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Cannes 2024 : Emilia Pérez, la voie des femmes

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Prix du Jury au Festival de Cannes, Émilia Pérez a également été récompensé par quatre Prix d’interprétation féminine. Dans ce film surprenant, mêlant habilement comédie musicale endiablée, thriller noir décapant et sombre tragédie, Jacques Audiard compose, sur le thème du genre, une partition dansante et colorée traitant d’accomplissement et de rédemption. Une pépite à voir et à écouter.

Synopsis : Surqualifiée et surexploitée, Rita use de ses talents d’avocate au service d’un gros cabinet plus enclin à blanchir des criminels qu’à servir la justice. Mais une porte de sortie inespérée s’ouvre à elle, aider le chef de cartel Manitas à se retirer des affaires et réaliser le plan qu’il peaufine en secret depuis des années : devenir enfin la femme qu’il a toujours rêvé d’être.

Familier du Festival de Cannes, Jacques Audiard a déjà reçu le Prix du Jury pour Un prophète puis la Palme d’Or pour Dheepan. En trente ans de carrière, le réalisateur français a toujours eu l’art de renouveler son cinéma. Il a signé un huis-clos carcéral, de poignants mélodrames, un western, avant de sublimer Paris grâce à un somptueux noir et blanc dans Les Olympiades. S’il surprend parfois dans le choix de ses sujets, on ne l’attendait vraiment pas sur le terrain de la comédie musicale et du film, féminin et féministe, tourné en langue espagnole, aux accents de Pedro Almodóvar. Sur le papier, Emilia Pérez semble un pari risqué. Mais dès les premières minutes, il se révèle gagnant.

Pour la construction de cette œuvre pour le moins audacieuse, Jacques Audiard choisit d’adapter librement une histoire vraie exposée dans le roman Écoute de Boris Razon. C’est le récit singulier d’un baron de la drogue, recherché par les autorités, qui rêve de devenir une femme. Le réalisateur s’en empare avec inventivité, virtuosité, pour nous offrir un film rythmé, drôle, émouvant, qui questionne les frontières entre féminin et masculin, justice et morale, égoïsme et altruisme.

Chercher la femme

Rita Mora Castro, une avocate londonienne d’origine mexicaine, peine à se faire reconnaître dans son milieu professionnel. Elle travaille sans relâche pour faire acquitter des criminels, en échange d’un salaire modique et pour un patron qui s’approprie tout le mérite de ses talents, jusqu’aux textes de ses plaidoiries. Alors qu’elle enrage d’être ainsi mise au ban à cause de sa couleur de peau, un mystérieux coup de téléphone lui fait entrevoir une porte de sortie. Une étrange voix masculine lui propose en effet de cesser de jouer les esclaves invisibles et, par la même occasion, de s’enrichir. Intriguée, Rita accepte l’invitation et se retrouve face à Manitas, un chef de cartel incarné par l’actrice trans espagnole Karla Sofia Gascon. On s’attend à découvrir un homme viril et sans pitié, mais Manitas avoue simplement à Rita qu’il souhaite devenir une femme.

À cette fin, il recherche activement un chirurgien compétent, et surtout discret, qui ne révélera jamais sa véritable identité. Il s’agit cependant bien plus qu’un changement de sexe. C’est un changement de vie, une façon de prendre un nouveau départ. Par cette transformation radicale, Manitas renaît donc autant qu’il disparaît. Après avoir mis en scène son décès puis exilé son épouse et ses deux enfants en Suisse, Manitas, alias Emilia, peut enfin embrasser sa nouvelle existence de femme.

Par une scène introductive tonitruante, Emilia Pérez nous enchante dès les premiers plans. La musique de Camille et Clément Ducol, combinée aux chorégraphies de Damien Jalet, confère au film une énergie folle qui se déploie à travers la mise en scène fabuleuse de Jacques Audiard. L’histoire, les danses, les chants, tout fonctionne naturellement dans cet ensemble très maîtrisé visuellement, hypnotisant et étourdissant. Les interprétations fougueuses de Zoe Saldana et de Karla Sofia Gascon participent largement à la réussite du spectacle.

Une fois épanouie dans le genre féminin, Emilia devient rapidement inséparable de Rita, la complice de son changement d’identité mais aussi sa loyale équipière pour affronter le quotidien. Les deux femmes, perdues dans un monde qui ne les accepte pas, s’entraident pour survivre et s’épanouir. Rita assiste Emilia dans la gestion complexe de sa vie de famille. Elle participe aussi à la création de l’ONG, La Lucecita, fondée par Emilia. En échange, Rita obtient de la reconnaissance grâce à une vie professionnelle bien plus enrichissante. C’est donc côte à côte, pas à pas, qu’elles trouvent chacune leur voie. Emilia Pérez traite donc, avant tout, d’une histoire d’amitié inébranlable, d’un duo de femmes extravagant qui pourrait bien, à lui seul, faire bouger les lignes.

Transformer la société

Mexico City compterait environ 100 000 disparus. Une réalité affolante à laquelle Emilia et Rita tentent de remédier. Leur œuvre humanitaire devient rapidement le chemin de croix d’Emilia, un moyen de racheter ses crimes passés, d’aider les autres au lieu de les écraser. Comme si sa féminité, désormais assumée, lui avait permis d’exprimer toute sa bienveillance, sa générosité et sa sensibilité enfouies, Emilia se révèle alors une femme au cœur tendre, qui devient un modèle au sein de la ville.

Dans un contexte metoo, Emilia Pérez aborde donc la place de la femme, la quête d’identité, mais aussi les genres et les différentes formes de parentalité. Il donne à voir une société en pleine mutation où les frontières se bousculent. Il dénonce également la corruption et le pouvoir des cartels mexicains, capables d’orchestrer, à eux seuls, le résultat des élections. Le film s’insurge enfin contre les inégalités sociales. Lors d’un gala de bienfaisance organisé par Emilia, Rita, vêtue d’un costume de velours rouge, grimpe sur les tables et s’élance dans une danse incarnée pour invectiver les hommes politiques et les riches de Mexico, qui doivent tous « payer ».

Avec Emilia Pérez, Jacques Audiard ne signe pas un film coup de poing, mais un drame fascinant et envoûtant à multiples facettes qui a déchaîné la Croisette. Une œuvre trépidante qui arrive à la fois à emporter, donner le sourire et émouvoir. On aura rarement vibré autant dans la Compétition cannoise cette année.

Émilia Pérez est présenté en Compétition au festival de Cannes 2024.

Fiche Technique

Réalisé par : Jacques AUDIARD
Année de production : 2024
Pays : France
Durée : 130 minutes
Date de sortie : 28 août 2024

Diamant Brut : Destin Brut à Miracle Island

Diamant Brut est une œuvre puissante et intrépide, formellement passionnante qui excelle à décrire les obsessions du culte de soi et à faire le portrait empathique et authentique d’une jeune femme prise dans ce vertige et cette rage de la beauté pour sculpter son destin et se sortir de la violence sociale.

