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Blue Giant : une excitante plongée dans l’univers du Jazz

11 ans après la parution du 1e tome de Blue Giant, le voici enfin adapté en long-métrage animé. Sorti en février 2023 au Japon, il a été projeté au Festival d’Annecy et au Festival du Film Européen du Film Fantastique de Strasbourg (FEFFS) la fin de cette même année. L’engouement est tel que lors de sa sortie officielle le 6 mars 2024, les salles affichent complet pendant la première semaine. Retour sur une sortie hautement attendue dans l’hexagone.

Synopsis : Dai Minamoto est un lycéen qui s’éprend du Jazz. Après son diplôme, il monte à Tokyo pour  devenir « le plus grand joueur de Jazz du Monde ». Habitant chez son ami Tamada et travaillant sur les chantiers, le soir il s’entraîne au saxophone jusqu’à l’épuisement. Sa rencontre avec Sawada Yukinori, un pianiste au doigts d’or est fatidique pour notre héros. C’est ainsi que naîtra le trio JASS…

Un nekketsu typique

Le film est un nekketsu. Ce terme désigne les mangas généralement pour garçons dont le but est l’initiation du héros à quelque chose. Blue Giant n’est pas l’initiation de Minamoto au Jazz, mais son ascension comme musicien. Si le film de deux heures nous a épargné l’initiation du personnage et ses premières notes au saxophone, il nous le montre de manière différente : pendant les solos musicaux du personnage, sous l’aspect de magnifiques plans peints, ou sous forme d’interviews d’individus l’ayant côtoyé.

Dai est aussi un héros typique de shônen d’apprentissage. Il est optimiste, croit que son travail l’amènera toujours là où il le faudra et a un peu de chance insolente. Il réussit quand même à monter un groupe et se produire sur une petite scène en arrivant à Tokyo en à peine quelques mois et à même se produire sur la plus grande scène de Jazz Tokyoïte du film en l’espace d’une année en partant de zéro !

Dai Minamoto n’a donc rien à envier à Son Goku, Olivier ou Naruto. Il a le même rêve qu’eux, la même personnalité, à la différence près que tout se passe sur la scène musicale.

Les Trois Mousquetaires de JASS

L’équilibre de JASS, le groupe formé par Dai, Sawada et Tamada est assez énigmatique. Bien qu’il soit le héros, Dai n’engloutit pas les deux autres co-équipiers juste car le film suggère que c’est son aventure. Sawada est le maître à penser du groupe. Il cumule le travail, le talent et l’expérience dans le domaine musical puisqu’il joue du piano depuis 14 ans. Il est le marketeur du groupe, il décide de leur image, tout autant que de la composition musicale. Autant dire que si ce n’est pas lui qui dirigeait, le groupe n’irait nulle part. C’est lui qui sait où se produire, comment se faire voir par la critique et comment monter sur la scène de niche qu’est le Jazz tokyoïte.

Dai est le personnage principal mais il est l’équilibre parfait entre la passion et le travail. Il ne joue du saxophone que depuis 4 ans et pourtant son entraînement spartiate l’aurait amené là où il est aujourd’hui. La scène d’entrée du film est une démonstration de sa rigueur : lui, jouant du saxophone dans la neige de son Sendai natal, quitte à en avoir mal à la bouche à cause du froid et du givre. On ne peut pas faire plus nekketsu-esque ! Son optimisme est ce qui soude autour de lui son groupe, mais aussi son public. Il n’irait pourtant pas très loin sans Sawada qui est un vrai maître à penser dans l’univers du Jazz. Pourtant, on sait que c’est lui qui ira loin, presque à contrecoeur par rapport aux deux autres membres du groupe, dont la vie n’est pas aussi simplement tracée.

Tamada est l’élément surprise de notre trio. Il n’est pas si intéressant que cela au début de l’histoire. Mais le jour où il décide qu’il veut devenir batteur et intégrer le groupe, il fait montre d’un sérieux et d’une discipline fidèles au nekketsu. Il est aussi le héros de cette histoire parce qu’il a réussi l’exploit de maîtriser un instrument en très peu de temps par le travail. Il n’a ni le talent de ses camarades, ni leur expérience et pourtant, il mérite vraiment qu’on s’attarde sur lui. Son exploit est la clé de voûte du film sans cela, Dai et Sawada n’auraient pas pu jouer. Cela, beaucoup de gens semblent l’oublier.

Que du bon ! Enfin presque…

L’esthétique du film est fluctuante. La technique oscille entre dessin traditionnel en 2D et 3D. Le fait est que le procédé de CGI (Computer Generated Imagery) n’est pas toujours harmonieux, ce qui fait que l’on passe d’une image en 2D magnifique à une sorte de personnage en pâte à modelée qui répète des mouvements un peu saccadés. Vous aurez l’occasion de le constater durant les épisodes de concerts du film. De fait, ce qui est également bizarre est que cela est très aléatoire. Certains passages de solos musicaux sont par exemple très fluides et harmonieux, puis c’est l’inverse qui arrive. C’est notamment pendant les solos de piano de Sawada ou de batterie de Tamada que le constat est flagrant.

Autrement, l’image est saturée de bleu. Le ciel, les immeubles, les lumières de Tokyo le soir, les néons des clubs de jazz bien évidemment, sont de ce bleu cobalt très reposant. Mais contrairement à ce que cette couleur renvoie en général, elle est sereine, et non déprimante. Le jazz, la soul, le blues, sont les enfants du Gospel et des Negro Spirituals. Ce sont des genres musicaux nés au sein des communautés afro-américaines du Sud et de leurs ancêtres qui chantaient durant leur labeur dans les champs de sucre et de coton.

En anglais, « being blue », « blue monday », ou avoir le « blues » sont des expressions qui désignent le fait d’être déprimés ou que le lundi soit déprimant. Mais ici, le bleu est celui du surnom donné à Dai, « Blue Giant », qui désigne une étoile bleue. Une étoile qui brûle ou plutôt comme le bleu d’une flamme : c’est le bleu de la passion, non celui d’un sentiment triste. C’est aussi un renvoi immédiat au nom du manga, à son univers musical, au nom du club de renom où les personnages veulent jouer : le So Blue. Lorsque la couleur bleue s’estompe, les personnages perdent l’espoir qui les caractérisent, comme en atteste la chute de Sawada, démoli par les critiques de TYLER.

La composition musicale

Quant à la musique, il est clair que si nous ne sommes pas spécialistes de jazz, la majorité des morceaux sont très bons. Ils sont signés de la jazzwoman japonaise Hiromi Uehara qui est une sommité du jazz au Japon. Elle a dit dans une interview que l’énergie de certaines des personnes qui l’inspirent, lui vont « droit au coeur » et dans ce cas de figure, elle est idéale à incarner la sonorité musicale de Dai qui dit vouloir passer ses émotions par son instrument.

Sa composition est dynamique et le duo saxophone/batterie est vraiment intéressant quand un groupe n’a plus de pianiste. C’est presque bizarre que cet élément majeur du groupe qui manque n’impacte pas réellement le succès de Dai et Tamada, et au contraire plaise même plus. Tous les goûts sont dans la nature évidemment, parfois de notre côté, nous avons relevé une légère cacophonie dans l’ensemble musical du film qui nous l’a fait mettre sur pause assez souvent pour reposer nos mirettes. MAIS nous devons dire qu’en général, la composition musicale du film est tout bonnement époustouflante, notamment sur le morceau N.E.W. qui donne le « la » à la performance.

Nous ne souhaitons pas entrer beaucoup plus loin dans l’intrigue du film, car cela risquerait de retirer tout le sel de cette expérience à nos chers lecteurs. Mais bien que nos critiques puissent apparaître dures, Blue Giant n’aurait pas pu être une sortie plus idéale avec la fin de l’hiver. Le film est aussi un meilleur format d’adaptation que la série car nous pensons que l’aspect musical n’aurait pas été aussi abouti que sur ce format de deux heures. Aussi, nous espérons que les suites Blue Giant Explorer et Blue Giant Supreme verront le jour dans la décennie. Ainsi, nous vous encourageons très fortement à aller le voir. Il est digne d’intérêt et d’une suite.

