La Nuit du verre d’eau : sous le signe de la nuit

Le premier long-métrage de l’acteur et réalisateur Carlos Chahine, La Nuit du verre d’eau, entraîne au cœur du Liban, durant l’été 58, dans un joli village éloigné de la guerre qui gronde au loin. On y découvre la vie d’une riche famille de la bourgeoisie chrétienne. Dans un tel contexte, à quel destin les femmes pourront-elles être promises, et avec quelle liberté de choix ?

Du Liban n’est pas seulement venue la bien-aimée biblique du Cantique des Cantiques, (« Veni, veni de Libanon… »), il nous arrive aussi de tels films, solaires, tout en étant intégralement placés sous le signe de la nuit, plus encore que le titre ne semble l’annoncer.

Carlos Chahine a le sens, peut-être même le goût, du secret. Après toute une carrière d’acteur et aussi plusieurs courts-métrages remarqués, il dévoile ce premier long, qui laisse un souvenir prégnant, par sa façon de se pencher avec une grande subtilité aussi bien sur le regard qu’un garçonnet d’une petite dizaine d’années peut porter sur le monde des adultes, que sur une, voire plusieurs trajectoires féminines, dans le Liban de la fin des années 50.

S’inscrivant au cœur de l’été 1958, dans un coquet village accroché aux flancs abrupts de la Vallée Sainte, une vallée de gorges qui pourrait évoquer certains de nos paysages lozériens, le film suit le destin d’une famille de la grande bourgeoisie libanaise venue en villégiature dans sa somptueuse demeure secondaire. Le destin de la fille aînée, Layla – magnifique Marilyne Naaman, que l’on espère bien revoir -, semble scellé, puisqu’elle est mariée au riche et très amoureux Boutros, incarné avec chaleur par Talal El-Jurdi, et mère du petit Charles, garçonnet âgé de sept ans, mais déjà vif et observateur, auquel le prometteur Antoine Merheb Harb prête ses traits. Mais qu’adviendra-t-il de ses deux sœurs cadettes, les belles Eugénie (Christine Choueiri) et Eva (Joy Hallak), encore sous la coupe d’un père, Cheikh Daoud (Ahmad Kaabour), oscillant entre autorité, intérêt, et vague souci du bonheur de ses filles, plutôt comme un remord un peu encombrant, à l’arrière-plan ? Car ces alliances nouées par des mariages avec des hommes bien placés permettent au patriarche, également actif en politique, de financer ses campagnes électorales ou de sauvegarder ses terres nombreuses… Sous le franc soleil, à peine filtré par les frondaisons des arbres qui ombrent la vaste terrasse en esplanade, se déroulent l’accueil et l’adieu aux hôtes prestigieux, mais aussi les repas familiaux ou s’ouvrant aux amis. Car l’extérieur s’invite. Dans les conversations, s’agissant de la guerre qui gronde à Beyrouth et nécessite que s’instaurent des gardes de nuit jusque dans ce village reculé. Ou à la table, avec un autre duo mère-fils, mais plus avancé en âge : Hélène (Nathalie Baye) et René (Pierre Rochefort), deux Français surpris par la guerre à Beyrouth et venus attendre une accalmie dans cette vallée chargée d’Histoire. La très aimable Layla, seule femme à savoir conduire et à disposer d’une voiture, sera chargée par son époux de faire découvrir à ces hôtes inopinés les beautés de la vallée…