Liane (excellente et bluffante Malou Khebizi) baby doll face de dix-neuf ans ans cohabite avec sa mère et sa petite sœur dans une banlieue poisseuse de Frejus. Folle de télé-réalité, se filmant en train de danser sur des sons de rapp, mi-créature chirurgiquée, mi-barbie du pauvre, Liane se vit en future influenceuse depuis qu’elle a été rappelée par une directrice de casting.

Manifestement Liane n’est pas frivole ni désinvolte. Même si elle mime la caricature des bimbos à la Loana, elle est habitée de la colère de la révolte contre sa classe sociale, son milieu, sa mère déphasée( très belle scène entre la mère et la voisine), et ses copines peu rigoristes dans leurs ambitions. Contrairement à elles qui la traitent de pute, elle prend à bras le corps son rêve comme une œuvre âpre, une mission d’existence et d’amour contre les crevards qui l’entourent.  Sweet Liane comme elle se fait appeler sur les réseaux sociaux, elle, veut être aimé et exister. Elle, elle y croit sinon elle se tue. C’est sa valeur d’existence qu’elle met dans ses seins, ses fesses, ses lèvres, sa chair et nous, on y croit parce le film n’a aucun surplomb cynique, aucune distance prédictive par rapport au personnage. Diamant brut se vit dans les peurs et défis de Liane, dans ses affronts et aplombs. 

Agathe Riedinger filme son actrice avec beaucoup d’amour du cinéma (on se croirait dans une banlieue décatie de Détroit sous les cieux et souffles d’Andrea Arnold), de généreuse humanité, de sincérité et de poésie.

Jamais Liane n’est ridiculisée par la caméra-peau prégnante d’Agathe Riedinger. Jamais la cinéaste ne juge ni ne tourne en grotesque ou vulgaire le rêve de son héroïne de devenir star de télé-réalité  dans Miracle-Island.

Avec une caméra pugnace et nerveuse héritière des Frères Dardenne, une caméra tendue et inventive d’angles surprenants, Agathe Riedinger ne lâche pas son héroïne d’un talon aiguille pas plus qu’elle ne la lâche d’une joue boudeuse ou d’un faux ongle. On sent que ce qui intéresse la réalisatrice c’est le coût, le sacrifice, presque la gravité que le personnage de Liane doit engager et mener pour faire face et accomplir sa passion. 

On comprend surtout que cette passion de la télé-réalité n’est pas ici vanité ni superficialité. Agathe Riedinger filme à l’épiderme son actrice dans une tonique guerrière pour nous montrer que cet horizon là dans cette époque vide de sens peut devenir un sens et un destin digne et essentiel, une croyance noble et une foi nécessaire. Geste de renversement opéré par ce Diamant Brut et critique de nos propres préjugés.

Pourquoi continuer de dénigrer ce système de la télé-réalité, l’hyper-érotisation, la manipulation et la vanité qui le sous-tendent ? N’y a-t-il pas là aussi un réflexe de classe, une domination élitiste, un mépris pour celles et ceux qui essayent de sortir de leur propre misère sociale par cette voie ?

Ce sont ces réflexions que le film provoque nous obligeant à changer de paradigme, nous invitant à éprouver avec sérieux, témérité et hargne le destin auquel travaille le personnage.

Deux scènes saisissantes manifestent sa volonté insurrectionnelle, sa manière de s’emparer de la violence d’un sujet (le culte d’un certain narcissisme à travers les réseaux sociaux) et de lui confronter la rage d’un défi, l’honneur d’une sincérité. 

Ces deux scènes sont des scènes d’allégeance au corps, tel qu’il doit prétendument être pour répondre aux critères de la télé-réalité mais leur traitement est offensif et inattendu. Dans l’une Malou Khebizi prépare son visage au maquillage, dans l’autre elle se lave en guerrière battant sa chair comme si elle entamait une croisade.

Mais ce n’est pas tout. L’émotion la poésie viennent par la présence d’Idir Azougli (comédien habité de fantômes et d’âmes par sa voix caverneuse, son accent d’exil, sa cicatrice sous l’œil, sa manière d’être le double taciturne de Raphaël Quenard) amoureux platonique de Liane qui la protège, la ramène à d’autres réels et ne la juge pas.

Diamant Brut réussit à nous emporter dans l’horizon de Liane, à nous happer et bouleverser longtemps après sa projection par sa manière de filmer Fréjus comme un ailleurs américain, par sa détermination à porter des acteurs peu ou pas vus dans la lumière de rôles de leurs vie et à tenir cette croyance que le cinéma est un Miracle Island possible. Vrai et tenace.

Reprise de la sélection officielle cannoise.

Fiche Technique : Diamant Brut

Titre international : Wild Diamond
Réalisation et scénario : Agathe Riedinger
Avec Malou Khebizi, Idir Azougli, Andréa Bescond
Directeur de la photographie : Noé Bach
Chef opérateur son : Romain de Gueltzl
Musique originale : Audrey Ismaël
Décors : Astrid Tonnellier
Costumes : Rachèle Raoult
Maquillage : Julia Didier
Coiffure : Delphine Giraud
Montage : Lila Desiles
Distributeur : Pyramide Distribution
Durée : 103 minutes
Dates de sortie : 15 mai 2024 (présenté en Compétition au Festival de Cannes 2024), 9 octobre 2024 en salle

Mention : le film a été vu en reprise de Festival à Paris

Cannes 2024 : La Plus Précieuse des marchandises, des cœurs qui battent

Surprise, retour inattendu d’un film d’animation en compétition officielle avec La Plus Précieuse des marchandises, de Michel Hazanavicius. Cela ne s’était pas produit depuis La Planète sauvage en 1973. Le cinéaste a mis ses talents de dessinateur à profit pour revenir sur un épisode bouleversant qui aurait pu se produire dans les années 40, à la lisière du camp de concentration d’Auschwitz. Un bébé est miraculeusement sauvé par une pauvre bûcheronne et le reste de l’aventure est à découvrir dans le cœur battant des personnages.

Synopsis : Il était une fois, dans un grand bois, un pauvre bûcheron et une pauvre bûcheronne. Le froid, la faim, la misère, et partout autour d’eux la guerre, leur rendaient la vie bien difficile. Un jour, pauvre bûcheronne va recueillir un bébé. Un bébé jeté d’un des nombreux trains qui traversent sans cesse leur bois. Protégé quoi qu’il en coûte, ce bébé, cette petite marchandise va bouleverser la vie de la pauvre bûcheronne, de son mari le pauvre bûcheron, et de tous ceux qui vont croiser son destin, jusqu’à l’homme qui l’a jeté du train. Leur histoire va révéler le pire comme le meilleur du cœur des hommes.

Ami et proche de longue date du cinéaste, Jean-Claude Grumberg a eu beaucoup à raconter dans un conte qui n’enlève rien à la réalité historique, toujours plus saisissant à chaque fois que l’on se remémore la Shoah. Pourtant, l’auteur du roman éponyme cosigne le film avec le réalisateur de La Classe américaine, OSS 177, The Artist et Coupez !. Tous les deux sont reliés par la tragédie de la « Solution finale« , qui n’a pas seulement touché que les citoyens de confession juive. Leur effort conjoint leur a permis de porter un récit d’une grande tendresse, bien que l’intensité émotionnelle soit inégalement répartie.

