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Fiction à l’américaine qui défie Hollywood sur Amazon

American Fiction vient a priori de débarquer sur Amazon Prime Video en France avec un nouveau titre. Premier film de Cord Jefferson, scénariste de séries acclamées (Master of None, Watchmen), Fiction à l’américaine examine subtilement les stéréotypes sur les Afro-Américains dans les récits contemporains, particulièrement à Hollywood. Aux États-Unis, le métrage a (déjà) reçu de nombreuses récompenses, notamment pour la performance de Jeffrey Wright, et les Oscars l’ont honoré de cinq nominations.

Toutefois, à travers cette reconnaissance ironique, le film ne risque-t-il pas de voir son message étouffé par l’élite artistique qu’il dénonce ?

Synopsis : Lassé de voir le système profiter des divertissements « noirs » basés sur des tropes offensants, un romancier frustré décide d’écrire son propre livre « noir », qui le propulse au cœur de l’hypocrisie qu’il méprise.

[Edit du 11 mars : Cord Jefferson a obtenu l’Oscar du Meilleur scénario adapté pour Fiction à l’américaine]

American Black Story

D’abord, se plaçant du côté de la justesse, de l’audace et d’une certaine vigueur récréative, Fiction à l’américaine dépasse de loin sa liste impressionnante de récompenses. À l’instar de Spike Lee, Cord Jefferson se revendique de l’héritage spirituel de James Baldwin. Ancien journaliste, il a dû braver les clichés persistants de l’industrie hollywoodienne dès ses débuts dans l’écriture pour la télévision. De fait, dans les carcans de l’usine à rêves, où l’on privilégie surtout les récits d’esclavage et de violence urbaine pour les auteurs afro-américains, il reste peu de place pour d’autres histoires. L’idée d’adapter Effacement de Percival Everett est née d’une volonté de dénoncer l’hypocrisie présente dans l’industrie hollywoodienne et culturelle dans son ensemble. Publié en 2005, le roman explorait (déjà) comment un romancier défiait avec subtilité et humour le conformisme intellectuel imposé aux auteurs noirs en parodiant les succès littéraires de l’époque.

À plus d’un titre, Cord Jefferson n’a pas caché les difficultés qu’il a traversées pour adapter ce roman au cinéma. En foulant les tapis rouges, il a souligné les dix années nécessaires pour écrire et mettre en chantier sa fiction américaine jusqu’à convaincre, contre toute attente, T-Street Productions (dirigée par Ram Bergman et un certain Rian Johnson). Ainsi, il ne faut surtout pas réduire le métrage à un simple film à Oscars, mais plutôt le considérer comme un véritable exploit dans une industrie plus prompte à célébrer tardivement ses brillants rejetons qu’à les financer. Et en ce sens, le long-métrage partage une trajectoire miraculeuse avec l’Anatomie d’une Chute de Justine Triet et mériterait de trouver un écho favorable auprès du grand public auquel il est destiné.

Prétexte satirique

Difficile d’aborder Fiction à l’américaine sans évoquer sa réappropriation ironique par les élites, symbolisée par les Oscars et le BAFTA 2024 du Meilleur scénario adapté, tout en assistant au désintérêt du grand public. En effet, au-delà d’être une satire explicite visant Hollywood, Fiction à l’américaine joue habilement avec les codes de la comédie dramatique. C’est d’autant plus remarquable que le film ne se limite pas à sa dimension caustique, malgré la dureté du récit et des événements qui frappent les protagonistes. En réalité, Cord Jefferson illustre avec dignité un récit qui aurait pu sombrer dans le cynisme, choix salvateur révélé notamment dans une formidable séquence où les caricatures prennent vie devant l’écrivain, traitées avec humanité et authenticité pour mieux faire ressentir la puissance du stéréotype.

Assurément, Fiction à l’américaine a tout d’une brillante satire mise en relief par de superbes dialogues et une distribution éclatante. Toutefois, au-delà de cet aspect largement commenté et décrypté, ce premier film offre une belle étude de personnage. Sous les airs jazzy délicats et habiles de la compositrice Laura Karpman, le personnage principal, Monk, incarné par un Jeffrey Wright immense par sa clairvoyance et son raffinement, révèle toute son ambivalence. Déjà remarqué dans ce registre dans la fresque inégale Westworld, Wright porte un personnage fascinant, emblème des songes du réalisateur Cord Jefferson et de l’écrivain Percival Everett. Surtout, Monk est le visage de l’Afro-Américain érudit de la classe supérieure, déchiré entre l’aigreur, la modestie et un humour mélancolique.

En fin de compte, Fiction à l’américaine se révèle être un formidable premier film, d’où s’échappe une candeur qui n’atténue en rien la puissance de sa missive à l’égard de l’industrie qui peut toujours applaudir.

Bande-annonce – Fiction à l’américaine

Fiche Technique : Fiction à l’américaine

Réalisation : Cord Jefferson
Scénario : Cord Jefferson, d’après le roman Effacement de Percival Everett
Production : Cord Jefferson, Jermaine Johnson, Nikos Karamigios et Ben LeClair
Musique originale : Laura Karpman
Distribution : Amazon Prime Video
États-Unis – 2024 – 117 mns
Avec Jeffrey Wright, Tracee Ellis Ross et John Ortiz
Sortie le 26 février 2024 sur Prime Video

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4

« La Liberté dans le sang » : la détresse en héritage

La Liberté dans le sang, de Kudret Gunes et Christophe Girard, paraît aux éditions Marabulles. Le roman graphique autobiographique déploie un récit de résistance et de détermination. Rojîn, jeune femme kurde, est une protagoniste illuminée par un courage inébranlable et traversant un long périple à la fois personnel et emblématique des luttes des femmes kurdes.

L’œuvre s’ouvre sur un Paris contemporain, où Rojîn, jeune Kurde contrainte par les normes traditionnelles, se voit imposer un mariage arrangé. Cette prémisse met en exergue les conflits culturels et les violations des droits des femmes persistant en Europe, souvent importés d’autres horizons. La rencontre de Rojîn avec Olivier, un journaliste français récemment endeuillé par le terrorisme (sa femme a été victime d’un attentat à la bombe à Marrakech), suppose une toile de fond émotionnelle complexe, marquée par la perte, le deuil et un amour naissant.

Le récit se déplace ensuite vers la Turquie et la Syrie, où Rojîn, retournant à ses racines kurdes, se confronte à la répression et à l’oppression d’un peuple géographiquement divisé (Iran, Irak, Syrie, Turquie) et invariablement stigmatisé et spolié. La description détaillée de la situation géopolitique, notamment l’influence d’Erdogan et la marginalisation des Kurdes, soumis à une forte répression militaire, enrichit l’album d’une dimension historique et politique poignante.

À Kobané, la guerre civile fait rage. Rojîn, capturée et vendue comme esclave, fait face à l’horreur de Daesh. La brutalité des combats, les viols et les souffrances endurées par les femmes sont décrits avec une justesse qui ne peut que frapper le lecteur. C’est dans ce chaos que Rojîn découvre une réalité glaçante, celle des siens se ralliant aux Peshmergas, des entraînements hâtés et des combats sanguinaires, révélant dans l’épreuve sa force intérieure. Elle devient un symbole de la résistance, incarnant les luttes pour la liberté et l’émancipation. En intitulant leur album La Liberté dans le sang, Kudret Gunes et Christophe Girard ne disent d’ailleurs pas autre chose.

Tout en relatant les épreuves de Rojîn, le roman graphique parle à un niveau plus profond de la quête universelle de liberté et d’identité. La narration, composée d’intrigues personnelles et politiques, offre une réflexion sur la résilience face à l’adversité et sur la détermination humaine. L’une des séquences les plus édifiantes demeure celle des retrouvailles françaises avec Olivier : non seulement Rojîn apparaît meurtrie dans sa chair par les agressions subies, mais elle ne s’est toujours pas soustraite à ses luttes antérieures, qui semblent la pourchasser à travers le temps et l’espace.

La Liberté dans le sang est une œuvre empreinte d’urgence, intimiste dans son approche psychologique et utile à l’appréhension des réalités politiques contemporaines. Elle offre une perspective éclairante sur la condition kurde, tout en célébrant l’indomptable courage de certaines combattantes kurdes face à l’oppression. Cet album est un cri de résilience, un hymne à la liberté, et une invitation à se dresser contre l’obscurantisme.

La Liberté dans le sang, Kudret Gunes et Christophe Girard
Marabulles, mars 2024, 160 pages

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3.5

« Damn Them All » : une héroïne face aux forces occultes

Initialement publié chez Boom! Studios, Damn Them All, scénarisé par Simon Spurrier et illustré par Charlie Adlard, fait l’objet d’une parution française aux éditions Delcourt. Basée sur l’occultisme, le mystère et l’action, la série explore les thèmes de la moralité, du pouvoir et de la résistance, à travers les aventures d’Ellie Hawthorne, héroïne haute en couleur.

Alfie, oncle et mentor d’Ellie, est une figure complexe et controversée, à la fois occultiste chevronné et personnage ambigu. Sa mort, qui forme l’ouverture de l’ouvrage, sert de catalyseur à l’intrigue. On apprend rapidement qu’une horde de démons a été libérée dans Londres. L’héritage qu’Alfie a laissé à sa nièce est constitué de secrets et de savoir occulte. Ellie, qui se décrit elle-même comme une délinquante doublée d’une magicienne, est rapidement accompagnée de Dora Lafon, dans son enquête sur les circonstances de la disparition de son oncle et les conséquences de ses actions. Ce faisant, Damn Them All pose les premières pierres d’une réflexion sur la responsabilité, le sacrifice et les répercussions de nos choix.

L’univers de Damn Them All se déploie à travers une dualité fascinante, où le surnaturel et le quotidien se côtoient et interagissent constamment. Cette coexistence entre les aspects les plus sombres de l’humanité et les entités démoniaques crée un terrain fertile pour des histoires où les frontières entre bien et mal, justice et vengeance, sont constamment remises en question. Les informations sont distillées graduellement, et le lecteur pénètre dans l’histoire avec des zones d’ombre souvent partagées avec l’héroïne.

Cette dernière, véritable atout pour l’album, se distingue par sa détermination et son refus de se conformer aux attentes. Damn Them All brille aussi par ses dialogues ciselés, écrits avec brio par Spurrier. La dynamique entre Ellie et Dora, entre autres, enrichit l’intrigue, offrant des perspectives diverses sur les événements. Ce qui peut en revanche un peu rebuter de prime abord, c’est le côté très textuel de cette série. Les cartouches et les bulles de dialogues sont souvent foisonnants. Cela contribue à donner son sel à l’histoire – la narration est volontiers ironique – mais cela affecte aussi le rythme du récit, parfois alambiqué.

Visuellement, l’œuvre est une vraie réussite. Charlie Adlard, reconnu pour son talent à créer des atmosphères immersives (The Walking Dead, notamment), nous offre un spectacle graphique d’ampleur, où l’ombre et la lumière jouent un rôle crucial. La représentation des démons, alliant familiarité et étrangeté, renforce l’impact du surnaturel sur le monde. Et c’est peu dire que l’approche artistique de la série contribue à l’ambiance unique de Damn Them All.

Humour noir, enquête décapante, démons libérés sur la métropole, ponts avec Hellblazer, références nombreuses à la pop culture, vignettes parfois spectaculaires, Damn Them All réussit le pari de renouveler le genre en intégrant des éléments familiers tout en y apportant une fraîcheur et une profondeur incontestables. Entre les mains de Spurrier et Adlard, Ellie Hawthorne s’impose comme une figure mémorable, capable de tenir en haleine le lecteur.

Damn Them All, Simon Spurrier et Charlie Adlard
Delcourt, février 2024, 188 pages

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4

« Féminisme »: dynamiques, défis et perspectives

Le féminisme connaît un regain de visibilité et d’influence depuis le mouvement #metoo. Éléonore Lépinard se propose d’en dessiner les contours et de le problématiser : elle publie aux éditions Anamosa un opuscule très pertinent quant à ses dynamiques contemporaines, mais aussi ses contradictions.

