverture de l’album me semblent assez révélateurs de ce constat. Le roi des mouches, surnom donné à Eric par sa mère qui a lu William Golding (auteur de Sa majesté des mouches), met l’accent sur ce jeune blondinet plutôt mignon (il vit avec sa mère, qui en est à son deuxième divorce). Or, Eric sort régulièrement avec une sorte de casque en forme d’énorme tête de mouche (voir l’illustration de couverture), comme si c’était sa seule façon de se singulariser. Il avance donc masqué, jouant un rôle, probablement pour singer le monde des adultes où chacun.e porte un ou divers masques selon les situations (travail, famille, etc.) Ce qui ressort de la lecture de l’album (et des suites), c’est que dans cet univers assez désespérant et sans trop d’avenir, les personnages vivent régulièrement des situations qui sortent largement de l’ordinaire. Cela montre l’inventivité des auteurs qui se montrent experts dans l’art de distiller quelques détails révélateurs (des références musicales, par exemple) sans avoir l’air d’y toucher. Leur maîtrise narrative passe par de nombreux points remarquables, comme une sorte de double narration juxtaposant des réflexions personnelles (voire un souvenir d’une situation antérieure) tout en nous présentant une action différente, ou bien en alternant présent et passé d’une case à la suivante, etc.

Le roi des mouches 1 : Hallorave, Mezzo et Pirus
Glénat, janvier 2005

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4

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