L’Innocence : l’enfance, côté obscur ?

Hirokazu Kore-Eda a reçu le prix du scénario au festival de Cannes en 2023. Il a en effet conçu L’innocence (ou Monster lors de sa première présentation mondiale) pour mieux nous tromper. On pense d’emblée que le réalisateur de l’enfance joyeuse et lumineuse a basculé du côté de Haneke et ses enfants inquiétants dans Le Ruban Blanc ou encore lorgne du côté des vampires adolescents stylisés à la Morse. C’est alors qu’un véritable puzzle se met en place, pour reconstituer ce qu’il reste encore d’innocence dans l’enfance.

On sait pourtant que la lumière est présente dans le film, visible sur les quelques photos promotionnelles. Malgré ça, on se laisse vite prendre au jeu du petit « monstre », de celui qui est brutal et fourbe. C’est que le réalisateur des très beaux, déjà entachés par la cruauté du monde, I wish ou Nobody knows, où la lumière de l’enfance était reine, se fait volontiers manipulateur. Il fait appel dans son scénario aux gouffres des « on dit ». Le film est peuplé de « on m’a dit que… », et autres rumeurs maintes fois entendues dans les cours d’école (ou dans la vie d’adulte) et qui créent des confusions, des tensions abyssales. Ici, les cibles sont faciles : un jeune professeur un peu maladroit, une mère de famille célibataire et un gamin émotif qui se met à se comporter de manière incompréhensible pour qui ne connaît rien de ses sentiments. En tant que CPE, voir ce film est un déchirement constant entre la cour d’école, la salle des profs, le cœur des parents et cette impression que quelque chose se joue d’une extrême noirceur, et que personne ne peut rien empêcher. Non l’enfance n’est pas un mystère à explorer : c’est un âge où grandir est une nécessité, où être soi n’est pas une option, mais surtout où la pression du groupe est la plus forte. Que peut, à dix ans, un gamin contre l’envie d’être accepté des autres ? Comment peut-il lutter contre le monde des adultes et celui des enfants tyrans dans le même temps ?

On sait à quel point le harcèlement cristallise en France toutes les tensions scolaires depuis au moins cette rentrée 2023 (mais il y a eu et il y aura toutes les autres). Au Japon semble-t-il, l’histoire est la même : les enfants doivent vivre ensemble, personne vraiment n’est là pour leur apprendre à le faire. Il faut avancer comme une masse dans des savoirs alors que tout se joue ailleurs : dans la manière d’être, les mots prononcés, les attitudes attendues… Ce n’est pas savoir qui compte le plus, c’est être le plus fort, celui qui dicte comment ça doit être. Autour, gravitent ceux qui suivent, et surtout ceux qui subissent. Beaucoup trop rarement existent ceux qui ont le courage de dire « stop ». Comment s’opposer à la norme établie ? Que perçoivent vraiment les adultes des enjeux de ce monde cruel, seul moment de la vie où l’on est forcé à ce point à cohabiter aussi longtemps et de manière si artificielle ? On se souvient avec force de la cour de récré vécue à hauteur d’enfant dans Un monde. Tous les sons, les gestes, étaient agressions pour ceux qui ne savent pas où porter leur regard, comment faire illusion ou justement passer inaperçu. Le très beau court métrage Précieux, mettant en scène un enfant « différent » confronté à des gamins méchants et tous identiques dans le graphisme, avec ses adultes quasi invisibles, raconte aussi ce sentiment si profond d’impuissance. Là aussi une petite fille tente de lutter pour construire une amitié avec celui que tous rejettent, elle aussi, par peur d’être ciblée, renonce.

Dans son film, Kore-Eda raconte différentes violences, différents regards, et parvient en plus à parler d’amitié et d’amour… Il ne règle pas définitivement la question de la survie de cet amour dans un monde où tout semble vouloir l’étouffer. L’innocence est un film de feu et de fausses interprétations, d’adultes inquiets ou démunis… C’est l’histoire d’un monde qui ne sait pas trop quoi faire de la souffrance des enfants, de leurs cris de détresse, des signes qui s’offrent à eux, et qui préfèrent s’en tenir aux discours dictés, aux dialogues de sourds. Dans un monde éducatif japonais perdus dans des représentations constantes, une question d’honneur, de discrétion (voir la scène où le prof doit s’excuser devant toute l’école ou encore celles où la mère est reçue), on se retrouve aussi écrasé que dans un système éducatif français aux injonctions contradictoires, aux moyens dérisoires et où la cour de récréation fait régner la loi du plus fort. Quelle place l’innocence peut-elle encore tenir dans cette histoire, quand les monstres se cachent partout et nulle part à la fois ? Kore-Eda lutte par des images de cinéma, des instants volés et une tenace croyance en ces refuges, ici le wagon de train abandonné, que seuls les enfants savent transformer en vaste terrain de jeu où après « 1,2,3 » et une carte sur le front, on peut devenir tout ce que l’imagination nous propose.

