Débâcle : prison de glace

Traumatisme d’enfance et les conséquences qui en découlent sont au cœur d’un récit initiatique plein de compassion. Il ne s’agit pas tout à fait d’un film de vengeance, ni d’une chronique sur la résilience. Dans une radicalité tétanisante, le premier long-métrage de Veerle Baetens exploite un filon entre ces deux registres et nous rend témoins d’une véritable débâcle, dont le sens et la nature ne sont plus à réprimer.

Synopsis : De nombreuses années après cet été où tout a basculé, Eva retourne pour la première fois dans son village natal avec un énorme bloc de glace dans son coffre, bien déterminée à affronter son passé.

Nous connaissons principalement Veerle Baetens comme actrice, que ce soit au cinéma (Alabama Monroe, Les Ardennes, Duelles) ou dans des séries (Sara, Code 37, Cheyenne & Lola). Pour son passage derrière la caméra, la cinéaste adapte The Melting de Lize Spit, une chronique acerbe sur un coming-of-age interrompu et figé dans la glace. Dans l’attente d’une déflagration et d’un élan de révolte, ce récit cultive les motifs d’une lente agonie, celle d’une jeunesse livrée à elle-même.

L’embarras d’Eva flamboie dès la première minute. Elle semble réprimer une douleur dont elle cherche à se débarrasser lors d’un shooting photo à Bruxelles ou suite à un échange houleux avec sa sœur cadette. On comprendra de quoi il retourne au fil de l’intrigue, mais ce n’est pas dans cette temporalité que les réponses nous seront données. Le dispositif mis en place par Baetens nous invite ainsi à ricocher par instants dans le passé, à la photographie plus lumineuse, solaire même. Pourtant, rien de chaleureux ne se dégage du point de vue de la jeune Eva, âgée de 13 ans.

Au jardin d’enfants

Ce qui aurait pu être un été comme un autre ne l’est pas pour la préadolescente. Eva garde encore le souvenir amère d’une époque où son maillot de bain serrait trop fort sa peau et où le concept du jeu « Action ou Vérité » est poussé à son paroxysme. Avec Tim (Anthony Vyt) et Laurens (Matthijs Meertens), Eva complète cette bande des trois mousquetaires. Ils se font appeler ainsi pour leur synergie et une cohésion qu’on ne peut remettre en cause (un peu à la manière des Gonnies), jusqu’à ce que des fêlures apparaissent. La récente perte d’un grand frère spirituel, un être sur qui chacun pouvait se reposer et auprès de qui il était permis de s’épanouir, tout ce luxe s’est malheureusement volatilisé à sa disparition. Débâcle raconte justement, par le prisme d’Eva, en quoi cet équilibre rompu a créé de la distance entre ces amis depuis toujours. Le cadre ne cesse de se resserrer sur la jeune fille, prise en otage dans un jeu dont elle ne connaît ni les règles ni les conséquences. Close de Lukas Dhont ou encore Un Monde de Laura Wandel viennent attester l’efficacité de cette problématique. Ce qui était au départ une honorable quête d’affection s’est transformée en un sentiment de malaise, bâtissant ainsi la forteresse de solitude qui conditionne la Eva adulte.

Pourtant, il est difficile de se soustraire à son passé et elle décide de le confronter, de ne pas capituler face aux fantômes de son enfance. À ce titre, la jeune Rosa Marchant et Charlotte De Bruyne trouvent le bon ton pour rendre leur Eva aussi énigmatique que bouleversante. La cadette est d’ailleurs repartie de Sundance avec les louanges du jury pour son interprétation. L’autre atout majeur de cette œuvre est la photographie de Frédéric Van Zandycke qui oppose magnifiquement deux époques et deux états d’esprit, entre le feu et la glace. Et la réalisatrice belge n’hésite pas à s’en servir afin que les deux trajectoires se croisent tôt ou tard.

La fin d’un été

Une mère alcoolique, un père distant, colérique et qui ne connaît pas beaucoup de devinettes pour enfants… Le cadre familial n’est pas le plus idyllique, sachant qu’elle doit évoluer en autonomie avec sa petite sœur. Eva préfère autant dépasser les frontières de son quartier, afin de profiter de chaque rayon de soleil. Puis arrive ce drame que l’on soupçonne et qui chamboule évidemment les relations de confiance chez les adolescents. The Innocents nous rappelle justement en quoi cette notion est cruciale à cet âge, en quoi la charge psychologique d’un enfant n’est pas à négliger. Fatalement, le dénouement marqué au fer rouge coïncide malheureusement avec la fin d’un été où tout était possible, de bien comme de pire.

La réalisatrice n’a pas de réponses à donner sur l’enfance. Au contraire, elle nous vient avec un tas de questions, celles dont certains pourraient éviter le sujet, le jeter dans un placard et vivre comme si rien ne s’était passé. Peut-être bien qu’Eva n’a jamais pu quitter cette période où ses rêves ont été avortés. Elle traîne ainsi le poids du silence, imposé par ses aînés et son entourage, d’où son regard d’adulte, éteint et qui justifie le malaise social qu’elle vit. Certaines choses ne peuvent tout simplement pas être diluées dans la résilience et le film nous enjoint à confronter cette réalité.