Le train des lamentations

L’hiver est rude au cœur d’une forêt polonaise, mais ce n’est pas cette atmosphère qui nous a immédiatement paralysé au démarrage de la projection. Un narrateur présente un conte d’une grande sensibilité et c’est bien la voix de Jean-Louis Trintignant, disparu deux ans plus tôt, qui nous accueille dans un monde plein de noirceur. Sans forcément savoir à quelle époque nous sommes plongés, c’est d’abord les lamentations d’une pauvre bûcheronne au pied des rails qui traversent la Pologne. Par miracle, ce que l’on devine être un convoi des déportés relâche un bébé dans la neige. Le réflexe est donc immédiat pour cette femme qui se languit d’une enfant depuis un moment. Elle le ramène chez elle, craignant la réaction de son mari, que l’on ne nomme pas non plus. Lui aussi est un pauvre bûcheron, mais qui n’est pas suffisamment bien entouré au quotidien pour croire à toute l’affection que cet enfant pourrait apporter dans son couple.

Des « sans cœur », c’est ainsi qu’il définit les passagers des trains, qu’ils soient à l’avant ou à l’arrière. On sent clairement que le règne de la terreur a fait son œuvre sur lui, mais son épouse tient le choc pour croire qu’une nouvelle vie est possible. Ils n’ont peut-être pas grand chose à donner, mais ils ont tout pour recevoir ce cadeau béni des dieux des « marchandises ». Ce bébé est ainsi le vecteur de résilience dont le monde a besoin pour guérir de ses peines, même les plus profondes.

Le cœur et la raison

Tout le monde possède un cœur et l’objectif est de pouvoir l’entendre, signe que l’humanité n’est pas condamnée à renoncer aux trésors de la vie. D’une péripétie à une autre, l’enfant devient le fil rouge d’un récit beaucoup plus décousu, avec des flashbacks qui nous propulsent à l’intérieur du camp d’Auschwitz notamment. Cela permet également de lancer un nouvel arc narratif qui se recoupe avec le premier. C’est là que l’animation traditionnelle gagne à devenir cérébrale, lorsqu’Hazanavicius représente les âmes sacrifiées d’une guerre que personne n’a réclamée. Pourtant, il existe bel et bien des méchants dans cette histoire. Le film ne leur donne en aucun cas du crédit et reste ferme sur la réalité des exterminations de masse, quitte à fièrement épouser le mélodrame. Et même s’il n’est pas ce que l’on retient en premier de la compétition cannoise, force est de constater que les choses semblent avancer pour le mieux en termes de diversité des genres.

C’est donc avec une grande maîtrise et une sobriété esthétique que La Plus Précieuse des marchandises convainc et redore le blason de l’animation au Festival de Cannes. Non pas que ce soit complètement étranger à la sélection. J’ai perdu mon corps, Le Sommet des dieux, Mars Express, Linda veut du poulet, Mon ami robot ont démarré sur la Croisette, mais soit au cinéma de la plage, soit dans les sélections parallèles. En espérant qu’il ne s’agisse pas d’une exception à l’avenir.

La Plus Précieuse des marchandises est présenté en Compétition au festival de Cannes 2024.

Fiche Technique

Réalisation : Michel HAZANAVICIUS
Scénario / Dialogues : Michel HAZANAVICIUS, Jean-Claude GRUMBERG
Animation : Julien GRANDE
Musique : Alexandre DESPLAT
Son : Jean-Paul HURIER, Selim AZZAZI
Année de production : 2024
Pays : France
Durée : 1h21
Date de sortie : 20 novembre 2024

« Le Jour d’avant » : grise mine

Les éditions Steinkis publient une adaptation graphique du roman de Sorj Chalandon Le Jour d’avant. Ce dernier se déroule principalement dans le Nord de la France, dans le contexte difficile des mines de charbon. L’histoire suit le parcours de Michel Flavent, un homme rongé par le désir de vengeance après la mort de son frère, Joseph, dans un accident de mine en 1974. 

Quarante ans après la disparition de son frère Joseph, qu’il impute aux mines, Michel retourne dans sa ville natale pour accomplir une promesse qu’il s’est faite à lui-même : se venger de l’ingénieur responsable de l’accident, Dravelle. Durant la phase d’exposition, conçue sous forme de flashback, Romain Dutter et Simon Géliot dépeignent « Jojo », un jeune homme tournant le dos au monde paysan pour rejoindre l’industrie minière, en dépit des protestations et mises en garde de son père. « Tes poumons seront bons à jeter, et tu seras à moitié sourd, à moitié mort. » Les accidents sont, il est vrai, nombreux sous le sol. Entre le coup de grisou et le coup de poussière, les risques ne doivent pas être minimisés. D’ailleurs, quand un drame se produit, c’est : « Deux écharpes tricolores, un sous-ministre arrivé de Paris, un discours honteux sur le mauvaise sort, trois fleurs payées par le syndicat… » Rien de très engageant. 

Quand Michel retrouve la piste de Dravelle, c’est un homme diminué, handicapé, rongé par le remord, hanté par la perte de ses hommes, qu’il rencontre. Un dilemme moral se pose alors à lui : doit-il mettre ses plans à exécution ? Le cœur du roman graphique semble alors reposer sur le désir de vengeance, une quête obsessionnelle qui soulève des questions sur la justice, le pardon et la manière dont les traumatismes non résolus peuvent consumer une vie. Car Michel est obsédé par cette idée, elle-même encouragée par la dernière lettre de son père. Du moins, c’est ce que les auteurs laissent entendre, jusqu’à ce que la culpabilité et l’auto-persuasion ne viennent infléchir nos croyances et attentes.

Le Jour d’avant est en effet très dense dans les propos qu’il embrasse. S’il traite de la manière dont les personnages font face à la perte et au souvenir des êtres chers, s’il plonge le lecteur dans l’univers des mines de charbon en dépeignant les conditions de travail difficiles, la solidarité entre les mineurs et les luttes sociales qui en découlent, il n’omet pas non plus d’injecter une certaine ambiguïté morale et comportementale dans le chef de son protagoniste. Décrit comme une carpe à la prison de Béthune – où il y a 300 détenus pour 180 places –, il finit par se confesser devant les tribunaux, ce qui laissera entrevoir ses véritables motivations et la double symbolique qui guide son geste envers Dravelle.

Sorj Chalandon et les auteurs de cette adaptation explorent avec finesse les complexités de l’âme humaine, particulièrement en ce qui concerne la douleur, la perte, la culpabilité et la quête de sens. Le Jour d’avant tient en équilibre sur deux échasses narratives : d’un côté, la critique poignante des conditions de vie et de travail des mineurs de charbon, exploités, éprouvés, et démystifiés jusqu’à la fameuse salle des pendus ; de l’autre, l’histoire de Michel et sa quête de vengeance, menées avec un suspense bien dosé, et agrémentées de révélations inattendues. L’ensemble est très convaincant et greffe deux tragédies d’une manière qui fait parfaitement sens.  

