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« Toubab » : éveil sénégalais

Dans Toubab, Nuria Tamarit narre le voyage initiatique de Mar, une adolescente confrontée à la découverte d’une culture radicalement différente, au Sénégal. À travers ses yeux, nous explorons les thèmes de la croissance personnelle et de la découverte culturelle.

Mar est une jeune fille de 17 ans assez ordinaire : un peu trop connectée et nombriliste, elle a du mal à imaginer ses journées sans les notifications qui les rythment habituellement. La voilà cependant entraînée, un peu malgré elle, dans un voyage au Sénégal avec sa mère, dans le cadre d’une mission humanitaire. Sa dépendance aux réseaux sociaux et son sentiment d’isolement sans connexion constante à Internet la placent d’emblée dans une posture de malaise face à cet environnement qui, de plus, lui est totalement étranger. Ce décalage amorce le premier niveau d’un voyage initiatique, où l’inconfort et le manque deviennent le terreau d’une transformation personnelle.

Car peu à peu, Mar s’ouvre aux charmes et à la richesse humaine du Sénégal. Elle découvre une société où le matérialisme et la pression capitaliste cèdent la place à l’humanité, au partage, et à une joie de vivre plus spontanée. Cette transition de Mar, d’une focalisation sur le manque à une appréciation de l’abondance tout à fait différente, souligne ce qui constitue le cœur du récit : l’éveil culturel. À travers les danses spontanées, les sourires partagés et une alimentation qui marque une rupture avec sa routine, Mar commence à percevoir le monde extérieur comme plus significatif, plus foisonnant, plus diversifié que le monde virtuel, confiné dans son téléphone.

Le récit de Toubab, prenant, s’approfondit lorsque se posent des réflexions sur les aspirations à une vie meilleure et les périls de l’émigration vers l’Occident, mettant en lumière les complexités des désirs humains face aux réalités économiques et sociales. Plus qu’un simple écho aux drames actuels et récurrents de la Méditerranée, cela pousse Mar à considérer des questions plus larges sur la vie, le bonheur et la signification de l’appartenance à une communauté. Si le Sénégal offre à ses habitants une vie riche en chaleur humaine et en plaisir partagé, il n’en demeure pas moins que les sirènes de la société de consommation bourdonnent aux oreilles des autochtones, parfois au péril de leur vie.

Un objet quotidien, la tong, devient dans l’album un symbole puissant de la découverte culturelle de Mar. Qu’importe si un homme porte des tongs normalement dévolues aux femmes, les prescriptions européennes n’ont pas voix au chapitre là-bas. Mieux, Mar apprend le concept de propriété partagée : la communauté qu’elle côtoie est riche des biens de chacun, qui sont en quelque sorte socialisés, le besoin du moment justifiant la possession, toujours éphémère. Cela aboutit à des leçons d’humilité et de partage, apprises au cours de son voyage. Ces moments symbolisent parfaitement la transformation intérieure en cours, qui sous-tend Toubab.

Nuria Tamarit problématise à hauteur d’ado ce que signifie vraiment vivre en communauté. Elle invite à (re)découvrir l’essentiel au-delà du matériel. À travers le voyage de Mar, nous sommes invités à réfléchir sur nos propres vies, sur ce qui compte véritablement, et sur la beauté de l’ouverture au monde. Ce récit, aux illustrations « spontanées », nous rappelle que parfois, pour trouver ce qui est véritablement important, il faut être prêt à se perdre dans l’inconnu.

Toubab, Nuria Tamarit
Les Aventuriers d’ailleurs, février 2024, 128 pages

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3.5

Paperhouse : la fabrique du rêve

En réalisant Paperhouse, Bernard Rose donnait un sens profond aux rêves, ces chemins intimes qui peuvent donner accès à une compréhension de soi. Entre subconscient, rêve, cauchemar, monde parallèle et réalité, une jeune fille vit un périple qui la mène jusqu’au bout d’elle-même et en ressort grandie.

Voyage thérapeutique, immersion dans le sommeil paradoxal à travers un imaginaire tangible et sensuel, rencontre régénérante entre deux enfants perdus, choc traumatique, lyrisme ample et stimulant, Paperhouse a tout d’un film de série B qui sait se libérer du format d’un genre pour côtoyer les plus grands. Conte d’épouvante et de magie dans un récit anti-choral : c’est quasi exclusivement le point de vue de la jeune Charlotte Burke, remarquable, au jeu net et franc, sans fioritures, qui est mis en avant. Son personnage est tour à tour exaspérant, attachant, émouvant, puis d’une grande maturité émotionnelle.

La maison de papier

Le scénario repose sur un concept original, à la fois simple et fascinant : une jeune fille peut pénétrer dans un monde parallèle, une fois endormie, qu’elle a préalablement dessiné sur une feuille de papier. Cette ergonomie, cette idée fantastique génère chez le spectateur une curiosité sans cesse renouvelée. Que va-t-elle dessiner ? Comment sa créativité va se réaliser concrètement dans l’autre monde ? Que va dire le garçon qu’elle a humanisé ? Quels seront ses traits de caractère ? Est-elle responsable de lui ? Que va-t-il se construire entre eux ? Que sait-il de cette dimension ?

La mise en scène de Bernard Rose relève d’un grand sens de l’image. C’est globalement épuré, simple, mais toujours pictural, atypique et rare. Hans Zimmer, dans son génie au stade embryonnaire, offre une partition particulièrement saisissante, émouvante, avec ses synthés plein de spleen, de personnalité qui ne tombent jamais dans le kitch ou dans l’outrance.

Deux enfants perdus

Fait de bric et de broc, le style visuel de l’autre univers fait penser à l’esthétique d’Edward Scissorhands, avec ce même pouvoir d’évocation. Sa polysémie doit être réduite par l’intervention de Charlotte Burke, architecte de ses propres rêves, qui va se rendre compte qu’il existe des liens étroits entre son monde parallèle et sa vie personnelle. Une partie de ce qu’elle fabrique lui échappe et est le produit de son subconscient. Une autre partie est issue d’un réel qu’elle doit apprendre à connaitre. La relation qu’elle noue avec Elliott Spiers est authentiquement touchante. Ce dernier, mystérieux, charmant, attachant, gracieux, avec son visage d’ange, est un trésor pour la caméra. La synergie qui éclot de leur relation est l’atout majeur du film, son élan vital. Les dialogues entre eux ont quelque chose d’évanescent : décalés, suggestifs, énigmatiques, surréalistes, déraisonnables, incantatoires… On n’est jamais réellement les pieds sur terre. Le propos du film peut paraître tortueux, parfois insaisissable, comme un véritable serpent, mais sait se réapprovisionner d’enjeux et d’objectifs déterminants assez faciles à assimiler.

Du voyage surnaturel à la maturité

Le danger est potentiellement partout dans Paperhouse, mais l’aspect fantastique, surnaturel, étrange, avec sa propre logique interne, est là pour nous dire que tout est possible. Le film pose des questions sur la parentalité, sur les aspérités de l’enfance (l’image qu’on se fait d’un père absent, ses retrouvailles en demi-teinte avant un cocon familial retrouvé) et alterne des séquences horrifiques très graphiques, des moments bucoliques, oniriques, avec des sursauts d’espoirs, des envies d’évasions, etc.