Le féminisme d’aujourd’hui se caractérise peut-être avant tout par sa capacité à se réinventer et à mobiliser au-delà des frontières traditionnelles. Il embrasse une grande diversité de voix qui, entremêlées, en enrichissent davantage le message qu’il ne le parasite. L’ère post-#metoo, dans laquelle nous nous trouvons, a vu émerger de nouvelles formes de mobilisation, mieux adaptées aux réalités contemporaines. Mais comme le souligne à dessein Éléonore Lépinard, cela ne l’empêche pas de faire face à un antiféminisme qui se cristallise, comme souvent, autour de la peur du changement et de la remise en question des hiérarchies de genre établies. On le sait, le pire ennemi de l’équité, c’est le conservatisme, et il avance souvent masqué. Il suffit de se référer à la décision rendue en juin 2022 par la Cour suprême des États-Unis pour s’en convaincre. 

Féminisme en fait abondamment état : l’un des aspects les plus notables du mouvement réside aujourd’hui dans sa pluralité. Les courants féministes, qu’ils soient d’entreprise, radicaux, libéraux, socialistes, intersectionnels ou transféministes, donnent lieu à une complexité et une diversité qui est source de dynanisme, mais qui soulève aussi des questions cruciales sur l’inclusivité et la cohérence du féminisme en tant que projet politique. On comprend à la lecture de cet opuscule que les débats internes, loin d’affaiblir le mouvement, tendent au contraire à stimuler une réflexion profonde sur ses fondements et ses objectifs.

De nombreuses critiques se portent sur les catégories de genre et les fondements mêmes de l’identité féminine. Ces remises en question, bien que déstabilisantes, sont essentielles pour une approche plus inclusive et représentative du féminisme, permettant de reconnaître et de valoriser les expériences diverses et les intersections de l’oppression, ou à tout le moins de l’inégalité. Des intellectuelles et militantes telles que bell hooks, Catharine MacKinnon ou Andrea Long Chu ont permis de creuser plus avant le combat féministe, en l’extirpant d’une vision fixe, hétéronormée et/ou blanche.

Aux questionnements politico-ontologiques (les femmes en tant qu’entité stable n’existent pas) s’ajoutent des critiques politico-épistémiques (hétérogénéité et privilèges). De leur côté, des féministes telles que Monique Wittig, Christine Delphy et Judith Butler ont remis en question les notions de genre et de sexe, soulignant à quel point celles-ci peuvent s’avérer socialement construites et performatives.

La question de l’identité « femmes » et des pratiques de non-mixité constitue un terrain de tension au sein du féminisme. Éléonore Lépinard explique comment la tentative de définir qui est inclus ou exclu du sujet politique « femmes » soulève des débats fondamentaux sur l’essence même du féminisme. En mutation, souvent au-delà des luttes pour l’égalité, le féminisme possède aussi une dimension éthique et communautaire qui vient problématiser les structures de pouvoir et doit servir à façonner des relations basées sur le respect mutuel et la compréhension. 

L’ouvrage d’Éléonore Lépinard offre une analyse riche et nuancée du féminisme contemporain, en donnant à voir – et surtout à penser – ses potentialités émancipatrices et les défis qu’il doit relever. Féminisme se présente comme un feu éclairant le chemin vers de futurs progrès ; il rappelle que le féminisme, dans toute sa diversité, reste un projet essentiel pour la réalisation d’une société plus équitable et libre.

Féminisme, Éléonore Lépinard
Anamosa, février 2024, 112 pages 

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4

Shiki : les 4 saisons au Japon de Rosalie

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Passionnée de manga, Rosalie Stroesser est une jeune dessinatrice française plus généralement attirée par le Japon et toutes les facettes de sa culture. Pour assouvir sa soif de curiosité, elle part y vivre un an. Le présent album fait le point après son retour en France (octobre 2016).

Comme le titre l’indique, Rosalie cherche à comprendre le Japon en profondeur et pour cela y passer le temps nécessaire pour ne pas se contenter de ce que découvrent habituellement les touristes. Elle a préparé son affaire de longue date et connaît son point de chute. C’est ainsi qu’elle prend ses quartiers dans une sorte d’auberge tenue par Yōji-san qui l’accueille dans sa propriété, une splendide maison dans un cadre remarquable, quelque part dans la campagne. L’ensemble est tellement séduisant que la première réaction de Rosalie est « Je peux habiter ici toute ma vie ? » ce à quoi Yōji-san répond « Hé hé, crois-moi, je n’aurais rien contre. » Rosalie fera partie d’une équipe de cinq jeunes femmes chargées du service auprès de la clientèle et elle partage un bungalow avec Miya, jeune israélienne avec qui elle va bien s’entendre. Particularité, Rosalie arrive en quelque sorte à la saison creuse. Le service consiste essentiellement à faire la cuisine pour la maisonnée. Cela explique sans doute qu’on ne les voit guère travailler, même s’il est régulièrement question de cuisine. D’ailleurs, on ne voit pas trop non plus Rosalie dessiner. Par contre, dès le début, la façon dont Yōji-san est représenté intrigue : avec le visage uniquement constitué d’un pourtour de traits hachurés, un peu à la manière d’une photo floutée. La suite des événements va nous faire comprendre la raison de ce choix inattendu.

Tokyo et Kyoto

La partie évoquée ci-dessus s’achève de manière assez amère. Mais, Rosalie s’avère incapable de s’éterniser dans un état d’esprit négatif. Amoureuse du Japon, elle reste une curieuse insatiable. Elle poursuit son exploration en s’installant à Tokyo et elle trouve à travailler dans un bar où elle enrichit son vocabulaire avec notamment des noms de cocktails. Elle fait également de nouvelles connaissances parmi ses collègues et emménage dans un appartement en collocation avec Nao, une jeune étudiante avec qui s’installe une complicité qui lui fait du bien. Mais elle ira également vers des surprises ainsi que quelques déconvenues. Quand elle éprouve à nouveau le besoin de changer d’air, au printemps, Rosalie se décide à retourner à Kyoto. On sent qu’elle n’avait pas prévu de passer son temps à aller ici et là, car elle avoue ne pas avoir les moyens de prendre le Shinkansen, le train grande vitesse qui est le moyen le plus rapide pour aller de Tokyo à Kyoto. Or, d’après mes informations, lorsqu’on veut passer du temps au Japon, on a tout intérêt à prendre une sorte d’abonnement (cher) qui permet d’emprunter les transports en commun dans tout le pays. Ceci dit, je ne sais pas si cette sorte de pass comporte des restrictions. Ce qui est intéressant à noter, c’est que Rosalie annonce qu’elle ne fait que retourner à Kyoto, malgré une première impression d’attrape-touristes. On comprend qu’il ne faut surtout pas s’arrêter au fait que Kyoto est une anagramme de Tokyo.

Le Japon, fascinant et complexe

En prenant le temps de visiter ce qui l’intéresse du Japon où elle s’installe pour travailler, Rosalie nous immerge dans ce pays fascinant et elle ne glisse des détails classiques qu’à l’occasion. Ce qu’elle nous montre du pays mérite largement le coup d’œil, grâce à son dessin élégant qui met bien en valeur les paysages, bien qu’elle fasse le choix du noir et blanc (de qualité). Ceci dit, les couleurs apparaissent dans toute leur splendeur sur quelques planches où elle évoque certaines histoires traditionnelles japonaises qu’elle présente sous la forme de textes de son cru avec de magnifiques dessins pleine pages pour les illustrer. Concrètement, même si le constat final est doux-amer pour Rosalie, après ses quatre saisons au Japon, elle parvient néanmoins à la conclusion que le pays reste toujours aussi fascinant et qu’il lui manquera au point qu’elle envisage d’ores et déjà d’y retourner. Et, il faut bien dire qu’à la lecture de ce bel album, le voyage est tentant. Au vu de son épaisseur (318 pages, couverture souple) j’envisageais de le lire cet album sous forme de dégustation. Mais la première partie (plutôt le premier tiers que le quart) m’a suffisamment surpris pour que je l’absorbe assez rapidement.

Shiki

Parmi les détails agréables, Rosalie fait régulièrement des notes de bas de case ou de page pour indiquer la signification d’un mot de vocabulaire. C’est bien souvent pour expliquer la composition des plats traditionnels qu’elle découvre et déguste. A noter quand même qu’elle utilise aussi quelques mots anglais (qu’elle a visiblement pratiqué régulièrement avec celles et ceux qu’elle a côtoyés). Cela donne une impression particulière, puisque cet album en français comporte quelques mots anglais qu’elle ne prend pas la peine de traduire parce qu’ils semblent naturels pour elle (mais pas forcément pour nous). Inconvénient mineur. Remarque au passage, elle donne pas mal de significations de mots japonais, mais pas celle de son titre. Inutile de trop chercher, car l’explication est dans le sous-titre, puisque « Shiki » signifie quatre saisons.

Un constat doux-amer

Autre détail frappant, l’album commence par une mésaventure lors de l’arrivée de Rosalie au Japon en novembre 2015, douze jours après son atterrissage. Elle s’est retrouvée perdue avec sa valise, à Himeji (??) où elle ne connaissait personne. Mais on ne saura jamais comment et pourquoi elle s’y est retrouvée, ni comment cette mésaventure s’est terminée. Tout ce qu’on saura, c’est que cela ne l’a jamais inquiétée, ce qui rejoint la conclusion de l’album. En effet, parmi ce qu’elle a apprécié, c’est de ne jamais se sentir sur ses gardes comme elle peut l’être à certains endroits en France. Raison pour laquelle, elle a passé une nuit seule allongée dans l’herbe et qu’elle est partie en stop pour camper en solitaire sans qu’il lui soit arrivé quoi que ce soit de spécial. Le côté amusant de la chose, c’est que ceux à qui elle en a parlé lui ont dit qu’elle avait eu de la chance. De plus, visiblement, la police patrouille pour éviter ce genre de situation. Ce choix de Rosalie a également son côté paradoxal, puisqu’elle reproche finalement au japonais leur attitude assez rétrograde vis-à-vis des femmes. En effet, ses mésaventures tournent autour de cet aspect de la « mentalité japonaise » même si l’expression me semble réductrice.

Shiki – Rosalie Stroesser
Éditions Payot & Rivages (collection Virages graphiques) : sorti le 6 septembre 2023
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3.5

Dédales 3 : Where is Brian ?

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Charles Burns conclut ici sa nouvelle trilogie en explorant à sa façon les tourments adolescents. Et il tourne intelligemment autour de références cinématographiques.

Brian habite dans une banlieue américaine typique, à l’image de celles que nous montre le cinéma, notamment depuis Edward aux mains d’argent (Tim Burton – 1991), peuplées de petits bourgeois ayant les moyens de s’installer dans une maison individuelle à l’écart de l’agitation des grandes villes. Ces gens privilégient le calme et la propriété au détriment de ce qui leur semble probablement accessoire dans un premier temps : l’uniformisation. En effet, dans ces quartiers péri-urbains, les maisons se ressemblent toutes et on en observe la caricature extrême dans un film plus récent, Vivarium (Lorcan Finnegan – 2020). Brian est un adolescent comme bien d’autres, suffisamment grand pour devenir quasiment autonome. Cinéphile déjà passionné, il fréquente régulièrement les salles obscures, et pas seulement pour voir des films visant un public adolescent. Au début, alors qu’il attend ses potes en retard, il repense à celui qu’il a vu récemment La dernière séance (Peter Bogdanovitch – 1971) film en noir et blanc dont il se remémore certaines scènes. Charles Burns se permet ainsi un effet de double narration… sans nous perdre. D’ailleurs, les potes de Brian finissent par arriver, dans un minibus conduit par Jimmy. Ils partent à six, en excursion avec du matériel cinématographique. Ces cinéastes en herbe veulent filmer quelques scènes dans un cadre naturel. Ils vont camper et faire une excursion en montagne vers un lac. Adeptes des films d’horreur, ils ont effectivement des idées en ce sens, qui vont jusqu’à l’utilisation de quelques effets spéciaux. De plus, ils comptent sur Laurie, la jolie rouquine qui fait l’illustration de couverture comme vedette. Si elle ne se prend pas spécialement au sérieux, celle-ci joue quand même le jeu.

Ne pas se fier aux apparences

On sait depuis les deux premiers volets de la trilogie que malgré leurs gentils minois, Laurie et Brian ne sont pas les adolescents bien lisses et propres sur eux que le dessin laisse imaginer dans un premier temps. Outre le fait que leurs cerveaux (Brian est l’anagramme de brain : cerveau) sont imprégnés des films d’horreur qu’ils aiment regarder, leurs personnalités révèlent également quelques abîmes que Charles Burns se plaît à explorer, d’où le titre de la trilogie. En particulier, ce sont des adolescents travaillés par leur sexualité qui se cherche. Ainsi, Brian est fortement attiré par Laurie, mais il ne sait pas comment s’y prendre avec elle. Quant à Laurie, elle se montre charmante, mais on comprend que ce qu’elle a en tête ne coïncide pas vraiment avec ce que vise Brian.

