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Cannes 2024 : Rumours, promenons-nous au G7

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Présenté Hors Compétition au Festival de Cannes, Rumours a déclenché, avec un style tout autre que Le Deuxième Acte, de belles salves de rires sur la Croisette. Guy Maddin, Evan Johnson et Galen Johnson ont concocté un film complètement rocambolesque mêlant parodie des genres et satire politique acerbe. Un concept pour le moins aventureux, qui, malgré une introduction hilarante, se perd en chemin dans sa propre folie.

Synopsis : Lors de leur sommet annuel du G7, les sept dirigeants des démocraties libérales les plus riches du monde se perdent dans les bois la nuit alors qu’ils tentent de rédiger leur déclaration provisoire.

Guy Maddin, réalisateur de la contre-culture et adepte des films expérimentaux, avait déjà présenté son court-métrage, The Heart of the World, à la Quinzaine des cinéastes. Vingt-quatre ans plus tard, avec Rumours, il est sélectionné pour la première fois au Festival de Cannes, Hors Compétition. Pour construire ce film décoiffant et très original, Guy Maddin a fait appel à Evan et Galen Jonhson, avec lesquels il avait déjà réalisé The Green Fog, un hommage déroutant au Vertigo d’Alfred Hitchcock. Dans Rumours, les trois réalisateurs nous offrent une nouvelle expérience cinématographique, singulière et esthétique, cette fois-ci au cœur d’une réunion du G7.

Les bons à rien de la table ronde

L’Allemagne organise un G7 au sein d’un château isolé, cadre idyllique pour rédiger une déclaration provisoire commune aux plus grandes puissances mondiales. Un sujet intriguant, en apparence sérieux, qui tombe en dérision lorsque l’équipe de Rumours remercie avec force ironie les dirigeants actuels pour leur très modeste contribution.

Ce ton comique bien posé, le film nous présente, de façon très théâtrale, les sept personnages de ce sommet international. Tous caricaturés à l’extrême, ils rivalisent d’égocentrisme, de propos ridicules et de piques bien senties. La chancelière allemande, incarnée par une étonnante Cate Blanchett, essaie tant bien que mal de maintenir l’ordre mais soumet des idées sulfureuses. Le Président français, campé par un excellent Denis Ménochet, étale sa science devant tout le monde. Le président américain, interprété par Charles Dance, se croit tout puissant alors qu’il passe son temps à dormir. Le Président du conseil italien, habillé comme Mussolini, apparaît comme un idiot qui n’apporte rien à part de la charcuterie dans ses poches. Le Ministre japonais, plus discret, n’arrive pas à s’affirmer. Le dirigeant canadien, un bellâtre à la sensibilité exacerbée, ne parvient pas à se remettre d’une rupture. Il conserve malgré tout une figure masculine héroïque, une marque évidente de chauvinisme puisque Rumours est un film canadien. Dans cette galerie de joyeux lurons totalement imbéciles, seule la Première Ministre britannique tente de ramener les autres au travail. Enfin, un peu en dehors de la fête, la Présidente de la Commission européenne, jouée par Alicia Vikander, semble débarquer d’une autre dimension, avec sa langue suédoise que seule la Chancelière parvient plus ou moins à déchiffrer.

Ainsi rassemblés autour d’une table ronde, garnie de mets exquis et de bons vins, les dirigeants politiques cherchent l’inspiration pour leur déclaration provisoire, censée répondre à une crise mondiale dont nous ignorons les tenants et aboutissements. Divisés en groupes, les hommes et femmes d’État se révèlent incapables de proposer la moindre solution tangible et n’énoncent que des idées banales et incohérentes.

Rumours donne donc à voir, avec beaucoup d’humour, la difficulté d’échanger et l’incapacité des grandes nations à réagir face aux situations de crises planétaires. Bien que le contexte demeure un mystère, on pense facilement aux conflits diplomatiques et au réchauffement climatique. Le film dénonce également toute une caste politique qui ne maîtrise pas ses sujets, qui se désintéresse de sa propre mission et ne possède, en guise de compétence, que l’art de tourner de beaux discours pour apaiser les foules de manifestants mécontents. En dépit de ce volet satirique, Rumours ne lance pas de message politique appuyé. En effet, ce portrait de dirigeants désenchantés impuissants à changer le monde est clairement plus destiné à faire rire qu’à mener une véritable offensive contre nos gouvernements. Et ce, d’autant plus lorsque des phénomènes étranges font passer leur survie avant leur office.

Objet filmique non identifié

Confrontés au réveil de momies humaines de 2000 ans et à toute une série de phénomènes surnaturels, les membres du G7 doivent survivre seuls, perdus dans une forêt enchantée dont l’esthétique rappelle celle des contes pour enfants. Ils vivent alors un périple complètement absurde en imaginant qu’une invasion alien a détruit le monde, ou encore qu’une intelligence artificielle en a pris le contrôle.

Rumours parodie alors les films d’horreur, de survie, ainsi que l’imaginaire fantastique. L’apogée de cette balade abracadabrante consiste en l’apparition d’un immense cerveau, dont la symbolique questionne, au beau milieu de la forêt. Est-ce l’intelligence perdue de nos dirigeants ? Ou le savoir d’une nouvelle intelligence artificielle, extra-terrestre, qui serait capable de la remplacer ? Libre à chacun d’interpréter.