Le spectateur peut se laisser aller à quelques spéculations malgré la lucidité de l’enfant sur ce qui lui arrive, avant le coup de maestria final, qui a quelque chose d’insensé, d’euphorisant, de poétiquement embelli et qui agit comme une libération, avec des marges d’interprétations (est-ce une ultime dilution entre les deux mondes ? Une hallucination passagère ? La relation entre les deux enfants est-elle achevée ?)

Malgré le point de vue adopté, toujours à hauteur d’enfants, Paperhouse est une œuvre profondément adulte, au propos averti, mûr et imprégné par une notion d’auteur. Le personnage de Charlotte Burke finit par gagner en maturité émotionnelle, digérer ce qui lui est arrivé et prendre de la hauteur, car elle a su décrypter et apprivoiser ce voyage qui oscillait entre rêve et réalité. C’est aussi un des atouts de l’enfance : croire au fantastique, ne pas toujours l’appréhender, en être déstabilisé et, parfois, en extraire le meilleur.

Les trésors enfouis de la perception humaine

Psychologie, métaphore, rêve, cauchemar, réalité, traumatisme, parentalité, crayon, dessin, maison, phare, océan, maladie, doute, espoir : le champ lexical du film est teinté de fantaisies et de considérations particulièrement profondes et touchantes. Un chef-d’œuvre résolument innovant, qui stimule le subconscient, touche à l’intime, pour mieux révéler les secrets et les trésors enfouis de la perception humaine.

Bande-annonce : Paperhouse

Fiche technique : Paperhouse

Synopsis : Petite fille solitaire et rêveuse, Anna découvre qu’elle peut entrer dans un monde parallèle, plus précisément dans une maison qu’elle a dessinée sur une feuille de papier. Les liens entre le monde réel et le monde imaginaire vont se resserrer, et le rêve va petit à petit virer au cauchemar…

  • Titre français : Paperhouse
  • Réalisation : Bernard Rose
  • Scénario : Matthew Jacobs d’après le roman de Catherine Storr
  • Direction artistique : Anne Tilby et Frank Walsh
  • Costumes : Nic Ede
  • Photographie : Mike Southon
  • Montage : Dan Rae
  • Musique : Stanley Myers et Hans Zimmer
  • Pays d’origine : Royaume-Uni
  • Format : Couleurs – 35 mm – 1,66:1 – Dolby Surround
  • Genre : drame, fantastique
  • Durée : 92 minutes
  • Dates de sortie : États-Unis (10 septembre 1988), Royaume-Uni (10 septembre 1988)
  • Charlotte Burke : Anna Madden
  • Jane Bertish : Miss Vanstone
  • Samantha Cahill : Sharon
  • Glenne Headly : Kate Madden
  • Sarah Newbold : Karen
  • Gary Bleasdale : un policier
  • Elliott Spiers : Marc
  • Gemma Jones : Dr. Sarah Nicols
  • Steven O’Donnell : Dustman
  • Ben Cross : Dad Madden
  • Karen Gledhill : une infirmière
  • Barbara Keogh : la réceptionniste à l’hôtel
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5

Vampire humaniste cherche suicidaire consentant : Appétissang

Croquer la vie est aussi angoissant qu’il n’y paraît pour Sasha, une jeune adolescente qui n’assume pas ses obligations de vampire. Premier long-métrage habile avec l’humour et appétissant par la réflexion qu’il propose, Vampire humaniste cherche suicidaire consentant constitue un récit d’apprentissage d’une finesse réjouissante. Le repas est servi avec modération !

Synopsis : Sasha est une jeune vampire avec un grave problème : elle est trop humaniste pour mordre ! Lorsque ses parents, exaspérés, décident de lui couper les vivres, sa survie est menacée. Heureusement pour elle, Sasha fait la rencontre de Paul, un adolescent solitaire aux comportements suicidaires qui consent à lui offrir sa vie. Ce qui devait être un échange de bons procédés se transforme alors en épopée nocturne durant laquelle les deux nouveaux amis chercheront à réaliser les dernières volontés de Paul avant le lever du soleil.

Pas besoin de s’arrêter aux itérations de Dracula, car il existe également un pendant féminin chez les vampires de notre siècle. Hormis la horde de prédateurs que l’on peut apercevoir dans moult  séries B, plus ou moins gore, c’est souvent dans les mains d’auteurs indépendants et dans des contrées atypiques qu’on se surprend à redécouvrir le mal profond qui conditionne ces héroïnes. En Suède (Morse), en Iran (A Girl Walks Home Alone at Night) et à présent au Canada, ces femmes vampires voyagent de plus en plus sur les grands écrans. Sans pour autant suivre la logique à laquelle les mythes folkloriques des buveurs de sang nous ont habitués, le tandem Ariane Louis-Seize et Christine Doyon nous prend à revers avec cette comédie dramatique rafraîchissante et qui ne manque pas de mordre avec humour.

À crocs et à sang

Du haut de ses 68 bougies soufflées, Sasha (Sara Montpetit) est une adolescente presque comme les autres, si on lui enlève ses canines trop longues et sa soif d’hémoglobine. Son quotidien est un calvaire, car son empathie l’empêche de croquer à pleines dents des humains fraîchement servis à domicile. Elle s’enferme dans sa chambre et dans une solitude qui inquiète forcément ses parents (Steve Laplante et Sophie Cadieux), ainsi que le reste de sa famille traditionaliste. Nous ne sommes d’ailleurs pas loin du portrait que l’on se fait de la Famille Addams, avec son lot d’excentricité. Mais le refus de Sasha de vivre comme ses aînés, son rejet de cette dépendance au sang et, par extension, au meurtre, la tiraille dans un choix cornélien. Il est enfin temps pour elle de rompre ce cycle de l’isolement et de confronter le monde qu’elle ne considère pas comme un garde-manger.

C’était déjà une problématique développée dans La peau sauvage, un court-métrage réalisé en 2016 par Louis-Seize qui met en scène une femme-serpent dont l’instinct animal et les désirs s’éveillent. Son cinéma est ainsi peuplé de créatures chimériques en quête identitaire et la petite Sasha dans son corps maudit par le sang ne fait pas exception. Si le programme semble chargé, la réalisatrice ne laisse jamais retomber le rythme, jonglant astucieusement entre la comédie et des bascules romantiques, suffisamment crédibles et pertinentes. Le tout est amené avec une tendresse qui efface progressivement le malaise généré par la relation improbable entre Sasha et Paul (Félix-Antoine Bénard). Ce dernier est le dépressif suicidaire du titre, mais il s’avère qu’il est aussi incompétent dans cette tâche que dans le reste de sa vie. On pourrait d’ailleurs comparer leur relation maladroite à celle que l’on peut découvrir dans la série The End of the F***ing World. D’une certaine manière, on se laisse happer par ce curieux mélange entre la nuit et les ténèbres.