Malgré la prédominance de scènes solaires superbement saisies, à l’image, par Thomas Bataille, la nuit, présente de manière énigmatique dès le titre, n’en exerce pas moins un souverain empire, plus discret, mais non moins essentiel. Annoncé, à l’écran encore obscur, par le bruissement affairé d’une faune nocturne, le film s’ouvre sur quelques vues plongeant, de nuit, dans les fascinantes gorges de la Vallée Sainte, avec leur étroitesse aussi attirante qu’inquiétante, et les multiples anfractuosités qui parsèment les parois et qui ont souvent abrité des hommes en fuite ; ou des ermites, ainsi qu’en témoignent les nombreuses chapelles à demi troglodytes, parfois encore couvertes de fresques. Ce sont les scènes nocturnes qui permettront de mieux appréhender le lien unissant le couple, en apparence parfait, formé par Layla et Boutros. Layla, cette héroïne secrète, dont le prénom renferme, étymologiquement, la nuit, puisque, selon les traductions, il se comprend comme « compagne de la nuit » ou bien « née la nuit »… Et de fait, même si de furieuses étreintes ont pu voir le jour sous un plein soleil, tout juste tamisé par quelques feuillages, c’est bien la nuit que l’héroïne naîtra à elle-même, d’abord dans le secret de sa conscience, puis en acte. Avec une infinie subtilité, le réalisateur, également co-scénariste, et secondé à ce poste par Tristan Benoit, saisit l’ambiguïté des êtres et de leurs actions, sans jamais caricaturer ni dénoncer. Ainsi le petit Charles, se glissant nuitamment dans le lit de sa maman ; souhaitait-il gêner, en s’interposant et en se glissant dans l’intimité du couple parental ? Ou souhaitait-il protéger, en dispensant sa mère d’une approche dont il avait secrètement senti qu’elle ne la désirait pas ? Dans le même ordre d’idée, c’est tardivement, dans la progression scénaristique, que le titre prendra son sens, en tant que demande adressée par l’enfant à la mère. Enfin, c’est la nuit aussi que la figure un peu secondaire d’un beau-frère se lestera d’une belle complexité, apportant une intéressante nuance à la fatalité des rapports hommes-femmes dans cette culture, et offrant une scène intense, au cours de laquelle le spectateur passera d’un saisissement à l’autre. La nuit, comme accélérateur de gestation, incubateur à éclosions, favorisant les prises de décisions capitales…

Avec légèreté, sans appuyer, et porté par la très belle partition, interprétée au violoncelle, d’Antonin Tardy, Carlos Chahine offre un panorama très complet des différentes figures masculines pouvant cerner une femme respectable dans cette société libanaise chrétienne du tournant des années 60 : père, mari, beau-frère, amant, fils… Et, indéniablement, le lien mère-fils fait partie de ceux qui se voient examinés de la façon la plus nuancée et la plus riche.

On sait gré au réalisateur de ne pas craindre les élans du cœur ni de la chair. Avec cette œuvre généreuse, il rejoint le groupe des cinéastes masculins qui tentent de s’extraire d’un regard androcentré et qui interrogent avec bienveillance, empathie, les destins et les choix féminins. On songe aux créations récentes, espagnoles toutes deux, de Jonás Trueba, Eva en août (1 août 2019), ou encore de Jaime Rosales, Les Tournesols sauvages, qui sortira le 2 août 2023.

Bande-annonce : La Nuit du verre d’eau 

Synopsis du film : Liban, été 1958. Trois sœurs de la bonne société chrétienne sont en villégiature dans la montagne libanaise. La vie tranquille du village est bousculée par les échos d’une révolution grondant à Beyrouth et par l’arrivée de deux estivants français. Mais c’est de l’intérieur de la famille que viendra le bouleversement. L’aînée des sœurs, Layla, mère et épouse parfaite, va ouvrir les yeux sur la société patriarcale qui les tient sous contrôle. Dans le jeune Liban qui rêve d’un âge d’or, une femme peut-elle avoir un autre destin que celui tracé par les hommes ?

Fiche Technique : La Nuit du verre d’eau 

Réalisateur : Carlos Chahine
Par Carlos Chahine
Avec Nathalie Baye, Marilyne Naaman, Pierre Rochefort, Antoine Merheb Harb, Talal Jurdi, Ahmad Kaabour, Christine Choueiri, Joy Hallak, Rubis Ramadan…
14 juin 2023 en salle / 1h 23min / Drame, Romance
Distributeur : JHR Films / Jour2Fête

Note des lecteurs5 Notes
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