How to Save a Dead Friend : un portrait déchirant

Si au premier abord How to Save a Dead Friend semble être un ego trip de sa réalisatrice, il n’en est rien ! Car avec ce documentaire, Marusya Syroechkovskaya dresse le portrait d’un proche disparu. Pour sauver la mémoire de celui-ci. Mais aussi pour dépeindre une Russie qui ignore le mal-être croissant de sa jeunesse.

Synopsis de How to Save a Dead Friend : Le jour de ses seize ans, Marusya s’est fait la promesse d’en finir avec la vie avant l’année écoulée. Mais, au coeur de cette « Russie de la déprime », elle fait la rencontre de Kimi dont elle tombe éperdument amoureuse. Pendant douze ans, elle va filmer leur couple, capturer l’euphorie et la dépression, la rage de vivre et le désespoir de leur jeunesse muselée par un régime violent et autocratique…

Il ne faut pas croire que le documentaire soit un format cinématographique simple à réaliser. Le principe n’est pas de poser sa caméra, d’attendre que quelque chose se passe, et de monter le tout pour raconter un semblant d’histoire. Tout comme long-métrage, cela demande une préparation certaine, qui implique du temps, du travail et une ambition de la part du réalisateur. Car un documentaire, c’est également de l’écriture et de la mise en scène – sans compter une étape de finalisation en post-production. Mais parfois, cela peut s’avérer être de l’imprévu ! Dans le sens où un cinéaste se retrouve avec des images et vidéos d’archives qui, de base, n’étaient en aucun cas prédestinées à donner naissance à un film. Et qui, malgré tout, parvient à assembler l’ensemble pour livrer aux spectateurs un titre ayant une thématique ou un sujet fort. C’est ce qui est arrivé à Marusya Syroechkovskaya avec How to Save a Dead Friend. Ou comment faire de son propre vécu un puissant argumentaire cinématographique.

Car il faut savoir qu’avec ce premier long-métrage pour la réalisatrice russe, aucune scène filmée n’était prévue pour être montrée à un public. En effet, il s’agissait tout simplement là d’une lubie – si nous pouvons qualifier cela ainsi –, qui s’est étalée sur près de 12 ans. Durant lesquels la cinéaste filmait son quotidien. De son adolescence jusqu’à tout récemment (aux alentours de 2016), comme quelqu’un qui utiliserait une caméra pour immortaliser chaque instant de son existence. Rien de plus ! Dans ce cas, How to Save a Dead Friend ne serait qu’un banal ego trip d’une personne en recherche de reconnaissance ? Ce serait étonnant, surtout de la part d’une artiste qui a su attirer bien des regards par ses courts-métrages, primés pour certains (dont Exploration of Confinement). Il n’en est fort heureusement rien, Syroechkovskaya ayant décidé de raconter non pas sa vie, mais celle de son ami, amant et mari Kirill « Kimi » Morev. Décédé dans la nuit du 4 novembre 2016. Et à qui s’adresse ce documentaire.

Pendant plus d’une centaine de minutes, la réalisatrice met à nu sa relation avec celui qui nous sera présenté comme l’amour de sa vie. L’ami incontournable sur lequel nous pouvons compter. Et, surtout, une personne qui n’a connu que déchéance et douleur pendant son existence. Un homme qui s’est enlisé dans la drogue et la dépression durant de longues années, jusqu’à arriver à son point de non-retour. Autant prévenir de suite : How to Save a Dead Friend n’est pas un film accessible. Il est, en effet, conseillé d’avoir le cœur bien accroché pour pouvoir le visionner. Car si le début présente un montage pour le moins léger – comme si une adolescente avait opéré dessus –, l’ensemble révèle des propos et séquences assez lourdes. Entre des jeunes qui parlent ouvertement de suicide comme s’il s’agissait d’un projet commun, et la vue d’une femme se mutilant en se pendant à des crochets de boucher, autant dire que le documentaire n’y va pas de mainmorte ! Et même si le titre semble se calmer par la suite, il reste pesant de par la descente aux enfers de Kimi. De le voir s’effacer peu à peu, enchaîner les cures de désintox, sans oublier les piqûres visibles à son bras.