Dédales

Charles Burns montre les adolescents américains pas mal livrés à eux-mêmes, ce qui n’est pas spécialement novateur, puisqu’on voit cela régulièrement au cinéma. Cela lui permet cependant de planter la situation assez directement, sans qu’on se pose trop de questions. En tant qu’initiateur-concepteur du projet cinématographique (avec Jimmy) qui lie le groupe, Brian peut se permettre quelques écarts plus ou moins discrets, comme de fixer le pubis de Laurie avec sa caméra quand la jeune fille sort du lac où elle vient de sa baigner. Quand elle lui demande ce qu’il fait, il prétexte juste une petite maladresse qu’il corrige immédiatement. Le dessinateur s’arrange quand même pour qu’on aperçoive une petite touffe de poils dépasser du maillot de Laurie depuis son entrejambe. Qui se laisse aller à une tendance voyeuriste ici : Charles Burns ou Brian (sans oublier le lecteur attentif) ? Le titre prend ici une signification plus précise. L’expédition entre adolescents prend une tournure explicite, car s’ils tournent quelques scènes où Laurie fera son effet, tout tourne autour des divers jeux de séduction, leur libido les travaillant. D’ailleurs, le couple déjà « installé » reste au camp de base sans s’occuper directement du tournage.

Cinéma et réalité

On réalise finalement que, tout occupé par ses projets cinématographiques, Brian risque de passer à côté de sa vie. En pensant cinéma, il se met lui-même en quelque sorte en dehors de la réalité. Pour s’épanouir, il n’aura probablement pas d’autre choix que de sublimer ses envies profondes au lieu de les assouvir. Cela vient au moins en partie du milieu dans lequel il vit, avec son père absent et sa mère qui se comporte plus ou moins en zombie. Du coup, Brian ne réalise peut-être pas qu’il tend à s’enfermer dans des attitudes qui le coupent plus ou moins de la réalité. Ainsi, à la fin, quand Laurie vient le voir chez lui, elle le trouve prostré, au point qu’elle en arrive à la conclusion qu’il pourrait être sous médicaments. En réalité, elle ne réalise probablement pas que Brian reste sous le choc de la révélation qu’il a eue pendant leur récente expédition : Laurie ne sera jamais à lui. Le souci, c’est que Laurie cherche à être gentille avec lui (c’est sa nature profonde) sans réaliser qu’elle lui a probablement fait du mal sans le vouloir. Voilà à mon avis où sont les Dédales de cette trilogie. Il faut quand même ajouter que le groupe d’adolescents voit des situations d’horreur potentielles un peu partout. Finalement, ils se conditionnent eux-mêmes et ont beaucoup de mal à sortir de certains schémas de comportements. Le fait qu’ils soient trop souvent livrés à eux-mêmes n’aide pas. Le dessinateur complique un peu la situation en alternant les points de vue sans prévenir, mais on comprend quand même assez facilement quand il change de narrateur.

Le cerveau, outil surpuissant difficilement contrôlable

Charles Burns maîtrise parfaitement son sujet en mêlant fantasmes (rêves) et réalité. Son style caractéristique fait une nouvelle fois merveille ici. Avec son dessin au trait léché très proche de la ligne claire, il produit un premier effet séduisant. La narration montre une nouvelle fois qu’il ne faut pas s’y fier. Tout son jeu sur les ombres en est l’élément révélateur, avec ses zones noires hérissées de pointes très caractéristiques. Au-delà des situations où on comprend que ce qui se joue est à chercher dans les allusions et sous-entendus, la conclusion montre la difficulté du passage des intentions à la réalité. Ainsi, Brian sait que le film que le groupe a élaboré ne sera pas à la hauteur de celui qu’il a en tête. C’est notre lot à toutes et à tous de vivre avec cette impression de ne jamais atteindre ce qu’on prévoyait et les artistes en font l’expérience avec leurs œuvres qui ne sont jamais exactement telles qu’ils les portent dans leur imaginaire. Gageons qu’il en est de même pour Charles Burns, même si ce qu’il produit fait son effet. Et même si cet effet peut varier d’un individu à l’autre, la satisfaction existe. Bref, Charles Burns met en scène d’une manière frappante le décalage entre ce que notre cerveau imagine, projette, fantasme et la réalité. Le plus souvent, on parvient à s’en accommoder. Parfois le traumatisme peut être plus ou moins violent.

Dédales 3, Charles Burns
Éditions Cornélius : sorti le 12 octobre 2023 (France)

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4

Interview d’Isabelle Brocard pour Madame de Sévigné

Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’Isabelle Brocard n’aime pas la facilité. Car il en faut du panache pour se frotter à la communication épistolaire de Madame de Sévigné avec sa fille pour son deuxième film (douze après Ma Compagne de Nuit). Du panache, et l’équilibre d’un funambule sur un fil de fer.

Respecter les mots tout en s’en émancipant par l’image, assumer l’héritage d’un monument de la littérature française sans avoir peur de le confronter pour faire cinéma…  Bref, suivre l’exemple pour mieux le trahir, et trouver sa propre raison d’être…. Soit exactement ce que raconte le film. À savoir une relation mère/fille passionnelle qui dégénère dans la toxicité, à mesure que la seconde s’affranchit de l’ombre écrasante de la première en repoussant tout ce qu’elle incarne. La forme, c’est jamais que le fond qui remonte à la surface.

Nous avons rencontré Isabelle Brocard à l’occasion de sa venue au cinéma Le Pont des Arts à Marcq-en-Baroeul pour l’avant-première de son film. Pour parler de tout, et surtout de cinéma.

« Le cinéma est un art collectif qui inclut le spectateur »

Le Mag du Ciné : Qu’est-ce qui vous a donné envie d’adapter l’histoire de madame de Sévigné et sa fille ?

Isabelle Brocard : Je voulais travailler sur les rapports mère/fille, c’est un sujet qui m’intéressait beaucoup. L’histoire de madame de Sévigné et sa fille est relativement connue… On sait qu’elle a écrit énormément de lettres et qu’elle les a écrits à sa fille. Et en les lisant, je crois que je me suis dit que j’avais envie à la fois de parler des rapports mères/filles en en parlant au passé, parce que ça évitait le côté psychologisant, et de s’interroger sur la manière dont elle devenait écrivain. Mais sans forcément le vouloir, car elle ne voulait pas être lue par quelqu’un d’autres que sa fille. On peut être écrivain pour une seule personne en fait. Donc c’était ces deux choses qui se rencontraient.

Et puis il y avait…  Si j’avais raconté cette histoire de nos jours, on aurait vraiment parlé de toxicité, pourquoi elles sont pas chez le psy tout ça. Alors qu’en mettant ça dans une époque plus ancienne, on prend une espèce de distance qui permet de parler du présent. De raconter une histoire au passé nous permet de regarder ce qui est toujours à l’œuvre dans nos sociétés…

La relation mère/fille est une relation très impactée je trouve par les injonctions faites aux femmes. Quand elle dysfonctionne, c’est beaucoup aussi parce qu’être une jeune fille, c’est avoir une espèce de transmission donnée par la mère, sur des choses comme le fait madame de Sévigné qui sont de l’ordre de la liberté, l’indépendance, mais aussi de l’ordre de « Pour être une femme c’est bien d’être joli, et si on est joli qu’est-ce qu’on en fait », ce qui est quand même un peu paradoxal. Ça je pense que c’est à l’œuvre depuis longtemps, et mettre ça au XVIIème siècle je trouve que ça permettait d’avoir un regard assez moderne.

LMDC : J’imagine que sur un film ou le texte est aussi présent et imposant que peuvent l’être les lettres de madame de Sévigné, à travers les inserts de ses textes, l’important est d’avoir une mise en scène qui parle en peu de mots. Comment vous avez réussi à travailler ça ?

IB : C’est pas évident en effet, parce qu’à partir du moment ou un des objets du cinéma est la littérature, le risque c’est le bavardage. Ça c’était un vrai défi, et au moment de l’écriture du scénario, jusqu’à la fin du montage. Même au mixage je continuais à me dire je vais enlever telle ou telle réplique, parce qu’à partir du moment où c’est incarné j’avais envie de moins de dialogues.

Et en même temps j’arrêtais pas de remettre des moments de lettres. Parce que quand même raconter ce qu’est la matière même de l’écriture, ce personnage de l’écriture c’est pour ça aussi tous ces plans avec la plume sur le papier, comment est-ce que je donne de l’importance à ça tout en ayant un film que je voulais pas trop bavard. Donc oui c’était un équilibre très juste à trouver entre toutes ces dimensions, entre ce qu’elles se disent et le côté très… C’est un langage que j’ai voulu assez moderne, mais qui vient quand même des lettres de madame de Sévigné. Donc dans les dialogues il y a une distance pour nous. Aujourd’hui, on parle plus comme ça.

« Je trouve une qualité aux films d’époque c’est le voyage, et j’avais envie que ce soit beau et agréable pour le spectateur. »

LMDC : Ça se ressent dans vos parti-pris artistiques. On sent que vous avez à cœur de raconter l’époque de la manière dont elle se racontait, à travers  l’aspect « tableau » de votre mise en scène.  Vous avez beaucoup de cadres très larges, vous privilégiez le plus possible leur durée à la coupe et au champ/contre-champ

IB : Le truc c’est que… Moi je tourne pas mal sur la longueur. J’aime bien faire des plan-séquences. Évidemment je fais aussi du champ-contrechamp, parce que j’ai besoin parfois d’aller chercher les émotions des acteurs et des actrices. Mais je tourne toujours les séquences dans la longueur quoique je fasse, avec différents axes. C’est parce que pour moi le plus important, c’est de donner un espace à l’acteur qui lui permettra d’exprimer quelque chose qui soit le plus juste possible. Et il me semble que ce qui peut être le plus compliqué pour moi au cinéma, ça serait un très bon scénario ou une très belle mise en scène, et des acteurs qui font quelque chose qui ne me touche pas. Donc je privilégie vraiment la direction de comédiens, je leur donne un cadre de mise en scène qui va leur permettre de s’exprimer.

Et là-dedans il faut au montage trouver un rythme qui va faire qu’on va pouvoir laisser cette longueur. Et ça c’était un vrai défi il fallait que le spectateur soit suffisamment installé dans le film pour accepter cette temporalité.  Et même y trouver sa place, parce que pour moi le cinéma est un art collectif qui inclut le spectateur. C’est lui qui va remplir ces creux, ces temps, qui va se questionner, sans que ce soit une démarche intellectuelle. Pour ça il faut l’attraper sinon il s’ennuie terriblement. Je dis pas qu’on peut pas s’ennuyer dans ce film, mais c’est pour ça qu’au montage on a fait le choix avec Géraldine Mangénot et Camille Delprat, d’un montage assez elliptique au tout début, et assez violent où on coupe pas mal. Au tout début est assez cut et au bout d’un quart d’heure en fait on rentre dans une forme de temporalité plus lente, on peut laisser les plans vivre etc. Et c’est parfois très intéressant quand on a un champ contre-champ de rester sur le champ ou le contre-champ, et d’imaginer la réaction de l’autre protagoniste.

LMDC : Ça se ressent beaucoup dans la plupart des scènes avec Noémie Lvovsky. Vous les commencez toujours sur son point de vue à elle, et c’est son regard qui apporte le contre-champ à la domination du dispositif de madame de Sévigné. De par ces lettres qui sont récitées en inserts, du charisme de Karin Viard …

IB : C’est vrai… C’est un truc de récit cinématographique, ou on dit qu’il faut toujours qu’il y ait une sorte de double du spectateur dans une histoire. Noémie Lvovsky c’est exactement ça. C’est une actrice très puissante, incroyable, qui apporte beaucoup de chaleur.  On ne la voit pas tant que ça, mais elle a une présence qui habite même quand elle n’est pas là, et c’est un peu notre double. Du coup, c’était important pour moi. À partir du moment où on est dans ce regard, qui a de l’ironie mais tendre. Après on peut être sur elle (madame de Sévigné).