Ce concept ubuesque fonctionne très bien dans la première partie du film, sous la forme d’un sketch particulièrement désopilant. Malheureusement, Rumours s’égare progressivement dans des redites cycliques et des sur-développements inutiles qui stoppent trop vite la progression de l’histoire. Le pitch du film, génialissime, aurait sans doute mieux été exploité au sein d’un récit plus condensé. Malgré tout, on ne boude vraiment pas son plaisir devant cette comédie délirante qui a le mérite de nous sortir un peu la tête des eaux troubles de la Compétition cannoise.

Rumours est présenté en Hors Compétition au Festival de Cannes 2024.

Fiche technique

Réalisé par : Guy MADDIN, Evan JOHNSON, Galen JOHNSON
Année de production : 2024
Pays : Canada, Allemagne
Durée : 118 minutes

Abigail : La ballerine aux dents (un peu) trop longues

Le duo de réalisateurs à l’origine du retour de la mythique saga Scream, avec les épisodes cinq et six, a passé la main sur le prochain pour nous livrer cette petite série B à la proposition plutôt originale dans le domaine rebattu du film de vampires. Ludiques et mystérieuses, les prémisses de Abigail nous amusent et nous intriguent. En mixant plusieurs influences du fantastique ainsi que différents genres, leur film parvient à nous captiver la plupart du temps. Mais plus il avance et plus la menace est claire, plus le long-métrage rentre dans le rang du banal et de l’attendu quitte à même traîner en longueur dans un final à rallonge inutile et fatiguant. On passe tout de même un moment sympathique si on aime les effusions gores à la fois excessives et grand-guignolesques mais rigolotes et qu’on n’attend pas forcément le grand frisson, tout cela restant parfaitement distrayant dans le genre.

Synopsis: À la suite du kidnapping de la fille d’un puissant magnat de la pègre, un groupe de criminels amateurs pensaient simplement devoir enfermer et surveiller cette jeune ballerine afin de pouvoir réclamer une rançon de 50 millions de dollars. Retirés dans un manoir isolé, les ravisseurs commencent mystérieusement à disparaître, les uns après les autres, au fil de la nuit. C’est alors qu’ils découvrent avec horreur que la fillette avec lesquels ils sont enfermés n’a rien d’ordinaire.

On les a découverts avec le sympathique et marrant Wedding Nightmare il y a dix ans. Cependant, un peu avant ils avaient lâché en tant que premier film l’inepte The Baby. Néanmoins, on leur doit surtout d’avoir exhumé la saga Scream après la trilogie initiale et un quatrième épisode un peu perdu sur la ligne du temps, mais très sous-estimé car excellent. On a donc eu droit au très moyen Scream, en guise d’apéro puis au bien plus réussi Scream 6. En gros avec Matt Bettinelli-Olpin et Tyler Gillett on peut aussi bien être déçu que surpris. Ils ont d’ailleurs choisi de passer la main pour diverses raisons sur le prochain Scream et ont préféré se charger de cette série B fantastico-horrifique pour un résultat qui se regarde bien, mais qui ne marquera pas pour autant les mémoires ni même le cinéma de genre.

On avait pourtant envie d’y croire. En tout cas à quelque chose de plus marquant et plus fou. Quand une équipe de cambrioleurs kidnappent une jeune danseuse de ballet et doit la garder durant 24 heures dans un manoir, on sent que quelque chose ne tourne pas rond. Et quand la troupe, dissociable au possible, se rend compte que l’otage est en réalité un vampire qui s’amuse avec son futur repas, c’est en mode chasse en huis clos que Abigail se transforme. Les débuts, les scènes d’exposition, qui présentent l’équipe ainsi que l’arrivée au manoir jusqu’à la première scène gore sont admirables. Concises, claires et mettant l’eau à la bouche pour la suite. Et il faut le souligner, car dans ce type de productions on a souvent que faire des scènes introductives. Au mieux on se retrouve face à des passages obligés assez vite expédiés et au pire avec des séquences inintéressantes et ennuyantes au possible. Car, au final, on a juste envie de vite passer aux choses sérieuses. En outre ici, les acteurs sont relativement bons et forment un ensemble hétéroclite assez satisfaisant.

Les prémisses et le contexte sont donc plutôt étonnants et ils mettent bien en exergue la dynamique de groupe et les traits de caractère de chacun avant d’exposer nos kidnappeurs à la menace. Un premier tiers étonnamment bien troussé donc. Quand notre vampire cesse de jouer les petites victimes, le carnage commence et tout cela redevient plus classique et sans surprises. Et ce n’est pas deux ou trois petits retournements de situation, tous plutôt prévisibles ou sans véritable valeur ajoutée, qui vont venir perturber le cahier des charges de cet Abigail qui ne nous surprendra plus jamais vraiment. Et c’est pour cela que notre enthousiasme initial va vite se retrouver diminué et que le film ne va pas au bout de multiples possibilités. Ou, en tout cas, pas vers les meilleures.

Déjà, contrairement à certaines séries B où on tente de nous surprendre sur l’ordre des morts, ici c’est assez facile à deviner malheureusement. Comme « Abigail » tire un peu via son postulat vers le slasher, on aurait aimé ne pas connaître d’avance l’ordre de morts des victimes. Sur le pan du huis clos dans un manoir gothique, les décors manquant un peu de diversité et on tourne vite en rond. Concernant le film de braquage, il est vite expédié et on se rend compte que ce n’est que pour poser les bases. Enfin, sur le versant le plus important du film de vampires, rien de bien nouveau : on a l’attirail habituel et les codes du genre respectés, mais jamais transcendés. Et ce qui est peut-être dommage, c’est que cette petite série B choisisse plus le rire et le second degré dans le gore et le fantastique, que de véritables frissons ou de doses d’épouvante. Mais au vu du pedigree de ses auteurs, ce n’est pas étonnant, ils demeurent fidèles à leur filmographie.