N’oublions pas non plus Denise (Noémie O’Farrell), la cousine et mentor de Sasha dans sa quête existentielle. Ses récurrentes interventions aèrent l’intrigue de façon à provoquer un décalage comique bien senti et un sourire bien mérité. Tout n’est pas drôle pour autant et c’est dans le dernier acte que le jeune duo parvient à justifier une complémentarité inespérée et vivifiante. C’est ainsi que ce conte moderne et fantastique déroule sans peine son aspect onirique, d’une pudeur et d’un ludisme assez rares pour qu’on prenne la peine d’en discuter. C’est pourquoi Vampire humanité cherche suicidaire consentant est une petite pépite du cinéma québécois, de plus en plus créatif et présent sur les écrans. Pourvu que ça dure et qu’Ariane Louis-Seize puisse davantage étendre son bestiaire dans une carrière qui démarre sur les meilleures bases possibles.

Bande-annonce : Vampire humaniste cherche suicidaire consentant

Fiche technique : Vampire humaniste cherche suicidaire consentant

Titre international : Humanist Vampire Seeking Consenting Suicidal Person
Réalisation : Ariane Louis-Seize
Scénario : Christine Doyon, Ariane Louis-Seize
Direction de la photographie : Shawn Pavlin
Direction artistique : Ludovic Dufresne
Costumes : Kelly-Anne Bonieux
Montage : Stéphane Lafleur
Conception sonore : Marie-Pierre Grenier, Simon Gervais
Musique originale : Pierre-Philippe Côté (Pilou)
Mixage : Luc Boudrias
Directrices de casting : Tania Arana, Johanne Titley
Productrices : Jeanne-Marie Poulain et Line Sander Egede
Production associée : Irène Bessone et Anaëlle Beglet
Production : Art et Essai
Pays de production : Canada
Distribution France : Wayna Pitch
Distribution internationale : h264
Durée : 1h32
Genre : Comédie dramatique, Fantastique
Date de sortie : 20 mars 2024

Vampire humaniste cherche suicidaire consentant : Appétissang
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3.5

Blue Summer (A Song Sung Blue), par une Chinoise de 26 ans

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A Harbin (nord-est de la Chine) aujourd’hui, Xian, adolescente de 15 ans vit avec sa mère, médecin dans un hôpital. Pour raison professionnelle, la mère part pour l’été en Afrique et laisse Xian chez son père.

On se pose quelques questions qui n’ont qu’une importance relative, mais révélatrice de ce que montre et ne montre pas ce premier long métrage de la Chinoise Gěng Zi-Hán. Ainsi, le début passe rapidement sur la situation de Xian (Zhōu Měi-Jūn) avec sa mère (Jing Liang), dont on apprend plus tard qu’elle travaille beaucoup et ne parle jamais de sa vie personnelle. Xian est assez catastrophée de devoir passer l’été chez son père (Long Liang) qu’elle n’a pas revu depuis un bout de temps et donc sortir de sa zone de confort. Mal dans sa peau et réservée, l’adolescente arbore sur son front des boutons issus d’une réaction allergique et elle n’apprécie pas trop les photos tendance glamour exposées dans le studio de son père. Alors, quand après avoir remarqué qu’elle a grandi, il l’appelle comme avant « La Pisseuse », l’agacement gagne l’adolescente. Mais c’est très révélateur du caractère du père, photographe. Lui est du genre introverti, habitué à mettre à l’aise ses clients pour prendre des photos avec des poses naturelles. Et puis, quelle est la situation exacte entre les parents de Xian : sont-ils divorcés, séparés, depuis quand et pourquoi ?

Xian et Mingmei

Chez son père, Xian fait rapidement la connaissance de Mingmei (Ziqi Huang), jeune femme d’environ 22 ans, très sûre d’elle et du charme qu’elle exerce. En effet, elle fréquente un homme marié et elle sait qu’elle plaît. Même si elle considère qu’elle n’a que peu d’amis (suffisamment pour jouer à un jeu de cartes japonais désigné comme le Jeu des fleurs), elle côtoie quand même pas mal de monde. Suite à une altercation avec sa mère, Mingmei s’installe naturellement chez le père de Xian. Mais, qu’est-ce qui relie l’un à l’autre ? Faut-il la croire, quand Mingmei présente Xian à des amis comme étant sa petite sœur ? Ou bien lorsqu’elle confie à Xian que son père l’amuse et qu’elle aurait pu sortir avec lui s’il était plus jeune ? Parmi d’autres, ces détails émergent au fur et à mesure. La complicité entre Xian et Mingmei s’épanouit à force de situations vécues en commun et de confidences échangées (elles dorment dans la même chambre, sur un grand lit, Xian avec son ours en peluche). Bien évidemment, la jeune femme en mesure de faire des plans pour son avenir fascine l’adolescente timorée qui se cherche. Cela n’empêchera pas Xian de se révéler capable de coups d’éclats assez inattendus. La séduisante Mingmei est habituée à obtenir assez facilement ce qu’elle veut. Ainsi, elle peut gagner de l’argent en posant et elle est en passe de devenir hôtesse de l’air, ce qui devrait lui permettre d’économiser les 30 000 yuans nécessaires pour s’installer à son compte comme commerçante. Quant à Xian, elle sent bien qu’elle ne dégage pas la séduction de son amie. Mais, sa fréquentation influe la jeune fille effacée et très sensible qui, de temps en temps, se laisse aller, au risque de choquer son entourage et même de perdre Mingmei. Ce qui rapproche Mingmei et Xian, c’est la façon dont les hommes cherchent à les conquérir, avec des cadeaux de valeur (présence du capitalisme en Chine et son influence matérialiste) et les étonnantes conséquences que cela entraîne. Ce sera d’ailleurs l’occasion pour Xian de révéler son caractère impulsif mais également calculateur, auprès de celui qui s’intéresse à elle. D’abord gênée, elle tente de profiter de la situation.

Bonne volonté et petits défauts

Un premier film avec les qualités (aspect esthétique réussi) et les défauts inhérents à ce genre. Parmi les détails qui font tiquer, le fait que visiblement Xian n’ait pas vu son père depuis longtemps quand elle vient s’installer chez lui, alors qu’il n’habite pas bien loin puisque la jeune fille n’a pas besoin de changer d’école. On constate aussi que certaines péripéties tombent comme un cheveu sur la soupe. Il manque le détail annonciateur pour éviter ces fausses ellipses (dont deux qui apportent des éléments essentiels), la réalisatrice privilégiant un minutage raisonnable (1h32). Autre point confus, Xian a beaucoup de temps libre (qu’elle passe donc essentiellement avec MingMei), mais on la voit à l’école où son père l’accompagne (excluant donc l’interprétation sous forme de flashback). Si le scénario (cosigné Gěng Zi-Hán et Liú Yi-Níng) manque un peu d’originalité et pêche sur quelques points de détail, il donne de l’épaisseur à la relation entre Xian et Mingmei dont les caractères se dévoilent progressivement. La réalisation est plutôt sobre, avec notamment des mouvements de caméras discrets qui mènent notre regard naturellement vers le détail voulu. Zijia Huang et Hank Lee signent une musique adaptée, à laquelle il faut ajouter les scènes de la chorale de l’école à laquelle Xian participe et une chanson sentimentale accompagnant le générique de fin. On note que le film ne comporte que peu d’extérieurs et donc de plans larges. On finit quand même par réaliser que le père habite dans un quartier particulier, son magasin situé sur une sorte de mezzanine d’un centre commercial. La fin est assez intéressante, car la mère de Xian rentre plus tôt que prévu… laissant la jeune fille à nouveau désemparée, avant une nouvelle surprise qui bouleverse la donne pour conclure. Au chapitre des petits questionnements, on remarque que les sous-titres utilisent deux couleurs, signalant deux langages dans les dialogues (le second étant le coréen, point que les chinois perçoivent mais qui ne fonctionne pas pour les spectateurs francophones). Un film présenté à la Quinzaine des cinéastes du festival de Cannes 2023.