Bande-annonce : Blue Giant

Fiche technique : Blue Giant

Réalisateur : Tachikawa Yuzuru

Basé sur le manga original d’Ishizuka Shinichi, Blue Giant édité par Shougakugan et par Glénat en France

Studio : NUT

Directeur artistique : Togo Kasumi

Directeur de photographie : Hirayanagi Satoru

Musique : Hiromi Uehara

Durée : 120 min

Date de sortie française : 6 mars 2023

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4

Diógenes : À la croisée du mythe et de l’esthétique monochromatique

L’utilisation du noir et blanc dans le cinéma contemporain est un domaine où chaque choix est scruté de près, car il peut facilement être perçu comme superficiel et tomber dans le piège du snobisme artistique. Dans cet environnement délicat, des films comme Malcolm and Marie, diffusé sur Netflix, illustrent comment le noir et blanc peut sembler avoir une utilité esthétique minime, laissant aux spectateurs l’impression que ce choix relève davantage d’un exercice de style que d’une véritable nécessité artistique.

Pourtant, certains réalisateurs ont su exploiter le noir et blanc de manière significative pour enrichir leur narration et leur vision artistique. Un exemple remarquable est celui de Hong Sang-Soo et son film Introduction, où chaque choix visuel contribue à l’exploration profonde de ses thèmes récurrents. Le but de Hong Sang-Soo est de dépouiller de plus en plus son cinéma. Convoquant, dans le très convaincant In Water, le flou de la caméra. Dans Introduction, c’est d’enlever l’aspect de la couleur pour dégager une idée terne de l’espace mais aussi des émotions de ses personnages. Le choix alors du réalisateur sud-coréen transpire par tous les pores de l’écran et amène la réflexion du spectateur. C’est dans cette exploration que le monochrome devient un outil puissant, permettant de plonger plus profondément dans l’univers du film et de ressentir toute sa force émotionnelle.

Ignorer les implications artistiques d’un tel choix est risqué, surtout si celui-ci n’est pas suffisamment justifié dans le contexte du film en question. Dans ce cadre, le premier long-métrage de Leonardo Barbuy La Torre, Diógenes, opte également pour le noir et blanc. Contrairement à d’autres exemples discutables, cette décision semble être une partie intégrante de la vision artistique du réalisateur. Par le biais de cette esthétique monochromatique, on explore des thématiques complexes telles que la transmission, la responsabilité et la mortalité de manière visuellement frappante.

Diogène, philosophe ayant vécu à l’écart du peuple et de la civilisation, rejetait toute forme sociale et ne comptait que sur ses chiens. Le film reprend cette idée d’autarcie et la transpose dans le cadre familial. Il interroge ainsi la capacité d’une enfant, confrontée à la mort de son père, à assumer la responsabilité de son petit frère sans aucune assistance. Cette exploration débute par un long travelling descendant vers le corps d’un chien mort, suivi de la mise en feu de celui-ci, symbolisant la disparition par le blanc. Ce premier plan annonce le ton du film, explorant les contrastes entre la vie et la mort, le blanc et le noir, ainsi que le rapport complexe à la mortalité et à la puissance de vie.

Barbuy La Torre présente rapidement la figure paternelle comme la seule force tangible dans un environnement hostile et solitaire. Il refuse d’être accompagné par sa fille en ville pour vendre les Tablas de Sarhua (des tablettes artisanales traditionnelles péruviennes qu’il peint), sous prétexte qu’elle n’est pas prête à affronter le comportement des gens en ville. Il propose également des reconstitutions de portraits photo en costumes typiques, son regard presque caméra transperçant l’écran. Ces actions dévalorisent l’image de l’enfant et suggèrent qu’elle n’est pas préparée à vivre seule dans cet environnement.

Par la suite, le réalisateur péruvien renverse cette dynamique en réduisant la vitalité du père. Celui-ci tombe malade, crachant du sang noir en cohérence avec la monochromie, et devient insignifiant dans le vaste décor montagneux, réduit à une simple figure humaine. Les plans rapprochés de son visage soulignent les traces du temps qui passe. En parallèle, la vitalité de la jeunesse est mise en avant, notamment à travers les actions du petit garçon, qui arrache méthodiquement les membres d’un insecte et grimpe aux arbres, symbolisant ainsi un pouvoir sur la vie et la mort. La mise en scène joue également avec la lumière, renforçant le choix du noir et blanc : la fille tresse ses cheveux sous les seuls rayons de soleil de la pièce, ou quand elle domine la caméra par sa présence dans l’encadrement de la porte, en contre-plongée et en contre-jour, marquée par l’ombre mais baignée dans la lumière.

Le moment critique survient lorsque le père tombe gravement malade, conscient de sa propre mort imminente. Il organise un rituel autour d’un feu, traversant la lumière nue avant de s’enfoncer dans l’obscurité de la nuit. Au matin suivant, il gît inanimé sur son lit, dans l’ombre de la pièce. Une fois de plus, sa fille le découvre dans l’embrasure de la porte, éclairée par une lumière contrastée d’une beauté saisissante. À son tour, elle s’enfonce progressivement dans l’ombre pour se rapprocher de lui, perdant peu à peu la lumière que lui offrait le soleil. Ce moment marque un changement de responsabilité pour elle, l’aînée de la famille, dont la mère semble avoir été assassinée selon les Tablas du père, représentation historique de la famille comme de la société péruvienne. Elle décide alors de se confronter à la ville et de s’ouvrir à une culture qu’elle avait jusqu’alors peu explorée.

Le long métrage parvient à captiver l’attention du spectateur sans lui fournir le moindre indice préalable. Nous sommes happés par l’aspect de la mise en scène que nous avons décrit depuis le début, nous plongeant parcimonieusement dans la culture péruvienne et les aspects de la spiritualité. L’utilisation fréquente de l’image de l’arbre, stable et séculaire, le catégorise à plusieurs reprises comme un symbole de vitalité, de vie et d’humanité. Que ce soit lors des funérailles où il est brûlé ou filmé au sommet de la montagne pendant que le fils dort à son ombre, cet arbre revêt une symbolique puissante. En alternant parfois des séquences connotées au rêve ou au flash-back, le réalisateur laisse le spectateur sans réponses claires, jouant toujours avec cet aspect spirituel.

Dans le dédale cinématographique où les ombres dansent et où la lumière révèle, l’emploi du noir et blanc se dresse tel un phare éclairant les profondeurs de l’âme humaine. À travers ces jeux de contrastes et de nuances, le cinéaste nous plonge dans un monde où le temps semble suspendu, où les émotions s’expriment avec une intensité saisissante. À l’image de Diógenes de Leonardo Barbuy La Torre, où chaque plan est une esquisse de vérité, le monochrome devient le vecteur d’une poésie visuelle envoûtante. Dans ce voyage initiatique où la solitude côtoie l’immensité des paysages péruviens, nous sommes confrontés à la fragilité de l’existence et à la beauté éphémère de chaque instant. Ainsi, au-delà de sa simple fonction esthétique, le noir et blanc révèle sa puissance évocatrice, nous invitant à contempler le monde avec un regard renouvelé. En cela, il incarne l’esprit même du cinéma, cette alchimie magique où l’art se mêle à la vie pour nous transporter vers des horizons insoupçonnés.