Quand on prend le dernier acte par exemple, on commence déjà à se lasser. Le film est tout de même long (une heure et cinquante minutes) pour une production du genre et les cinéastes se montrent peut-être trop généreux dans les affrontements qui deviennent vite redondants et sans grande imagination. À quelques détails près, Abigail ne nous surprendra jamais dans ces séquences dites spectaculaires ou dans ses effets horrifiques. Il n’y a qu’à voir le combat final à rallonge proprement fatigant pour s’en convaincre. La petite qui joue le vampire est plutôt bonne dans son rôle face à une Melissa Barrera qui refait équipe avec ses réalisateurs de Scream et nous offre une partition correcte avec le peu qu’elle a à jouer. En somme, une petite série B fantastique entre humour et gore qui s’avère tout à fait regardable, mais dont l’intérêt se délite plus les minutes passent.

Bande-annonce – Abigail 

Fiche technique – Abigail 

Réalisateurs : Matt Bettinelli-Olpin & Tyler Gillett
Scénaristes : Stephen Sheilds & Guy Busick
Production : Universal Pictures
Distribution France : Universal France
Interprétation : Melissa Barrera, Dan Stevens, Kathryn Newton, Alisha Weir, Kevin Durand…
Durée : 1h49
Genres : Thriller – Fantastique – Horreur
Date de sortie : 29 mai 2024
Pays : États-Unis

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Cannes 2024 : Flow, le règne animal

Rares sont les films d’animation à fouler la Croisette. Cette année, nombre d’entre eux se partagent la lumière sur plusieurs sélections. Flow éblouit la sélection d’Un Certain Regard avec une épopée qui convoque un groupe d’animaux sur une arche de Noé. Une fresque sensorielle et minimaliste qui encense les valeurs de l’amitié, au détour d’un voyage éblouissant et hypnotisant.

Synopsis : Un chat se réveille dans un univers envahi par l’eau où toute vie humaine semble avoir disparu. Il trouve refuge sur un bateau avec un groupe d’autres animaux.

Dans la continuité de son long-métrage précédent, Away, où un personnage évoluait en solitaire sur une île, Gints Zilbalodis s’est peu à peu entouré de compagnons de route précieux afin de mettre en chantier cette œuvre qui en développe la symbolique. Douze membres de l’équipe sont venus nous présenter Flow : les aventures d’un petit chat noir, qui a pour seul refuge une maison déserte et sa solitude. Il a fallu une soudaine montée des eaux, dont les raisons sont tues, pour que ce jeune félin peu sociable fasse appel à son instinct de survie. Sans la moindre trace d’humain dans la forêt où démarre l’aventure, à l’exception de bijoux et autres babioles artisanales, les animaux sont livrés à eux-mêmes face à une menace qui rappelle les derniers instants de la cité mythique de l’Atlantide ou le grand Déluge.

L’arche des noyés

En faisant le choix de ne pas faire parler ses animaux comme dans la plupart des productions du studio aux grandes oreilles, Gints Zilbalodis choisit de faire confiance aux spectateurs afin d’interpréter les émotions des animaux à travers leur regard et leur gestuelle. Wes Anderson avait déjà remporté ce pari avec L’Île aux chiens, bien que l’on joue davantage sur une animation en trois dimensions par ici. Fuir la mort, courir après la vie, voilà ce qui va immédiatement presser les personnages à se précipiter vers le bateau le plus proche. Nous avons ainsi le chat qui nous sert de fil rouge et de boussole dans ce monde en péril. Il ne tarde pas à faire la rencontre d’un ingénieux capybara, d’un lémurien un peu trop matérialiste, d’un labrador très joueur et d’un oiseau atrophié d’une grande fierté. Ensemble, et malgré leurs différences, ils devront cohabiter pour surmonter tout un tas d’épreuves qui déterminera leur cohésion.

Cela reste toutefois la seule ligne directrice pour ces animaux, que l’on pousse souvent à bout en les confrontant à de nombreux décors. Les animateurs libèrent ainsi toute leur créativité avec de gigantesques structures et notamment lorsque les personnages se jettent à l’eau. On y découvre tout un tas de poissons colorés, dont une majestueuse baleine. Si l’océan incarne une catastrophe naturelle inarrêtable, il ne faut pas oublier qu’il abrite également la vie. Le chat en découvre ses merveilles et parvient à toucher notre sensibilité au fur et à mesure qu’il trébuche. Ses miaulements se transforment en rugissements. Il s’affirme et gagne en apprentissage aux côtés de ceux qu’il voyait comme des principaux concurrents. Tout cela est raconté à travers l’image et le mouvement, d’un naturel bluffant et d’une magie bouleversante.

N’oublions pas ses pointes d’humour, suffisamment bien senties pour que cette œuvre ne reste pas exclusivement dédiée aux enfants. Les détenteurs et amateurs de chats seront séduits de retrouver des réflexes bien connus de ces félins. Imaginez tout ce qu’un chat est capable de faire à nos côtés, il se fera encore car il reste un chasseur par nature. Le cinéaste letton en joue pour aérer le récit des différentes scènes de tension qui manquent d’abattre le quatuor de fortune qui cherche un refuge idéal pour enfin reprendre le court de leur vie. Et ce sont justement dans les interactions avec leur environnement que Flow trouve ses lettres de noblesse et qu’il mène à bon port ses personnages. À quelques semaines de sa présentation au Festival d’Annecy, cette 77e édition du Festival de Cannes trouve encore des ressources pour nous surprendre, et dans le bon sens du terme.