En réalisant un tel documentaire, Marusya Syroechkovskaya s’emploie à dénoncer le gouvernement russe, qui est constamment pointé du doigt dans How to Save a Dead Friend. Par le biais de ce portrait peu ragoûtant, elle dénonce les difficultés de vie que rencontrent les jeunes dans son pays natal. Obligés de se conformer pour vivre en paix, ou bien de subir la censure et la violence quand ils ont quelque chose à dire. Dévoilant des séquences de manifestations musclées et des témoignages d’amis proches s’étant donnés la mort, la cinéaste dépeint une Russie peu enviable, qui entraîne les adolescents pleins de vie et d’ambition à commettre l’irréparable. À s’enfermer dans une spirale infernale pour oublier ce qui les entoure. Une spirale dont elle a été témoin, et Kimi victime. De ce fait, How to Save a Dead Friend s’offre à nous comme un argumentaire de cette vision-là. Comme un plaidoyer venant attester du mal-être ignoré des jeunes russes. Il n’est donc pas étonnant d’apprendre que le documentaire soit une co-production européenne (Suède, Norvège, France et Allemagne), et que la cinéaste ait dû quitter son pays. Devant fuir une loi contre les fake news, qui pourchasse les « traitres, ennemis, lâches et fugitifs dont la société doit se purifier, selon Poutine » (citation de Marusya Syroechkovskaya, lors de l’évocation de la guerre en Ukraine).

Mais avant toute chose, How to Save a Dead Friend est pour la réalisatrice un moyen de sauver son ami (d’où un tel titre). De sortir de l’ombre une personne disparue qui, désormais, ne subsiste que dans sa mémoire et ses vidéos d’archives. En dressant ce portrait, Syroechkovskaya permet à Kimi de subsister dans l’inconscient collectif. Certes pas sous son meilleur jour, mais par le biais de ce film, même après une mort en quelque sorte préprogrammée, il peut continuer d’exister. De vivre à travers nous. La réalisatrice se disait impuissante quant à pouvoir l’aider, ce dernier étant tombé dans une autodestruction incurable. Si ce n’est être présent à ses côtés jusqu’au bout. Mais en sortant ce film, Syroechkovskaya réalise le plus beau des gestes qu’elle pouvait adresser à son égard. Rien que pour cela, How to Save a Dead Friend ne pourra que vous émouvoir. Et vous faire réagir.

How to Save a Dead Friend – Bande-annonce

How to Save a Dead Friend – Fiche technique

Réalisation : Marusya Syroechkovskaya
Scénario : Marusya Syroechkovskaya
Photographie : Marusya Syroechkovskaya et Kirill Morev
Montage : Qutaiba Barhamji
Musique : Felix Mikensky
Producteurs : Mario Adamson et Ksenia Gapchenko
Maisons de Production : Sisyfos Film Production, Folk Film et Les Films du Tambour de Soie
Distribution (France) : La Vingt-Cinquième Heure
Durée : 103 min.
Genre : Documentaire
Date de sortie :  28 juin 2023
Suède, Norvège, France, Allemagne – 2022

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3.5

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Sebastien Decocq
Sebastien Decocqhttps://www.lemagducine.fr/
Se droguant avec Jurassic Park, Les Dents de la Mer, Independence Day, E.T. et Indiana Jones à l'âge de 6 ans (même moins pour certains), autant dire que le cinéma était une passion d'emblée. Qui continue à s'élargir au fil des années, à tel point que j'espère un jour en faire mon métier (scénariste, réalisateur, critique... tout est bon !). A mon actif, quelques montages vidéos et un semblant de court-métrage en réserve, je préfère toutefois encore plus m'enfouir dans une salle de cinéma et me laisser transporter par ce que propose le grand écran. Que ce soit un plaisir coupable comme les comédies musicales ou les gros blockbusters d'un certain Michael Bay (je sens la foudre s'abattre sur moi !). Ou bien de véritables chefs-d'oeuvre. Quoiqu'il en soit, du moment que c'est signé par Nolan, Cameron, Spielberg et Burton, je fonce littéralement payer mon ticket.

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