« Les grands comédiens et les grandes comédiennes sont des gens qui sont capables de lâcher-prise. »

 LMDC : J’imagine qu’un autre défi du film, c’était de condenser sur une durée très ramassée- une petite heure et demie- plusieurs dizaines d’années de temporalité…

IB : Alors c’était pas plusieurs dizaines, c’est à peu près… 12 ans. Ce qui est pas mal déjà ! C’était un vrai défi, et le problème c’est que déjà je voulais pas faire de biopic. Ce qui était compliqué, c’est que quand on prend pour matière la vie de quelqu’un, le risque c’est la chronique. « A tel moment elle a fait ça, à telle période elle est allée là », et ça c’est pas du tout ce qui va faire film, ce qui va faire récit. « Enjeux dramatique » ça un côté très scénariste à l’ancienne, mais malgré tout il faut qu’il y ait quelque chose qui relance le désir de rester assis sur son siège pour le spectateur.  Et là il y avait quelque chose à trouver avec cette histoire de durée.

Les lettres nous aident à ça je trouve, elles font une espèce de trou de temps sur lequel on peut s’appuyer. J’ai pris le parti de rester très longtemps sur des lettres, des paysages, pour donner un côté très feuilletonnant aux autres moments. Et le côté tableau fait ça, on tourne des pages. Mais en même temps il y a une vraie dramaturgie qui est recherchée. Même si je m’éloigne assez peu de l’histoire qu’on connait, je prends des libertés, et je cherche à chaque fois ce qui peut faire dramaturgie. Quels sont les sentiments que madame de Sévigné essaie de provoquer chez sa fille, et inversement, et qui vont faire qu’à chaque fois elles se retrouvent, mais ça se passe pas bien.

LMDC : C’’est aussi l’histoire d’une femme qui est en contrôle permanent sur son environnement, et ça passe aussi par le choix de l’actrice principale. Comment vous avez choisi Karin Viard et comment s’est passée la collaboration avec elle pour incarner cette figure d’autorité ?

IB : C’est vrai que Karin Viard a une autorité, et un rapport au monde assez brute et âpre. Et en même temps, c’est aussi une grande actrice de comédie. J’imaginais que madame de Sévigné avait ça. Et, on le voit dans les lettres, une sorte de cassure mélancolique par moment dans sa façon d’être et de vivre. Je sentais que Karin pouvait jouer tout ça, mais il fallait sans doute la brider un peu, parce que sinon ça aurait été trop évident si je la laissais trop partir dans la comédie pour mettre en avant ces moments. Et le fait qu’elle soit très spirituelle, ça met sa fille en face du fait qu’elle ne l’est pas. Elle, elle est timide, moins à l’aise. C’est aussi ça que je voulais raconter, cette mère brillante, un peu écrasante, autoritaire, mais aussi fascinante. Et pour ça, Karin était parfaite.

La collaboration était assez simple. J’avais travaillé avec Emmanuelle Béart il y a quelques années, qui je trouve est une comédienne exceptionnelle, comme Hafsia Herzi. J’ai l’impression que les grands comédiens et les grandes comédiennes sont des gens qui sont capables de lâcher-prise. C’est-à-dire de laisser le metteur de scène et le rôle de les emmener dans des endroits où ils peuvent être… Après tout l’enjeu c’est le casting, il faut choisir les bonnes personnes. Et je pense que Karin et Anna (Girardot) sont ces personnes là. Il y a une espèce d’évidence entre elles.

Après il faut qu’ils acceptent d’être dirigés.  Mais Karin m’avait dit tout de suite « moi je te préviens, il faut me diriger ». Et c’est pas une évidence, parce qu’on sait qu’on a une très grande comédienne, on se dit qu’on va rien avoir à faire.

LMDC : Que ça roule tout seul

IB : Et c’est l’inverse en fait. Elle peut faire énormément de choses différentes, mais parce qu’elle est dans un abandon. Et cet abandon, ça peut parfois tomber à côté. Donc il faut arriver à trouver cette espèce de ligne qui passe aussi par le jeu à deux. Karin et Anna sont de grosses bosseuses, donc c’est aussi le fait de jouer ensemble qui les a beaucoup tenus.

 LMDC : Et je pense que c’était d’autant plus nécessaire que cette autorité ne devait pas s’imposer au spectateur dès le début. Et Karin Viard a aussi cette légèreté qui lui permet de faire infuser cette autorité sur la longueur…

IB : Oui c’est vrai. Et après ce qui est drôle avec ce film, c’est qu’il y a autant de lectures de madame de Sévigné qu’il y a d’individus. Il y a des gens qui la trouve extrêmement autoritaire, monstrueuse même, et il y a des femmes qui s’identifient complètement à elle, qui trouvent qu’elle fait vraiment bien de s’occuper comme ça de sa fille, qui a l’air extrêmement fragile. Du coup, je pense que c’est très subjectif, la façon dont on perçoit ce personnage.

Après j’ai eu un truc qui était complexe, pour pas qu’elle paraisse tout de suite monstrueuse ou désagréable. On a pas envie de passer une heure et demie avec un personnage qu’on a envie de noyer dès le début. Du coup, ce que je lui ai demandé à Karin de jouer des expressions différentes à chaque fois sur certaines scènes clés.

Par exemple, il y avait un moment très important après le mariage avec l’escalier, ou elles partent chacune de leur côté. Je ne savais pas sur le montage comment j’allais équilibrer ce dont vous parliez, c’est-à-dire cette espèce de truc un peu abusif à l’œuvre. Du coup j’ai demandé plusieurs versions à Karin. Une je lui ai demandé tu vas souris, une autre ou tu souffres. Et au montage, je ne savais pas ce qu’on allait faire. On a choisi cette version ou elle sourit un peu, mais est ambiguë en même temps … Et ça je l’ai fait à deux trois moments du film, peut-être un peu plus. Parce que c’est un personnage tellement épais, complexe à construire dans son évolution, et je ne savais pas si on allait l’aimer ou pas ni comment. C’était nécessaire de faire ce travail là. J’ai l’impression que c’est comme une espèce de tissage, de coutures. Il y a un moment où on a une trame, mais on a besoin de fils de différentes couleurs parce qu’on ne sait pas comment on va réussir à faire.

« Raconter une histoire au passé nous permet de regarder ce qui est toujours à l’œuvre dans nos sociétés… La relation mère/fille est une relation très impactée je trouve par les injonctions faites aux femmes ».

LMDC : Je pense que c’était intéressant, parce que c’est aussi un modèle finalement auquel on a envie de s’identifier, de croire. Mais c’est justement parce que c’est un modèle inspirant pour les autres qu’il devient écrasant pour sa fille, qui a besoin comme tous les  enfants, de rejeter le modèle parental pour trouver sa propre voie.

 IB : Oui c’est évident. Et en même temps, je pense que la fille est partagée entre le désir de ressembler à cette femme unanimement célébrée pour son intelligence, son charme et tout ça, et celui de trouver sa propre voie.

Mais il y a aussi quelque chose de très paradoxal je trouve dans la manière dont madame de Sévigné projette sur sa fille. Au début elle lui dit « Je vous veux indépendante, maitre de votre destinée, vous êtes la plus jolie fille de France ». Et en fait elle lui dit ce qu’à la fois la jeune fille reçoit comme un compliment dont on a terriblement besoin quand on est adolescente, et une malédiction. Parce qu’être la plus jolie fille de France, ça veut quand même dire qu’il va falloir faire avec le désir des hommes, des choses comme ça. Et à coté qu’elle aurait cette possibilité de devenir quelqu’un de plus encore indépendant que moi. Ce qui est faux puisque madame de Sévigné est veuve : il y a pas de liberté plus grande. Donc cette injonction paradoxale, c’est aussi quelque chose qui pèse sur sa fille.

Je pense que madame de Sévigné veut bien faire, en lui disant « t’as de la chance, en plus t’es jolie ». Mais encore faut-savoir quoi en faire de cette beauté à 17 ans jetée dans les griffes du roi.

LMDC : Ça rejoint ce que vous disiez sur le fait de prendre du recul par rapport aux problématiques contemporaines sur la place de la femme. On peut être persuadé d’avoir raison sur ses idées et sa modernité, et accepter que son enfant choisisse le chemin complètement inverse…

IB : C’est toutes ces choses qui sont compliquées quand on est femme. C’est-à-dire que c’est normal de vouloir tester la puissance de son charme et de sa beauté quand on est jeune fille, quitte à ne pas la tester sur les bonnes personnes parce qu’on est trop jeune pour ça. On voit ça très fort en ce moment avec l’affaire Godrèche, et pour moi c’est évident. Et aussi la projection des parents toujours très flattés que leur enfant soit vu et regardé…

Et en même temps, ouais elle a pas tellement le choix de se marier après ce qu’il s’est passé avec le roi. Mais la mère espère que ce sera un mariage arrangé, qu’elle va rester avec elle, que Grignan est pas bien méchant… Ce qu’elle ne comprend pas c’est que la fille va tomber amoureuse de son mari. Mais est-ce qu’elle tombe amoureuse parce qu’elle a besoin de mettre entre elle et sa mère une forme de protecteur, ou est-ce qu’elle est sincère ? Moi je pense que c’est les deux, qu’elle est sincèrement amoureuse pendant un moment, puis après cette vie devient très compliquée. J’ai essayé de plus développer cette chose là dans le roman que j’ai écrit en parallèle, qui est la même histoire mais sorti chez Fayard. Parce que j’essayais de faire comprendre ça, cet espèce de truc entre ce qu’on peut éprouver à 18 ou 19 ans, quand on choisit d’être amoureux ou amoureuse, c’est pas la même chose que ce qu’on peut faire.

Dans l’attachement filial ou amoureux, il y a cette notion  «Qu’est ce qui fait que quand je m’attache quelque part je me détache un peu d’ailleurs ». Je pense qu’elle fait ça, elle se détache un peu de sa mère en s’attachant à son mari. Mais elle peut pas.

« Quand on prend pour matière la vie de quelqu’un, le risque c’est la chronique. C’est pas ce qui va faire récit. Il faut qu’il y ait quelque chose qui relance le désir de rester assis sur son siège pour le spectateur. »

LMDC : Il y a très peu de moments de caméra « visibles » dans le film, ou on sort de l’impression de fixité. Les rares moments où vous choisissez d’en sortir, c’est pour signifier la perte de contrôle du personnage. Je pense au moment où elle voit sa fille partir en calèche, et là la caméra la suit de dos …

IB : Quand sa fille … Le premier départ, elle la regarde à la fenêtre et descend les escaliers ?

 LMDC : Elle descend dans la rue, et vous avez la caméra qui effectue un mouvement prononcé pour la suivre de dos, pour essayer de la rattraper.

IB : Oui… En fait ça se voit assez peu mais on est presque toujours en mouvement. Mais très lent, très subtils. J’ai par exemple ces travellings en bord de Loire au début, et à la fin… En fait on a beaucoup, beaucoup de travelling. Mais très souvent, ils sont tellement lents que c’est à peine perceptible. C’était l’idée de créer une forme de continuité. Donc oui il y a des moments où on donne un à-coup pour donner cette espèce d’impression de déséquilibre, de perte. Puis il y la travelling qui était très important, c’est celui de la fin.

Je trouve une qualité aux films d’époque c’est le voyage, et j’avais envie que ce soit beau et agréable pour le spectateur. Pourtant je raconte un truc ni beau ni agréable. Du coup la forme est assez classique, posée, mais il fallait qu’il y ait quelque chose d’assez pictural, tranquille, qui soit toujours un peu dérangé, dans le son, dans le montage. Pour distiller quelque chose de toxique.

LMDC : Sinon je pense que le risque était de se retrouver avec une leçon d’histoire, d’autant plus avec le texte de madame Sévigné, aussi présent et imposant …

IB : Oui oui. J’en avais aucune envie et ce n’est pas pour ça que j’ai fait le film. Le malentendu sur ce film d’ailleurs, que j’assume c’est le choix du titre. Je pense que si on l’avait appelé autrement, on le verrait autrement. Mais après c’est aussi un choix de production et de distribution. A un moment si on veut emmener le plus grand nombre de gens voir ce film, c’est ce personnage là. C’est la figure qu’on suit. Et quelque part, c’est un peu un malentendu.