Veerle Baetens ne possède pas encore le meilleur arsenal pour faire transparaître toute la détresse d’Eva avec sa caméra, mais elle la tient fermement et la garde à bonne distance de ses personnages, brillamment interprétés, pour que leurs visages nous hantent encore longtemps après cette expérience grinçante et ironiquement glaçante. Pour la même intensité dramatique que How to have sex de Molly Manning Walker, mais en brossant un motif différent, Débâcle a la volonté de tendre la main vers celles et ceux qui ont le cœur rempli d’une souffrance imperceptible, celle-là même qui les ronge de l’intérieur. Une œuvre à découvrir de toute urgence et avec indulgence !

Retrouvez également notre interview de la réalisatrice.

Bande-annonce : Débâcle

Fiche technique : Débâcle

Titre original : Het Melt
Réalisation : Veerle Baetens
Scénario : Veerle Baetens, Maarten Loix (d’après le roman Débâcle de Lize Spit)
Direction de la photographie : Frederic Van Zandycke
Montage : Thomas Pooters
Direction artistique : Robbe Nuyttens
Son : Geert Vlegels, Pedro Van Der Eecken
Costumes : Manu Verschueren
Musique originale : Bjorn Eriksson
Producteur : Bart Van Langendonck
Production : Savage Film, PRPL, Versus Production
Pays de production : Belgique, Pays-Bas
Distribution France : Jour2Fête
Durée : 1h51
Genre : Drame
Classification : Interdit aux moins de 12 ans avec avertissement
Date de sortie : 28 février 2024

Débâcle : prison de glace
Note des lecteurs0 Note
4

Festival

FIFAM 2026 : la programmation et l’affiche se dévoilent

Mercredi 8 juillet, le Fifam a dévoilé son affiche et les grandes lignes de sa programmation. L’occasion également pour le nouveau directeur artistique, Dominique Olier, de s’exprimer sur les orientations du festival à venir. À l’issue de cette présentation au Ciné St-Leu, les spectateurs ont découvert en avant-première le film de Louis Clichy, Le Corset. Le long-métrage d’animation annonce l’entrée, dans la sélection officielle, d’une section dédiée au cinéma d’animation. Un très beau film habité par l’enfance, le monde agricole et la musique. Le festival se déroulera du 13 au 21 novembre 2026, dans les salles du Ciné St-Leu et de la Maison de la Culture d’Amiens !

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Newsletter

À ne pas manquer

« L’Odyssée » de Christopher Nolan, un spectaculaire voyage intérieur

On l'attendait depuis trois ans ! "L'Odyssée" débarque cette semaine sur nos écrans. Une épopée mythologique sensationnelle qui redore enfin le blason du péplum. Délaissant le pouvoir des dieux au profit des tourments d'un homme, Ulysse, incarné par Matt Damon, Christopher Nolan représente le retour à Ithaque comme un labyrinthe mental inextricable.

The Last Viking : une bande à part

"The Last Viking" suit deux frères, Mads Mikkelsen et Nikolaj Lie Kaas, dans une forêt danoise où un magot enterré cache surtout de vieux souvenirs. Anders Thomas Jensen y mélange polar et comédie tendre, entre fausse reformation des Beatles et vraie thérapie de groupe.

La chaleur : l’adolescence en mode atone ou l’art de filmer le vide

Faut-il filmer l'ennui pour le faire exister ? Stéphane Demoustier avec son dernier opus "La chaleur" en fait le pari, avec une délicatesse certaine, mais au risque d’engluer son spectateur dans la torpeur même de son héros.

« Vaiana, la légende du bout du monde » n’est pas le pire remake, mais c’est de loin le plus inutile

"Vaiana, La légende du bout du monde" (2026), remake live-action de Disney, déçoit sur toute la ligne. Animation ratée, prestations fades de Dwayne Johnson et Catherine Laga'aia, effets visuels décevants malgré un budget de 250 millions de dollars... un naufrage face à l'excellent film original.

L’Espèce explosive : Alexis Manenti électrise le film braque de Sarah Arnold

Avec "L’Espèce explosive", Sarah Arnold dynamite les codes de la comédie rurale. Un film déglingué, détonant et drôle, tendre et imprévisible, porté par un Alexis Manenti éblouissant de chaos. Un cinéma vigoureux et téméraire !
Jérémy Chommanivong
Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

« L’Odyssée » de Christopher Nolan, un spectaculaire voyage intérieur

On l'attendait depuis trois ans ! "L'Odyssée" débarque cette semaine sur nos écrans. Une épopée mythologique sensationnelle qui redore enfin le blason du péplum. Délaissant le pouvoir des dieux au profit des tourments d'un homme, Ulysse, incarné par Matt Damon, Christopher Nolan représente le retour à Ithaque comme un labyrinthe mental inextricable.

The Last Viking : une bande à part

"The Last Viking" suit deux frères, Mads Mikkelsen et Nikolaj Lie Kaas, dans une forêt danoise où un magot enterré cache surtout de vieux souvenirs. Anders Thomas Jensen y mélange polar et comédie tendre, entre fausse reformation des Beatles et vraie thérapie de groupe.

La chaleur : l’adolescence en mode atone ou l’art de filmer le vide

Faut-il filmer l'ennui pour le faire exister ? Stéphane Demoustier avec son dernier opus "La chaleur" en fait le pari, avec une délicatesse certaine, mais au risque d’engluer son spectateur dans la torpeur même de son héros.