L’innocence : Bande annonce

L’Innocence : Fiche technique

Le comportement du jeune Minato est de plus en plus préoccupant. Sa mère, qui l’élève seule depuis la mort de son époux, décide de confronter l’équipe éducative de l’école de son fils. Tout semble désigner le professeur de Minato comme responsable des problèmes rencontrés par le jeune garçon. Mais au fur et à mesure que l’histoire se déroule à travers les yeux de la mère, du professeur et de l’enfant, la vérité se révèle bien plus complexe et nuancée que ce que chacun avait anticipé au départ…

Réalisateur : Hirokazu Kore-Eda
Scénario : Yuji Sakamoto
Interprètes : Sakura Andô, Eita Nagayama, Soya Kurokawa, Hinata Hiiragi
Photographie : Ryuto Kondo
Montage : Hirokazu Kore-Eda
Distributeur:  Le Pacte
Production: Toho, Fuji Television, Aoi Pro Inc, Gaja Corporation, Bun-Buku
Durée : 2h06
Genre : Drame
Date de sortie : 27 décembre 2023

Festival

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Cannes 2026 : Ben’imana, le mur du silence

Premier film de Marie-Clémentine Dusabejambo, "Ben'Imana" aborde le pardon, la résilience et la transmission d'une douleur indicible au sein de la société rwandaise, profondément hantée par le génocide des Tutsis. Un drame rempli d'émotions, lauréat de la Caméra d'or, qui invite à s'unir dans l'humanisme au-delà des ethnies.

Newsletter

À ne pas manquer

La Bataille de Gaulle – J’écris ton nom : l’ennemi de la Résistance

"La Bataille de Gaulle : J'écris ton nom" referme le diptyque consacré au général. Le film gagne en clarté par rapport à "L'Âge de fer", mais reste pris au piège de son admiration pour De Gaulle. Ses meilleurs moments restent le duel d'égos avec Roosevelt, qui veut placer la France libérée sous tutelle américaine, et l'ascension de Leclerc vers la libération de Paris.

Maspalomas : au Nord-Est d’Eden

Un accident contraint Vicente à quitter le petit paradis pour gays qu'est "Maspalomas", aux îles Canaries, pour une maison de retraite médicalisée à San Sebastián. Ce retour à la "vie d'avant" va le confronter à son passé tout en questionnant son identité. Un film riche, sensible, souvent subtil, servi par une réalisation hélas un peu trop académique mais transcendée par la composition de son acteur principal, José Ramón Soroiz. 

Des Minons et des monstres : Banana Boulevard

"Des Minions et des monstres" replonge dans le Hollywood des années folles, entre références à Chaplin, Keaton et "Chantons sous la pluie". Si Illumination livre une bonne surprise pour ce début d'été, le film peine à transformer ses idées en véritable souffle d'aventure, restant prisonnier d'un confort thématique déjà visible chez d'autres studios.

Toy Story 5 tire la corde vers l’infini et au-delà

"Toy Story 5" déçoit malgré une belle animation. Woody trahit sa fin du quatrième opus, Buzz reste secondaire et c'est Jessie qui porte tout le poids émotionnel du film. Un scénario qui ne décolle jamais, des décors paresseux... Disney a-t-il fini par essorer sa propre saga ?

The Christophers : le prix des âmes

Le dernier Soderbergh : grand petit film sur les affres de l'art au temps de son extrême marchandisation. "The Christophers" brasse avec finesse la question de la valeur d'une œuvre et de la place de l'artiste dans un monde qui fétichise la marchandise. Entre un vieux peintre cabotin et une jeune faussaire en quête de vengeance, Soderbergh opacifie savamment un scénario trop convenu pour mieux révéler les contradictions profondes des artistes, empêtrés entre beauté, gloire et compromissions.
Chloé Margueritte
Chloé Marguerittehttps://www.lemagducine.fr/
Diplômée en journalisme de l'ESJ Paris, je suis passée par mille et une péripéties culturelles et littéraires au cours de mes études : théâtres, ciné et prépa avant de débarquer à Paris pour me lancer dans le journalisme et la communication. Passionnée par l'art en général et par le cinéma en particulier, j'écris principalement des critiques et autres analyses filmiques.

L’écologie vous épuise ? Dépasser les petits tracas

« Et cela résonne : un système contribue à l’évolution d’un système plus large, duquel il reçoit aussi sa propre nourriture. Ainsi un bâtiment contribue à la dynamique de la ville dans laquelle il se situe. Cette même ville lui fournit sa « nourriture » : ses services, infrastructures et règlements. »

Mi Amor : Techno Trip

Dans "Mi Amor", Guillaume Nicloux assume sa radicalité : un pacte irrévérencieux avec le spectateur, un scénario qui semble s'écrire sous nos yeux, une mise en scène voluptueuse et des acteurs magnétiques (Pom Klementieff, Benoît Magimel).

Die My Love : Die My Life

Que faire quand on aime son enfant mais qu'on n'a aucune envie de jouer à la mère ? Dans "Die My Love", Lynne Ramsay s'empare de cette question inconfortable. Portée par une Jennifer Lawrence éblouissante de rage sauvage et de désarroi avide, l'histoire se noue dans une demeure déglinguée du Montana. La réalisatrice écossaise compose une partition aussi âpre qu'intense et lumineuse. Soutenue par un Robert Pattinson en mari désemparé et par la présence nostalgique de Sissy Spacek et Nick Nolte, Ramsay ne filme pas seulement une dépression : elle ausculte le vertige d'une femme qui ne veut pas se plier aux conventions. Ni complaisance, ni réalisme psychologique. Juste une sincérité à vif, et un cri.