Je pense que le film c’est d’abord un truc un peu vénéneux, ailleurs. Dans un autre temps qui est en même temps complètement le nôtre. Par exemple le personnage de Charles, le fils ce qu’il fait pour moi est très contemporain. Il décide un moment donné que le monde tel qu’il est l’emmerde, et décide d’aller élever des brebis. Et ce mouvement là a toujours existé je pense. Mais en même temps qu’est-ce qu’il raconte de la capacité de nos sociétés parfois à laisser une place à ceux qui ont la volonté de trouver un rôle… Le personnage est très positif pour moi. Avec celui de la petite personne, c’est le plus positif du film.

LMDC. Et aussi quelle place on accorde à ceux qui choisissent de ne pas embrasser ce mouvement complètement.

IB :  C’est ça…. À un moment en plus où on a un roi absolutiste, qui invente la société de cour. Où l’aristocratie est tenue par un certain nombre de privilèges, qui sont liés au fait qu’ils doivent rester coller au roi.

LMDC : Une tradition qui s’est malheureusement perpétuée.

 IB : Moi je voyais tout ça dans ce que je racontais, sinon ça m’intéressait pas. Et pareil la révolte des bonnets rouges, j’en montre pas grand-chose, c’est juste une cariole en Bretagne. Mais à un moment, ne pas montrer du tout le peuple, le fait que ce roi va-t-en-guerre, qui veut absolument faire briller la France à tout prix… Ça pèse sur le peuple,  ce désir de puissance. Je pouvais pas complètement ne pas en parler. C’est pas grand-chose mais c’est hyper-important pour moi, sinon on raconte une histoire d’aristocrates.

LMDC : C’est aussi sur une relation passionnelle, qui devient vénéneuse au fur et à mesure. Est-ce que c’était difficile pour vous en tant que metteuse en scène de traduire cette dérive toxique, avec les partis-pris de mise en scène que vous aviez fixé dès le départ ?

IB : Je crois pas parce qu’en fait… C’est vrai qu’il y a un montage où on laisse du temps, mais en même temps il y a une volonté d’entrer tout de suite dans les scènes par la réplique, dans une émotion déjà violente. Donc ça déjà ça apporte quelque chose. Et après il y a, c’est un cadre qui est posé, et qui laisse un espace au jeu des comédiennes et des comédiens. Je savais que le texte est assez intense, et que j’avais des comédiennes très fortes. J’ai l’impression que le spectateur est le dernier acteur du film.

Si on lui laisse cet espace d’aller regarder ou il veut dans le cadre, et de pas focaliser à chaque fois… Il fait ce travail et l’émotion est d’autant plus forte. Ça fait partie de ma vision du cinéma… J’aime beaucoup les gros plans, s’ils permettent de dire quelque chose du regard, de la peau de la respiration. Mais je suis pas très à l’aise avec les plans moyens, cette idée de  mi-chemin avec le théâtre. J’ai l’impression d’inscrire un corps dans un très grand décors on raconte quelque chose, on peut donner une espèce de sens tout d’un coup… Ces deux femmes en chemise au bord du fleuve on sait pas bien ce qu’elles font là à quel époque on est… C’est une image qui raconte quelque chose. Pareil pour la fin.

Trouver ces images là, sans que ça fasse appuyé ou symbolique, mais qui vont donner ce côté opaque, cette épaisseur. Sans que ce soit oppressant. Je voulais qu’il y ait d’abord un vrai plaisir des costumes, des décors… C’est aussi ça un film d’époque. La beauté un peu mélancolique, d’un temps qui ne reviendra pas et que l’on a jamais vraiment connu.

La Salle des Profs : dynamite de groupe

L’école est comme une deuxième maison, aussi bien pour les élèves que pour les enseignants. Tous sont colocataires et forment une famille d’une certaine manière, mais cet art de vivre possède des limites lorsque la communauté de la salle des profs est amenée à douter de sa cohésion. La sérénité n’est plus et une épidémie névrotique se propage dans les enceintes d’un établissement scolaire que l’on ne quitte jamais. Une étude sociale d’une intensité dramatique redoutable !

Synopsis : Alors qu’une série de vols a lieu en salle des profs, Carla Nowak mène l’enquête dans le collège où elle enseigne. Très vite, tout l’établissement est ébranlé par ses découvertes.

Enseigner est un métier à plein temps. C’est à partir de ce constat que le film sélectionné par l’Allemagne dans la course aux Oscars 2024 entend conquérir son public. Pourtant, les tentatives de restaurer l’ambiance d’une salle de cours sont multiples. Des comédies La Vie Scolaire et Un Métier Sérieux au drame de La Vague, en passant par la tragédie du Cercle des poètes disparus, le film d’İlker Çatak devrait avoir un peu de matières afin de nourrir nos attentes. Ajoutons notre expérience personnelle au visionnage et ce sont des bribes d’anecdotes qui viendront se greffer au récit. Bien heureusement, cette nouvelle étude ne s’abandonne pas à la nostalgie à outrance. La caméra furtive du cinéaste allemand capture dans le vif un portrait radical du système éducatif. Et notre point d’ancrage répond au nom de la brillante Leonie Benesch (déjà aperçue dans Le Ruban Blanc de Michael Haneke) qui se glisse dans la peau d’une enseignante, dont la rigueur et les principes vont peu à peu s’effondrer sur l’autel de la folie et du déni.

Le cercle des enseignants résolus

Carla pour ses collègues et madame Nowak pour ses élèves, cette scission est d’abord questionnée par sa qualité d’enseignement, qui est habilement comparée aux mimiques d’une cheffe d’orchestre accomplie. Cependant, madame Nowak tente tant bien que mal de retrouver l’harmonie de l’école du bout du monde par la suite, dans un respect mutuel et dans un accompagnement sain. C’est une vocation pour beaucoup et c’est également une impasse pour certains. Bien que Nowak parvienne à dispenser des cours de mathématiques et d’éducation physique, elle traîne une charge mentale conséquente qui la cantonne à une routine où rien ne dépasse. Loin de la ranger dans le même tiroir que les androïdes qui récitent leurs cours par obligation, elle s’investit énormément dans sa vie de classe en stimulant ses élèves les plus passifs. L’écoute lui est donc primordiale. Ce qui n’est malheureusement pas suffisant pour la protéger d’une kleptomanie ambiante, qui vire à une épidémie de démence.

La dissection des relations de pouvoir se met alors en place. Carla Nowak est prise en étau entre sa bienveillance à l’égard de ses élèves et un sentiment d’injustice qui l’isole de ses collègues. En témoignent ces longs plans dans les couloirs qui ne la lâchent pas d’une semelle, nous rappelant ainsi le foudroyant Elephant de Gus Van Sant. La technique est toujours aussi attractive et saisissante. Et au bout du chemin, un lieu de rencontre rempli de professeurs qui révisent leurs cours, corrigent des devoirs et papotent de tout et de rien, un peu comme dans n’importe quelle autre institution bureaucratique similaire. Ici, ce n’est pas uniquement le système éducatif allemand qui en prend pour son grade, mais la manière dont on transforme un espace commun en zone de guerre, en zone de non-droit.

La cour des grands

Loups et moutons sont logés à la même enseigne, dorment dans le même enclos, échangent les rôles au besoin, c’est une hallucination collective qui s’abat dans ce collège, véritable microcosme du monde extérieur. Il ne sera pas nécessaire de faire un détour par le domicile pour se rendre compte que rien ne va plus lorsque les individualités entrent en collision. L’enquête pour connaître le fin mot de cette histoire de vol ne fait rien avancer en réalité, mais délie bien des langues et pensées autour de préjugés qu’il convient de discuter. Ce générateur de stress supplémentaire oblige ainsi les protagonistes à agir sous la pression, celle-là même qui a été développée par Laura Wandel et sa cour de « récréation » dans Un Monde.

« Ce qui se passe dans la salle des profs reste dans la salle des profs ». Carla Nowak est claire à ce sujet, ce qui interpelle les élèves chargés de rédiger le journal de l’école, créant ainsi un cercle médiatique vicieux qui se resserre autour de l’enseignante. Ce qui devait initialement constituer le procès des élèves devient le sien et celui de tout un système éducatif, que l’on devine fébrile et vulnérable. La protection des élèves et les apparences sont à sauvegarder à tout prix, comme il est sévèrement rappelé à l’ordre dans L’Innocence. Sans la prétention de brosser le portrait d’une jeunesse décadente et peu à peu à l’éveil de ses droits, Çatak brise tous les obstacles de l’intimité. Tout finit par se savoir, mais tout finit également par s’envenimer malgré la bonne volonté de Nowak, dorénavant perçue comme une idéaliste préoccupée par son statut. La machine intraitable de l’administration ne tarde évidemment pas à dévoiler sa face cachée et ne nous apprend rien sur le fond. La roue continue de tourner tandis que le rôle de bouc émissaire continue d’être redistribué.

Une éducation à revivre et un cinéaste à suivre. De quoi donner plus de lumière aux précédents longs-métrages d’İlker Çatak, Dans la cour des grands et Parole donnée, le premier étant un coming-of-age sur fond de road movie onirique et le second une romance aux antipodes des stéréotypes du genre. Reste que La Salle des Profs redouble d’efficacité dans ses séquences les plus explosives, dignes d’un thriller psychologique. Le dilemme moral au centre du débat nous garde en alerte et nous implique de plus en plus dans une étude sociale où l’on pourrait se reconnaître, où l’on a déjà été confronté à cette intensité saugrenue, authentique et malaisante.

Bande-annonce : La salle des profs

Fiche technique : La salle des profs

Titre original : Das Lehrerzimmer
Réalisation : İlker Çatak
Scénario : İlker Çatak, Johannes Duncker
Photographie : Judith Kaufmann
Montage : Gesa Jäger
Musique originale : Marvin Miller
Mixage son : Michael Hinreiner
Sound Design : Kirsten Kunhardt
Son : Thorsten Többen
Décors : Zazie Knepper
Costumes : Christian Röhrs
Maquillages : Barbara Kreuzer
Casting : Simone Bär, Alexandra Montag
Assistant réalisateur : Janina Hüttenrauch
Producteur exécutif : Markus Mayr
Producteur : Ingo Fliess
Production : if… Productions
Pays de production : Allemagne
Distribution France : Tandem Films
Durée : 1h34
Genre : Drame
Date de sortie : 6 mars 2024

La Salle des Profs : dynamite de groupe
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L’Empire : Il n’y aura pas de jouet à vendre

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Doit-on vraiment rappeler, pour la 8000e fois, que L’Empire de Dumont est son Star Wars à lui ? Il le sait, il sait qu’on le sait, tout le monde le voit. Il est évident que le réalisateur français s’approprie le genre, dans un contexte bien spécifique : la Côte d’Opale et la campagne. Entre deux sessions de pêche au homard, Jony (Brandon Vlieghe), du peuple des « 0 », se défend contre la colonisation menée par les « 1 ». (Binaire en somme : le bien, le mal, l’humain isolé.) Protecteur du Prince, il prévient ainsi de son anéantissement par les « 1 ». Pourquoi ? Eh bien, nous ne le savons pas vraiment, et en définitive, cela n’a pas grande importance.

Le cadre de science-fiction n’est qu’un prétexte pour capturer ce que Dumont affectionne. Cette intention est évidente, puisque tous les acteurs semblent s’amuser à prononcer des répliques dignes d’un Space Opera. Il y a une sorte de responsabilité cosmique dans leurs paroles, comme si chacun avait un pouvoir décisionnel sur la vie ou la mort d’une planète – une responsabilité qui n’est pas coutumière ni à eux ni aux types de personnages qu’ils incarnent. Le film dégage une impression d’artisanat, comme si un groupe d’amateurs avaient décidé de concevoir leur propre long-métrage de science-fiction dans leur garage. Ce contraste est frappant lorsqu’on le compare aux productions hollywoodiennes actuelles, mais c’est dans le rapport au genre, et non dans la qualité elle-même.

Seulement, la vérité est que ce n’est pas le premier film de Dumont. Et cela se ressent dans son style caractéristique. Les plans longs sur les acteurs, qu’ils soient professionnels (Lyna Khoudri, Fabrice Lucchini, Camille Cottin) ou non, sont omniprésents. Bien que les non-professionnels puissent sembler détonner, on ne voit qu’eux. On ne se souvient que d’eux. Apportant alors l’humour du film. Jouant avec le contraste entre les acteurs costumés (les connus) et non costumés (les pas connus). La seconde caractéristique de son style est la documentation. Il n’hésite pas à inclure des scènes de pêche ou de retour de bateau depuis la côte, plongeant ainsi le spectateur dans l’ambiance singulière de Dumont. La troisième caractéristique de son style est l’utilisation de non-professionnels. Il s’agit d’hommes et de femmes qu’on ne voit jamais en fiction. Dumont aime les filmer, car il est conscient de leur potentiel comique, mais aussi de leur potentiel touchant.