Le Jour d’avant, Sorj Chalandon, Romain Dutter et Simon Géliot
Steinkis, mai 2024, 240 pages

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3.5

« Le Vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire » : celui qui a du réseau

Publié en 2009, Le Vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire est le premier roman de l’écrivain suédois Jonas Jonasson. Traduit en de nombreuses langues, le livre est rapidement devenu un phénomène littéraire mondial, aujourd’hui adapté sous forme de roman graphique par Grégoire Bonne et Taillefer, aux éditions Philéas.

À travers le prisme d’un humour décalé et d’une narration non linéaire, Jonas Jonasson entraîne ses lecteurs dans les nombreuses péripéties vécues par Allan Karlsson, un centenaire qui refuse obstinément de se conformer aux attentes de son entourage. Ce premier roman se caractérisait déjà par une satire mordante et une affection pour les personnages excentriques, ouvrant la voie aux œuvres ultérieures de l’auteur suédois, telles que L’Analphabète qui savait compter et L’Assassin qui rêvait d’une place au paradis.

Grégoire Bonne et Taillefer conservent la dimension absurde et rocambolesque du récit, en donnant à voir un vieillard récalcitrant, fugueur, déroutant les forces de l’ordre et plongeant ceux qui croisent sa route dans des aventures extraordinaires auxquelles ils n’étaient pas forcément prédestinés. Au début de l’histoire, Allan Karlsson est sur le point de fêter ses cent ans dans une maison de retraite, dont il décide de s’échapper par la fenêtre de sa chambre. Bientôt, en compagnie de nouveaux amis rencontrés en cours de route, il se retrouve mêlé à une affaire criminelle impliquant une valise remplie d’argent. Et parallèlement, le roman graphique retrace les moments marquants de sa vie, en révélant au passage comment il a influencé certains événements historiques majeurs du XXe siècle, presque sans le vouloir.

L’approche narrative de Jonas Jonasson, qui consiste à combiner des événements historiques réels avec des situations fictives absurdes, reflète un penchant consommé pour le postmoderne et la déconstruction des grands récits historiques. Allan Karlsson incarne une certaine philosophie de l’existence en vertu de laquelle les conventions sociales et les attentes sont constamment mises à mal. Ses souvenirs permettent aux auteurs de revisiter et satiriser des événements historiques et politiques importants, impliquant notamment Franco, Staline et Truman. Le protagoniste, spontané, parfois un peu niais, semble naviguer sans effort à travers le chaos du XXe siècle.

Initialement, le périple d’Allan est avant tout motivé par une quête de liberté. Il cherche à échapper à la surveillance étouffante de la maison de retraite pour retrouver une forme d’autonomie et vivre de nouvelles aventures revivifiantes. Cette volonté s’inscrit en écho au désir universel d’évasion des contraintes imposées par la société, l’âge ou les circonstances personnelles. Très vite, l’irrationalité va toutefois présider aux rebondissements de l’intrigue : Benny se mêle à la fuite du vieillard et fait montre de compétences aussi infinies qu’improbables, tandis que policiers et voleurs semblent quelque peu démunis face à la situation et à la personne d’Allan.

Il est difficile de ne pas penser à Forrest Gump en lisant Le Vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire. Avec son personnage qui traverse l’histoire de manière inattendue et qui rencontre les grands dirigeants du monde sans y accorder la moindre gravité, une filiation naturelle s’instaure entre les deux œuvres. Mais dans le roman de Jonas Jonasson, et dans l’adaptation qui nous intéresse, c’est le mélange d’aventures, de tendresse et d’ironie qui va prévaloir, puisque le vieux Karlsson va être suspecté de vol, puis de meurtre, enfin de criminalité en bande organisée, et ce tant par la police que par des gangsters.  

Mine de rien, Le Vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire comporte une critique implicite de l’histoire officielle et des héros historiques. Jonas Jonasson suggère que les grands événements résultent souvent de hasards et de décisions irrationnelles, plutôt que de la grandeur ou de la sagesse des leaders mondiaux. Mais cette thématique demeure très secondaire, puisque la légèreté et l’improbabilité donnent à ce roman graphique tout son sel. Avec une certaine habileté.

Le Vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire, Jonas Jonasson, Grégoire Bonne et Taillefer
Philéas, mai 2024, 112 pages 

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4

« Vies en jeux » : récits d’athlètes olympiques

Vies en jeux, d’Églantine Chesneau, explore les destins exceptionnels de seize athlètes ayant marqué l’histoire des Jeux olympiques. À travers 200 pages illustrées, cet album apporte des précisions importantes, et souvent déroutantes, sur des sportifs qui, chacun à leur manière, sont passés à la postérité.

Les Jeux olympiques trouvent leurs origines dans la Grèce antique, il y a plus de 3000 ans, époque où les cités grecques, en constante guerre, trouvaient dans ces compétitions sportives un moyen de rivaliser sans recourir aux armes. Cette tradition se transforme et se perpétue quand, en 1894, Pierre de Coubertin, baron français, réussit à convaincre douze pays de participer à une version modernisée des jeux. Ce fut un point de bascule qui aboutit à la création du Comité International Olympique et à la tenue des premiers jeux modernes en 1896.

Ce rappel historique fait, Églantine Chesneau peut en venir à ce qui forme l’étoffe de son album : des récits individuels marquants. Celui de Shizo Kanakuri, surnommé le père du marathon au Japon, a de quoi intriguer, puisqu’il disparaît en pleine compétition lors des Jeux olympiques de Stockholm en 1912. À côté, l’histoire de Betty Robinson révèle comment cette jeune sprinteuse américaine est devenue, à tout juste 16 ans, la première femme à remporter une médaille d’or en athlétisme, et ce, quelques mois après avoir commencé à courir.

D’autres récits symbolisent à merveille la résilience. Wilma Rudolph, qui a souffert de la poliomyélite, surmonte un handicap pour remporter trois médailles d’or aux Jeux de Rome en 1960. Nadia Comaneci, instrumentalisée par le régime oppressif de Ceaușescu en Roumanie,subit des conditions de surveillance extrêmes, mais parvient finalement à s’échapper pour les États-Unis. Marie-José Pérec, elle, n’a pas tenu face à l’ acharnement médiatique. Des angoisses l’accablent avec toutes les sollicitations médiatiques dont elle fait l’objet, et la difficulté qu’elle éprouve à parler en public. Pis, lors des jeux d’Australie, opposée à Cathy Freeman, une aborigène très médiatisée, elle décide d’abandonner, ne pouvant se préparer dans la sérénité.