Bande-annonce : Blue Summer (A Song Sung Blue)

https://vimeo.com/868265235?share=copy

Fiche technique : Blue Summer (A Song Sung Blue)

Titre original : Xiǎo bái chuán (Chine)
Titre international : Blue Summer
Langues : mandarin et coréen
Réalisatrice : Gěng Zi-Hán
Scénaristes : Gěng Zi-Hán et Liú Yì-Níng
Sortie française : le 20 mars 2024 – 1h32
Production : The Seventh Art Pictures
Directeur de la photographie : Hao Jiayue
Musique originale : Zijia Huang et Hank Lee
Distribution France : Bodega Films
Avec :
Zhōu Měi-Jūn : Xian
Ziqi Huang : Mingmei
Long Liang : père de Xian
Jing Liang : mère de Xian

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3

Milkman : vrai ou faux laitier ?

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Dans un pays et une ville jamais cités, la narratrice elle-même anonyme raconte sa vie de jeune adulte marquée par de nombreux drames et une ambiance très particulière. Quant aux interventions inopinées du Laitier, elle les appréhende plus que tout.

Si le choix de l’anonymat ne doit rien au hasard, la première impression est bizarre parce qu’on ne sait pas trop à quoi se raccrocher. On peut même envisager qu’il s’agisse de politique-fiction voire d’une dystopie. La présentation éditeur n’aide pas trop, car elle se focalise avant tout sur le flou entretenu sciemment par la narration. A la recherche d’indices, on ne peut que remarquer qu’Anna Burns est Irlandaise. Enfin, au détour d’une phrase, on apprend que l’action se situe pendant les années 70. Alors, le doute n’est plus permis. Tout se passe en Irlande, à l’époque qu’en France on nomme « Les Troubles » ce qui convient parfaitement à la narration pour maintenir l’incertitude sur ce qui se passe exactement. A l’époque, le conflit se situait en Irlande du Nord ou catholiques et protestants s’opposaient sur fond de conflit avec l’Angleterre. Si les Irlandais voulaient s’affranchir de la domination anglaise, il leur restait beaucoup de choses à régler entre eux. En effet, outre l’opposition religieuse, ils devaient composer avec une opposition politique, entre républicains et nationalistes, ainsi qu’entre loyalistes et unionistes. Les vues des uns et des autres ont mené à la constitution de groupes paramilitaires et d’organisations ne reculant pas devant des actions terroristes meurtrières. La situation était explosive et, même avec le recul, la description qui en est faite va de la guerre à la guerre civile, en passant par la guérilla et le conflit ethnique.


La narratrice

Vu sous cet angle, on comprend mieux qu’une jeune fille de dix-huit ans ait beaucoup de mal à se situer dans cet imbroglio particulièrement tendu. Et ce d’autant plus qu’au sein même de sa famille tout le monde ne défend pas les mêmes convictions ! Dans cette famille nombreuse, la narratrice a perdu son père (mort de maladie), ainsi qu’un frère. Ses sœurs ainées sont mariées, l’une déjà veuve et une autre « bannie ». Elle-même s’occupe beaucoup de ses trois cadettes qu’elle nomme ses chtites sœurs, alors qu’elles l’appellent la sœur du milieu, ce qui fait donc sept filles dans la famille. La narratrice entretient depuis un an une relation avec un jeune homme qu’elle désigne comme son peut-être-petit ami, parce qu’ils n’arrivent pas à se décider à s’installer ensemble. Il semblerait que ce soit elle qui rechigne, car elle observe que le jeune homme, passionné de voitures, laisse son intérieur s’envahir littéralement de pièces mécaniques qui pourraient servir un jour. La narration s’intéresse de près à l’une de ces pièces qui, semble-t-il, comporte une indication de provenance étrangère subversive. Qui sait ce qui pourrait se passer si cela venait à se savoir ?

Le Laitier

La narratrice aime tellement lire – de la littérature classique – qu’elle poursuit cette activité jusqu’en marchant. Elle évite le XXe, ce qui peut s’interpréter comme une volonté d’évasion par rapport à son quotidien. Mais, son attitude ne manque pas d’attirer l’attention. Or, tout ce qu’on apprend d’elle, la façon dont elle présente les choses, montre qu’elle vit dans un milieu où il vaut mieux ne pas se faire remarquer. Sa mère en particulier la tanne pour qu’elle se conforme à la norme. A l’époque, pour une femme, pas de surprise, la norme est de se marier (donc, régulariser toute relation sentimentale) et de faire des enfants (voir le nombre de ses frères et sœurs), si possible avec « un du même bord » qui pratique « la bonne religion » et habite « le bon côté de la ville. » Ce cadre familial doublé du cadre politique et triplé du cadre social enferme littéralement la narratrice dans un carcan infernal. Les interventions du Laitier constituent donc un avertissement sévère dans cet univers où des jeunes filles conditionnées se révèlent incapables de voir des nuances de couleurs dans le ciel. Dans leur esprit, les couleurs du ciel sont le bleu, ainsi que le blanc et le gris des nuages. Chacun des sept chapitres présente l’une des interventions du Laitier dans la vie de la narratrice. Des apparitions au premier abord quasiment anodines. Il s’approche d’elle discrètement, se retrouvant à ses côtés presque comme par enchantement. Elle le désigne comme Le Laitier dans sa narration, car il se déplace avec une camionnette blanche typique. Mais qui est-il exactement et que veut-il ? Pour l’entourage de la narratrice et les autres habitants du quartier, la rumeur se répand comme une trainée de poudre, elle a une liaison avec lui, alors qu’il ne fait que lui parler sans même la regarder et qu’elle fait tout pour l’ignorer. Mais, ils ont été photographiés ensemble ! En effet, un peu partout dans la ville (y compris dans les parcs) des appareils photos de surveillance sont disposés et se déclenchent au passage des uns et des autres, avec un petit bruit caractéristique. Avec cette surveillance constante, on comprend que la méfiance soit de rigueur. Le résultat est donc dans cette narration où rien ni personne n’est nommé de façon franche. Une confusion renforcée par les événements, puisque par exemple, la narratrice est amenée, à partir d’un moment, à parler de vrai-Laitier et de faux-Laitier.