Le film oscille constamment entre la parodie et le sérieux le plus total. Comme lorsque Dumont reprend les sabres lasers, mais les place dans le petit jardin devant la maison familiale typique du Nord. Tout dans ce film semble remettre en question les codes établis du genre. Les vaisseaux spatiaux sont détournés et transformés en bouts de cathédrales ou en châteaux entiers. La Tour de Belém plane majestueusement dans les airs. Et cela fonctionne très bien. Contrastant avec le noir de l’espace, ces façades blanches.

Si la beauté formelle du film est évidente, dans les rapports aux personnages, les vaisseaux…, c’est son aspect cru qui marque. Des têtes tranchées, des voitures qui volent en éclats, ces images contrastent avec l’esthétique plus classique de Dumont. Cependant, cette brutalité n’est pas sans rappeler la fin de Ma Loute. Dans L’Empire, Jony, caractère plus que problématique, multiplie les phrases provocatrices, voire choquantes. Lui, comme les autres : « Couper les têtes c’est plutôt Daesh qui fait ça », « Viens on baise ». Ou encore prendre la main d’une femme pour la placer sur son entrejambe, exhibant fièrement son érection, provoquant ainsi une relation sexuelle. Ce qui remet alors en cause l’aspect frigide du personnage féminin Jane (Anamaria Vartolomei), qui succombe à la relation sexuelle. Devenant à contre cœur presque obsédé par Jony. Ce n’est pas là où Dumont brille le plus. Il faut le dire.

Néanmoins, ce contraste de rythme lent permet d’accentuer l’impact viscéral de la brutalité du film. Bien que certains puissent trouver ces scènes problématiques, elles sont ancrées dans une réalité tangible. Il est erroné de croire que les campagnes sont un havre de progressisme sur tous les fronts, tout comme les villes. En fin de compte, le film reflète avec justesse une certaine réalité rurale, et Dumont en est conscient. Il sait que ces dialogues sont controversés, et c’est précisément ce qui les rend drôles.

En restant dans cette rugosité, Dumont ne propose pas une, mais trois scènes de sexe. Il filme ce qui n’est pas commun dans un film de SF : une scène de sexe dans un champ ou sur un bateau en pleine mer. Alors que George Lucas propose Anakynn et Padmé qui courent dans les champs, sous un filtre de couleur horrible et des animaux grotesques, Dumont offre une alternative crue et directe : le sexe. Plan fixe. Plusieurs minutes. Plusieurs fois. Jouissance et moment post-coïtal inclus, réalisant ensuite qu’on a succombé à l’ennemi.

Le film d’une heure cinquante et une minute regorge de contradictions, ce qui n’est pas nécessairement négatif. Dumont joue avec la parodie et le sérieux, le provocateur et le naturalisme le plus pur. Il va jusqu’à opposer deux camps, excluant complètement les humains des choix de leur propre planète. Une contradiction qui se reflètera aussi sur les spectateurs. Car Dumont est clivant, et cela depuis quelques années. Si on n’était pas familiarisé avec son aspect réaliste et naturaliste lent de L’humanité ou d’Hors Satan dans les années 2000, on passait à côté. Plus récemment, si on n’est pas réceptif à ses comédies comme Ma Loute et P’tit Quinquin, on passe à côté… Bon Dumont est clivant depuis toujours. Et tant mieux. Il n’est la copie artistique de personne. Ça déplaît, ça ne déplaît pas. Peu importe, c’est précis. Et L’Empire ne déroge donc absolument pas à la règle, assimilant les deux phases artistiques du réalisateur. Néanmoins, est-ce que c’est au niveau de ses autres films ? Probablement moins. On est très loin de l’extraordinaire Jeanne. Mais on est aussi très loin du Space Opera imbuvable. Dumont fait du Dumont, sans que ce soit son meilleur, mais son art est suffisamment haut pour que sa moyenne soit meilleure quand même que tout le monde.

Bande-annonce : L’Empire

Synopsis : Entre Ma Loute et La Vie de Jésus, entre le ciel et la terre, Bruno Dumont nous offre une vision caustique, cruelle et déjantée de La Guerre des étoiles.

Fiche technique : L’Empire

Réalisation : Bruno Dumont
Scénario : Bruno Dumont
Directeur de photographie : David Chambille
Son : Philippe Lecoeur
Montage : Bruno Dumont
Directeur de production : Cédric Ettouati
Société de production : Tessalit Productions, Novak Productions, Ascent Film, Red Balloon Film GmbH
Société de distribution :  ARP Sélection
Pays de production : France
Langue originale : français
Genre : Fiction
Date de sortie : 21 février 2024

L’Empire : Il n’y aura pas de jouet à vendre
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3.5

Débâcle : interview de Veerle Baetens

Attendue prochainement dans Quitter la nuit et la série Plaines orientale, Veerle Baetens est notamment connue pour sa voix, son glamour et sa prestation déchirante dans Alabama Monroe. Son passage derrière la caméra souligne néanmoins un fort désir de création. Installée dans un salon cosy, sourire aux lèvres, café à la main, la réalisatrice flamande nous a honoré d’une rencontre enjouée et captivante autour de son premier long-métrage.

Débâcle, adapté du roman de Lize Spit, raconte la traversée du désert d’Eva, qui doit faire la paix avec les fantômes de son passé. Portrait d’une jeunesse livrée à elle-même et dévorée par des souffrances intériorisées, le film explore la charge psychologique qu’un enfant peut encaisser et bien évidemment ses conséquences. Un récit universel qui mérite toute notre attention, tout comme cette cinéaste que l’on a déjà hâte de retrouver aux commandes d’un nouveau projet.

Présenté en première internationale au festival Sundance 2023, Débâcle en est reparti avec le prix d’interprétation féminine (Rosa Marchant). À découvrir en salle à partir du 28 février 2024.

C’est ce qui se passe avec un trauma. On se détache, on se décapite, on n’existe que dans la tête et le corps n’existe plus.

Débâcle est votre premier long-métrage, mais vous avez d’abord bâti votre carrière en tant qu’actrice. Pouvez-vous nous parler de votre parcours ? Qu’est-ce qui vous a finalement motivé à passer derrière la caméra ?

C’est une longue histoire parce que ça date d’il y a longtemps. J’avais 18 ans et je devais choisir ce que je voulais étudier. J’avais passé un examen d’entrée pour du théâtre au Conservatoire Royal de Bruxelles et j’ai été accepté. En même temps, j’étais intéressée par la réalisation et je visitais des écoles dans ce domaine qui organisaient des portes ouvertes, également à Bruxelles. J’avais donc déjà cette envie de raconter ou d’être à la base d’une histoire. J’ai aussi été accepté, donc je pensais que c’était déjà une étape de gagnée (rires).

Finalement, j’ai choisi d’être devant la caméra. Mais un jour, il y avait un journaliste qui me disait : « J’ai l’impression que tu voulais d’abord être vu en tant que comédienne et maintenant, autant que réalisatrice, tu veux être entendue. » Et je trouve que c’est pas mal parce que, étant produit du patriarcat et dans la famille de laquelle je viens, je voulais être vue, validée et valorisée. Et c’est encore autre chose d’être entendue. De toute façon, pendant toute ma toute ma carrière, j’ai fait des petits films ou des petits clips avec des amis réalisateurs.

Ça commence souvent de cette manière. D’être bien entouré et se faire plaisir à soi-même.

Oui et puis ils avaient déjà coécrit une série en 2015, Tabula Rasa. Depuis longtemps, je sentais que je voulais raconter quelque chose. Et tu le fais avec les personnages, mais c’est toujours le point de vue de quelqu’un d’autre. Tu es donc au service de. Et là, tout le monde était au service de moi (rires).

Cette bascule est justement très intéressante. Est-ce que cette nouvelle expérience a changé votre rapport au jeu. Sachant votre expérience personnelle, vous êtes-vous senti plus à l’aise dans la direction des comédiens ?

Bien sûr. Et surtout mon expérience avec Charlotte De Bruyne (Eva Adulte). J’ai travaillé avec quelqu’un qui était tellement à mon écoute, elle s’adaptait. Et puis, si je venais lui dire quelque chose, elle ne considérait pas mon action comme un commentaire ou comme une faille, alors que moi, en tant que comédienne, je suis plus dans mon ego. J’ai souvent eu du mal quand un réalisateur intervenait. J’ai finalement appris qu’en fait, non, ce n’est pas parce que mon travail est mauvais, c’est parce qu’on construit, parce qu’on crée. Du genre, « voilà, ce que tu viens de faire, c’est super, c’est parfait, mais je veux autre chose », pour une affaire de montage ou autre chose. J’ai donc appris à davantage me laisser guider lorsque je joue, de prendre la vague quand elle arrive.

Il y a toujours cette zone d’incertitude à l’écran. Le rôle du comédien consiste aussi à donner quelques indices aux spectateurs qui projettent une part d’eux-mêmes dans les personnages.

Bien sûr ! Et c’est ça justement qui est bien. C’était surtout l’incertitude de moi-même qui a fait que j’avais du mal parfois, mais maintenant je sais que je ne dois plus avoir peur (rires).

C’est en tout cas un très beau parcours, car vous êtes à présent aux commandes de votre premier film, dont l’histoire est assez atypique. Comment est-ce que vous êtes tombée sur le roman de Lize Spit ? Comment est-ce que vous êtes venue à raconter cette histoire ? Les thématiques y sont intimes et sensibles, mais finalement très universelles dans le fond. Elles concernent tous les adolescents.

En fait, c’était une demande à la base. Dirk Impens, le producteur d’Alabama Monroe, m’a suivi depuis cette époque et il m’a donné plus d’opportunités dans ma vie professionnelle. C’est lui qui m’a demandé d’adapter le livre au cinéma. Bien sûr, je l’ai d’abord lu. Et j’ai été bouleversée par cette vie perdue, de cette non-capacité de continuer. Je me reconnaissais dans la petite Eva, dans son envie de gagner des bons points.

Elle est en recherche d’affection, une volonté d’être vue et d’être entendue.

Et même par les filles cool, du style : « Est-ce que je peux faire partie de ? » Et pour l’adulte, qui est une autre femme, son enfermement je le vois autour de moi et dans beaucoup de gens. Je voulais comprendre ce mécanisme qui fait que tu t’enfermes dans le silence, que tu n’en parles pas. Et j’ai beaucoup appris en faisant ce film sur les causes et les raisons. C’était un peu une combinaison de ces deux choses-là.

Concernant l’écriture, comment avez-vous travaillé l’adaptation avec l’autrice et votre co-scénariste (Maarten Loix) ? Ça devait être un challenge.

Oui, absolument. Lise (Spit) a suivi notre avancement et nous a donné son avis. Je l’ai toujours écoutée, j’ai toujours tenu compte de ses retours, bien sûr. Mais je n’ai jamais été forcée à quelque chose. Elle m’a laissé toute la liberté dans l’écriture et a vraiment respecté mon point de vue. J’ai d’abord écrit seule pendant deux ans et je me suis rendu compte que (soupir) je n’arrive pas à me détacher du livre. Donc avec mon co-scénariste, on est allé hors-piste. Du coup, il y a des différences. On a osé et c’est nécessaire pour que ce soit un bon film. Par exemple, dans le livre Eva ne va pas dans la salle des fêtes, elle ne va pas dénoncer, elle ne va pas sur la scène. De même dans la dernière séquence, où elle se voit elle-même en tant qu’enfant, ce n’est pas dans le bouquin. Ces changements m’ont beaucoup plu. Il y a des cinéastes qui disent qu’il faut déchirer le livre après l’avoir lu. Je ne l’ai pas fait, je l’ai lu cinq fois, je l’ai éclaté en morceaux. J’ai donc beaucoup respecté l’atmosphère d’origine. Je voulais la restituer telle quelle, tout comme cette détresse et cette histoire en entonnoir.