Bande-annonce : Diógenes

Synopsis : Au milieu des Andes péruviennes, deux jeunes enfants, Sabina et Santiago, sont élevés dans un isolement total par leur père, un peintre spécialisé dans la tradition ancestrale des « Tablas de Sarhua ». Ce dernier échange ses œuvres contre des produits de première nécessité pour les siens. Mais un jour, une série d’événements inattendus va bouleverser cette routine et amener Sabina à se confronter à son passé et à sa culture…

Fiche technique : Diógenes

Réalisation : Leonardo Barbuy La Torre
Scénario : Leonardo Barbuy La Torre
Directeur de photographie : Mateo Guzmán ADFC, Musuk Nolte
Directeur Artistique : Rafael Polar Pin
Son : Omar Pareja, Alejandro Wangeman, Mikael Kandelman
Création Costume : Andrea Martollet Quintana
Montage : Juan Cañola
Musique Original : Leonardo Barbuy La Torre
Producteur : llari Orccottoma, David Hurst, Mirlanda Torres, Leonardo Barbuy La Torre, Laura Mora, Daniela Abad
Société de production : Mosaico, Dublin Films, La Selva
Société de distribution :  Bobine Films
Pays de production : Pérou
Langue originale : Quechua
Genre : Drame
Date de sortie : 13 mars 2024

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4

« San Francisco 1906 » : fusion entre polar et fresque historique

Les éditions Bamboo ajoutent à leur collection « Grand Angle » l’œuvre de Damien Marie et Fabrice Meddour San Francisco 1906. Cet album plonge le lecteur dans une aventure dramatique, au cœur de l’une des villes les plus emblématiques des États-Unis, à la veille d’un des événements les plus catastrophiques de son histoire…

L’intrigue de San Francisco 1906 s’articule autour d’une jeune femme de chambre employée au Palace Hotel, qui se retrouve malencontreusement mêlée à une affaire criminelle impliquant des clans mafieux de San Francisco. La découverte accidentelle d’un colis de grande valeur la propulse dans un tourbillon de danger, tandis que la ville s’apprête à être secouée par le célèbre tremblement de terre du 18 avril 1906. La tension narrative mise en branle par les auteurs est soutenue par la menace imminente du désastre naturel, tandis que notre héroïne cherche à sauver sa peau vaille que vaille.

L’œuvre se distingue par une fidélité historique remarquable. Les auteurs ont méticuleusement reconstitué San Francisco à l’aube du XXe siècle, avec ses spécificités architecturales, sociales et culturelles. L’importance de la pègre, qu’elle soit italienne ou chinoise, figure parmi les éléments qui enrichissent le contexte historique et le rendent d’autant plus authentique. Cette immersion dans le passé est renforcée par la présence de figures historiques, telles qu’Enrico Caruso, ajoutant une couche supplémentaire de véracité à l’ensemble – bien que ce dernier soit agrémenté de nombreux éléments purement fictionnels.

La qualité du dessin de Fabrice Meddour joue un rôle prépondérant dans la réussite de cet album. Ses planches illustrent à merveille l’atmosphère de l’époque. L’utilisation dominante de teintes sépia, la représentation détaillée des décors, l’urgence qui émane du tremblement de terre, contribuent à une immersion convaincante. En outre, au-delà de son intrigue échevelée, San Francisco 1906 opère des parallèles audacieux, encore en germe, avec l’histoire de Judith décapitant Holopherne. On comprend la volonté des auteurs de tisser des liens entre mythe et réalité, passé et présent. 

Au-delà de son contexte historique, l’album interroge des thèmes intemporels tels que le danger, la corruption et la lutte pour la liberté. La quête de l’héroïne pour sauver sa vie, tout en naviguant dans un monde dominé par des forces criminelles, tapisse l’ensemble d’un récit solide et prometteur quant à la suite. Immersion dans une période charnière de l’histoire américaine, San Francisco 1906 s’appuie sur le pouvoir (notamment économique) de l’art, la nature humaine et la capacité de résilience face aux catastrophes (de toutes sortes). Une lecture recommandée pour les amateurs de récits historiques enrichis de suspense et de profondeur artistique.

San Francisco 1906, Damien Marie et Fabrice Meddour  
Bamboo/Grand Angle, février 2024, 64 pages

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3.5

« Whisky San » : le père du whisky japonais

Au cœur de l’histoire du whisky japonais se trouve la figure emblématique de Masataka Taketsuru, dont le parcours singulier a bouleversé les conventions culturelles et jeté les fondements d’une industrie florissante. Naviguant entre tradition et innovation, amour et ambition, l’homme, depuis ses premiers pas dans le monde du saké jusqu’à la création de Nikka Whisky, a toujours eu de la suite dans les idées.

Né en 1894 dans une famille de brasseurs de saké, Masataka Taketsuru se distingue dès son plus jeune âge par une fascination jamais démentie pour la distillation. Cette passion le mène tôt à découvrir le whisky écossais, faisant naître en  lui une soif d’apprentissage qui le conduira bien au-delà des frontières de son Japon natal. Malgré les réticences familiales, Taketsuru s’envole ainsi pour l’Écosse en 1918, avec un rêve audacieux : maîtriser l’art du whisky et le transposer dans le terroir japonais.

L’immersion de Taketsuru dans la culture du whisky écossais est totale. Inscrit à l’Université de Glasgow pour étudier la chimie organique, il intègre plusieurs distilleries, où il apprend les subtilités de la fabrication de cette eau-de-vie. Cette période est également marquée par une rencontre déterminante, celle de Jessie Roberta Cowan, qui deviendra sa femme et son alliée dans l’aventure du whisky japonais. Alcante, Fabien Rodhain et Alicia Grande donnent à voir un homme déterminé, souvent visionnaire, mais aussi un couple dont la solidité est à l’épreuve du temps et des obstacles. 

Le retour au Japon de Taketsuru au début des années 1920 a quelque chose de doux-amer. Il est accompagné de son épouse Jessie et s’apprête à initier les débuts de son entreprise de création du premier whisky japonais. Mais les relations avec ses parents restent glaciales, son père lui reprochant notamment de ne pas avoir repris l’entreprise familiale. Embrassant d’abord un rôle au sein de Kotobukiya Limited (futur Suntory), « Masa » se heurte rapidement à des visions divergentes, notamment avec son mentor devenu rival, Shinjiro Torii. Cette tension culmine avec la décision de Taketsuru de fonder sa propre distillerie, Nikka Whisky, en 1934, dans la région de Yoichi, choisie pour ses similitudes avec le climat écossais. Entre les deux hommes, malgré une admiration réciproque, le courant n’est jamais vraiment passé : Torii a toujours affirmé sa supériorité sur Taketsuru et il privilégiait l’actionnariat là où son partenaire préférait la qualité.

L’album en témoigne amplement : la création de Nikka Whisky est le fruit d’une persévérance exceptionnelle, illustrée par la surmontée de multiples obstacles. Il a en effet fallu adapter les techniques écossaises aux conditions japonaises, composer avec la gestion des crises, notamment climatiques, lutter contre la commercialisation précipitée d’un whisky immature, ou encore se relever des réquisitions militaires de la Seconde Guerre mondiale. Taketsuru fait preuve d’une adaptabilité remarquable, diversifiant sa production avec succès dans le jus de pomme et surtout le brandy, avant de consolider sa réputation dans le whisky – chose que l’on peut observer à l’occasion d’un concours dont l’action forme plusieurs parenthèses à un récit construit sous forme de flashbacks. 

L’histoire de Masataka Taketsuru est celle d’un pionnier, dont la vision et la détermination ont non seulement fondé l’industrie du whisky japonais mais ont également enrichi le patrimoine culturel mondial de cette boisson. Moqué en Écosse, peu pris au sérieux au Japon, « Masa » n’a jamais reculé, s’est affranchi des attentes de son père et a finalement réussi là où tout le monde, ou presque, le voyait échouer. L’homme laisse derrière lui un héritage indélébile, incarné par Nikka Whisky, que les auteurs épinglent en symbole d’excellence et de passion. Ou comment un « nez » doublé d’un perfectionniste est parvenu à jeter un pont pérenne entre deux cultures si distinctes. 