Original et passionnant

Milkman a valu plusieurs prix à Anna Burns, dont le Booker Prize 2018. A la lecture, ce roman produit une impression unique, renforcée par un style auquel il faut s’habituer, la traduction de Jakuta Alikavazovic le mettant bien en valeur. Des phrases souvent longues pour décrire minutieusement ce que la narratrice s’interdit de nommer clairement, des paragraphes longs également et très peu de sauts de lignes pour reprendre son souffle. Étant donné la complexité de la situation, la narratrice trouve également naturel de faire de nombreuses digressions. S’il vaut mieux une lecture particulièrement attentive, celle-ci procure heureusement de réelles satisfactions. Ainsi, la narratrice fait sentir dans le détail comment l’action du Laitier s’infiltre dans les esprits de façon machiavélique, y compris dans le sien. Elle détaille donc comment certains s’y prennent pour exercer une pression psychologique déstabilisante pouvant mener jusqu’à des relations non réellement consenties sans que la victime se défende (aussi bien sur le moment que plus tard), mais elle fait également sentir l’influence d’une situation conflictuelle dans un pays sur les esprits des individus. Et puis, le texte réserve de nombreuses bonnes surprises, malgré la quasi absence de dialogues classiques. On note des échanges à l’absurdité hilarante, dans des registres assez divers, ainsi qu’un tic de langage (Ach !) qui revient dans la bouche de plusieurs des protagonistes, alors qu’il sonne très germanophone. A vrai dire, ce tic je me surprend moi-même à l’utiliser à l’occasion, alors…

Milkman, Anna Burns
Joëlle Losfeld éditions, février 2021

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4

« Les 100 derniers jours d’Hitler » : chronique d’une fin annoncée

Les 100 derniers jours d’Hitler, publié par les éditions Delcourt, se penche sur la période la plus sombre de la Seconde Guerre mondiale, marquée par un effroyable bilan humain et la chute inexorable du Troisième Reich. Adapté du livre de Jean Lopez, cet album illustre non seulement la dévastation causée par la guerre mais aussi les ultimes décisions d’Adolf Hitler, empreintes de désespoir et de destruction.

La fin de la Seconde Guerre mondiale en Europe se caractérise par une phase particulièrement sanglante. La chronique de ces jours maudits révèle l’ampleur de la tragédie humaine, avec un bilan quotidien moyen de 30 000 vies fauchées. Dans cette période de chaos, Hitler, isolé mais toujours autocratique, impose sa vision destructrice jusqu’à l’effondrement final de son régime. L’adaptation en bande dessinée de l’ouvrage de l’historien Jean Lopez, par Jean-Pierre Pécau, Senad Mavric et Filip Andronik, offre un regard visuel poignant sur ces événements.

La chute d’un empire

Les proches d’Hitler, conscients de l’importance des apparences, choisissent un itinéraire présentable pour rejoindre Berlin, évitant ainsi au Führer la vision des ruines causées par les bombardements, qui l’affectent au plus haut point. Parallèlement, le désespoir s’installe parmi la population et les soldats, confrontés à la déroute sur le front de l’Est et à la politique de la terre brûlée prônée par un Führer en état manifeste de déni. Ce que Les 100 derniers jours d’Hitler narre, c’est la déconnexion entre les aspirations et croyances du Chancelier nazi et les réalités du terrain, où son armée perd pied et batailles. Les témoignages de souffrance, comme ceux des déportés de Birkenau ou des civils de Breslau, illustrent quant à eux l’ampleur de la tragédie humaine. D’un côté, 16 000 personnes meurent à la suite d’une marche forcée, de l’autre ce sont des mères qui se voient contraintes d’abandonner leurs enfants gelés sur le bord du chemin, en quittant leur ville.

La politique de la désolation

L’obstination d’Hitler à refuser toute capitulation, associée à sa politique de la terre brûlée, précipite l’Allemagne dans une spirale de destruction. Les projets délirants du Führer, tels que ses plans architecturaux pour restaurer la grandeur de Linz, contrastent violemment avec la réalité du terrain, marquée par le désespoir et le chaos. La destruction de Dresde et d’autres grandes villes allemandes, les exécutions sommaires de plus en plus fréquentes, décrétées par des cours martiales volantes, et le recours au cyanure pour se suicider révèlent un régime en pleine déliquescence – mais prêt à tout pour maintenir une illusion de contrôle, y compris des promesses de renforts… qui n’existent plus. « Celui qui affirmera que la guerre est perdue sera rangé parmi les traîtres avec toutes les conséquences pour lui et sa famille », avancera par exemple le Führer, plein d’aplomb. 

Les derniers jours

Dans les ultimes moments du Troisième Reich, la figure d’Hitler se révèle dans toute sa complexité tragique. Refusant d’abandonner Berlin et se barricadant dans son bunker, il incarne mieux que jamais, dans la maladie et la démence, la détermination jusqu’au-boutiste qui a caractérisé son règne. La tentative de capitulation de Himmler, entreprise dans le dos du Führer, marque la désintégration finale du cercle intime nazi, signant l’échec ultime d’une idéologie mortifère, déjà battue en brèche par des résistants allemands et mise à mal par la ténacité des Russes, des Américains et des Britanniques.

Testament

Les 100 derniers jours d’Hitler offre une perspective glaçante mais nécessaire sur la fin de la Seconde Guerre mondiale. Cette bande dessinée met en lumière non seulement l’ampleur de la destruction et de la souffrance causées par la guerre, mais aussi la chute d’un dictateur qui, jusqu’à ses derniers jours, a refusé de reconnaître la réalité de sa défaite. Cette œuvre pédagogique, construite jour après jour, rappelle les sombres conséquences de l’hubris et de la tyrannie. Elle fait aussi état d’un régime qui, pour se maintenir, ira jusqu’à manipuler les horoscopes, recruter des enfants et remettre en question la Convention de Genève. En pure perte, car comme l’explique très bien le journaliste danois Jakob Kronika, alors en poste à Berlin, la défiance s’était depuis longtemps installée entre le peuple allemand et son Führer.  

Les 100 derniers jours d’Hitler, Jean-Pierre Pécau, Senad Mavric et Filip Andronik 
Delcourt, février 2024

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4

« Transport à risques » : un nouveau Cédric dans la continuité

Dans son trente-sixième tome intitulé « Transport à risques », la série de bandes dessinées Cédric, créée par Raoul Cauvin et Laudec, poursuit l’exploration des aventures quotidiennes de son jeune protagoniste éponyme. Cette édition s’inscrit dans la continuité de l’univers de Cédric, tout en abordant des thématiques contemporaines avec humour et finesse.

« Transport à risques » met en scène avec humour des éléments très actuels. On peut évoquer l’utilisation d’une trottinette électrique par le grand-père de Cédric ou encore la confiscation du smartphone du jeune garçon en guise de punition. Ces situations, insérées dans le quotidien d’une famille moderne, font le lit d’un comique bon enfant : le grand-père provoque un accident aussi pathétique que dangereux, tandis que Cédric, manifestement atteint de nomophobie (la hantise de ne pas pouvoir faire usage de son téléphone portable), redouble d’ingéniosité pour duper ses parents en leur faisant croire que les communications numériques sont indispensables à l’éducation et la vie sociale des enfants de son âge.