Et puis dans ce livre, même si certaines personnes trouvent ça un peu gratuit, ce suspense du glaçon à la manière d’un entonnoir, moi j’adore regarder des films comme ça parce que tu le sens. C’est aussi une métaphore pour sa vie en fait, là où tout est possible et Eva rétrécit de plus en plus dans le cadre. J’aime bien cette mécanique de narration parce que ça te tient scotché à la chaise. Je n’aime pas les films qui traînent trop, sans amener de la tension, même si certains trouvent Débâcle un peu lent.

Selon moi, le rythme est maîtrisé parce que vous jonglez justement entre deux temporalités, contre trois dans le roman. Tous ces effets de montage et le choix de votre cadrage, qui colle à la peau des personnages, sont très importants pour l’immersion et ça fonctionne. Était-ce votre approche pour capter cette vulnérabilité chez Eva ? Et comment avez-vous travaillé cette ambiance aux côtés de votre directeur de la photographie (Frederic Van Zandycke) ?

Je parle toujours de deux réalisateurs qui m’ont beaucoup inspirés, Michael Haneke et Lars Von Trier. Ma conception du passé vient de Lars Von Trier. Il reste proche de ses personnages, ça bouge, alors que chez Michael Haneke ce sont des plans fixes, il garde une certaine distance et c’est froid. En même temps on ne voulait pas faire deux films, donc on a quand même mélangé les deux éléments. Avec la Eva adulte, on s’éloignait, mais on restait quand même tout près de son visage, alors qu’avec la jeune Eva, on était proche d’elle avec des longues focales. Ce qui crée également une distance et une sorte de froideur. Le cadre se rétrécit fatalement, à l’image d’un entonnoir. C’est un langage très important.

Et puis quelqu’un me disait qu’il n’y avait que la tête qui existe chez l’Eva adulte. Et c’est souvent le cas, car c’est décrit dans le bouquin de manière hyper beau. C’est ça qui se passe avec un trauma. On se détache, on se décapite, on n’existe que dans la tête et le corps n’existe plus. Aussi, le fait qu’elle ne bouge presque pas, ça en fait presque une Japonaise. C’était d’ailleurs une aide dans mes directions de jeu, de penser aux geishas et aux arts martiaux asiatiques. Il y avait beaucoup d’éléments japonais pour moi dans ce personnage. C’est pour ça qu’elle mange des nouilles d’ailleurs.

Cette passivité, c’est l’image qu’elle renvoie. Elle est un peu effacée et limite le fantôme d’elle-même.

Bouffée par ce trauma, c’est bien ça. C’est le vide. Parce que, par exemple aussi, Eva et sa mère ne sont jamais dans le même cadre. Elles sont toujours en champ-contrechamp. Il y a juste avec la bouchère où elle partage le même cadre, sauf à la fin.

Eva cherche justement à faire entrer du monde dans son cadre. Et il y a également un jeu de connexions intéressant entre les deux Eva.

C’est une conversation.

Exactement. D’où l’impression que chacune d’entre elles court l’une vers l’autre et essaie finalement de se retrouver. Peut-être pour faire la paix, peut-être pour autre chose. Il y a une forme de résilience, mais pas totalement.

C’est bien que vous l’ayez perçu comme ça, parce que beaucoup de gens dans l’Ouest s’arrêtent sur la fin. Mais pour moi, c’est une possibilité pour un nouveau départ. C’est le printemps. Et dans cette vie, sans trop en dévoiler, ce ne serait plus possible. Et comme vous dites, dans le montage l’une des Eva regarde à gauche, l’autre à droite, ou inversement. Mais elles ne se rencontrent pas vraiment, elles se cherchent et ce n’est qu’à la fin qu’elles se regardent droit dans les yeux. C’est la recherche d’elle-même qu’elle fait. Où est-ce que je suis ou qui est-ce que j’étais ? Où est-ce que ça s’est arrêté ? D’où ce petit sourire de la Eva adulte et cette petite larme… La fonte quoi.

C’est ça. Il y a une fusion, elles se réconfortent l’une l’autre du drame qu’elles ont vécu. Et c’est enfin le moment de faire la paix avec tout ça, d’une certaine manière assez métaphysique.

C’est fou comment vous comprenez plus que les Flamands (rires). C’est sorti le 25 octobre 2023 en Flandre. Et ce que toi tu vois dedans, cette métaphysique, tout le monde ne le voit pas.  Ce n’est pas vraiment une question d’être flamands ou non au final. Je crois qu’il s’agit de sentir le regard féminin. Et ça ne veut pas dire que vous êtes féminin, mais vous avez cette sensibilité, cette subtilité à le voir je crois.

J’aime beaucoup essayer de comprendre les personnages, c’est une activité qui m’habite. Et ce personnage-là me hante encore depuis le visionnage. Ce qui sera sans doute le cas pour d’autres spectateurs. Ce film m’a d’ailleurs beaucoup fait penser à Close de Lukas Dhont et Un Monde de Laura Wandel. On y trouve des ingrédients similaires. Ou plus récemment avec How to have sex de Molly Maning Walker.

Je ne l’ai pas vu celui-là.

Je le compare davantage pour son intensité émotionnelle qu’avec son motif, qui est totalement différent.

C’est aussi sur les enfants ?

Il s’agit d’adolescentes plus âgées, des lycéennes.

D’accord donc 18-20 ans à peu près.

C’est ça. Et malgré cette différence d’âge, il est aussi question d’un coming-of-age à ce moment-là. Sauf que la réalité les rattrape.

Ce n’est pas Les Goonies (rires).

Pas vraiment (rires). On est plus proche de la noirceur de Stand By Me.

Ce sont mes références aussi finalement, comme Les Goonies. Ce groupe d’enfants sur les vélos…

On sent cette complicité entre eux, elle est là. On sent que ce sont des amis depuis toujours. Et puis justement, il y a cette petite révélation dans le film qui justifie une perte de repères chez eux. Et du coup, tout change. Un équilibre est rompu, pas seulement au sein du groupe, mais également au sein de leur petite communauté rurale.

C’est bien le but de cette touche, parce que sinon tu ne vois pas ou tu ne comprends pas pourquoi Eva reste avec ces garçons. C’est vraiment un groupe d’amis fort.

C’est un groupe effectivement soudé que l’on surnomme « les trois mousquetaires », mais qui étaient quatre en réalité. Et d’ailleurs, comment est-ce que vous avez trouvé vos actrices pour les rôles d’Eva ? Comment avez-vous procédé pour dénicher ce duo fusionnel à l’écran ?

Pour moi, c’était important de d’abord trouver les enfants parce que tu dois les éduquer. Ça reste du terrain instable. On a casté les enfants avec des workshops (ateliers collaboratifs), donc jusqu’à trois journées d’affilée. On y a trouvé Rosa, puis les autres enfants du groupe. Puis on a casté les adultes par rapport aux enfants. Pour les Eva, c’était très facile. Je voulais vraiment qu’elles se ressemblent parce que je déteste quand les visages sont trop différents. J’ai donc invité Charlotte parce que c’est une putain de bonne comédienne. On s’est mis ensemble dans une chambre, on a parlé et je l’ai filmé en lui demandant de faire les émotions. La colère, la tristesse, la joie et c’était fantastique. Elle n’a pas vraiment dû faire une audition, tout comme j’ai choisi les interprètes adultes des enfants. Ce qui n’était pas le cas pour tout le reste. Dans le processus, on a d’abord filmé le passé, de manière chronologique. Ce qui a permis à Charlotte et à tous les personnages adultes de s’inspirer et de se baser sur la jeunesse des enfants.

Une jeunesse qui se conclut par un jeu entre enfants qui dérape. Comment avez-vous préparé vos comédiens et vos équipes à tourner cette scène particulièrement bouleversante ? Quelle était l’ambiance sur le plateau ? Avez-vous rencontré des difficultés particulières ?

Nous avons filmé cette scène clé à la fin. C’était les trois dernières journées du passé durant l’été avec les enfants. Ça s’est déroulé dans le village où j’habitais à ce moment (rires), et on a fait une fête après. Tout le monde s’est déguisé en mafieux, on a mangé des pizzas… mais ce sont les trois jours sur lesquels on s’est le plus amusé. Il faisait chaud, c’était une ambiance magnifique, il y avait tout le respect possible et du focus de la part de tout le monde. On filmait dans un climat où tu ne dois pas être face à quelqu’un pour jouer parce que tu es nu ou que tu te sens nu. Le plateau était évidemment à huis clos.

Il y avait aussi une psychologue attachée au projet qui était présente et qui, après chaque prise, prenait les enfants, les sortait et on jouait à des jeux physiques chouettes pour ne pas faire incruster les images ou le sentiment corporel qu’ils ont eu. Il s’agissait de s’évader de ça en fait, c’est ce qu’il faut faire, et pas juste consoler et rester dans l’ambiance. C’est une démarche indispensable pour les enfants.

En tant que comédienne, je suis très physique donc parfois je me mets dans des états physiques pour que le psychique suive. Ça peut être grâce au café que je bois, quand je me cogne ou la musique, qui me met dans un état particulier. Mais si tu es bousculé ou secoué par ton partenaire de jeu, ça te fait quelque chose. C’est corporel, c’est physique, c’est animal même. Et il faut directement essayer de sortir cette partie de ton cerveau, sortir de cette bulle.

Il ne faut pas que ça reste, parce que c’est finalement quelque chose qui peut aussi nourrir un traumatisme.

Absolument, j’en étais bien consciente. Et puis j’ai beaucoup poussé pour que ce soit fait avec des amis de confiance. On a donc travaillé quatre mois à l’avance. Tous les dimanches, on était ensemble et même pendant les vacances de Pâques, tous les jours, pour aussi s’ouvrir l’un à l’autre et pour vraiment travailler sur les émotions, la pression. Qui es-tu ? Qu’est-ce qui te fait peur ?

Il n’y a pas eu de difficultés au final, parce qu’on se voit encore, on sort encore ensemble, on va dans des parcs d’attractions ou on va voir un film, des trucs comme ça.  Tu prends alors une place très importante dans leur vie et c’est quelqu’un qui me l’a fait comprendre avant de tourner. Je suis très contente parce qu’elle m’a dit de faire attention, que j’allais être un mentor, une sorte de professeure et qu’on irait dans un endroit sensible et très important que tu dois soigner et que tu soignes encore après. Ce qu’ils ont vécu, ça les fait grandir.

Votre film va bientôt sortir en France. Qu’attendez-vous des spectateurs qui iront le voir Débâcle ?

Je suis très contente qu’on le comprenne mieux ici qu’en Belgique. C’est aussi le premier film qui est montré avec Ciné-Safe pour la sortie. Je me suis battue jusqu’à la fin pour obtenir cette initiative. Le film est accompagné d’un carton où on peut lire : « Après le film, vous n’êtes pas seuls. » Et je trouve que c’est tellement important. C’est quelque chose que je n’ai pas réussi à mettre sur pied chez moi alors que je sais qu’il y a des gens qui sont tellement bouleversés.

Des gens qui intériorisent leurs souffrances et qui ne peuvent pas les partager. Et c’est aussi compréhensible qu’ils ne peuvent pas. On peut sentir un blocage à ce sujet.

J’ai justement reçu des commentaires de la salle, après des projections. « Et qu’est-ce que vous allez faire avec nous ? Comment vous allez nous soigner ? » Mais ce n’est pas ma responsabilité, c’est la responsabilité des distributeurs (rires). Moi, je réalise un film parce que je voulais que ça avance dans cette direction. Ça fait partie du regard féminin, le fait de soigner et d’être conscient qu’on ne jette pas juste notre poubelle dans le monde. Non, il faut en prendre soin.

C’est un film que vous abordez avec beaucoup de compassion, et c’est le but. C’est d’accompagner, de tendre la main à ces personnes qui ont besoin d’aide, mais qui ne le savent peut-être pas eux-mêmes. Ceux-là sont dévorés par leur solitude et personne n’est au courant.

Absolument. C’est fou, hein ? Et j’espère que ça va marcher parce que dans certaines salles, il y aura des intervenants d’associations qui seront présents pour t’accueillir. Mais tout le monde aura accès aux numéros téléphoniques de Ciné-Safe. Je vais donc harceler les distributeurs chez moi pour leur dire de se lancer (rires).

Pour finir, avez-vous d’autres projets en cours, que ce soit en tant qu’actrice ou réalisatrice ?