En plus des portraits qu’il dresse – avec talent –, l’album explore également les zones d’ombre des Jeux, comme le scandale des Jeux paralympiques de Sydney en 2000, où une équipe espagnole de basket composée majoritairement de joueurs non handicapés a soulevé des questions éthiques et d’intégrité. Ce récit est juxtaposé à l’histoire inspirante de Natalie du Toit, nageuse sud-africaine amputée qui a transcendé son handicap pour exceller à la fois aux Jeux olympiques et paralympiques, ou à celle de Jesse Owens, l’athlète qui défia la propagande nazie.

Vies en jeux fait plus que narrer des succès sportifs. Il dresse un portrait nuancé des personnalités, des triomphes et parfois des controverses qui jalonnent l’histoire des Jeux olympiques. Chaque récit est une fenêtre ouverte sur la complexité des enjeux humains, sociaux et politiques qui se tissent autour de cet événement mondial. Avec succès, Églantine Chesneau interroge ce que signifie être un athlète olympique, au-delà des médailles.

Vies en jeux, Églantine Chesneau
Glénat/Vents d’Ouest, mai 2024, 200 pages

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3.5

« Monte-Cristo » : rideau baissé

Le triptyque Monte-Cristo, de Jordan Mechner et Mario Alberti, baisse le rideau après un troisième tome particulièrement réussi, qui finit de revisiter l’un des classiques les plus vénérés de la littérature, Le Comte de Monte-Cristo d’Alexandre Dumas. Cet épisode final clôt une trilogie riche en tensions dramatiques et en rebondissements, offrant une fin mémorable à la quête de vengeance de Sam Castillo, alias Victor Sirin.

L’intrigue de Monte-Cristo se déroule dans un monde contemporain où le financier et protagoniste principal, Sam Castillo, transformé en Victor Sirin, cherche à se venger des conspirateurs responsables d’un long emprisonnement injuste. Désormais milliardaire, il s’engage dans un jeu d’échecs méticuleux contre ses anciens bourreaux, utilisant sa fortune colossale pour infiltrer et déstabiliser leur existence. L’histoire entrelace ainsi habilement des éléments de thriller financier avec des intrigues de corruption, poussant loin les thématiques de la vengeance et de la justice personnelles.

Victor Sirin est un stratège hors pair, mais ses plans sont toutefois compliqués par ses sentiments pour Danica, une agente du FBI qui s’intéresse de près à ses agissements. Les antagonistes, dont les activités nous sont dévoilées progressivement au cours du triptyque, sont développés avec suffisamment de profondeur pour susciter à la fois répulsion et fascination. Au travers de son style réaliste et détaillé, Mario Alberti parvient avec succès à donner vie à l’univers de Victor Sirin. Le dessinateur utilise à l’occasion un découpage cinématographique qui accentue le rythme soutenu de l’intrigue et permet d’illustrer les scènes, parfois complexes, de manière claire et impactante. 

Le troisième tome de Monte-Cristo poursuit son exploration des thèmes universels de la vengeance, la rédemption, l’amour ou encore la corruption. En situant l’action dans le contexte contemporain des réseaux politiques et économiques, en colorant la trame comme un thriller financier, les auteurs dépoussièrent un récit séminal et le transposent habilement dans notre ère. La choralité du récit et les différentes subtilités du plan machiavélique de Sirin contribuent à l’intérêt d’une série qui se clôture finalement de très belle façon. 

Monte-Cristo (tome 3), Jordan Mechner et Mario Alberti
Glénat, mai 2024, 72 pages

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4

Deep it : le grand deuil

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Deep it n’est autre que la suite de Deep me (2022) où Marc-Antoine Mathieu repoussait les limites du possible au travers du medium BD. Qui pouvait imaginer qu’il parviendrait à poursuivre son investigation du monde d’après la vie ? Lui seul probablement. Si le résultat est moins éblouissant que l’album initial parce que nous savons déjà mieux à quoi nous en tenir, intellectuellement le dessinateur tutoie à nouveau les sommets.

L’album est centré sur Adam (pour éviter la confusion avec un personnage, j’utiliserai le prénom et non le pronom) conscience en éveil progressif depuis Deep me, album qui nous a permis de comprendre que nous nous situons à une époque où toute vie a disparu sur Terre, y compris la vie humaine. Si pas plus qu’Adam, nous n’en connaissons la ou les raisons, Marc-Antoine Mathieu propose une situation particulièrement intéressante, puisqu’avant sa disparition inéluctable, l’Homme a utilisé l’Intelligence artificielle (AI) pour élaborer cette conscience disposant de toute la mémoire du monde vivant. Cela permet au dessinateur de montrer fugitivement quelques silhouettes qui seront les seules apparitions humaines de l’album. On apprend ici qu’Adam a pour mission de trouver l’endroit où les conditions permettront d’envisager de provoquer une nouvelle émergence de la vie, quelle que soit sa forme. La question du pourquoi est évoquée, mais vite balayée : l’homme n’a jamais su si l’émergence de la vie et donc de son existence répondait à une raison ou si elle n’était que le fruit du hasard. D’ailleurs, l’Homme n’a jamais été en mesure de déterminer si la vie existait ailleurs que sur Terre et donc de déterminer si son apparition dépendait de circonstances éventuellement reproductibles. Dans ces conditions, tout en déplorant sa propre disparition, l’Homme a enclenché la manœuvre de la dernière chance : confier à une intelligence artificielle la mission d’explorer son environnement pour tenter une sorte de réinitialisation. La piste que l’album n’explore pas (ou néglige) c’est que cette réinitialisation suppose plus ou moins de retrouver les conditions initiales sur Terre. Or, comme l’Homme la Terre a un passé. Si, contrairement à l’Homme, elle reste en vie, le passage de l’Homme sur Terre n’est pas sans avoir laissé des traces, probablement jusqu’à une catastrophe irréversible. L’Homme ayant largement exploité les ressources naturelles à sa disposition, envisager de retrouver les conditions initiales d’apparition de la vie sur Terre laisse perplexe. Mais, où l’action se situe-t-elle réellement ? A noter également une apparente contradiction qui voit Adam détenir toute la mémoire de l’humanité, tout en restant incapable de comprendre ce qui a pu causer l’extinction de toute vie sur Terre. Considérant désormais le dessinateur comme capable de concocter un troisième volet, nous en saurons peut-être davantage ultérieurement.

