« La Liberté dans le sang » : la détresse en héritage

La Liberté dans le sang, de Kudret Gunes et Christophe Girard, paraît aux éditions Marabulles. Le roman graphique autobiographique déploie un récit de résistance et de détermination. Rojîn, jeune femme kurde, est une protagoniste illuminée par un courage inébranlable et traversant un long périple à la fois personnel et emblématique des luttes des femmes kurdes.

L’œuvre s’ouvre sur un Paris contemporain, où Rojîn, jeune Kurde contrainte par les normes traditionnelles, se voit imposer un mariage arrangé. Cette prémisse met en exergue les conflits culturels et les violations des droits des femmes persistant en Europe, souvent importés d’autres horizons. La rencontre de Rojîn avec Olivier, un journaliste français récemment endeuillé par le terrorisme (sa femme a été victime d’un attentat à la bombe à Marrakech), suppose une toile de fond émotionnelle complexe, marquée par la perte, le deuil et un amour naissant.

Le récit se déplace ensuite vers la Turquie et la Syrie, où Rojîn, retournant à ses racines kurdes, se confronte à la répression et à l’oppression d’un peuple géographiquement divisé (Iran, Irak, Syrie, Turquie) et invariablement stigmatisé et spolié. La description détaillée de la situation géopolitique, notamment l’influence d’Erdogan et la marginalisation des Kurdes, soumis à une forte répression militaire, enrichit l’album d’une dimension historique et politique poignante.

À Kobané, la guerre civile fait rage. Rojîn, capturée et vendue comme esclave, fait face à l’horreur de Daesh. La brutalité des combats, les viols et les souffrances endurées par les femmes sont décrits avec une justesse qui ne peut que frapper le lecteur. C’est dans ce chaos que Rojîn découvre une réalité glaçante, celle des siens se ralliant aux Peshmergas, des entraînements hâtés et des combats sanguinaires, révélant dans l’épreuve sa force intérieure. Elle devient un symbole de la résistance, incarnant les luttes pour la liberté et l’émancipation. En intitulant leur album La Liberté dans le sang, Kudret Gunes et Christophe Girard ne disent d’ailleurs pas autre chose.

Tout en relatant les épreuves de Rojîn, le roman graphique parle à un niveau plus profond de la quête universelle de liberté et d’identité. La narration, composée d’intrigues personnelles et politiques, offre une réflexion sur la résilience face à l’adversité et sur la détermination humaine. L’une des séquences les plus édifiantes demeure celle des retrouvailles françaises avec Olivier : non seulement Rojîn apparaît meurtrie dans sa chair par les agressions subies, mais elle ne s’est toujours pas soustraite à ses luttes antérieures, qui semblent la pourchasser à travers le temps et l’espace.

La Liberté dans le sang est une œuvre empreinte d’urgence, intimiste dans son approche psychologique et utile à l’appréhension des réalités politiques contemporaines. Elle offre une perspective éclairante sur la condition kurde, tout en célébrant l’indomptable courage de certaines combattantes kurdes face à l’oppression. Cet album est un cri de résilience, un hymne à la liberté, et une invitation à se dresser contre l’obscurantisme.

La Liberté dans le sang, Kudret Gunes et Christophe Girard
Marabulles, mars 2024, 160 pages

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3.5

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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