Flow est présenté pour le prix Un Certain Regard au Festival de Cannes 2024.

Fiche Technique

Réalisé par : Gints ZILBALODIS
Année de production : 2024
Pays : Lettonie, France, Belgique
Durée : 85 minutes

Cannes 2024 : Marcello Mio de Christophe Honoré, dans le vague

Marcello Mio : Une fable plutôt pâlotte sur l’absence du père, doublée d’un questionnement sur l’identité des acteurs, et notamment des « népo-acteurs » lestés d’héritage.

Synopsis de Marcello mio :  C’est l’histoire d’une femme qui s’appelle Chiara.

Elle est actrice, elle est la fille de Marcello Mastroianni et Catherine Deneuve et le temps d’un été, chahutée dans sa propre vie, elle se raconte qu’elle devrait plutôt vivre la vie de son père. 

Elle s’habille désormais comme lui, parle comme lui, respire comme lui et elle le fait avec une telle force qu’autour d’elle, les autres finissent par y croire et se mettent à l’appeler « Marcello ».

Dans la peau de Marcello

Hasard de calendrier. Quelques jours après Le Deuxième acte de Quentin Dupieux, qui parlait déjà des acteurs et du métier d’acteur, du devenir du cinéma, voici Marcello Mio, le film de Christophe Honoré présenté à la sélection officielle du festival de Cannes en cours, avec également un focus sur lesdits acteurs.

Dans la suite du beau et émouvant Lycéen de 2022, qui a été la véritable révélation du jeune et talentueux Paul Kircher au public, il s’agit à nouveau ici d’une histoire sur l’absence d’un père : dans Le Lycéen, le sien, dans ce nouveau film, celui de son amie de longue date et quasi-muse Chiara Mastroianni. Mais comme évoqué plus haut, le métrage raconte également en filigrane le métier d’acteur, puisqu’on y retrouve une pléthore d’acteurs qui jouent leur propre rôle, et Nicole Garcia qui joue une réalisatrice. Cette sorte de mise en abyme des acteurs qui jouent des personnages de fiction mais portant leurs propres noms a, sur le papier, quelque chose de vertigineux.

Un matin, en plein Paris, après avoir interprété pour une campagne quelconque une Anita Ekberg des faubourgs en empruntant son rôle dans  la Dolce Vita, Chiara Mastroianni se réveille et voit, à la place du sien, le reflet de son père dans la glace de la salle de bains. Elle reçoit un choc et s’évanouit. Est-ce l’évocation de la Dolce Vita ? Est-elle dans un rêve ? toujours est-il que Chiara  est prise d’une envie furieuse de se mettre dans la peau de Marcello Mastroianni, son père. L’écueil majeur du film est qu’à aucun moment, on ne comprend cette envie soudaine de Chiara Mastroianni de se mettre littéralement dans les habits de son père. Costume, whisky, porte-cigares, chapeau 8 1/2. Elle a beau dire à son entourage que ce n’est pas un déguisement, sa démarche n’a l’air que de cela. De la raison qui doit être profonde de cette envie d’être Marcello, d’invoquer Marcello, Christophe Honoré ne fait aucune mention, ne fait aucune allusion. Chiara ne veut pas être que fille de, et pourtant la voilà qui se glisse dans les pantoufles de son père…Tout ressemble à une blague, une anecdote à l’image de l’émission désastreuse de la RAI qui prétendant rendre hommage à Marcello Mastroianni, ne fait en réalité que de la retape pour de l’audience en se servant de Chiara.

Fan de Honoré, on trouve toujours un sous-texte intelligent  ou une émotion plus directe à la majorité de ses films. Ce n’est malheureusement pas le cas ici. Le cabotinage des acteurs (Lucchini et peut-être Catherine Deneuve dans une moindre mesure), de l’incompréhension marquée de l’ex devenu ami Benjamin Biolay, les colères inexpliquées de l’autre ex devenu également ami Melvil Poupaud face au « travestissement », tant de paramètres brouillent la lecture de ce film qui partait pourtant d’une bonne idée, qui est de montrer comment faire face à l’absence, à l’absence d’un père.

L’idée sous-jacente également du poids de l’héritage sur l’acteur, le « népo-acteur » plus spécifiquement, n’est finalement balayée que d’une phrase prononcée par Nicole Garcia la dirigeant comme actrice, et qui lui demande un jeu avec « plus de Mastroianni et moins de Deneuve ». Une actrice dont les deux parents ont fait, dans une intervalle de presque 10 ans, l’affiche du Festival de Cannes, mériterait sans doute un développement plus important du sujet de l’identité et du fameux héritage.

Marcello Mio est un film mi-fable mi-comédie que l’on aurait aimé voir plus riche en émotion et en contenu, à l’image de l’acte manqué de Catherine Deneuve à la fin du film, qui apporte enfin un certain souffle à l’ensemble. Petite déception donc pour ce film aux intentions trop diffuses, qui n’enlèvera en rien notre admiration pour son réalisateur.