Quelques observations

On remarque qu’avec Adam, se pose la question de l’échelle : quelle différence entre l’infiniment grand et l’infiniment petit ? On réalise que, limité par ses deux sens (ouïe et vue), Adam n’a aucune idée de son aspect physique, si tant est que cette notion ait la moindre signification. Autre fait à assimiler, pour Adam la notion de temps ne correspond à rien de tangible. En effet, Adam poursuit son activité, défiant la notion d’ennui, insupportable pour un humain. Une mission qui n’aboutira que lorsque les conditions seront réunies. D’ailleurs, en cas de succès, quel pourrait être le devenir d’Adam ? A noter que, par une pirouette dont il a le secret, le dessinateur parvient à doter Adam non d’un alter ego, mais d’une AI capable d’entretenir le dialogue. Cela n’ira pas au-delà, pour la simple et bonne raison que toute forme de connivence est exclue. En effet, ce serait le début des faux-semblants et on sait qu’ils mènent inéluctablement à la catastrophe. Toujours est-il que ce dialogue est bien pratique pour le dessinateur, car il apporte naturellement des informations. Tout sentiment étant banni, l’humour l’est également, du moins au premier degré. Le dessinateur en apporte néanmoins à l’occasion, grâce à des sous-entendus. Et, tant qu’à lire entre les lignes, on relève qu’Adam ne parvient toujours à la conscience que de manière discontinue. Ces veilles étant numérotées, on voit bien qu’elles ne figurent pas toutes dans l’album. Que se passe-t-il au cours de celles non représentées ? Peut-être rien de notable, mais la question mérite réflexion. Enfin, on remarque que le texte comporte des mots particulièrement savants dans le domaine scientifique (modèle stochastique, bouteille de Klein, paréidolie, autopoïèse) qui nécessitent des recherches pour comprendre de quoi il retourne. Bizarrement, il cite le nombre d’Avogadro de façon incorrecte (10 puissance 23 au lieu de 6,02 x 10 puissance 23). Quant au dessin, toujours aussi élégant que le noir et blanc choisi par le dessinateur, il met surtout en valeur des formes géométriques, des perspectives. L’absence de vie présente quand même un réel inconvénient et on peut comprendre un lecteur qui refuserait de lire l’album pour son aspect particulier : essentiellement des décors et des dialogues. Et si le blanc de la couverture fait contraste avec le noir de Deep me autant dire que le contenu vire rapidement à une dominante noire comme l’album précédent.

Deep it, Marc-Antoine Mathieu
Delcourt, janvier 2024
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3.5

Cannes 2024 : L’Amour ouf, autopsie des cœurs

Fort d’un casting francophone XXL, L’Amour ouf est une ode aux premiers amours et à l’amitié. Quand tout va de travers dans la vie, mieux vaut prévenir que guérir. La prescription de Gilles Lellouche est une petite bulle solaire que se partagent deux individus que tout semble opposer, et sur deux époques distinctes. Malheureusement, les ficelles qui animent cette romance empêchent toute envolée lyrique.

Synopsis : Les années 80, dans le nord de la France. Jackie et Clotaire grandissent entre les bancs du lycée et les docks du port. Elle étudie, il traine. Et puis leurs destins se croisent et c’est l’amour fou. La vie s’efforcera de les séparer mais rien n’y fait, ces deux-là sont comme les deux ventricules du même cœur…

Nous sentions son envie de réaliser depuis qu’il s’est mis le pied à l’étrier avec Narco et Les Infidèles. Puis son Grand Bain a conquis le public français avec un feel good movie social plutôt malin et adroit dans le rythme comique. Pour sa seconde réalisation en solitaire, le réalisateur adapte le roman de Neville Thompson. Il s’entoure alors des plumes d’Ahmed Hamidou (Le Médecin imaginaire) et d’Audry Diwan (L’Événement, L’Amour et les Forêts et prochainement Emmanuelle) pour arrondir les angles de la romance saignante. Par ailleurs, Lellouche demeure convaincu et passionné par les relations qui évoluent avec intensité. Beaucoup de ses rôles en témoignent. La sensibilité de l’acteur transparait ainsi avec ce film, d’où perce également de la tendresse. Dommage qu’elle reste en surface.

Total eclipse to the heart

« J + C », ce sont les initiales de Jackie et Clotaire. Elle est séduisante et indomptable avec les mots, lui est grossier et bad boy sur les bords. Si leur idylle semble condamnée d’entrée de jeu, Lellouche réussit à capter dans le vif ces deux cœurs solitaires qui finissent par battre l’un pour l’autre. Bien entendu, cela ne dépasse pas l’exposition du film, étirée à l’extrême.

On ne badine pas avec l’amour. À défaut d’avoir un coup de foudre, c’est un coup de tonnerre qui s’abat sur ce couple. Bien que les comédiens s’en sortent haut ma main, l’alchimie ne prend pas dans ce récit rempli d’effets de style et de transition sans pertinence. Et sans le renfort émotionnel nécessaire, Lellouche compense par un véritable défilé de jolis plans, un peu comme s’il découvrait depuis peu les diverses possibilités de cadrage. Cette démonstration finit par épuiser le spectateur, même à grand renfort des musiques de The Cure en habillage sonore.

Nous pouvions toutefois espérer que les tourtereaux nous prennent à revers grâce à la sensibilité de Mallory Wanecque et Malik Frikah, respectivement découverts dans Les Pires et Apaches. De l’amour fou à l’amour ouf, nous découvrons cette liaison interdite qui file à toute allure, si bien qu’on y trouve un côté West Side Story dans l’approche, tel un pastiche sans âme. Il y avait pourtant de la place pour jouer avec les cœurs brisés des personnages, à commencer par Clotaire, une bombe humaine prête à exploser, d’où ses pulsions colériques. Du côté de Jackie, il faudra attendre qu’Adèle Exarchopoulos prenne le relais pour que l’on daigne atteindre la complexité souhaitée. Même s’il faut comprendre qu’elle voit de la bonté en Clotaire, contrairement à leur entourage, l’ambiguïté est beaucoup plus encourageante dans la seconde partie.

L’amour insolent

François Civil rejoint également sa partenaire de jeu dans la « vie d’après », mais sa palette émotionnelle reste limitée par l’évolution de son personnage comme gangster notoire. Lellouche ne semble pas intéressé par ce pan de l’histoire, quand bien même il cite le cinéma de Martin Scorsese. Enfin, les apparitions de Benoît Poelvoorde et Jean-Pascal Zadi ne sont pas mémorables. Seul Vincent Lacoste tire son épingle du jeu chez les personnages secondaires, le temps d’une scène à l’épilogue.

L’intrigue assène des rebondissements sans surprise, la faute à un flashforward en ouverture qui donne de précieux indices sur la tragédie éventée de Lellouche. Passé le générique d’ouverture, le cinéaste ne trouve plus la même intensité, et peine également à utiliser son décor industriel des années 80.

Il semble confondre l’excès et la générosité, à tel point que le film manque d’être aussi indigeste que le Megalopolis de Coppola, vu en début de Festival, compte tenu d’une narration rythmée avec des séquences clipesques. Tel un poème où sont condensés plus de 400 adjectifs, L’Amour ouf manque de liants pour parfaire ce portrait de l’amour, celui qui exalte, blesse et tue. Et ce n’est pas une douce citation de La Fontaine qui rectifiera le tir.

L’Amour ouf est présenté en Compétition au Festival de Cannes 2024.

