Master of None : L’amour (n’)est (plus) dans le pré

A l’occasion de notre cycle consacré aux séries LGBTQIA+, LeMagduciné a choisi de revenir sur la troisième saison Master of None. Moins connue que Friends ou How to meet your mother, la sitcom de Netflix a, pour autant, réussi le pari de proposer une représentation d’un couple de femmes noires et lesbiennes dénué de clichés. A (re)voir absolument.

La Sitcom 2.0 : inclusive et lesbienne

Friends (1994-2004). How met your mother (2005-2014). Master of None (2015-2021). Toutes ces séries – qu’elles soient « cultes » ou non – ont en commun le fait d’appartenir au genre typiquement américain de la sitcom. En dépit de ce trait stylistique (épisode court, comédie débridée et humour absurde made in USA), les œuvres précitées divergent largement en ce qui concerne la représentation des personnages LGBTQIA+.

Leur manière d’aborder la sexualité aussi bien que les questions de genre et de sexe apparaît aujourd’hui fortement datée – si ce n’est carrément problématique quand lesdites séries alimentent de vieux stéréotypes et/ou en créent de nouveaux. Ce présent article ne constitue en rien un « procès ». S’il convient de regarder chacune des œuvres du passé avec un recul critique, il s’agit avant tout de s’interroger sur ce que ces clichés révèlent d’une époque (qu’elle soit révolue ou non).

Si les deux premières œuvres mentionnées plus haut sont (plus ou moins) connues de tous.tes, la troisième – plus confidentielle – mérite qu’on s’y arrête un instant. Créée en 2015 par Aziz Ansari et Alan Yang, distribuée sur la plateforme Netflix, Master of None relate les aventures du jeune Dev (Aziz Ansari), un apprenti comédien qui se rêve en future star d’Hollywood. La série parvient – non sans drôlerie cynique – à aborder des sujets de société épineux allant des relations hommes/femmes à la diversité dans la culture et les médias. La troisième saison, diffusée sur Netflix en mai 2021, est celle qui nous intéresse ici.

Scènes de la vie conjugale

Composée de cinq chapitres, la troisième saison sobrement intitulée « Des Moments d’amour » fait basculer l’ensemble de la série aussi bien sur le plan narratif que sur formel. Nous ne suivons plus le quotidien de Dev mais celui de sa meilleure amie Denise (Lena Waithe). De second couteau, aperçue dans quelques épisodes, et dont la vie est racontée de façon distancée, la jeune femme accède ici au statut d’héroïne. Nous avons quitté le New-York cosmopolite pour atterrir en pleine campagne. Denise a changé de vie. Elle vit dorénavant avec sa femme Alicia (Naomie Ackie) dans une ferme située au milieu de nulle part. Nous la retrouvons changée. Cette dernière est, en effet, une autrice célèbre et célébrée. Plongée dans l’écriture de son prochain roman, Denise semble vivre des jours heureux avec sa compagne. Leur quotidien autant que leur cadre de vie apparaît idyllique. On pourrait presque se demander ce que la série va (maintenant) nous raconter.

Cette troisième saison est, de fait, marquée par des cadres larges et un calme contemplatif qui lui donnent des allures de film d’auteur. Il y a de nombreux plans-séquences. La caméra prend le temps de filmer l’environnement dans lequel vit le couple. Les rapports que les deux jeunes femmes entretiennent entre elles sont patiemment observés. Cette lenteur rompt avec le rythme survolté des saisons précédentes et bouleverse, de ce fait, les codes de la traditionnelle sitcom. Chaque épisode est, en effet, conçu comme une œuvre à part, une sorte de film autonome que l’on peut voir et apprécier pour lui-même (indépendamment du reste). Les premiers épisodes évoquent le quotidien d’un couple lesbien. L’orientation sexuelle de Denise et Alicia ne constitue en rien le sujet de la série.

Aziz Ansari et Lena Waithe (qui a coécrit cette troisième partie) déconstruisent les clichés qui collent à la sexualité des lesbiennes comme à celle des femmes noires. Les deux showrunners nous épargnent les représentations stéréotypées d’usage qui oscillent – encore trop souvent – entre voyeurisme et obscénité. Plus que la (dé)monstration des ébats, la caméra s’attarde à mettre en avant la complicité qui unit les deux femmes (et qui, de fait, va au-delà du lit conjugal). La série ausculte les derniers soubresauts d’un couple au bord de l’implosion. Master of None revisite, en somme, le classique Scènes de la vie conjugale (1972) en en subvertissant les bases. Il s’agit de disséquer le couple et les rapports amoureux à travers le prisme d’un duo de femmes noires lesbien.  Pour autant, si le duo formé par Denise et Alicia est traité sur un mode universel, faisant de leur couple une échelle de valeurs autant qu’un exemple (parmi d’autres), leurs discordes nous ramènent à une autre réalité politique – notamment celle que vivent les femmes noires et lesbiennes (vivant dans une société hétéropatriarcale blanche).

