Les ardennes, un film de Robin Pront : Critique

Difficile de croire, en voyant ce long-métrage, que son scénario est l’adaptation d’une pièce de théâtre. C’est pourtant ainsi que l’acteur Jeroen Perceval a présenté le projet à son ami Robin Pront qui a décidé d’en tirer son premier film. Quoi qu’il en soit, et grâce à l’ambiance très sombre et au rythme dynamique que ce jeune réalisateur y injecte, Les Ardennes s’inscrit parfaitement dans la nouvelle vague flamande en cours.

Synopsis : Quatre ans après un cambriolage qui a mal tourné, Kenneth sort de prison, impatient de reprendre ses activités illicites avec sa petite-amie Sylvie et son frère Dave. Il ignore cependant que ses deux anciens complices sont désormais rangés et en couple. Même si Dave n’ose pas avouer à son frère qu’il sait dangereux, la vérité ne saurait lui être longtemps dissimulée.

Règlement de comptes dans les flandres

Sa thématique des liens conflictuels entre deux frères en marge du système n’est d’ailleurs pas sans rappeler le film Belgica, sorti quelques semaines auparavant, signé Felix van Groeningen, porte-étendard de ce mouvement. Mais ici, la caractérisation de ces deux frangins rattache assurément le long-métrage au genre du film de gangsters. Pas au sens de mafieux organisés militairement mais de petites frappes vivant de menus larcins. De plus, le lien du sang qui rapproche Dave et Kenneth va apporter à leur récit une dimension proche du drame shakespearien. La source de conflit entre ces deux malfrats est issue du sempiternel schéma du triangle amoureux, provoqué par Sylvie, l’ex de Kenneth qui s’est inévitablement amourachée de Dave pendant son séjour en prison. Tout l’enjeu du film va alors être de savoir comment cette trahison sera perçue par Kenneth et si sa brutalité animale sera tempérée par son amour fraternel.

Le principal atout qui donne au film une identité singulière est son casting composé de véritables gueules cassées loin des canons de la beauté auxquels s’accrochent benoîtement les grands studios. Une des caractéristiques propres à ce jeune cinéma belge. Eric Godon et Jeroen Perceval forment -et même si l’on sait avec un profond regret que Matthias Schoenaerts était pressenti pour incarner un des deux personnages- un tandem efficace dans l’animosité et l’antipathie qu’ils dégagent. Et pourtant, ce sont deux autres acteurs qui font preuve d’une telle présence qu’ils magnétisent toute l’attention du spectateur quand ils sont à l’écran. Ces deux acteurs ce sont Sam Louwyck (que l’on aperçoit d’ailleurs dans Belgica) et Jan Bijvoet (vu récemment dans l’excellent L’étreinte du serpent, mais aussi dans Alabama Monroe de Van Groeningen… comme quoi le cinéma belge tourne autour du même noyau d’acteurs !), qui incarnent deux gangsters hauts en couleurs vivant au cœur de la forêt ardennaise. Des personnages malheureusement sous-exploités par le scénario, et qui de toute façon n’apparaîtront que dans le dernier tiers de celui-ci. Le second argument des Ardennes vient de la maîtrise avec laquelle Robin Pront parvient à ce qu’une noirceur oppressante imprègne l’ensemble du film, aussi bien dans ses décors urbains que ruraux. Très inspiré par le cinéma de David Michôd (Animal Kingdom) et de Jeremy Saulnier (Blue Ruin), le réalisateur flamand est parvenu à tirer l’essence de leur mise en scène qui permet de magnifier la violence psychologique qui agite ses protagonistes.

Derrière cette réalisation inspirée et ces choix de casting audacieux, c’est toutefois un film bien mince qui se construit autour d’un scénario pour le moins bancal. Là où les modèles du cinéaste font leur part belle à la profondeur de ses personnages, cet effort d’écriture fait ici sévèrement défaut. De fait, la tension entre Kenneth, Dave et Sylvie, qui devrait être le pilier du film, ne prend jamais. Les interprétations des trois acteurs principaux, finalement assez creuses malgré le charisme atypique qu’ils dégagent, n’aident pas à l’installation du suspense. Autrement dit, la violence psychologique est sensible à l’image mais  n’émane pas de ce qui devrait la source naturelle, les personnages eux-mêmes. Le résultat est donc qualifiable de superficiel. Le meilleur exemple est la façon dont la musique techno est utilisée comme artifice pour souligner la brutalité de Kenneth (quoi de mieux que des basses et des percussions pour illustrer l’agressivité, après tout?). La simplicité de l’intrigue n’empêche pas sa construction d’être trop floue pour rendre tangible tous les tenants et aboutissants de cette relation fratricide. Ajoutez à cela quelques personnages secondaires qui sonnent faux –voire purement risibles dans le cas de cette gendarmette qui, en une réplique, a le pouvoir de briser toute l’intensité du climax– et vous obtenez un thriller qui ne réussit pas à faire effet. Au vu de ce résultat somme toute décevant, ce n’est au final pas le fait qu’il soit tiré d’une pièce de théâtre qui est le plus surprenant, mais que l’écriture de cette adaptation ait pu prendre trois longues années.

Maîtrisé sur la forme, mais raté sur le fond, Les Ardennes n’est après tout qu’un premier film et l’on peut espérer à son réalisateur de recevoir des propositions pour mettre en scène des scripts plus aboutis que celui qu’il nous propose dans ce film néo-noir maladroit.

Les Ardennes : Bande-annonce (prévue pour la Belgique, donc ne tenez pas compte de la date de sortie qu’elle inclut)

Les Ardennes : Fiche technique

Réalisateur: Robin Pront
Scénario : Jeroen Perceval, Robin Pront
Interprétation: Jeroen Perceval (Dave), Kevin Janssens (Kenneth), Veerle Baetens (Sylvie), Viviane De Muynck (Mariette), Jan Bijvoet (Stef), Sam Louwyck (Joyce)…
Image: Robrecht Heyvaert
Montage: Alain Dessauvage
Musique: Hendrik Willemyns
Direction artistique : Geert Paredis
Producteur : Bart Van Langendonck
Société de production : Savage Film
Durée : 93 minutes
Genre: Thriller
Date de sortie : 13 avril 2016

Belgique – 2016

 

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Julien Dugois
Julien Dugoishttps://www.lemagducine.fr/
Sans jamais avoir voulu me prétendre du statut pompeux de cinéphile, je suis un dévoreur acharné de films, de tous genres, de tous horizons. J’admets vouer un culte aux œuvres de Kubrick, Chaplin, les frères Coen, Kurosawa et Jarmusch, pour ne citer qu’eux. De cette passion, devenue addiction, est née mon envie de passer un diplôme en audiovisuel pour poser un regard plus professionnel sur ce que je vois, mais aussi de rédiger des critiques. A l’origine, je n’écrivais que pour moi, me faisant des fiches pour combler ma mémoire défaillante, mais j’essaie aujourd’hui d’étoffer mes écrits pour être lu de ceux avec qui j’aimerai partager mon avis et débattre intelligemment.

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