Marcello Mio – Bande annonce

Marcello Mio – Fiche technique

Réalisateur : Christophe Honoré
Scenario : Christophe Honoré
Interprétation : Chiara Mastroianni (Chiara Mastroianni / Marcello), Catherine Deneuve (Catherine Deneuve), Fabrice Luchini (Fabrice Luchini), Nicole Garcia  (Nicole Garcia), Benjamin Biolay (Benjamin Biolay), Melvil Poupaud (Melvil Poupaud), Hugh Skinner (Colin), Stefania Sandrelli (Stefania Sandrelli)
Photographie : Rémy Chevrin
Montage : Chantal Hymans
Musique : Alex Beaupin
Producteurs : Philippe Martin Coproducteurs : David Thion , Angelo Barbagallo, Andrea Occhipinti, Stefano Massenzi
Maisons de production : BiBi Film, France 2 Cinéma, LDRP II, Les Films Pelléas, Lucky Red, Super 8 Production, TSF
Distribution (France) : Ad Vitam Distribution
Durée : 120 min.
Genre : Comédie
Date de sortie : 21 Mai 2024
France – 2024

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Cannes 2024 : Les linceuls, à corps perdu

De son propre deuil, David Cronenberg revient sur la Croisette avec une œuvre on ne peut plus personnelle. La disparition de son épouse sept ans plus tôt semble encore le hanter et Les linceuls constitue pour lui une manière de lui rendre hommage, tout en laissant la porte ouverte au dialogue, même après la mort. Et malgré cet effort, le célèbre croque-mort du cinéma ne fait que brasser de l’air avec ses dialogues interminables, qui paralysent toute tentative d’immersion ou de communion avec son film.

Synopsis : Karsh, 50 ans, est un homme d’affaires renommé. Inconsolable depuis le décès de son épouse, il invente un système révolutionnaire et controversé, GraveTech, qui permet aux vivants de se connecter à leurs chers disparus dans leurs linceuls. Une nuit, plusieurs tombes, dont celle de sa femme, sont vandalisées. Karsh se met en quête des coupables.

Deux ans après Les crimes du futur, qui repoussait déjà les limites de l’anatomie humaine, le cinéaste canadien reste un invité d’exception dans la compétition cannoise. Bien connu pour des détournements remarquables du body-horror (La Mouche, Crash, eXistenZ), nous le retrouvons plus mélancolique que jamais dans ce portrait de l’âme humaine. Pour les spectateurs avides d’hémoglobine, il faudra se diriger vers la surprise de la sélection, The Substance, réalisé par la française Coralie Fargeat. Ici, il n’y a que des ombres et des morts, rien de spectaculaire en soi, si ce n’est cette quête obsessionnelle que vit un homme, perdu entre la vie et la mort.

Le profanateur des souvenirs

Karsh (Vincent Cassel) a mis en place un cimetière où il trompe la mort. Sa technologie GraveTech permet aux vivants de contempler les restes des défunts en décomposition. Embaumés dans des linceuls équipés de caméras donnant sur l’intérieur, il est désormais possible de se connecter aux êtres qui nous sont chers. « Je suis dans la tombe avec elle. […] C’est ce qui me rend heureux. » Karsh voit les choses ainsi, mais ne cesse de multiplier les signes qui le relient à sa bien-aimée, Becca. Dans son entourage, il existe encore sa sœur jumelle Terry (toujours vivante) et un avatar numérique nommé Hunny. Diane Kruger incarne tous ces personnages à la fois, dans le but d’alimenter les penchants morbides et sexuels d’un homme solitaire qui se cherche. Autant dire que la mort lui va si bien.

Peut-ton guérir d’un chagrin ? Peut-on vraiment renoncer à l’amour ? C’est par l’usage des technologies de pointe que le film répond à ces questions, sans oublier les interminables dialogues d’exposition qui manquent d’enterrer notre attention pour de bon. L’idée de trouver un sosie et de s’en satisfaire, même s’il n’est pas physiquement palpable, est captivante. Malheureusement, ce qui était prometteur sur le papier a bien du mal à trouver un sens et un rythme décent dans cet univers qui souhaiterait déjouer la fatalité. Seuls quelques traits d’humour noir maintiennent les spectateurs à flots, avant que l’on se jette hors de la salle pour des raisons beaucoup moins viscérales, visuellement parlant. La mise en scène reste à plat, en attendant que les protagonistes nous dévoilent leurs désirs cachés. Il est alors plus intéressant de se demander ce que ces corps dans les tombes peuvent bien nous léguer derrière eux.

Pour Cronenberg, son approche personnelle justifie la névrose de Karsh, un double du cinéaste, et son film est un peu à l’image de ses personnages, dans un état de décomposition regrettable sachant le sujet. Les différents corps nus qui défilent témoignent également de leur esprit confus et empoisonné par un manque d’affection. Les relations deviennent alors inutilement ambiguës, tandis que le récit espère bouleverser par des complots et trahisons. Malgré un hommage touchant et une réflexion stimulante sur l’identité, Les linceuls nous laisse cependant sur notre faim à la force de bavardages stériles et de rendre indigestes toutes ses théories poussiéreuses et peu cérébrales.

Les Linceuls est présenté en Compétition au Festival de Cannes 2024.

Bande-annonce

Fiche Technique

Titre original : The Shrouds
Réalisé par : David CRONENBERG
Année de production : 2024
Pays : France, Canada
Durée : 116 minutes
Date de sortie : 25 septembre 2024

Cannes 2024 : My Sunshine, le temps d’un hiver

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En dehors de la Compétition, la section Un Certain Regard du Festival de Cannes met en lumière des films originaux réalisés par des cinéastes encore méconnus. Avec My Sunshine, le japonais Hiroshi Okuyama, qui pourrait revendiquer l’héritage d’Hirokazu Kore-eda, nous fait découvrir un drame sensible inspiré de ses souvenirs d’enfance. En mettant en scène un duo de patineurs dans la fleur de l’âge, très différents mais unis dans la danse, il nous renvoie avec un brin de nostalgie aux sources de la jeunesse.