Quand la sitcom s’empare de la PMA

L’union du début laisse, en effet, vite la place à la mésentente. La popularité soudaine de Denise lui a fait tourner la tête. Enorgueillie par le succès de son premier roman, Denise est devenue quelque peu condescendante vis-à-vis de sa compagne. Persuadée qu’elle est la nouvelle Jane Austen, l’autrice ne prend plus vraiment au sérieux le travail de décoratrice d’intérieur d’Alicia. Tandis que celle-ci s’occupe des tâches ménagères et de l’entretien du manoir, Denise s’isole pour écrire ce qui est censé être le prochain « chef-d’œuvre » de la littérature. Le personnage réincarne ici le cliché du créateur démiurge, tyrannique avec les femmes, qui se doivent, non seulement, de l’admirer, mais également d’être à son service (parce qu’il est un « grand artiste »).

Les rapports entre Denise et Alicia se déséquilibrent. La première vit dans l’ombre de la seconde, en attendant désespérément qu’elle évolue et veuille changer. Alicia veut des projets de vie à long terme. La jeune femme se projette dans le futur à la différence de Denise qui refuse, pour le moment, de fonder une famille. Cette divergence de points de vue paraît, à première vue, quelque peu stéréotypée. Si le comportement de Denise se place du côté d’un machisme intériorisé (et performé), le désir de maternité de Denise semble, quant à lui, performer l’idéal fameux de la « féminité accomplie ». Aziz Ansari et Lena Waithe inscrivent sciemment le dynamique de leur duo d’héroïnes dans des rôles de genres qui frôlent avec le cliché – afin de mieux les déjouer par la suite.

On quitte bientôt la campagne idyllique pour New-York. Ce retour dans la grosse pomme s’accompagne d’un nouveau basculement narratif et stylistique. Finis les atermoiements nombrilistes de Denise, la caméra suit dorénavant les aventures d’Alicia dans son désir d’enfant. Master of None prend, à mesure qu’elle se rapproche de sa fin, des allures de film à thèse. Alicia vient d’entamer les démarches médicales vers une procréation médicalement assistée. La série éloigne d’emblée tout misérabilisme. Cette dernière n’est représentée ni comme une « victime » ni comme une « battante », mais simplement comme une femme lesbienne célibataire qui veut avoir un enfant. Que celle-ci désire le faire seule et vive, de plus, très bien avec cela n’est pas présenté comme un « problème » mais comme quelque chose allant de soi, n’ayant pas besoin d’être questionné et encore moins psychologisé.

Master of None prend, ainsi, un ton beaucoup plus politique, en rendant compte, étape par étape, de la difficulté qu’il y a à être mère lorsque l’on est une femme noire et lesbienne. La série pointe du doigt le réel (et vrai) problème. Le prix de la PMA entraîne les femmes lesbiennes et/ou célibataires qui voudraient avoir un enfant à s’endetter à l’instar d’Alicia, obligée d’emprunter de l’argent si elle souhaite optimiser ses chances d’être enceinte. Sans être moralisateur, Master of None dénonce, l’air de rien, la marchandisation de la PMA, venant enrichir un système médical exempté de couvertures sociales dignes de ce nom. Tour à tour intimiste, comique et politique, Master of None parvient, non sans humour, à mettre en scène des personnages lesbiens qui s’opposent aux standards hétéronormés dispensés par le classique male gaze. Pour une sitcom de cinq épisodes : il fallait le faire.

Fiche Technique – Master of None :

Création : Aziz Ansari, Alan Yang
Production: Aziz Ansari, Alan Yang, Michael Schur, Dave Becky, David Miner
Interprétation : Lane Waithe (Denise), Naomie Ackie (Alicia), Aziz Ansari (Dev)
Pays : États-Unis
Chaîne d’origine : Netflix
Nombre de saisons : 3
Nombre d’épisodes : 25
Durée : 26-47 minutes
Diffusion originale : 6 novembre 2015 – 23 mai 2021

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4.5

Festival

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