Aucun ours de Jafar Panahi : mettre en scène sans frontière

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Après Ceci n’est pas un film ou encore Taxi Téhéran, Jafar Panahi propose de nouveau, avec Aucun ours, un film qui n’aurait pas dû exister, mais qui s’écrit dans la nécessité de filmer, de faire cinéma. Une volonté farouche de raconter, de regarder et surtout de ne pas se taire, même face à l’échec d’une mise en scène qui ne peut que constater son impuissance et en offrir les images d’une force inouïe, pour tenter de faire l’impossible.

Au moment du tournage d’Aucun ours, Jafar Panahi était interdit de tournage et de déplacement en Iran (depuis il a été incarcéré puis libéré sous caution en février 2023). C’est donc en exil dans un village, proche de la frontière avec la Turquie, que le réalisateur livre un film aux moyens très modestes mais à l’écriture soignée, intense et aux ramifications multiples. Dans une lettre ouverte envoyée à la Mostra de Venise (où il a reçu le Prix spécial du jury), le réalisateur écrivait : « le cinéma indépendant reflète son époque. Il s’inspire de la société. Et il ne peut y être indifférent ». Depuis Ceci n’est pas fun film (2011), Jafar Panahi fait du cinéma sans dire qu’il en fait. Pourtant, il est sans cesse question de la force de la mise en scène, du sens du regard d’un réalisateur et ce dans toutes ses créations post-2009 (date à laquelle il a été interdit de tournage et de déplacement en Iran après avoir assisté aux funérailles d’un étudiant iranien). Aucun ours est un film d’empêchement qui ne cesse pourtant de se déployer entre les frontières, les langues, les cultures et de raconter le poids des traditions, des images et de la vérité. Quelle sens a cette vérité quand chacun est tenu de surveiller l’autre comme un suspect ? Le film de Jafar Panahi multiplie les mises en abyme, du cinéma dans le cinéma, de la dénonciation dans la dénonciation et des limites dans les limites. Même l’ours du titre est une métaphore de ce long trajet que doit effectuer le réalisateur pour aller dire sa vérité, même une fois l’objet du soupçon remis à ceux qui soupçonnent.

Ce moment de vérité om il doit jurer sur le Coran, Panahi le détourne en proposant à ceux qui l’observent de se filmer disant qu’il n’a rien fait et de leur donner à tous la vidéo. Comme pour dire que l’image, la mise en scène de soi est une confession, mais de quel ordre ? La raison qui l’amène à le justifier est une photo qu’il détiendrait d’une infidélité. Cette photo existe-t-elle ? Nous ne le saurons jamais vraiment. De même que le couple qui désire quitter son pays et que Panahi filme à distance (c’est le vrai film qu’il réalise) est-il vraiment en train de vivre la même chose dans la vie ? Les frontières entre le réel et le fabriqué sont floues de manière volontaire. Panahi se met en scène en jouant son propre rôle, comme souvent. De frontière il est aussi question puisque si le réalisateur est en Iran, son tournage clandestin se déroule en Turquie. Une nuit, il se rend d’ailleurs près de la frontière à la demande de son assistant. Silhouette dans la nuit, le réalisateur revient à son point de départ. Il est observé autant qu’il observe. Est-ce sa mise en scène qui entraîne l’échec du départ du couple ? Qui trahi les amoureux en fuite ? Ou bien filme-t-il une réalité qui se déroule au-delà de lui ? Ou bien encore est-ce en la mettant en scène qu’il la révèle à nos yeux ? Un des acteurs l’interroge d’ailleurs sur le choix qu’il fera de la fin de son histoire, est-ce que ça a un sens de raconter une évasion qui se passe bien, un mensonge donc, quand la réalité est toute autre ?

La force de son propos est aussi de raconter comment la mise en scène influence le monde qui l’entoure. Quand deux personnages se disputent (un homme apporte à une femme un passeport volé qui lui permettra de gagner la France mais la femme refuse de partir seul), dès la première séquence du film, c’est ce voyage même qui se voit bouleversé par le regard que porte le cinéaste. Ce temps est d’ailleurs entrecoupé puisque Jafar Panahi dialogue à distance avec ses personnages via un internet aléatoire. C’est ce qui le pousse à sortir, à être face aux villageois et à confier la tâche de filmer à un autre homme. Pendant ce temps, alors que l’action semble se dérouler loin de lui et être capturée par d’autres, le réalisateur est filmé prenant naïvement quelques photos d’enfants et de femmes en arrière plan. Ce geste là vient percuter une seconde histoire d’amour interdite et mise à mal par des traditions que le réalisateur juge lui-même archaïques au risque de se heurter à la méfiance et au rejet des villageois qui l’entourent. Dans la nuit ou pris dans de longs plans séquence -où l’ascendant sur la discussion semble lui échapper- le cinéaste apparaît fragile, comme balloté entre les discours, les injonctions et les empêchements. Pourtant, c’est bien lui qui filme, qui met en scène et qui raconte cet ours qui est censé l’attaquer dans la nuit et qui finalement n’existe pas (d’où le titre du film), ce gouvernement qui créer des chimères pour opposer ses habitants. Et ce peuple iranien qui semble ne plus pouvoir s’extirper de ses traditions, de ses suspicions et surtout de son immense désespoir (une mise à mort, un suicide ponctuent le film). Jafar Panahi écrivait également dans sa lettre ouverte : « l’espoir de créer à nouveau est notre raison d’être. d’être. Peu importe où, quand et dans quelles circonstances, un cinéaste indépendant crée ou pense à la création ». Et il créer un cinéma empêché de toute part mais qui bouscule ses propres limites, qui raconte le dénuement, le combat et parfois le renoncement, mais en faisant cinéma avec tout ce qui l’entoure. Il fait du cinéma une nécessité quotidienne, de chaque recoin un enjeu de mise en scène et le remet en quelque sorte au centre du village.

 Bande annonce : Aucun ours 

Fiche technique : Aucun ours 

Synopsis : Dans un village iranien proche de la frontière, un metteur en scène est témoin d’une histoire d’amour tandis qu’il en filme une autre. La tradition et la politique auront-elles raison des deux ?

Réalisateur : Jafar Panahi
Scénario : Jafar Panahi
Interprètes : Jafar Panahi, Naser Hashemi, Vahid Mobasheri
Photographie : Amin Panahi
Montage : Amir Etminan
Production : JP Production
Distributeur : ARP Selection
Date de sortie : 23 novembre 2022
Genre : drame
Durée : 1h47

 

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Chloé Marguerittehttps://www.lemagducine.fr/
Diplômée en journalisme de l'ESJ Paris, je suis passée par mille et une péripéties culturelles et littéraires au cours de mes études : théâtres, ciné et prépa avant de débarquer à Paris pour me lancer dans le journalisme et la communication. Passionnée par l'art en général et par le cinéma en particulier, j'écris principalement des critiques et autres analyses filmiques.

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