Comme souvent, Laudec brode autour des dynamiques familiales et typiques de l’enfance, ici avec un grand-père manipulant sa fille pour se faire inviter au restaurant, ou Cédric confronté à l’oubli volontaire d’un mot de passe pour (une nouvelle fois) tromper ses parents et leur cacher un mauvais bulletin scolaire. Les personnages, pas bêtes, usent de stratégie pour naviguer dans leurs relations, parvenir à leurs fins, et surtout amuser le (jeune) lecteur.

L’intrigue concernant les sentiments non avoués de Cédric pour Chen, toujours au centre du récit, aborde avec sensibilité les affres de l’amour adolescent. Les malentendus se font légion, amplifiés par l’usage des réseaux sociaux, et même d’un drone délivrant une lettre à la mauvaise personne. Cette storyline met en lumière les difficultés inhérentes aux premiers émois amoureux, et permet surtout à l’auteur de caractériser plus avant son protagoniste : incertain, spontané, jaloux…

Parmi les quelques plus-values apportées à l’univers, on notera par exemple la mention des catastrophes naturelles, bien que présentées sur le mode humoristique. Cette approche ludique pour aborder des sujets sérieux se traduit aussi à travers la question de l’appartenance sociale : les craintes de Cédric vis-à-vis de la différence de milieu entre lui et Chen nourrissent l’une des bulles narratives de l’album. Et puis, il y a ce jour de congé qui n’en est pas un pour la maman de Cédric qui, croulant sous les requêtes familiales, préfère finalement partir au travail… C’est léger, ça ne paie pas de mine, mais c’est loin d’être gratuit.

À travers les péripéties de son jeune héros et de son entourage, « Transport à risques » offre une balade humoristique et pertinente sur les défis de la vie contemporaine, les dynamiques familiales et les inflexions de la jeunesse. Une recette qui fonctionne depuis 1986.

Cédric (T36) : Transport à risques, Laudec
Dupuis, mars 2024, 48 pages

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3

« Missak, Mélinée et le groupe Manouchian » : portraits de résistants

L’histoire de Missak Manouchian et de son groupe de résistants forme le cœur de la bande dessinée Missak, Mélinée et le groupe Manouchian. Fresque retraçant le parcours d’un héros de la Résistance française contre l’Occupation nazie, cette œuvre, née de la collaboration entre Jean-David Morvan, Thomas Tcherkézian et Hiroyuki Ooshima, et publiée aux éditions Dupuis, se distingue par son ancrage profond dans l’histoire, avec une résonance très actuelle, liée à la panthéonisation du couple Manouchian.

La bande dessinée plonge d’emblée le lecteur dans le contexte tumultueux du début du XXe siècle, marqué par les atrocités du génocide arménien. La déportation, les camps de concentration et les massacres de masse y sont dépeints avec une acuité douloureuse, témoignant de la genèse tragique de Missak Manouchian. Rescapé de ce génocide, l’orphelinat catholique arménien devient pour lui et son frère Garabed un lieu de souffrances mais aussi de résilience, où Missak commence, déjà, à forger son esprit de résistance, allergique aux injustices.

Arrivé en France grâce au passeport Nansen, Missak Manouchian découvre la solidarité ouvrière et la précarité des exilés. Cette dernière apparaît par exemple dans le camp de fortune qui l’accueille : le provisoire devient durable, et la vie s’organise dans la promiscuité et le manque. L’engagement politique du jeune Arménien prend racine dans cette période de lutte et de désenchantement. Adhérant au Parti communiste français en 1934, il poursuit un enrichissement intellectuel à la Sorbonne, tout en s’impliquant dans la vie politique et culturelle de l’époque. Sa rencontre avec Mélinée marque le début d’un compagnonnage tant amoureux que militant, scellant leur destin à celui de la Résistance. C’est précisément celle-ci qui va former le corps de l’album.

Dans ses premières pages, Missak, Mélinée et le groupe Manouchian dévoile les affiches de la propagande nazie contre le groupe Manouchian. Les auteurs posent ainsi le cadre d’un récit où la xénophobie et le mensonge servent la cause idéologique nationale-socialiste. Ceux qui finiront fusillés, ces résistants prêts à tout pour contrecarrer les plans allemands, font l’objet d’une diffamation assumée. Car l’album tout entier est dédié à la lutte acharnée de Manouchian et de ses camarades contre l’occupant allemand. Les actions de résistance, décrites avec un souci du détail et une réelle intensité dramatique, illustrent la détermination sans faille de ces hommes et femmes à combattre l’injustice et la tyrannie. 

Les compagnons de lutte de Manouchian nous sont présentés les uns après les autres, dans des planches génériques : leur portrait et un cartouche explicatif. L’album ne se contente pas de glorifier leurs actes ; il interroge aussi sur le prix de la liberté et le poids du sacrifice. Attaque à la grenade ou au fusil, lors d’un transport, d’un rassemblement ou dans une cantine, parfois directement visés dans les casernes, les Allemands, oppresseurs, subissent dans leur chair les actions d’insoumission de ces combattants de l’ombre.

Missak, Mélinée et le groupe Manouchian est un hommage convaincant à ceux qui ont refusé de céder face à l’oppression. À travers le prisme de Missak Manouchian, l’album invite à une réflexion profonde sur les valeurs de courage, de solidarité et de résistance, qui continuent d’inspirer les générations futures, comme en témoigne la panthéonisation de Missak et Mélinée. 

Missak, Mélinée et le groupe Manouchian, Jean-David Morvan, Thomas Tcherkézian et Hiroyuki Ooshima
Dupuis, février 2024, 160 pages

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3.5

« Et ils eurent beaucoup d’emmerdes » : nasty end

Et ils eurent beaucoup d’emmerdes, de Mab, paraît chez Fluide Glacial et entreprend de révéler, avec ironie et volonté de briser les conventions littéraires, les destins insoupçonnés des grandes icônes des contes de fées. Exit les fins idylliques, bonjour les tracas et quiproquos.

L’ouvrage de Mab procède par continuation et détournement : les contes de fées traditionnels, prolongés avec humour, subissent une subversion irrévérencieuse, qui questionne et déconstruit les clichés et les fins heureuses, trop lisses pour être vraies. L’auteur offre ainsi à ses lecteurs une perspective fraîche et inédite sur le devenir des héros après le traditionnel « ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants ». Réinterprétés selon les vicissitudes de la vie moderne, considérés avec ironie, les récits classiques passent à la moulinette de l’identité, du fardeau familial ou de la quête de soi.