Whisky San, Alcante, Fabien Rodhain et Alicia Grande 
Bamboo/Grand Angle, février 2024, 136 pages

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4

« Sans cheveux » : la métamorphose de Tereza

Les canons de beauté exaltent la chevelure comme symbole de féminité et d’attrait. Dans Sans cheveux, Tereza Drahonovska revient sur son parcours intime et émotionnel alors qu’elle est confrontée à l’alopécie, une maladie qui se caractérise par une calvitie. Cette bande dessinée explore la quête d’acceptation de soi et la redéfinition de la féminité face à la perte des cheveux, un sujet encore souvent tabou dans nos sociétés.

Dès son enfance, Tereza Drahonovska est plongée dans une quête inlassable de perfection, encouragée malgré elle par une société qui valorise les apparences. L’acceptation de ses dessins imparfaits par sa mère contrastait avec son aspiration à l’excellence, un fil rouge qui traversera sa vie jusqu’à l’adulte qu’elle deviendra. Cette lutte contre ses propres insécurités prend toutefois une tournure inattendue lorsqu’elle se trouve confrontée à l’alopécie, une maladie auto-immune qui dérobe peu à peu sa chevelure, laissant derrière elle un vide aussi bien physique qu’émotionnel.

Les cheveux, au-delà de leur aspect esthétique, ont toujours porté une charge symbolique puissante, oscillant entre affirmation d’identité et rejet des conventions. Les mouvements hippies, l’ascétisme religieux, ou encore l’expression de la beauté naturelle dans la culture noire illustrent comment la chevelure peut devenir un terrain d’expression de valeurs, de croyances et de résistances. Cette dimension culturelle, présentée dans l’album, densifie les cheveux et leur appréhension.

Pour Tereza, l’alopécie ne se limite en effet pas à un phénomène cosmétique ; elle est le théâtre d’une bataille intérieure mêlant doutes, isolement et quête de solutions médicales. La perte de cheveux, en particulier pour une femme dans une société qui magnifie la chevelure féminine, engendre un tourbillon d’émotions conflictuelles. L’histoire de Tereza, c’est celle d’une femme devant accepter sa condition, en faire une force, une singularité qui l’honore plus qu’elle ne rebute.

L’impact de l’alopécie sur l’image de soi et la perception de la féminité de Tereza met en exergue les normes de beauté rigides qui dominent nos sociétés. La perte de cheveux ébranle sa confiance, instillant le doute sur sa capacité à séduire et à être désirée, particulièrement par son partenaire. Cette dimension intime de son voyage vers l’acceptation révèle les pressions sociétales pesant sur les femmes pour se conformer à un idéal souvent inaccessible, et les conséquences psychologiques de leur échec à y adhérer.

Sans cheveux transcende le récit personnel de Tereza pour toucher à une problématique universelle : la confrontation entre nos imperfections et les idéaux de beauté. À travers le dessin simple et expressif de Stepanka Jislova, cet album introspectif invite à une réflexion sur l’acceptation de soi et les facteurs psychologiques qui en découlent. Malgré les bouleversements et les doutes, l’histoire de Tereza témoigne de la capacité à trouver la beauté dans l’imperfection. Il y a là, a minima, un message d’espoir et de libération face aux diktats esthétiques.

Sans cheveux, Tereza Drahonovska et Stepanka Jislova
Glénat, février 2024, 128 pages

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3.5

Un « Atlas de la France dans la Seconde guerre mondiale » aux éditions Autrement

Stéphane Simonnet et Christophe Prime publient aux éditions Autrement une seconde édition de leur Atlas de la France dans la Seconde guerre mondiale, de la « Drôle de guerre » jusqu’à la Libération.

La Seconde Guerre mondiale est un chapitre sombre et complexe de l’histoire de la France, marqué par l’Occupation, la Résistance, et finalement, la Libération. Dès le début de la guerre en 1939 jusqu’aux derniers jours du conflit, la France, divisée, a traversé une période trouble, qui s’est caractérisée par de nombreux événements.

La Guerre de 1939-1940

Les auteurs commencent leur analyse par la « Drôle de Guerre ». Si cette dernière marque le début du conflit pour la France, il s’agit d’une période d’attente active, en réponse à l’invasion de la Pologne par l’armée allemande. Malgré les tensions, peu de combats ont lieu à l’Ouest jusqu’à l’invasion de la Norvège et les combats de Narvik, où les forces françaises et alliées tentent, sans succès à long terme, de repousser l’avancée allemande. En mai 1940, la Bataille du Nord et la percée de Sedan bouleversent le cours de la guerre. L’armée allemande, grâce à sa stratégie de Blitzkrieg, perce les défenses alliées à Sedan, entraînant une rapide avancée vers la Manche et encerclant les forces alliées. L’invasion de la France s’ensuit, culminant avec la demande d’armistice par le gouvernement français de Philippe Pétain le 22 juin 1940. Cette campagne éclair laisse la France dévastée, partiellement occupée par les forces allemandes et profondément marquée par la défaite. L’Atlas de la France dans la Seconde guerre mondiale expose, dans le texte et à travers les cartographies de Claire Levasseur, les mouvements des troupes, les incursions en France et, enfin, le territoire morcelé, divisé en districts, mis « à l’heure allemande ».

La France Occupée

L’Occupation de la France par l’Allemagne nazie crée une fracture profonde dans la société française. Le régime de Vichy, dirigé par le Maréchal Pétain, choisit la collaboration avec l’Allemagne, tandis que Charles de Gaulle, depuis Londres, appelle à la résistance. Cette période est marquée par l’oppression, la déportation des Juifs, la censure et la résistance intérieure. La division de la France en zone occupée et zone libre jusqu’en 1942, date à laquelle l’Allemagne occupe la totalité du territoire, accentue les tensions et le sentiment de trahison au sein de la population.

Combats

Stéphane Simonnet et Christophe Prime rappellent ensuite que malgré l’Occupation, la France continue de se battre sur plusieurs fronts. Les guerres franco-françaises en Afrique, les combats fratricides en 1941, notamment en Syrie où la position des Britanniques a infléchi, et les affrontements contre les forces de Vichy par les Alliés témoignent de l’extrême complexité de la situation. De Gaulle ne veut pas brader l’Empire français et il oppose une résistance féroce aux forces françaises pro-Allemandes, notamment au Levant. Les Forces Françaises Libres (FFL), sous son commandement, s’engagent dans des combats cruciaux en Afrique et en Afrique du Nord, contribuant significativement à la lutte contre les forces de l’Axe. Sur le front méditerranéen, la marine et l’aviation françaises libres jouent également un rôle important. L’Atlas revient par exemple sur l’aide précieuse apportée aux Britanniques par les FFL en Libye et en Ethiopie, ou sur la campagne de Tunisie et la situation en Corse.

L’action de la Résistance en France métropolitaine

En métropole, la Résistance s’organise et intensifie ses actions contre l’occupant. L’unification des différents mouvements de résistance sous l’égide du Conseil National de la Résistance (CNR) en 1943 marque une étape décisive dans la coordination des efforts. Les réseaux de résistance, les maquis et les actions de sabotage se multiplient, affaiblissant progressivement les forces d’occupation et préparant le terrain pour la libération. Les auteurs se penchent sur l’organisation concrète de la Résistance, du BCRA à l’armée des ombres. Des véritables réseaux se forment, partout sur le territoire, souvent en marge de la France Libre : ils s’opposent à l’Occupation et préparent l’avenir sans les Allemands.

La Libération

Le débarquement allié en Normandie le 6 juin 1944 et en Provence deux mois plus tard ouvrent la voie à la Libération de la France. La bataille de Normandie, la libération de Paris en août 1944 et les campagnes subséquentes en Bretagne, en Bourgogne et dans les Vosges voient une participation active des forces françaises. La prise de Marseille et Toulon, ainsi que la libération de l’Alsace, sont des moments-clés de cette période. La Résistance, passant de l’ombre à la lumière, joue un rôle crucial dans ces opérations, symbolisant l’unité (partiellement) retrouvée de la nation française.

