L’Empire : Il n’y aura pas de jouet à vendre

Doit-on vraiment rappeler, pour la 8000e fois, que L’Empire de Dumont est son Star Wars à lui ? Il le sait, il sait qu’on le sait, tout le monde le voit. Il est évident que le réalisateur français s’approprie le genre, dans un contexte bien spécifique : la Côte d’Opale et la campagne. Entre deux sessions de pêche au homard, Jony (Brandon Vlieghe), du peuple des « 0 », se défend contre la colonisation menée par les « 1 ». (Binaire en somme : le bien, le mal, l’humain isolé.) Protecteur du Prince, il prévient ainsi de son anéantissement par les « 1 ». Pourquoi ? Eh bien, nous ne le savons pas vraiment, et en définitive, cela n’a pas grande importance.

Le cadre de science-fiction n’est qu’un prétexte pour capturer ce que Dumont affectionne. Cette intention est évidente, puisque tous les acteurs semblent s’amuser à prononcer des répliques dignes d’un Space Opera. Il y a une sorte de responsabilité cosmique dans leurs paroles, comme si chacun avait un pouvoir décisionnel sur la vie ou la mort d’une planète – une responsabilité qui n’est pas coutumière ni à eux ni aux types de personnages qu’ils incarnent. Le film dégage une impression d’artisanat, comme si un groupe d’amateurs avaient décidé de concevoir leur propre long-métrage de science-fiction dans leur garage. Ce contraste est frappant lorsqu’on le compare aux productions hollywoodiennes actuelles, mais c’est dans le rapport au genre, et non dans la qualité elle-même.

Seulement, la vérité est que ce n’est pas le premier film de Dumont. Et cela se ressent dans son style caractéristique. Les plans longs sur les acteurs, qu’ils soient professionnels (Lyna Khoudri, Fabrice Lucchini, Camille Cottin) ou non, sont omniprésents. Bien que les non-professionnels puissent sembler détonner, on ne voit qu’eux. On ne se souvient que d’eux. Apportant alors l’humour du film. Jouant avec le contraste entre les acteurs costumés (les connus) et non costumés (les pas connus). La seconde caractéristique de son style est la documentation. Il n’hésite pas à inclure des scènes de pêche ou de retour de bateau depuis la côte, plongeant ainsi le spectateur dans l’ambiance singulière de Dumont. La troisième caractéristique de son style est l’utilisation de non-professionnels. Il s’agit d’hommes et de femmes qu’on ne voit jamais en fiction. Dumont aime les filmer, car il est conscient de leur potentiel comique, mais aussi de leur potentiel touchant.

Le film oscille constamment entre la parodie et le sérieux le plus total. Comme lorsque Dumont reprend les sabres lasers, mais les place dans le petit jardin devant la maison familiale typique du Nord. Tout dans ce film semble remettre en question les codes établis du genre. Les vaisseaux spatiaux sont détournés et transformés en bouts de cathédrales ou en châteaux entiers. La Tour de Belém plane majestueusement dans les airs. Et cela fonctionne très bien. Contrastant avec le noir de l’espace, ces façades blanches.

Si la beauté formelle du film est évidente, dans les rapports aux personnages, les vaisseaux…, c’est son aspect cru qui marque. Des têtes tranchées, des voitures qui volent en éclats, ces images contrastent avec l’esthétique plus classique de Dumont. Cependant, cette brutalité n’est pas sans rappeler la fin de Ma Loute. Dans L’Empire, Jony, caractère plus que problématique, multiplie les phrases provocatrices, voire choquantes. Lui, comme les autres : « Couper les têtes c’est plutôt Daesh qui fait ça », « Viens on baise ». Ou encore prendre la main d’une femme pour la placer sur son entrejambe, exhibant fièrement son érection, provoquant ainsi une relation sexuelle. Ce qui remet alors en cause l’aspect frigide du personnage féminin Jane (Anamaria Vartolomei), qui succombe à la relation sexuelle. Devenant à contre cœur presque obsédé par Jony. Ce n’est pas là où Dumont brille le plus. Il faut le dire.

Néanmoins, ce contraste de rythme lent permet d’accentuer l’impact viscéral de la brutalité du film. Bien que certains puissent trouver ces scènes problématiques, elles sont ancrées dans une réalité tangible. Il est erroné de croire que les campagnes sont un havre de progressisme sur tous les fronts, tout comme les villes. En fin de compte, le film reflète avec justesse une certaine réalité rurale, et Dumont en est conscient. Il sait que ces dialogues sont controversés, et c’est précisément ce qui les rend drôles.

En restant dans cette rugosité, Dumont ne propose pas une, mais trois scènes de sexe. Il filme ce qui n’est pas commun dans un film de SF : une scène de sexe dans un champ ou sur un bateau en pleine mer. Alors que George Lucas propose Anakynn et Padmé qui courent dans les champs, sous un filtre de couleur horrible et des animaux grotesques, Dumont offre une alternative crue et directe : le sexe. Plan fixe. Plusieurs minutes. Plusieurs fois. Jouissance et moment post-coïtal inclus, réalisant ensuite qu’on a succombé à l’ennemi.

Le film d’une heure cinquante et une minute regorge de contradictions, ce qui n’est pas nécessairement négatif. Dumont joue avec la parodie et le sérieux, le provocateur et le naturalisme le plus pur. Il va jusqu’à opposer deux camps, excluant complètement les humains des choix de leur propre planète. Une contradiction qui se reflètera aussi sur les spectateurs. Car Dumont est clivant, et cela depuis quelques années. Si on n’était pas familiarisé avec son aspect réaliste et naturaliste lent de L’humanité ou d’Hors Satan dans les années 2000, on passait à côté. Plus récemment, si on n’est pas réceptif à ses comédies comme Ma Loute et P’tit Quinquin, on passe à côté… Bon Dumont est clivant depuis toujours. Et tant mieux. Il n’est la copie artistique de personne. Ça déplaît, ça ne déplaît pas. Peu importe, c’est précis. Et L’Empire ne déroge donc absolument pas à la règle, assimilant les deux phases artistiques du réalisateur. Néanmoins, est-ce que c’est au niveau de ses autres films ? Probablement moins. On est très loin de l’extraordinaire Jeanne. Mais on est aussi très loin du Space Opera imbuvable. Dumont fait du Dumont, sans que ce soit son meilleur, mais son art est suffisamment haut pour que sa moyenne soit meilleure quand même que tout le monde.

Bande-annonce : L’Empire

Synopsis : Entre Ma Loute et La Vie de Jésus, entre le ciel et la terre, Bruno Dumont nous offre une vision caustique, cruelle et déjantée de La Guerre des étoiles.

Fiche technique : L’Empire

Réalisation : Bruno Dumont
Scénario : Bruno Dumont
Directeur de photographie : David Chambille
Son : Philippe Lecoeur
Montage : Bruno Dumont
Directeur de production : Cédric Ettouati
Société de production : Tessalit Productions, Novak Productions, Ascent Film, Red Balloon Film GmbH
Société de distribution :  ARP Sélection
Pays de production : France
Langue originale : français
Genre : Fiction
Date de sortie : 21 février 2024

L’Empire : Il n’y aura pas de jouet à vendre
Note des lecteurs1 Note
3.5

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