Je compte filmer, bien sûr. Là, je suis de nouveau en train d’écrire sur un nouveau film, mais pas à plein temps. C’est une adaptation d’une pièce de théâtre anglaise. Peut-être qu’on s’éloignera de l’histoire, mais ça reste mon point de départ. Et ça me fait du bien de juste pouvoir en parler. Et puis en avril, je vais tourner dans une série franco-suisse, dans laquelle je joue une diplomate, donc c’est très intéressant.

Comme avec Plaine orientale, qui va bientôt sortir, j’ai l’âge d’incarner des figures d’autorité. J’y joue une juge d’instruction contre la mafia corse (rires). Et ça me fait du bien de ne pas tout le temps être dans les grandes émotions de pertes ou de deuil, de jouer des personnages plus légers et d’aller creuser un peu plus dans l’écriture (rires).

Un dernier mot pour conclure ?

J’espère en tout cas que Débâcle va créer quelque chose ici. Il aura la vie qu’il va avoir en salle et c’est déjà bien. Je suis contente qu’il soit là.

De même pour nous, car la découverte vaut le détour. Merci beaucoup de m’avoir reçu.

Merci et bonne continuation.

Propos recueillis par Jérémy Chommanivong, le 15 février 2024, à Paris (Ambassade de Belgique Délégation Flamande).

Bande-annonce : Débâcle

Débâcle : prison de glace

Traumatisme d’enfance et les conséquences qui en découlent sont au cœur d’un récit initiatique plein de compassion. Il ne s’agit pas tout à fait d’un film de vengeance, ni d’une chronique sur la résilience. Dans une radicalité tétanisante, le premier long-métrage de Veerle Baetens exploite un filon entre ces deux registres et nous rend témoins d’une véritable débâcle, dont le sens et la nature ne sont plus à réprimer.

Synopsis : De nombreuses années après cet été où tout a basculé, Eva retourne pour la première fois dans son village natal avec un énorme bloc de glace dans son coffre, bien déterminée à affronter son passé.

Nous connaissons principalement Veerle Baetens comme actrice, que ce soit au cinéma (Alabama Monroe, Les Ardennes, Duelles) ou dans des séries (Sara, Code 37, Cheyenne & Lola). Pour son passage derrière la caméra, la cinéaste adapte The Melting de Lize Spit, une chronique acerbe sur un coming-of-age interrompu et figé dans la glace. Dans l’attente d’une déflagration et d’un élan de révolte, ce récit cultive les motifs d’une lente agonie, celle d’une jeunesse livrée à elle-même.

L’embarras d’Eva flamboie dès la première minute. Elle semble réprimer une douleur dont elle cherche à se débarrasser lors d’un shooting photo à Bruxelles ou suite à un échange houleux avec sa sœur cadette. On comprendra de quoi il retourne au fil de l’intrigue, mais ce n’est pas dans cette temporalité que les réponses nous seront données. Le dispositif mis en place par Baetens nous invite ainsi à ricocher par instants dans le passé, à la photographie plus lumineuse, solaire même. Pourtant, rien de chaleureux ne se dégage du point de vue de la jeune Eva, âgée de 13 ans.

Au jardin d’enfants

Ce qui aurait pu être un été comme un autre ne l’est pas pour la préadolescente. Eva garde encore le souvenir amère d’une époque où son maillot de bain serrait trop fort sa peau et où le concept du jeu « Action ou Vérité » est poussé à son paroxysme. Avec Tim (Anthony Vyt) et Laurens (Matthijs Meertens), Eva complète cette bande des trois mousquetaires. Ils se font appeler ainsi pour leur synergie et une cohésion qu’on ne peut remettre en cause (un peu à la manière des Gonnies), jusqu’à ce que des fêlures apparaissent. La récente perte d’un grand frère spirituel, un être sur qui chacun pouvait se reposer et auprès de qui il était permis de s’épanouir, tout ce luxe s’est malheureusement volatilisé à sa disparition. Débâcle raconte justement, par le prisme d’Eva, en quoi cet équilibre rompu a créé de la distance entre ces amis depuis toujours. Le cadre ne cesse de se resserrer sur la jeune fille, prise en otage dans un jeu dont elle ne connaît ni les règles ni les conséquences. Close de Lukas Dhont ou encore Un Monde de Laura Wandel viennent attester l’efficacité de cette problématique. Ce qui était au départ une honorable quête d’affection s’est transformée en un sentiment de malaise, bâtissant ainsi la forteresse de solitude qui conditionne la Eva adulte.

Pourtant, il est difficile de se soustraire à son passé et elle décide de le confronter, de ne pas capituler face aux fantômes de son enfance. À ce titre, la jeune Rosa Marchant et Charlotte De Bruyne trouvent le bon ton pour rendre leur Eva aussi énigmatique que bouleversante. La cadette est d’ailleurs repartie de Sundance avec les louanges du jury pour son interprétation. L’autre atout majeur de cette œuvre est la photographie de Frédéric Van Zandycke qui oppose magnifiquement deux époques et deux états d’esprit, entre le feu et la glace. Et la réalisatrice belge n’hésite pas à s’en servir afin que les deux trajectoires se croisent tôt ou tard.

La fin d’un été

Une mère alcoolique, un père distant, colérique et qui ne connaît pas beaucoup de devinettes pour enfants… Le cadre familial n’est pas le plus idyllique, sachant qu’elle doit évoluer en autonomie avec sa petite sœur. Eva préfère autant dépasser les frontières de son quartier, afin de profiter de chaque rayon de soleil. Puis arrive ce drame que l’on soupçonne et qui chamboule évidemment les relations de confiance chez les adolescents. The Innocents nous rappelle justement en quoi cette notion est cruciale à cet âge, en quoi la charge psychologique d’un enfant n’est pas à négliger. Fatalement, le dénouement marqué au fer rouge coïncide malheureusement avec la fin d’un été où tout était possible, de bien comme de pire.

La réalisatrice n’a pas de réponses à donner sur l’enfance. Au contraire, elle nous vient avec un tas de questions, celles dont certains pourraient éviter le sujet, le jeter dans un placard et vivre comme si rien ne s’était passé. Peut-être bien qu’Eva n’a jamais pu quitter cette période où ses rêves ont été avortés. Elle traîne ainsi le poids du silence, imposé par ses aînés et son entourage, d’où son regard d’adulte, éteint et qui justifie le malaise social qu’elle vit. Certaines choses ne peuvent tout simplement pas être diluées dans la résilience et le film nous enjoint à confronter cette réalité.

Veerle Baetens ne possède pas encore le meilleur arsenal pour faire transparaître toute la détresse d’Eva avec sa caméra, mais elle la tient fermement et la garde à bonne distance de ses personnages, brillamment interprétés, pour que leurs visages nous hantent encore longtemps après cette expérience grinçante et ironiquement glaçante. Pour la même intensité dramatique que How to have sex de Molly Manning Walker, mais en brossant un motif différent, Débâcle a la volonté de tendre la main vers celles et ceux qui ont le cœur rempli d’une souffrance imperceptible, celle-là même qui les ronge de l’intérieur. Une œuvre à découvrir de toute urgence et avec indulgence !

Retrouvez également notre interview de la réalisatrice.

Bande-annonce : Débâcle

Fiche technique : Débâcle

Titre original : Het Melt
Réalisation : Veerle Baetens
Scénario : Veerle Baetens, Maarten Loix (d’après le roman Débâcle de Lize Spit)
Direction de la photographie : Frederic Van Zandycke
Montage : Thomas Pooters
Direction artistique : Robbe Nuyttens
Son : Geert Vlegels, Pedro Van Der Eecken
Costumes : Manu Verschueren
Musique originale : Bjorn Eriksson
Producteur : Bart Van Langendonck
Production : Savage Film, PRPL, Versus Production
Pays de production : Belgique, Pays-Bas
Distribution France : Jour2Fête
Durée : 1h51
Genre : Drame
Classification : Interdit aux moins de 12 ans avec avertissement
Date de sortie : 28 février 2024

Débâcle : prison de glace
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Les Derniers Hommes, fantômes d’un ancien monde

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Après le polar noir Frères Ennemis en 2018, David Oelhoffen revient avec Les Derniers Hommes, un survival saisissant dans la lignée de son puissant western Loin des hommes et surtout de La 317e Section de Pierre Schoendoerffer. À la production, feu Jacques Perrin offre son ultime contribution au cinéma français, faisant ainsi écho à son rôle emblématique dans le film culte de 1965. Les Derniers Hommes plonge au cœur de la lutte pour la survie d’une troupe de légionnaires lors du coup fatal japonais de 1945 en Indochine française.

Apocalypse absurde

Lors du tournage fiévreux d’Apocalypse Now, l’une des influences de Francis Ford Coppola fut La 317e Section, un monument du cinéma français au réalisme saisissant. Aussi, considéré comme l’un des grands films de guerre hexagonal, ce long-métrage offre toujours un hommage poignant aux soldats anonymes et révèle une dimension dérisoire et humaniste chère à Pierre Schoendoerffer. Avant tout, en plongeant dans les ultimes jours de la Guerre d’Indochine en 1954, La 317e Section dévoile un gigantesque bourbier militaire et symbolique, témoin de la chute à venir de l’Empire colonial français.

En 1965, cette fresque révélait l’enfer que traversèrent ces combattants, devenus les ombres oubliées de l’Histoire de France en moins d’une décennie. Et en 2024, Les Derniers Hommes ressuscite une poignée de légionnaires invalides résolue à s’enfoncer dans la jungle indochinoise et dans la pénombre des prémisses d’une impasse politique et militaire oubliée. Leur mission : rejoindre les dernières bases alliées, distantes de plus de 300 km. Cependant, alors que le Japon finit par contrôler l’intégralité de l’Indochine française en 1945, cette force combattante d’étrangers et de repris de justice doit traverser une végétation dense, hostile et… absurde. De fait, c’est par ce motif que David Oelhoffen captive, façonnant une immersion brutale et particulièrement crédible, où l’ambition est de construire un pont visuel et narratif entre l’absurdité baroque d’Apocalypse Now et le cinéma-vérité de La 317e Section.

La Marche de la peur

Toutefois, même si ces fantômes d’un ancien monde frappent par leur humanité et leur authenticité, notamment grâce à une distribution remarquable, Les Derniers Hommes reste prudent et ne s’éloigne pas de ses modèles. De plus, écrasé par un grand nombre de références, David Oelhoffen peine à dépasser le questionnement, finalement vain, que suscite cette galerie d’archétypes. Ces figures contrastées, parées d’attirails et de vécus différents, alimentent l’émergence de la folie et la tension incessante du film de survie. Et malgré ce terreau narratif, le métrage s’enfonce inexorablement dans cette forêt tropicale, fusionnant avec son environnement grâce à une mise en scène régulière, mais teintée d’un classicisme évanescent.

Pour ces raisons, les personnages ne parviennent jamais à s’affirmer pleinement, le cinéaste centrant son récit sur le conflit entre l’individu et le collectif. Cette réflexion donne une profondeur à ce survival atmosphérique, mais Les Derniers Hommes s’enlise dans une structure narrative rigide et labyrinthique, aboutissant à un dénouement prévisible. Cette impression est renforcée par une voix-off excessive et mécanique, alternant entre la dimension mémorielle et l’outil narratif. De même, l’environnement demeure sous-exploité, notamment lorsqu’une brève réflexion métaphysique semble échapper au métrage.

Néanmoins, malgré ses limites apparentes, Les Derniers Hommes épouse une tension palpable et un pacifisme naturaliste. Le métrage rend un hommage puissant aux légionnaires laissés pour compte, confrontés à une violence sourde et débridée.

Bande-annonce – Les Derniers Hommes

Synopsis : 9 mars 1945 : l’armée japonaise lance un assaut foudroyant contre les troupes françaises en Indochine. Traquée par l’ennemi, une colonne de légionnaires déjà affaiblis s’élance au cœur de la jungle pour rallier les bases alliées à plus de 300 km.

Fiche Technique : Les Derniers Hommes

Réalisation : David Oelhoffen
Scénario : David Oelhoffen, d’après le roman Les Chiens jaunes d’Alain Gandy
Production : Frédéric Bouté, Jacques Perrin, Nicolas Elghozi, Mathieu Simonet

Musique originale : Superpoze
Distribution : Tandem Films
France – 2024 – 120 mns – Visa 122412
Avec Guido Caprino, Andrzej Chyra & Nuno Lopes
Sortie le 21 février 2024

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