Chaque récit se propose de recycler les ingrédients d’un conte de fées. Les héros traditionnels se voient confrontés à des dilemmes personnels et des révélations inattendues, qui font voler en éclats les certitudes des différents univers portraiturés. Le Petit Chaperon Rouge, par exemple, est un enfant qui découvre malgré lui que son père, un loup, entretient une liaison avec sa grand-mère, rhabillée en tapineuse sur le retour. La Belle au Bois Dormant a une charge mentale accablante, un mari-père démissionnaire : elle ne dort plus, et doit en plus décapiter une hydre à trois têtes, sur un malentendu. Ces courts récits successifs dévoilent des personnages plus pathétiques qu’héroïques, trouvant la lassitude là où on attendrait plutôt force et bravoure.

L’écriture de Mab, pétillante, brille par sa vivacité et son humour. Les dialogues, finement ciselés, injectent une dose de comédie supplémentaire dans des situations dramatiques déjà loufoques. L’équilibre délicat entre le conte originel et l’allégresse narrative de son détournement fait de cet album une œuvre divertissante et bien pensée. La critique sociale, bien que sous-jacente, ne cède jamais le pas à la lourdeur, faisant de chaque page un plaisir renouvelé, où la réflexion peut se mêler au rire.

Au-delà de l’aspect ludique de l’œuvre, Mab brode en effet autour de problématiques bien réelles : la charge mentale, l’absence parentale, l’identité sexuelle et la pression sociale sont autant de sujets abordés avec rire. Tarzan donne de piètres conseils de séduction à son fils, tandis que Barbe-Bleue cache au sien son homosexualité. De son côté, Peter Pan est effectivement resté un petit garçon : extatique, il s’éclate aux soirées auxquelles est conviée sa fille, passablement gênée par le comportement de son père. 

Et ils eurent beaucoup d’emmerdes, avec sa verve et son audace, enveloppe les contes de fée classiques d’arguments narratifs enjoués et percutants. En bousculant les attentes et en embrassant les aléas (poussés à outrance) de la vie après le fameux « ils vécurent heureux », Mab offre un regard frais et ironique sur les histoires qui, souvent, nous ont bercés.

Et ils eurent beaucoup d’emmerdes, Mab
Fluide glacial, mars 2024, 56 pages 

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3.5

Brel : après la gloire…

Les éditions Glénat publient le troisième et dernier tome de Brel, une vie à mille temps, de Salva Rubio et Sagar. Cette histoire est celle d’une fuite en avant, d’une quête incessante d’identité et de liberté. L’album, riche en détails, nous offre une fenêtre privilégiée sur les états d’âme d’un des plus grands artistes du XXe siècle.

En 1966, Jacques Brel prend une décision qui stupéfie le monde de la musique : il arrête de se produire sur scène. Ce n’est toutefois pas une simple retraite, mais plutôt le début d’une nouvelle aventure où il cherche à se réinventer loin des projecteurs. Brel, dont l’enfance a été, selon ses mots, volée, cherche à compenser en devenant tous les héros d’enfance qu’il n’a pu être. Il plonge dans le théâtre, joue au cinéma, réalise des films, apprend à piloter des avions, navigue autour du monde et vit des expériences qui semblent être autant de tentatives de saisir la vie dans toute son immensité et sa diversité.

Cependant, cette période de sa vie, vécue comme une pré-retraite qui l’oppose à Brassens et Ferré, est également marquée par de profondes épreuves. La santé de Brel se dégrade ; on lui diagnostique un cancer. En parallèle, la pression médiatique ne faiblit pas, le poursuivant jusque dans ses replis volontaires. Brel cherche un refuge, loin de cette attention étouffante, espérant trouver la paix et un renouveau dans l’isolement des îles Marquises. Mais qu’importe ses aspirations, les paparazzis ne sont jamais loin et les moments de répit resteront de courte durée. L’artiste ne peut échapper à son passé, ni à l’admiration et la fascination que le monde lui porte.

En 1977, malgré un état de santé précaire, Brel enregistre Les Marquises, son dernier album. Cet opus est un adieu poétique, une œuvre introspective qui se confond avec un testament musical. Mais cette réconciliation avec la musique est assombrie par un conflit avec l’industrie : Brel est outré lorsque son ancien producteur, Eddie Barclay, vend son répertoire à Philips, une maison de disques qu’il méprise. Ce geste est perçu par l’artiste comme une trahison, exacerbant son sentiment de dépossession face à son propre héritage musical. La célébrité, la maladie, les rouages du monde de la musique, une vie de famille en déliquescence, le natif de Bruxelles a plusieurs cailloux dans sa chaussure, que Salva Rubio et Sagar exposent avec talent.

Jacques Brel quitte définitivement la scène – et les siens – le 9 octobre 1978, laissant derrière lui un vide immense dans le monde de la musique et de la culture. Désireux d’authenticité et de quiétude, l’artiste belge apparaissait souvent en rupture avec l’industrie de la musique et les médias, deux aspects qui transparaissent clairement dans ce triptyque. Jusqu’à son dernier souffle, Brel a cherché à vivre pleinement, à s’affranchir des étiquettes et à embrasser l’horizon infini de l’existence. Mais cette « vie à mille temps » a aussi été conditionnée par une insatisfaction quasi permanente et une mélancolie profondément enracinée. Cette conclusion permet de l’appréhender mieux que jamais.

Brel, une vie à mille temps (T03), Salva Rubio et Sagar
Glénat, février 2024, 64 pages 

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4

Slava 2 : Les nouveaux Russes s’essaient au capitalisme

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Deuxième volet du triptyque annoncé, cet album dans la même veine que le premier, permet à Pierre-Henry Gomont de poursuivre son exploration de la Russie post-communiste en suivant des personnages aux caractères forts.

Slava a abandonné la peinture pour suivre Dimitri Lavine, personnage trouble mais particulièrement convainquant, qui se révèle un homme d’affaires redoutable, prêt à sacrifier un bras pour réaliser l’affaire de sa vie. En l’occurrence, il a pris des risques inconsidérés vis-à-vis d’un personnage plus puissant que ce qu’il estimait et s’il n’a pas perdu un bras, il a néanmoins été gravement blessé au point de devoir finalement se faire amputer d’une main. Mais, ce qui compte c’est qu’il est vivant ! Et son handicap ne le change pas fondamentalement. Affairiste il était, affairiste il reste, même isolé dans un trou perdu, selon la volonté de celui qu’il a rendu furieux en empiétant sur son territoire. Évidemment, Lavrine ne pense qu’au moyen de retourner aux affaires. Et ce moyen, il le trouve par un jeu de passe-passe dont il est passé maître. Sa réussite arrive même aux oreilles d’une femme puissante qui, admirative, cherche à l’engager. Lavrine est si sûr de son coup qu’il en profite pour négocier et monter en puissance, au mépris du nouveau risque qu’il prend : tout cela risque fort de remonter aux oreilles de son ennemi qui, s’il l’a épargné une fois, ne lui laissera certainement pas une seconde chance.