Synopsis : Sur l’île d’Hokkaido, l’hiver est la saison du hockey pour les garçons. Takuya, lui, est davantage subjugué par Sakura, tout juste arrivée de Tokyo, qui répète des enchaînements de patinage artistique. Il tente maladroitement de l’imiter si bien que le coach de Sakura, touché par ses efforts, décide de les entrainer en duo en vue d’une compétition prochaine… À mesure que l’hiver avance, une harmonie s’installe entre eux malgré leurs différences. Mais les premières neiges fondent et le printemps arrive, inéluctable.

« J’ai appris que toute expérience pouvait faire un film », affirme le réalisateur japonais. Lui-même patineur, Hiroshi Okuyama souhaitait raconter une histoire autour de cette discipline qu’il a apprise lors de ces jeunes années. Une idée toute naturelle, car il adore placer ses films à hauteur d’enfant. Dans Jésus, son premier long-métrage, le réalisateur s’attachait à la rencontre entre Yura, un jeune homme envoyé dans une école catholique, et une étonnante incarnation du Christ. Avec My Sunshine, Hiroshi Okuyama poursuit son portrait de l’enfance à travers les yeux rêveurs d’un garçon timide, Takuya.

C’est dans la chanson « My Sunshine » d’Humbert Humbert, qui a donné son titre au film, que le cinéaste japonais a puisé son inspiration pour nous offrir un doux conte, teinté de mélancolie, sur la fin de l’enfance. My Sunshine sera également présenté en ouverture des Saisons Hanabi en novembre 2024.

La fonte de l’enfance

En plein hiver, sur l’île d’Hokkaido, Takuya s’entraîne nonchalamment au hockey. Maladroit et moqué par ses camarades, il préfère s’intéresser à Sakura, une élégante jeune fille tout juste arrivée de Tokyo, qui s’exerce sans relâche à des figures de patinage. En cachette, il essaie sans succès de l’imiter jusqu’à ce que le coach de Sakura, Arakawa, intrigué par sa détermination, propose de lui offrir des cours. Mais le patinage artistique n’est pas une discipline pour les garçons, qui s’adonnent normalement au hockey.

Par cette séparation tranchée entre deux activités respectivement réservées, selon les mœurs, aux filles et aux garçons, My Sunshine nous rappelle évidemment l’opposition radicale entre la boxe et la danse dans Billy Elliot. Tout comme le jeune Billy, Takuya ne semble pas à l’aise au sein de son groupe masculin. Attiré par une fille gracieuse qui semble inaccessible, il troque ses patins pour la rejoindre sur la glace. Les deux enfants glissent en effet dans deux mondes bien distincts. Sakura appartient manifestement à une classe plutôt aisée. Elle semble promise à un avenir radieux et sa mère entretient à son égard de grandes espérances. Quant à Takuya, il vient d’un milieu plutôt modeste. Il manque de confiance en lui et souffre de bégaiements qui rendent complexe son expression orale. Ses parents, ouverts d’esprit, se montrent prêts à le soutenir quel que soit son choix.

Contrairement à Billy Elliot, My Sunshine ne traite donc pas de luttes familiales à travers une tumultueuse relation père-fils. Il compose le récit d’une amitié, d’un amour naissant qui se tisse en dépit des différences. En s’entraînant en duo en vue d’une compétition, Takuya et Sakura vivent, à mesure que l’hiver avance, des instants spontanés de bonheur filmés avec une grande délicatesse. Leur lien, loin de se nouer par des dialogues presque totalement absents, s’exprime par des regards, des contacts fugaces de bras et de mains lors des pas de deux. Alors que la neige fond, l’innocence et l’enfance s’effacent pour faire place au printemps de l’adolescence.

Dans son interview, Hiroshi Okuyama a déclaré avoir laissé les deux comédiens, patineurs mais sans expérience d’acteur, interpréter leur rôle relativement librement. Il se dégage ainsi de My Sunshine une vraie sincérité, une aura naturelle qui nous emporte. Le réalisateur souhaitait « que chaque spectateur, en empathie avec les sentiments de Takuya et de Sakura, pourra se remémorer des souvenirs d’enfance oubliés et des sentiments alors éprouvés ». Un pari réussi où le rêve ressurgit.

La fabrique des rêves

Imprégné par une lumière claire, baignée de soleil, My Sunshine donne une image douce et idéalisée de l’enfance. La patinoire en semble presque féérique, comme un îlot de paix dans le monde. Pour le coach Arakawa, elle représente précisément un songe, un mirage. Et s’il soutient autant Takuya, c’est bien parce qu’il s’identifie complètement à ce garçon. Il essaie, à travers lui, de réaliser son rêve : prendre son envol sur la glace et participer à des compétitions.

À l’extérieur de la patinoire, en effet, la société japonaise n’est pas toujours complaisante. Tout en douceur, My Sunshine brosse alors une toile de fond homophobe, susceptible de barrer la route à des aspirations personnelles. Un message subtilement esquissé, qui ne prend jamais le pas sur ce récit d’apprentissage traité à fleur de peau. Face à ce drame empreint d’une telle tendresse, une certitude demeure : le regard d’enfant d’Hiroshi Okuyama n’a pas fini de nous toucher.

My Sunshine est présenté à un Certain Regard au festival de Cannes 2024.