La libération des derniers réduits et la campagne d’Allemagne marquent la fin de la guerre pour la France, mais également le début d’un long processus de reconstruction et de réconciliation. C’est inscrit entre les lignes : la Seconde Guerre mondiale laisse un héritage complexe, fait de souffrance, de courage et de résilience, que Stéphane Simonnet et Christophe Prime ne manquent pas de synthétiser avec talent et érudition.

Atlas de la France dans la Seconde guerre mondiale, Stéphane Simonnet et Christophe Prime
Autrement, mars 2024, 96 pages

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4

« Atlas de la biodiversité » : comprendre le vivant

Les éditions Autrement publient un Atlas de la biodiversité éclairant quant aux différents enjeux environnementaux. Sarah Bortolamiol, Hervé Brédif et Laurent Simon y reviennent tour à tour sur les espèces menacées, les écosystèmes bouleversés ou encore les activités humaines néfastes et les pandémies.

Les auteurs l’annoncent d’emblée : cet Atlas de la biodiversité se présente comme une exploration profonde et engagée de la biodiversité mondiale, de ses déséquilibres et des initiatives visant à restaurer et à protéger le vivant. Il s’agit d’inviter le lecteur à renouer avec la complexité des dynamiques du vivant, à redécouvrir les liens qui nous unissent en tant qu’individus et sociétés aux autres formes vivantes. Partant, Sarah Bortolamiol, Hervé Brédif et Laurent Simon vont nous aider à mieux appréhender la complexité des dynamiques de la vie sur Terre, à reconnaître les liens intrinsèques entre les êtres vivants et à agir face aux enjeux environnementaux actuels.

L’atlas est structuré en quatre parties majeures, chacune traitant d’un aspect spécifique de la biodiversité et de ses défis. On apprend d’abord la rapidité alarmante de l’érosion de la biodiversité, exacerbée par les activités humaines. Les auteurs mettent en lumière le fait que moins de 1% des espèces ayant jamais existé sont aujourd’hui vivantes, soulignant l’importance de chaque forme de vie et le risque de pertes irréversibles, mais surtout les cycles de vie. Si l’instabilité des écosystèmes favorise l’existence de mosaïques diversifiées, certaines perturbations anthropiques et les effets du changement climatique font cependant craindre des phénomènes de basculement vers des écosystèmes appauvris et simplifiés.

Plus loin, l’accent est mis sur la transformation et l’exploitation excessive de la planète par l’homme, avec pour maîtres-mots standardisation, mondialisation et commercialisation. L’homme aurait notamment introduit en dehors de leur milieu naturel environ 3500 espèces exotiques envahissantes. Ces dernières seraient responsables de l’extinction de 16 % des espèces et elles seraient même impliquées dans 60 % des cas. Les sols surexploités, surpâturés, sont présentés comme un capital précieux, constitué pendant des millénaires, mais dilapidé parfois en l’espace de quelques siècles. L’agriculture intensive conduit à mettre à mal les écosystèmes et, en filigrane, ce sont les famines de demain qui se préparent.

L’atlas présente aussi des approches, des expériences et des initiatives inspirantes, à travers le monde, qui cherchent à contrer les tendances destructrices actuelles. Cela illustre comment, à diverses échelles, des efforts sont faits pour préserver, restaurer et vivre en harmonie avec la nature. Les solutions techniques sont à relativiser, mais plusieurs éléments se veulent encourageants : la capacité de régénération des forêts, la prise de conscience politique (bien que les subventions publiques considérées par l’OCDE comme néfastes vis-à-vis de la nature battent des records) ou encore l’attention des acteurs du monde économique – par exemple les assurances – sur ces questions.

Le livre met également en évidence l’importance de la biodiversité pour la santé humaine, comme illustré par la relation entre la préservation des écosystèmes et la prévention des épidémies. Il aborde aussi les cas de cohabitation difficile entre les espèces vivantes, en mentionnant par exemple les barrières de ruches d’abeilles à l’entrée des villages, contre les éléphants, au Sri Lanka. L’atlas se positionne comme une ressource précieuse pour tous ceux qui souhaitent approfondir leur compréhension des dynamiques de la biodiversité et participer aux efforts globaux pour sa préservation.

Atlas de la biodiversité, Sarah Bortolamiol, Hervé Brédif et Laurent Simon
Autrement, janvier 2024, 96 pages

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« Éditer des bandes dessinées pour adultes » : l’audace d’Éric Losfeld

Dans le paysage éditorial français, Éric Losfeld émerge comme un pionnier de la bande dessinée pour adultes. Avec sa maison d’édition Le Terrain Vague, il a introduit des œuvres novatrices qui ont repoussé les limites de la narration graphique. Benoît Preteseille en rend compte dans un essai paru aux Impressions nouvelles.

Dans les années 60, Éric Losfeld bouleverse le monde de l’édition après avoir fondé Le Terrain Vague. Avec un intérêt marqué pour le surréalisme et les œuvres avant-gardistes, il lance des titres pour adultes, comme Barbarella de Jean-Claude Forest, inaugurant une nouvelle ère pour la bande dessinée. Son approche éclectique et expérimentale, qui favorise l’originalité et la créativité, change la perception de la bande dessinée en France, lui attribuant une valeur artistique et culturelle comparable à celle de la littérature ou du cinéma. Dans la longue analyse qu’il consacre au sujet, Benoît Preteseille évoque de manière passionnée et documentée la manière dont cet éditeur-libraire a influencé le neuvième art, entre exploration et innovation, en s’insinuant au cœur de genres alors considérés comme marginaux, et en revalorisant le médium, parfois pour contrecarrer la censure. 

Le catalogue d’Éric Losfeld se distingue par sa diversité et son approche expérimentale. Les publications du Terrain Vague, à l’image des Aventures de Jodelle et Saga de Xam, explorent de nouveaux territoires graphiques et narratifs, s’éloignant des conventions pour embrasser des thématiques plus complexes et une esthétique avant-gardiste. L’éditeur n’hésite pas à capitaliser sur les innovations techniques ou sur le courant contre-culturel. Cette période est marquée par une volonté d’expérimenter avec les formats, les supports et les techniques narratives, faisant de la bande dessinée un champ d’expression artistique à part entière, que Losfeld a contribué à renouveler.

Tout cela ne s’est cependant pas fait en un tournemain, et Le Terrain Vague connaît des défis, notamment financiers et judiciaires, liés à la censure et à une gestion parfois hasardeuse. L’inexpérience des auteurs, les contraintes économiques, les divergences ont conduit à l’abandon de certains projets, mais l’essentiel est évidemment ailleurs. Car le rôle de Losfeld en tant que pionnier demeure incontestable. Son engagement pour la liberté d’expression et l’innovation artistique inspire la création de nouvelles structures éditoriales et laisse un héritage symbolique fort, évoquant la lutte pour l’indépendance créative et la reconnaissance de la bande dessinée comme forme d’art majeure. 

Éditer des bandes dessinées pour adultes n’énonce pas autre chose : son auteur revient sur le parcours éditorial d’Éric Losfeld et explique comment il a posé sa marque sur un médium aux exigences accrues et aux possibilités désormais étendues. Il suffit de se référer au panorama de la collection pour comprendre à quel point l’éditeur a pu reconfigurer la bande dessinée française : Pravda la survireuse, Le Mystère des abîmes ou Scarlett Dream, encouragés par le succès de Barbarella, apportent tous une identité forte, une latitude artistique, en plus de faire émerger ou consacrer des auteurs qui n’auraient peut-être pas pu s’exprimer ailleurs. Et qui, comme Philippe Druillet, ont souvent été eux-mêmes inspirés par les publications du Terrain Vague. 

L’éditeur a privilégié dans son catalogue des œuvres audacieuses, tant graphiquement qu’en termes de représentation de la sexualité et de la violence. Il a mis en avant des personnages féminins forts et indépendants, sexualisés, et parfois objetisés. Cela lui a valu des critiques, légitimes. Et de pareilles réserves ont également porté sur les thématiques de gauche qui tapissaient ses œuvres, présentes mais sans réel engagement profond. Benoît Preteseille examine avec acuité et nuance ces divers éléments.