Autour de la mine

De son côté, sans nouvelle de Lavrine, Slava le considère comme mort. Le jeune homme file le parfait amour avec Nina. Le couple s’emploie à coordonner les efforts des anciens ouvriers de la mine locale pour sauver leur entreprise. Là aussi, un tour de passe-passe se met en place autour des machines qui valent leur pesant d’or. Sauf que, n’oublions pas, nous sommes dans la Russie livrée au chaos et aux bandes organisées de toutes sortes, ce qui veut dire que ces machines plus ou moins considérées comme à l’abandon, excitent les convoitises. En fait, la véritable convoitise, c’est celle suscitée par la mine elle-même. Et là, les enjeux sont considérables et les protagonistes particulièrement puissants.

Stratégies

Dans cet album, Pierre-Henry Gomont (scénariste et dessinateur) fait monter la tension tout en faisant vivre ses personnages. Ainsi, autour de la mine, l’évacuation du matériel s’organise pendant que certains élaborent leurs stratégies pour mettre la main sur l’important enjeu que constitue la mine. Dans ce jeu où certains risquent gros, Slava et ceux qui le suivent ne font apparemment pas le poids. Ils ne comptent que sur leur audace (alliée à une belle capacité à saisir l’opportunité qui se présente), un peu de l’inconscience de leur jeunesse, une finesse certaine et quelques relations. Sans compter bien sûr, tout ce que Slava a appris en côtoyant Lavrine.

Vision d’artiste

Cet album s’inscrit donc dans la droite ligne du précédent. Toujours très agréable avec son lot de péripéties, il fait cependant moins son effet que le premier volet parce que n’apportant pas fondamentalement grand-chose de plus. Ce qui n’empêche que le dessin reste de toute beauté, avec en particulier une façon très personnelle de faire sentir les mouvements qui fonctionne aussi bien que s’il s’agissait d’un dessin animé. C’est également vrai pour les visages. Quant aux décors, ils restent eux aussi de très belle qualité, avec quelques dessins de grande taille qui font leur effet. Ce qu’on retient du scénario, c’est qu’il faut s’attendre pour l’ultime épisode à ce que les factions qui s’affrontent pour la possession de la mine jouent leur va-tout avec détermination. Cela nous promet un album mouvementé, avec de belles surprises, par exemple du côté de Lavrine qui n’a pas dit son dernier mot, loin s’en faut. Comme dans l’album précédent, les combines sont au centre de l’intrigue, mais j’ai trouvé que sur cet aspect, ici la crédibilité tombe d’un cran, même si on sait bien que dans ce domaine, plus c’est gros plus ça passe. On peut également dire qu’on sent l’auteur particulièrement inspiré par cette ambiance post-communisme en Russie, où les aventuriers de tous poils trouvent un terrain idéal pour se lancer dans les opérations les plus folles. Pierre-Henry Gomont nous fait sentir l’âme russe de façon particulièrement convaincante et ses personnages sont de ceux qui marquent. Et s’il est inspiré, il fait sentir que pour un artiste, l’inspiration dépend aussi des enjeux, car, quand Nina demande à Slava de faire son portrait, ce n’est pas l’inspiration qui lui manque. Slava a beau jeu de prétexter que l’inactivité artistique lui joue un vilain tour. Non, c’est la situation qui lui fait trop d’effet. On remarquera d’ailleurs que Nina trouve le résultat tout à fait satisfaisant. C’est lui qui y voit une certaine raideur, un manque de naturel. Mais c’est son regard d’artiste. L’homme, lui, va devoir assumer ses responsabilités.

Slava 2 – Les nouveaux Russes, Pierre-Henry Gomont
Dargaud, août 2023

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3.5

Vrai ou fou : Dans la peau de Blanche Houellebecq

Allègrement déjanté et furieusement libre, Dans la peau de Blanche Houellebecq embarque Blanche Gardin et Michel Houellebecq dans un trip de cinéma doux dingue, rocambolesque et original.

Dans une scène de relatif repos où Houellebecq et Gardin hésitent à prendre des champignons hallucinogènes (qu’ils vont finalement prendre) : les personnages de Blanche et Michel s’interrogent sur le bien être qu’ils vont en retirer. Blanche dit : -on va être connecté. Michel répond : -à quoi ?

C’est toute la lucidité et la puissance hallucinatoire de ce dernier opus de Guillaume Nicloux : nous connecter à un monde pluriel, interlope et jamais manichéen tout en risquant sans cesse de décrocher ou de nous perdre.

Dans la peau de Blanche Houellebecq réussit ce tour de force d’écriture et de mise en scène de jouer subtilement avec les frontières du vrai et du faux, du faux-vrai documentaire sur les stars Houellebcq et Gardin et sur les fictions générées sur leurs possibles doubles ou sosies.

Film gigogne et si-cogne. Nous sommes au cœur de l’histoire. Emboîtés, cognés, ridiculisés. Tous. Mais avec un sens du génie et du corps d’esprit comme on dirait du mot d’esprit. Houellebecq est invité en Guadeloupe pour présider avec Blanche Gardin un jury de sosies de lui-même. Or qui est lui-même ? Celui qui fane les femmes, les noirs ou celui qui concourt avec le noir et les méandres de son âme.  La séquence de défilé des sosies de l’écrivain est hilarante. Houellebecq reconnaissant à peine ses sosies, décontenancé même par tant d’afféterie ou dandysme où l’on voit des hommes, des femmes de toutes origines et genres arborer le look de l’écrivain cheveux battus sur le visage, jean feu au plancher, clope tenu maladroitement.

Cette scène est le cœur du projet de Nicloux. Houellebcq n’en revient pas qu’on l’imite de si loin, si près. Lui qui semble (est-ce seulement une semblance ou la vérité) ne plus s’appartenir lui-même et flancher fort ?

Dans tout ce maelstrom de vies et de fictions aberrantes et peu sûres, abracadabrantes et phénoménales, Blanche Gardin surnage. Elle dit les choses avec un clair aplomb. Elle les dit au spectateur et à Houellebecq: -pourquoi tu donnes des interviews et parle de ta vie privée. Sois dans le travail et tais-toi !

Et de fait. Nicloux choisira de rendre Houellebecq aphasique dans son dernier chapitre. Mieux vaut laisser le champ à la déglingue parfaitement maitrisée de la mise en scène avec un Houellebcq hagard et touchant, humain plus qu’humain, proche de Michel Simon ou de tous les saints de l’humanité.

Il faut voir ce film pour savoir comment un metteur en scène travaille avec des acteurs la notion de vie et d’impromptu, de mélange des genres et d’adéquation. Comment un metteur en scène met de l’imprévisible ou de l’accident dans des scènes. Comment le cinéma surgit sans crier gare et combien nous ne savons pas sur quel pied danser du fictif ou du mentir-vrai. La première scène à cet égard avec Gaspard Noé, Jean-Pascal Zidi et Françoise Lebrun est détonante. Nous sommes chez Eustache, chez le cinéma tout entier et chez la vie tout court.

Courez -y

Bande-annonce : Dans la peau de Blanche Houellebecq

Fiche Technique : Dans la peau de Blanche Houellebecq

De Guillaume Nicloux | Par Guillaume Nicloux
Avec Blanche Gardin, Michel Houellebecq, Luc Schwarz…
13 mars 2024 en salle | 1h 28min | Comédie
Distributeur Bac Films