Fiche Technique

Réalisé par : Gilles LELLOUCHE
Année de production : 2024
Pays : France
Durée : 166 minutes
Date de sortie : 16 octobre 2024

Cannes 2024 : Les Graines du figuier sauvage, fruits de l’espoir

Le cinéma iranien est en plein essor et revient périodiquement dans les festivals internationaux depuis quelques décennies. On y découvre à chaque fois la société d’un pays gouverné par la peur, qui manque à ses devoirs envers ses citoyens et ampute tout élan artistique chez les cinéastes qui revendiquent leur liberté d’expression. Les Graines du figuier sauvage revient justement sur ces dysfonctionnements en  suivant une famille unie, mais qui va peu à peu révéler des fêlures.

Synopsis : Le juge d’instruction Iman est aux prises avec la paranoïa au milieu des troubles politiques à Téhéran. Lorsque son arme disparaît, il soupçonne sa femme et ses filles, imposant des mesures draconiennes.

Avant même de parler du nouveau film de Mohammad Rasoulof, l’incertitude autour de sa présence sur le tapis rouge a jeté un coup de froid avant le début du Festival. Obligé de cavaler en exil suite à une nouvelle condamnation (de cinq ans de prison) en Iran, le cinéaste est tout de même parvenu à rejoindre la Croisette pour défendre son film de la censure. Ses œuvres ont de quoi embarrasser les leaders politiques et spirituels iraniens, mais sa lutte reste légitime à bien des égards. Il décrivait déjà les entraves à la liberté et brossait le portrait d’une nation qui continue de cultiver la peine de mort dans Le diable n’existe pas. Bien qu’il ne soit pas le premier à faire l’objet d’une telle chasse à l’homme, on pense fortement à Jafar Panahi (Taxi Teheran, Aucun ours), Asghar Farhadi (Une Séparation, Le Client) et Saeed Roustayi (La Loi de Téhéran, Leila et ses frères) notamment, le cinéaste a su rester humble à tout instant.

Les fleurs du mal

Tout semble filer droit pour une famille assez loin de la misère. Seule la taille de leur logement oblige les deux filles adultes d’Iman (Misagh Zare) et de Najmeh (Soheila Golestani) à cohabiter dans la même chambre. C’est un peu le constat que l’on peut faire d’un pays comme à l’étroit, où la moindre étincelle finit par embraser chaque membre de la famille. Dans les rues, les citoyens hurlent leur mécontentement en espérant ne pas être pris pour cible par les forces de l’ordre. Rasoulof n’opte pas pour une reconstitution immersive des manifestations et préfère insérer d’authentiques images postées sur les réseaux sociaux pour attester d’une violente et sanglante répression. Nous ne verrons qu’une étudiante atteinte par un tir de flashball, sonnant ainsi le début des hostilités au sein d’une famille qui se déchire de l’intérieur.

Lorsque l’arme offerte pour la « défense » du père disparaît au milieu de la nuit, les soupçons se tournent vers les deux filles, qui regardent leur monde évoluer, en y découvrant les horreurs et les contradictions d’un système despotique et patriarcal. C’est ce que représente Iman, un fier agent du chaos qui ne voit pas le mal dans les lois qu’il défend. En passe de devenir un nouveau juge d’instruction, dont la principale tâche est de mater la révolution en actant « légalement » la mise à mort des manifestants, Iman bascule dans un endoctrinement silencieux. Sa vision de la stabilité et de la sécurité prend un sens que ses enfants discutent et que son épouse remet en question, malgré tout le soutien affectif qu’elle lui donne en public.

« Femme, Vie, Liberté »

Sana (Setareh Maleki) ne mâche pas ses mots pour tenter de raisonner son père, obsédé par un idéal qu’il ne comprend pas lui-même. Quant à Rezvan (Mahsa Rostami), la sœur cadette, elle préfère trainer sur son téléphone portable dans une tenue peu traditionnelle. Elles sont le futur du pays, les fameuses graines du titre du film. Le figuier, qui reflète l’Iran en perdition, pourrit de l’intérieur. Il s’agit d’en faire repousser des nouveaux avec des concepts progressistes et ouverts à la diplomatie. Ce que le film nous montre, ce sont les combats des femmes pour se faire entendre et gagner en légitimité. Leur conscience s’éveille et cela effraie le pouvoir en place, mais chaque petite victoire comme celle-ci est un progrès pour la culture iranienne, qui avance avec son époque.

Dans Les Graines du figuier sauvage, le devoir d’Iman est soumis à un interrogatoire inversé, car c’est bien le cinéaste qui maîtrise le dialogue, c’est bien lui qui capture l’incompréhension du peuple pour que le père de famille doute de son entourage. Iman peut-il devenir Un homme intègre dans une institution pleine de corruption ? Peut-il seulement remplir son rôle de père avec une arme cachée dans sa table de chevet ? Plus que jamais engagé politiquement, Les Graines du figuier sauvage nous permet d’écouter les lamentations qui se répètent depuis des années et qui sont amenées à bouleverser un mode de vie conservateur, un mode de vie sans libre-arbitre. Le tout est de pouvoir désarmer les véritables ennemis du peuple pour que chacun puisse tirer à balles réelles, ce qui n’a pas toujours été le cas. Mohammad Rasoulof déplore cette nécessité, mais garde tout de même à l’esprit que l’espoir ne peut être vaincu par la peur. Les derniers plans nous le rappellent avec rage, ironie et mélancolie. Notre palme de cœur !

Les Graines du figuier sauvage est présenté en Compétition au Festival de Cannes 2024.

Fiche technique

Titre international : The Seed of the Sacred fig
Réalisé par : Mohammad RASOULOF
Année de production : 2024
Pays : Allemagne, France, Iran
Durée : 168 minutes

Cannes 2024 : Motel Destino, l’amour pas ouf

Certains vivent d’amour et d’eau fraîche, d’autres vivent plutôt d’alcool et de sexe, un parcours de vie qui mène nécessairement vers une impasse. Dans le cas des personnages déchus du film de Karim Aïnouz, le point de chute correspond au Motel Destino, un love hotel où l’on feint de vivre le grand amour.

Synopsis : Ceará, côte nord-est du Brésil. 30 degrés toute l’année. Chaque nuit, au Motel Destino, se jouent à l’ombre des regards de dangereux jeux de désir, de pouvoir et de violence. Un soir, l’arrivée du jeune Heraldo vient troubler les règles du motel.

Après avoir mis en scène un monstre dans les enceintes d’une cour royale britannique dans Le Jeu de la Reine, le cinéaste brésilien revient sur sa terre natale pour nous parler d’individus dans l’impossibilité de fuir, que ce soient leurs désirs ou leur destin. Pour Heraldo (Iago Xavier), qui ne semble pas épargné par les circonstances, se voit arraché de tout soutien émotionnel et familial. Son choix de vie, orienté par le sexe et l’alcool, ne l’aide donc à se réconcilier avec un monde plein de noirceur. Aïnouz se met donc en tête de questionner son héros et prend du recul sur les dilemmes moraux qu’il va confronter à travers les corps, rarement filmés avec la tension sexuelle ou sensuelle escomptée.