Le positionnement haut de gamme des publications de Losfeld, tant en termes de prix que de qualité de fabrication, ainsi que les difficultés rencontrées dans le renouvellement de son catalogue, ont contribué à éloigner un public plus large. Mais qu’importe, aujourd’hui, l’influence de Losfeld et de sa maison d’édition se fait toujours ressentir dans le monde de la bande dessinée pour adultes. Les auteurs et les éditeurs contemporains continuent d’explorer des voies ouvertes par Le Terrain Vague, en cherchant un équilibre entre innovation artistique et accessibilité culturelle. En brisant les conventions et en défendant une vision artistique audacieuse, l’homme a rendu possible une appréciation renouvelée de la bande dessinée comme médium artistique et culturel à part entière. Un fait dont témoigne abondamment l’ouvrage.

Éditer des bandes dessinées pour adultes, Benoît Preteseille 
Les Impressions nouvelles, février 2024, 296 pages

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Madame de Sévigné : autopsie d’un rapport mère-fille

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Madame de Sévigné est le second long métrage de fiction d’Isabelle Brocard. Elle y explore un lien mère-fille très connue, tout en abordant avec délicatesse et force la naissance d’une écrivaine à l’écran. Habité de nature, le film est à la fois ancré dans son époque et d’une modernité souvent pertinente. Karin Viard et Ana Girardot y sont époustouflantes de justesse et de folie.

Dans son premier film, Ma Compagne de nuit, Isabelle Brocard tissait un lien unique entre deux inconnues, qui aurait pu s’apparenter à une relation mère-fille. Une jeune femme pleine de vie y accompagnait une autre, plus âgée mais pas encore vieille, vers une mort certaine (et en partie choisie car sans hospitalisation malgré un cancer). Avec Madame de Sévigné, elle raconte les célèbres lettres de la marquise de Sévigné à travers sa relation avec sa fille, Françoise. Une relation aussi fusionnelle que destructrice dont elle impute la faute à deux femmes qui n’avaient pas les mêmes aspirations, dans une époque qui n’offrait aucune liberté aux femmes (tout juste de l’indépendance aux plus aristocrates d’entre elles). Pourtant, la liberté, c’est l’obsession de Madame de Sévigné pour sa propre vie mais aussi et surtout pour celle de sa fille, quitte à en faire une obsession. Elle la refuse au roi, la forçant à un mariage (pour échapper au couvent) qui la rendra tributaire d’un mari endetté. Or, Françoise ne se rêve pas spécialement libre ou du moins, elle ne sait que faire de son hypothétique indépendance : sitôt quitté le périmètre de sa mère, elle se met au service de son mari et cherche sans cesse l’aide de sa mère, qu’elle voudrait pourtant rejeter. Une relation complexe transcrite à l’écran par des scènes de plus en plus tendues entre la mère et la fille. Le corps, le visage et la manière de s’exprimer de Françoise (et donc à travers elle le jeu d’Ana Girardot) se transforme au fil des plans, de manière assez radicale. On voit aussi le corps et l’esprit de Madame de Sévigné se replier sur lui-même. Paradoxalement, elle continue d’être connectée au monde par l’écriture.

Mère et fille se défient sans cesse : la mère en racontant mieux que la fille des anecdotes dans les diners où elle voudrait briller, la fille en dévoilant aux inconnus les lettres de sa mère pour montrer à quel point elle lui porte de l’affection ou plutôt une « excessive tendresse », sous-titre du livre d’Isabelle Brocard adapté de son film et qui aurait fait un titre magnifique pour cette histoire. Si Madame de Sévigné occupe le devant de la scène et offre son titre, c’est parce que c’est elle qui transcende cette relation, plutôt sa vie, en une œuvre devenue littérature : « je n’ai jamais voulu être à charge contre Madame de Sévigné parce que je trouve qu’à un moment, elle réussit à se sauver en s’abandonnant de manière quasi viscérale à l’écriture. Elle lâche prise et devient véritablement un écrivain. » Le film raconte avant tout la naissance d’un écrivain. À l’écran, peu à peu à la voix off de Karin Viard lisant ses lettres et aux plans de sa main écrivant succèdent les lettres qui s’affichent en gros plan jusqu’à envahir l’image : « c’était l’un des enjeux de Madame de Sévigné : faire de la littérature un personnage ».

Madame de Sévigné écrit partout, tout le temps, sa prose n’étant pas adressée qu’à sa fille. Elle ne cesse de pratiquer cette activité, même une fois blessée aux mains. C’est d’ailleurs dans une autre relation fusionnelle qu’elle entre pour continuer à produire des lettres. Il serait très difficile ici de séparer la femme de l’artiste-écrivaine, toute son écriture étant liée aux obsessions de sa vie : l’indépendance et sa fille. Quand sa fille lui échappe, son fils lui propose une nouvelle fille à façonner, à travers les traits de Cyrielle Mairesse (vue dans Les Chatouilles), et évoque ainsi la condition féminine. D’une grande maturité, ce personnage pourtant qualifié de « petite personne », s’exprime avec clarté et lucidité sur sa condition, loin des babillages déconnectés des salons. Elle sait qu’elle ne doit sa vie qu’à elle-même et son champ d’influence qu’à sa propre personne. Pourtant, elle ne fera finalement qu’attiser la jalousie entre mère et fille. Cette manière de raconter la société en toile de fond (le rapport au désir, le paraître, la puissance des hommes, la marge de manœuvre limitée des femmes, l’argent roi) rend l’œuvre d’Isabelle Brocard moderne et jamais confinée par son côté film en costumes. Elle offre une place prépondérante à la nature, aux sensations, sans s’enfermer à l’intérieur. Elle quitte le foyer, où les femmes étaient contraintes, pour magnifier les lieux d’où Madame de Sévigné écrivait. « […] ce sont plutôt à des décors et à des paysages que je pense au début de l’écriture. Je visualise tout de suite les lieux où va se dérouler mon histoire : le château de Courances, pas très loin de chez moi, où nous avons tourné les scènes du Marais à Paris, celles en Bretagne et en Bourgogne ; le château de Grignan, un château départemental très singulier où mère et fille ont vécu, et les bords de Loire […] C’est la grande modernité de l’écrivain qu’est Madame de Sévigné : elle est, avant Rousseau, un écrivain de l’extérieur. »

La mère évoque autant le manque de sa fille que les arbres, son parc, la Bretagne. Tout un monde qui foisonne auquel elle consacre ses mots et dans lequel elle met ses pas, ceux qui ne la rapprochent pas de sa fille comme elle le regrette (3 semaines de voyage les séparent). Pourtant, mère et fille ne peuvent se détacher l’une de l’autre, liées à jamais par ce serment fait par la mère à sa fille :  « Je veux que vous ayez la place que vous méritez, je vous veux heureuse, indépendante, et maîtresse de votre destinée. » Des mots forts, mais qui se payent au prix d’une vie à les rendre réels dans un monde qui ne le permet pas. La scène qui ouvre le film, baignée de soleil, paraît d’ailleurs presque irréelle et viendra longtemps hanter Madame de Sévigné jusqu’à en faire une écrivaine, une femme que seuls les mots peuvent sauver.

*Toutes les citations sont issus de l’entretien avec Isabelle Brocard à retrouver dans le dossier de presse du film.

Madame de Sévigné : Bande annonce

Madame de Sévigné : Fiche technique

Synopsis : Milieu du XVIIème siècle, la marquise de Sévigné veut faire de sa fille une femme brillante et indépendante, à son image. Mais plus elle tente d’avoir une emprise sur le destin de la jeune femme, plus celle-ci se rebelle. Mère et fille expérimentent alors les tourments d’une relation fusionnelle et dévastatrice. De ce ravage, va naître une œuvre majeure de la littérature française.