Fiche technique

Réalisé par : Hiroshi OKUYAMA
Année de production : 2024
Pays : Japon, France
Durée : 1h30
Date de sortie : 25 décembre 2024

Back to Black de Sam Taylor-Johnson : ces larmes qui séchaient d’elles-mêmes

Porté par la remarquable performance de Marisa Abela, Back to Black ne révolutionne pas le genre du biopic mais célèbre néanmoins le talent pur et la résilience d’Amy Winehouse, jeune rebelle anglaise au chignon choucroute dont le cœur brisé, ivre de jazz, chantait à la fois l’amour, le deuil et le spleen des sixties pour trouver le sens de sa trop courte et dramatique existence. Elle qui, comme un frêle canari s’échappant de sa cage, découvrait à peine l’ivresse de la liberté face aux démons de l’éternelle mélancolie. 

Dans Back to Black, la réalisatrice britannique Sam Taylor-Johnson (Cinquante Nuances de Grey) s’accroche au répertoire prêt à l’emploi de l’icône Amy Winehouse pour raconter l’idylle tumultueuse de l’artiste avec Blake Fielder-Civil et, à travers elle, la tristesse sublime qui hante le parcours fragile de cette jeune anglaise d’un autre temps, dont l’âme singulièrement romantique, rongée par la drogue et les regrets, flirte constamment avec la mort. Il y a probablement ici trop peu d’idées de mise en scène pour parvenir à faire décoller pleinement un scénario aussi balisé, mais la débutante Marisa Abela (vue dans Barbie de Greta Gerwig) incarne la chanteuse avec une sensibilité troublante. C’est là la plus belle réussite du film. Masquant ses doutes sous un épais trait noir d’eye-liner, réparant chaque blessure avec un nouveau tatouage thérapeutique, l’actrice creuse remarquablement le contraste tragique entre la pureté du talent de la jeune Amy et la nocivité de son entourage, impréparé à une célébrité si fulgurante, si fatale. En effet, derrière l’exercice de mimétisme plutôt réussi, se cache un autre film plus discret, émouvant, sur l’amour comme substance addictive, le chant d’un cœur brisé par l’abandon et la nécessité de crier dans le vide un ultime « je t’aime ». Jack O’Connell, quant à lui, injecte ce qu’il faut de masculinité toxique dans le rôle de Blake, bad boy turbulent et instable au cœur aussi obscur que la nuit.

Là où le célèbre documentaire d’Asif Kapadia (2015) rendait hommage au génie créatif et au style Winehouse en se focalisant davantage sur la genèse de sa discographie et le fruit de sa collaboration avec le producteur Mark Ronson, Back to Black veut d’abord rendre palpable une vérité émotionnelle brute ; celle de la fusion de deux amants terribles qui, au son d’un vieux tube des Shangri‐Las et à l’abri du déchaînement du monde extérieur, se réconfortent autant qu’ils se consument. Le film sonde avec acuité ce profond mal-être existentiel, cette urgence vitale d’apprendre à mourir à feu doux, de monter sur scène pour graver à jamais la mélodie prémonitoire d’une destinée funeste, sabotée par un coup de foudre ultra-médiatisé et voué à l’échec dès ses premiers accords. Devenu une chanson signature, un hymne rebelle et tragique vendu à des millions d’exemplaires, le refus véhément d’entrer en cure de désintoxication se fait ainsi l’écho rythmique d’un déni intime qui enlise Amy dans une toxicomanie laissée hors champ. En effet, après l’avoir partagée avec le monde entier, il s’agit pour l’artiste, alors spectatrice de son corps ravagé, de se réapproprier sa douleur, de dompter sa dévorante solitude, de composer avec le terrible reflet que lui renvoie le miroir. Enfin, planent au-dessus de la jeune pin-up trash partie en juillet 2011 rejoindre le « Club des 27 » , tous les spectres légendaires de la musique jazz (Judy Garland, Sarah Vaughan, Dinah Washington, Tony Bennett, Frank Sinatra…), leurs grands standards (« Embraceable You » de Gershwin ou « Body and Soul » de Green), mais également l’esprit de Cynthia Levy Winehouse, sa grand-mère paternelle elle aussi chanteuse, qu’elle divinisait. Autant d’influences qui viennent féconder son talent inné de parolière et participent de la poésie ténébreuse, vintage et envoûtante du film. Sam Taylor-Johnson recrée notamment l’atmosphère vibrante des pubs de Camden town, la lente déchéance d’Amy devant les flashs de paparazzi surexcités et même la fameuse cérémonie des Grammy Awards 2008 lors de laquelle l’album éponyme et testamentaire fut cinq fois récompensé. 

Si dans sa forme peut être trop scolaire, Back to Black ne révolutionne pas le genre, il célèbre néanmoins la résilience de cette jeune artiste torturée, traquée jusqu’à l’os, qui chantait le déchirement du deuil pour donner un sens à sa trop courte et dramatique existence. Amy qui, comme un frêle canari s’échappant de la cage dont il était prisonnier, découvrait à peine l’ivresse de la liberté face aux démons de la mélancolie.

Sévan Lesaffre

Bande-annonce

Synopsis : Back to Black retrace la vie et la musique d’Amy Winehouse, à travers la création de l’un des albums les plus iconiques de notre temps, inspiré par son histoire d’amour passionnée et tourmentée avec Blake Fielder-Civil.