Les néons de minuit

Les femmes sont les dames de cœur du récit, mais elles le sont également dans toutes les réalités où son corps fait l’objet de convoitises. Cogérante du motel, Dayana (Nataly Rocha) est retenue par son ogre de mari Elias (Fábio Assunção). Ce dernier est aussi bien passionné par son corps angélique que ceux de ses clients, dont les gémissements font partie du cadre. Après une présentation rapide des lieux, le film bascule peu à peu dans un huis clos singulier, où l’on se balade d’une chambre à l’autre, car Heraldo s’y est installé pour s’y réfugier. Seulement, il était loin de s’imaginer à quel donjon orné de néons il a affaire.

Homme d’entretien le jour et amant inconditionnel dans le contre-jour d’un Elias quotidiennement alcoolisé, le jeune homme se définit comme un Ulysse des temps modernes. Son passage chez Circé lui valut un contretemps considérable avant de songer à reprendre sa vie en main et oser contester la plus haute autorité locale. Si sa trajectoire reste séduisante à bien des égards, il faut reconnaître un gigantesque ventre mou au milieu d’une intrigue qui a tendance à se mordre la queue, entre les séquences hallucinatoires et tout un tas de symboles qui rappellent les dangers de la luxure. Il a fallu attendre quelques envolées lyriques et oniriques sur le dénouement pour briser la routine. Ce changement de ton intervient malheureusement trop tard pour que ces éléments cités précédemment puissent germer en nous, pendant et après le visionnage.

Si Karim Aïnouz espère rencontrer le même succès que les deux chapitres de La Vie d’Adèle, il devra encore patienter pour que son Motel Destino soit à la hauteur de ses ambitions, toutes sulfureuses qu’elles soient. Son thriller érotique a beau révéler les instincts basiques des personnages, le cinéaste échoue à rendre captivant son étude des rapports de force à travers leur sexualité. Ni les pulsions meurtrières, ni la chaleur capturée ne peuvent justifier le manque de viscéralité dans ce triangle amoureux qui traîne en longueur.

Motel Destino est présenté en Compétition au Festival de Cannes 2024.

Fiche Technique

Réalisé par : Karim AÏNOUZ
Année de production : 2024
Pays : Brésil, France, Allemagne
Durée : 115 minutes

Averroès et Rosa Parks : la psychiatrie confrontée à elle-même, via le face-à-face patient / soignant

Pour la troisième fois dans sa riche et diverse filmographie documentaire, Nicolas Philibert se penche, avec Averroès et Rosa Parks, sur le monde de la psychiatrie. En résulte un documentaire captivant, qui s’ouvre sur un clin d’œil visuel à Vol au-dessus d’un nid de coucou (1975).

Panneau central du triptyque qu’il consacre à la psychiatrie et qui renoue avec l’univers de fascination déjà approché en 1997 dans le génial La Moindre des chosesAverroès et Rosa Parks (2024) permet à Nicolas Philibert d’entrer dans le dur de la psychiatrie, après son enchanteur Sur l’Adamant (2023), à qui d’aucuns avaient pu reprocher précisément ce caractère enchanteur.

Ici, au sein de l’Hôpital Esquirol et des deux unités dont les noms donnent son titre au film, le dispositif et une équipe légère offrent à la parole la possibilité de s’épanouir, par le biais d’une série d’entretiens soignants / soignés, le plus souvent à deux, mais aussi à trois ou plus encore, lorsque l’échange prend la forme d’une réunion. Présences discrètes mais obstinées, les deux caméras, généralement en champ / contre-champ, autorisent la folie à dessiner ses méandres, ses circonvolutions, mais aussi sa rigueur, voire sa lucidité ou sa pertinence, même si celles-ci nous surprennent davantage. La durée des entretiens, leur déploiement, donnent des coups de sonde parfois assez vertigineux dans la grande déraison des résidents mais ces derniers peuvent aussi impressionner par la sagacité ou la pertinence de leurs propos, Philibert dressant alors le portrait de « fous » qui ne sont peut-être pas si « fous », ou bien pas sur toute la ligne. De fait, et délibérément, le réalisateur n’a pas porté son objectif sur les patients les plus atteints et incapables, par là-même, de consentir lucidement à participer au documentaire.

Car, au bout du compte, et constante du cinéma de Philibert, transpire de chaque plan, avec Pauline Pénichout et Katell Djian à l’image, le profond respect du cinéaste envers ces patients, on pourrait presque écrire « ses » patients, n’était qu’il n’entre pas, et pour cause, vis-à-vis d’eux, dans un rôle thérapeutique. Mais on perçoit, chez lui, aussi à travers ses choix de montage, un mouvement d’adoption, un intérêt, un questionnement, parfois même une passion qui n’ont rien à envier à ceux qui émanent des soignants. Se perçoit ainsi son désir de ne pas sanctuariser l’hôpital psychiatrique, et de laisser la vie, par le biais de ses caméras, y pénétrer librement, pour s’y faire les témoins de sa libre circulation ; ne pas non plus sacraliser la folie, en faisant d’elle une entité inapprochable, au sein d’une société qui n’a déjà que trop tendance à mettre de côté, le plus à l’écart possible, ce qui n’est pas conforme, plus viable : trop fou, trop vieux… Raison pour laquelle l’humour, en tant qu’il fait partie de la vie, n’en est pas banni, de nombreuses scènes portant à sourire, mais jamais contre les patients, toujours avec eux, voire grâce à eux, dans un mouvement d’admiration de leurs trouvailles ou de leurs audaces. L’humour ou tout aussi bien la poésie, poésie des lieux, d’un instant, d’une remarque… Autre constante du cinéma de Philibert : les ponctuations offertes par la présence du végétal. Toutes composantes qui tendent à prouver et illustrer la continuité de la vie qui, fort heureusement, ne s’arrête pas aux portes, même bien closes, de l’hôpital psychiatrique.

La vie, y compris dans sa part de protestation, de contestation, puisque la  psychiatrie se trouve là questionnée comme jamais auparavant dans l’œuvre du cinéaste : critique avancée par les patients et visant les médicaments, l’organisation des soins et la durée des hospitalisations, ou les réponses apportées à l’immense détresse dans laquelle se trouvent nombre de malades. Ainsi cette réplique, mémorable, assurément destinée à devenir culte, avec le ton de sa profération, adressée au psychiatre par une patiente infiniment attachante, en mal de « câlin », et qui ne trouvera que les flammes pour lui apporter l’enlacement dont elle aurait besoin…

Face aux patients présentés par Philibert, à cette détresse qui se hurle, parfois, on ne peut se défendre de songer aux phrases d’E.M. Remarque, observant ses jeunes élèves, lors de l’expérience très fugitive d’instituteur qui sera la sienne et dont il rend compte dans son magnifique récit, Après (1931) : « […] certains d’entre eux sont éclairés d’une flamme plus vive. Voilà ceux auxquels les choses ne paraîtront pas si naturelles, dans la vie, et pour lesquels tout n’ira pas tout seul ».

Averroès et Rosa Parks : Bande-annonce

De Nicolas Philibert | Par Nicolas Philibert
20 mars 2024 en salle | 2h 23min | Documentaire
Distributeur Les Films du Losange