Réalisation : Isabelle BROCARD
Scénario : Isabelle BROCARD et Yves THOMAS
Photographie: Georges LECHAPTOIS
Montage : Camille DELPRAT et Géraldine MANGENOT
Interprètes : Karin VIARD, Ana GIRARDOT, Cédric KAHN, Noémie LVOVSKY, Robin RENUCCI, Cyrille MAIRESSE, Antoine PRUD’HOMME DE LA BOUSSINIERE, Alain LIBOLT, Laurent GREVILL
Production : THE FILM, AD VITAM, ORANGE STUDIO, AUVERGNE RHÔNE-ALPES CINÉMA, FRANCE 3 CINÉMA
Distribution : AD VITAM – ORANGE STUDIO
Date de sortie : 28 février 2024
Genre : Drame

Comme un fils : Comme un portrait de Vincent Lindon, ciné-fils de Bourdieu

Porté par un Vincent Lindon toujours juste et royal dans son rôle-archétype de la défense des opprimés, Comme un fils de Nicolas Boukhrief peine à se hausser sur l’intensité concentrée de l’acteur et à gagner une intériorité et vitalité propice à son sujet.

Il en résulte un film un peu terne, buté, cerné- comme les yeux du jeune garçon( Victor) censé être un Rom que recueille Lindon pour tenter de le sauver d’un déterminisme annoncé, un film sincère et sans effets mais manquant de nerfs ou d’écriture faisant circuler les personnages dans toutes les temporalités.

Comme un fils est un drôle de film même si ce n’est pas un film drôle. A la mise en scène sobre, sans surplus (il eût peut-être fallu aller écrire davantage cet événement qui a provoqué la mise à pied ou la dépression du professeur que joue Lindon), au plus près d’un drame intimiste et morne. Et il est bon aussi que le cinéma puisse être une proposition sans radicalité, ni légère ni grave, plutôt le geste de constat d’un réel abattu et fade.

Film difficile à classer en dépit de sa veine clairement sociale, on sent que ce n’est pas celle-ci qui guide le réalisateur. Plutôt bien sûr l’impuissance des services sociaux d’aide à l’enfance, les enjeux de ce que l’éducation peut ou pas,  de ce que pourrait être une relation entre un fils et son père, une paternité d’élection, ce sont donc plutôt ces mouvements intérieurs, sensibles, ténus, peu éloquents qui intéressent Boukhrief, servi par un acteur complètement acquis à ce langage tandis que les autres ne le sont pas forcément.

Le film n’échappe pas aux clichés de certains bons sentiments alors même qu’il furète ailleurs: notamment son incursion dans les camps des Roms manque d’écriture scénaristique en amont ou de vraie caméra documentaire, ce qui affaiblit la tension rentrée du jeu de chacun (intéressante toujours Karole Rocher, palpitante même si le scénario lui donnait plus à défendre) et n’échappe pas à la caricature.

Et puis il y a Vincent Lindon, héros stoïcien, sorte de château fort dressé face aux injustices sociales, parfaitement à l’aise dans le destin de ce personnage qui habite maintenant la plupart de sa filmographie (surtout depuis la trilogie de Stéphane Brizé) majestueux dans la perte et compact dans la résistance à l’adversité. Ce personnage d’homme bien renoncé dirait Valère Novarina, tendu entre le désenchantement et le courage de ne ne pas abdiquer, toujours au bord du rien et cependant ne lâchant pas ses idéaux semble devenir le Rôle absolu de l’acteur Lindon, sa nécessité. Comme naguère Delon et sa vertu samouraï. Et il y a toujours quelque chose de très beau à voir un acteur ne plus jouer et être en symbiose avec sa ligne.

Reste que Boukhrief nous saisit là où on ne l’attend guère: dans les deux scènes de groupe où il quitte l’intime, le tête à tête de l’enfant et du prof, manifestement plus à l’aise dans cette respiration plurielle. Là au cours d’un diner entre ex collègues du personnage de Lindon ou un autre diner avec des nouveaux collègues de son travail éducatif bénévole, Comme un fils s’anime et trouve son pouls, son flux amical, vivant, dense, sincère qu’il n’a eu de cesse de chercher sous d’autres contours. Comme un fil souterrain qui serait la vraie matrice du film, sa leçon secrète pour ne pas mourir du social.

Bande-annonce : Comme un fils

Fiche Technique : Comme un fils

Réalisateur : Nicolas Boukhrief
Par Nicolas Boukhrief, Eric Besnard
Avec Vincent Lindon, Karole Rocher, Stefan Virgil Stoica
6 mars 2024 en salle | 1h 42min | Drame
Distributeur : Le Pacte

Inchallah un fils, d’Amjad Al Rasheed : en Jordanie, naître femme ou n’être pas

Premier long-métrage d’un réalisateur jordanien prometteur, Amjad Al Rasheed, Inchallah un fils aborde frontalement la question de la place et des droits dévolus à la femme dans une société patriarcale phagocytée par la religion.

Où l’on découvre que, dans la Jordanie actuelle, une veuve, même mère, n’est que de peu de poids, parmi les héritiers de son défunt mari, si elle n’est pas mère d’un fils…

C’est ce dont Nawal – magnifique Mouna Hawa, d’une austérité si sévère ou d’une sensualité si touchante, selon que ses cheveux sont couverts et étroitement plaqués ou rendus à leur déferlante liberté – fait l’amère expérience, lorsque son jeune époux décède subitement. Après les condoléances et commisérations d’usage, les menaces s’amoncellent, émanant d’un beau-frère particulièrement double, Rufqi, campé de façon très convaincante par Haitham Omari : risque de perdre son appartement, les héritiers latéraux se voyant privilégiés sur l’épouse, tant que celle-ci n’a pas de fils, et même risque de se voir confisquer son unique fille par ce redoutable parent. Nuages noirs auxquels s’ajoute la perte de son emploi d’aide-soignante, pour s’être impliquée un peu trop activement dans l’avortement décidé par l’une des filles de la famille qui l’emploie auprès de l’aïeule.Le tout pourrait être traité sur un mode tire-larmes et mélodramatique mais toute l’intelligence du réalisateur jordanien Amjad Al Rasheed (1985 – ) réside dans le choix d’un réalisme implacable, qui fait ressortir d’autant plus belle manière l’humanité des êtres, et par là même l’émotion. Secondé au scénario par Rula Nasser, également coproductrice, et Delphine Agut, il prête à Nawal un stoïcisme si endurant et déterminé que le personnage suscite l’admiration, plutôt que la pitié. Les plans de Kanamé Onoyama présentent l’héroïne, surtout lorsqu’elle se trouve chez elle, dans le surcadrage des montants d’une porte, au bout de l’étroitesse d’un couloir ou d’une entrée, illustration très concrète du carcan qui emmure les femmes au sein de cette société régie par les pères, les frères, et la religion.

Fort heureusement, un point de fuite se dégage, grâce à un beau personnage masculin, le sensible Hassan (Eslam Al-Awadi), et à un véhicule, le pickup du mari, auquel Nawal s’attache inexplicablement, alors qu’elle ne sait pas, pas encore conduire… Espace mobile et intime, qui permet de sortir d’Amman, la capitale congestionnée, et de s’affranchir des règles qui l’enserrent et la régentent strictement. Sans compter, peut-être, l’intervention d’un petit deus ex machina de touchante facture…

Premier long-métrage d’Amjad Al Rasheed, Inchallah un fils réalise la prouesse de ne pas oblitérer l’espoir, sur fond d’un constat qui n’édulcore en rien la situation des femmes prisonnières de sociétés corsetées.

Bande-annonce : Inchallah un fils 

Fiche technique : Inchallah un fils 

Titre original : Inshallah Walad
De Amjad Al Rasheed | Par Amjad Al Rasheed, Rula Nasser
Avec Mouna Hawa, Seleena Rababah, Haitham Omari
6 mars 2024 en salle | 1h 53min | Drame
Distributeur: Pyramide Distribution

Alienoid : les protecteurs du futur

Fraîchement débarqué dans les rayons et en location, découvrez un direct-to-video sud-coréen pas comme les autres. Quitte à ne pas savoir quoi choisir, autant tout réunir dans un même projet. Le dilemme de Choi Dong-hoon n’a donc plus lieu d’être dans Alienoid, une contraction stimulante et divertissante de plusieurs genres et références cinématographiques identifiables. De la science-fiction aux films d’art martiaux et de sabre, en incluant tout un cortège de sorciers taoïstes et autres extraterrestres en mode body snatchers, ce premier épisode d’un diptyque promet des bonds temporels ludiques comme Hollywood ne sait plus les traiter à l’heure actuelle.

Synopsis : Depuis des millénaires, des Aliens prennent possession de corps humains, tapis dans l’ombre en attendant leur heure. Afin d’anéantir cette menace, un Gardien envoyé du futur traque sans relâche ces envahisseurs. Mais lorsque les Aliens lancent l’assaut sur Séoul, il comprend qu’il ne pourra pas les arrêter seul. Des siècles plus tôt, une mystérieuse élue capable de dompter la foudre parcourt le pays à la recherche de l’Alien originel. Des quêtes parallèles de ces deux Voyageurs du Temps dépendra le salut de l’Humanité.

Malgré la réception mitigée du film en Corée du Sud, terre natale de sa production, la seconde partie suscite beaucoup plus d’intérêts et cartonne déjà au box-office local. Comptabilisant (depuis sa sortie le 10 janvier 2024) plus d’un million de tickets vendus, sa distribution à l’international ne pouvait que s’accélérer. Le timing est donc parfait pour revenir aux origines d’un tel succès. Si tout est loin de faire de l’ombre à la révolution d’Arrakis, cette série B se défend tel un dessert sucré et multicolore. La saveur peut être douteuse, mais on a quand même envie d’y goûter.

Défaillances spacio-temporelles

Sous la vigilance de Guard (Kim Woo-bin) et de son associé Thunder (Kim Woo-bin), des prisonniers extraterrestres purgent leur peine dans des corps humains, jusqu’à ce que la mort les emporte. Pour ces deux robots aliens, la tâche n’aurait pas été aussi ardue sans l’existence d’une lame sacrée, sorte de clé qui permet à la fois de libérer les détenus de leurs prisons de chair et d’ouvrir des portails temporels, que tout le monde cherche à récupérer. Ces deux éventualités sont alors rapidement explorées par le cinéaste et son co-scénariste Lee Gi-cheol, qui n’hésitent pas à juxtaposer une course-poursuite après l’autre et sur deux temporalités bien distinctes. Si vous n’avez pas encore décroché jusque-là, l’intrigue ne manque pas de gagner en complexité au fur et à mesure qu’elle ouvre des portes sans les refermer. Comme dans un buffet à volonté visuel, le cinéaste se sert généreusement de tous les côtés, quitte à laisser ses ambitions prendre le pas sur la cohérence artistique.

Il n’y a que dans les rêves les plus fous que les artéfacts de la pop culture américaine (Retour vers le futur, Terminator, l’Invasion des profanateurs de sépulture…) et le wu xia pian de haute voltige peuvent cohabiter. Et Choi Dong-hoon souhaite réellement les concrétiser à l’écran. Ce qui n’est pas sans excès ni défauts, mais que demander de plus à un artisan qui a maintes fois su conquérir le grand public. Par le passé, le réalisateur a brillamment confirmé son habileté à valser entre plusieurs arcs narratifs dans des films choraux, notamment avec Les Braqueurs ou son œuvre d’espionnage historique Assassination. L’inconvénient de son dispositif ici, c’est qu’il a cruellement besoin de sa seconde moitié pour que son récit reste pertinent et cohérent dans la longueur. C’est pourquoi le film nous perd assez rapidement entre deux époques au traitement inégal.

Qui contrôle le passé contrôle l’avenir

La révolte des aliens tentaculés au cœur du Séoul contemporain n’est pas aussi séduisante que les séquences anachroniques dans la Corée de la dynastie Goryeo (fin XIVe siècle). C’est en tout cas le versant qui fonctionne le mieux sans que l’écran soit surchargé en effets numériques approximatifs dans ce premier opus. Ajoutons à cela un duo de sorciers jubilatoires, un assortiment d’objets magiques et on se laisse pleinement embarquer dans une aventure au ton plus léger. C’est à cet instant que le modeste chasseur de prime Muruk (Ryu Jun-yeol) est amené à faire équipe avec Ean (Choi Yu-ri), une tireuse aussi redoutable qu’indomptable. Choi Dong-hoon manque toutefois d’édifier la combinaison ludique entre le western et le film d’arts martiaux, car sa démarche n’est évidemment pas près d’égaler la maestria d’un Tarantino (on pense forcément à Kill Bill). Force est de constater que ce brassage immodéré de registres, dans le but de dialoguer avec la plus large audience possible, génère plus de contraintes que de bénéfices.

Cela vaut pour les enjeux émotionnels, qui sont rapidement mis en suspens du fait que l’on connaisse par cœur le refrain du robot qui se découvre une âme bienveillante, par exemple. De nombreuses pistes ou zones d’ombre sont ainsi émiettées entre deux époques, tout en coulissant vers le deuxième volet. Le souci réside dans la surcharge de ces éléments dans le récit, à commencer par la menace de sphères rouges toxiques. Mais on s’y retrouve tout de même dans ce dédale scénaristique, qui dérègle sans peine nos grilles de lecture conventionnelles. Le dernier acte déroule, sans retenue, tout un programme musclé sans pour autant renoncer à l’humour qui en fait sa force et son charme. Les vilains aliens s’efforcent également de stimuler les actes de bravoure chez des héros qui partagent le même camp sans le savoir. Ces interactions répétées et des alliances inattendues font en sorte que le rythme ne retombe pas aussitôt la bataille reportée. Ce n’est qu’à la réunion de tous ces éléments qu’il nous est permis de croire à cet univers déjanté.

Manque encore à cet Alienoid le précieux équilibre entre l’action et le spectacle qui fédèrerait tous les spectateurs derrière cette grande fresque épique et recomposée. Cela dit, malgré tous les défauts cités plus haut, on ne boude pas notre plaisir à virevolter aux côtés de tous ces protagonistes acculés dans la bataille. On ne pouvait pas en dire autant de Cowboys & Envahisseurs à l’époque, mais Choi Dong-hoon est pleinement conscient de ce registre alambiqué. Si tout est loin d’être irréprochable, la sincérité de son blockbuster transpire à l’écran. Et le franc succès de la seconde partie pourrait potentiellement nous permettre de découvrir la conclusion d’une telle épopée dans nos salles obscures. Croisons les doigts pour que ce genre de miracle n’arrive pas qu’en Corée du Sud et que l’on puisse retrouver cette bande de bras-cassés qui courent après le sacro-saint MacGuffin.

Bande-annonce : Alienoid – les protecteurs du futur

Fiche technique : Alienoid – les protecteurs du futur

Titre original : Oegye+in 1bu
Réalisation : Choi Dong-hoon
Scénario : Choi Dong-hoon, Lee Gi-cheol
Direction de la photographie : Kim Tae-gyeong
Musique originale : Jang Young-gyu
Montage : Sin Min-gyeong
Direction artistique : Ryu Seong-hui, Lee Ha-jun
Son : Choi Tea-young
Costumes : Jo Sang-gyeong
Producteurs : Ahn Soo-hyun, Choi Dong-hoon
Production : Caper Film
Pays de production : Corée du sud
Distribution France : Condor Distribution
Durée : 2h22
Genre : Science-fiction, Action, Fantastique
Date de sortie : 29 février 2024 (DVD – BLU-RAY – VOD)