Back to Black – Fiche technique

Réalisation : Sam Taylor-Johnson
Scénario : Matt Greenhalgh
Avec : Marisa Abela, Jack O’Connell, Eddie Marsan, Juliette Cowan, Lesley Manville, Jeff Tunke…
Production : Nicky Kentish Barnes, Debra Hayward, Alison Owen
Photographie : Polly Morgan
Costumes : PC Williams
Montage : Laurence Johnson, Martin Walsh
Distributeur : StudioCanal
Durée : 2h02
Genre : Biopic musical, Drame
Sortie : 24 avril 2024

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Cannes 2024 : The Substance, star périmée

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Après Titane, Palme d’Or en 2021, le Festival de Cannes présente un nouveau body horror bien saignant, The Substance, réalisé par la française Coralie Fargeat. Un thriller féministe horriblement jouissif, traitant de notre rapport au corps, à l’apparence et à la célébrité, qui pimente enfin une Compétition jusqu’ici un peu lisse. Si le traitement de ces thématiques, pas toujours subtil, tombe dans une surenchère finale à rallonge, The Substance compose une œuvre singulière, dérangeante, dégoûtante, qui ne laissera personne indifférent.

Synopsis : AVEZ-VOUS DÉJÀ RÊVÉ D’UNE MEILLEURE VERSION DE VOUS-MÊME ? Vous devriez essayer ce nouveau produit : The Substance. ÇA A CHANGÉ MA VIE. Avec The Substance, vous pouvez générer une autre version de vous-même, plus jeune, plus belle, plus parfaite… Il suffit de partager le temps. Une semaine pour l’une, une semaine pour l’autre. Un équilibre parfait de sept jours. Facile n’est-ce pas ? Si vous respectez les instructions, qu’est ce qui pourrait mal tourner ?

Dans son court-métrage, Reality+, Coralie Fargeat traitait déjà du regard que l’on pose sur soi-même et de l’image que les autres perçoivent de nous. Grâce à une puce cérébrale, il devenait en effet possible de se voir, et surtout d’être vu, tel que nous l’avons toujours rêvé. Quatre ans plus tard, avec Revenge, la réalisatrice française signait un film de vengeance violent et haletant, dans lequel une lolita d’apparence naïve, violée et abandonnée dans le désert, assouvit fièrement sa vengeance contre une gente masculine dominatrice.

The Substance s’inscrit dans une même ligne féministe mais en déchirant à grands jets d’hémoglobine les corps et les âmes. Le sujet de la beauté, en vogue au sein de la Compétition, est également abordé sous un angle bien différent dans Diamant Brut d’Agathe Riedinger.

Le culte du corps, vampirisme de la beauté

La scène d’ouverture de The Substance pose d’emblée le ton. Elle nous présente, sur le « Walk of Fame », la dalle scintillante d’une étoile hollywoodienne. Inauguré dans une grande euphorie, le carreau est progressivement ignoré, oublié, fissuré jusqu’à finir presque vandalisé par de graisseuses projections de nourriture. C’est bien la lente décrépitude d’une icône qui s’annonce.

Elizabeth Sparkle, incarnée par Demi Moore, ancienne égérie du cinéma reléguée à une banale émission de fitness, apparaît comme une star sur le déclin. Son show est jugé has been, son corps flétri. Le producteur souhaite donc la remplacer par une nouvelle recrue qu’il veut absolument « jeune, sexy et maintenant ». En résumé, « à cinquante ans, c’est fini ! », affirme-t-il en congédiant sans ménagement Elizabeth le jour de son anniversaire, avec un joli paquet cadeau en guise d’adieu.

Cette idée de date butoir évoque très explicitement la réalité actuelle de l’industrie hollywoodienne, au sein de laquelle nombre d’actrices peinent à trouver des rôles à leur mesure passé un certain âge. Un monde cruel où, sous peine de rejet, tout doit être exactement là où il faut. En particulier les fesses, filmées volontairement en gros plans dans des body moulants en lycra. Selon cette vision commerciale et masculine, la femme demeure un pur produit de consommation, utile quelques années puis aussitôt jetée une fois fanée. C’est précisément la crainte exprimée par Coralie Fargeat, qui a expliqué, lors de la conférence de presse, avoir conçu son film en estimant qu’à quarante-huit ans, elle ne pourrait plus disposer d’une « place dans la société ».

Cependant, Elisabeth refuse d’accepter cette vérité. Elle se laisse séduire par une expérimentation révolutionnaire : un produit jaune singulier qui offre l’opportunité d’une nouvelle division cellulaire. Cette substance mystérieuse permet de générer, à partir de son propre corps, une autre version de soi, plus jeune et plus belle, avec laquelle il reste impératif de partager équitablement son temps. Sept jours pour la matrice, vieille et défraichie. Sept jours pour l’autre soi, sublime et sexy. Telle est la loi. Ou plutôt, l’équilibre nécessaire pour que l’ancien soi, qui alimente le nouvel alter égo, puisse suffisamment se régénérer.

Sue, le double d’Elizabeth interprété par Margaret Qualley, également présente au casting de Kinds of Kindness, semble une beauté d’apparence naïve et innocente. Mais au fur et à mesure des échanges, elle se révèle de plus en plus monstrueuse. Telle un vampire, elle commence à sucer littéralement jusqu’à la moelle la vie d’Elizabeth. The Substance parle ainsi de dualité, de perte d’identité et de haine de soi. Il nous met en garde contre la vanité, la quête absolue de notoriété, et contre ce désir si humain de se trouver toujours la plus belle face au miroir, à l’image de la reine Maléfique de Blanche-Neige. Mais The Substance n’a définitivement rien du conte de fées.

L’hémoglobine au féminin

Avec un parti pris jusqu’au-boutiste, Coralie Fargeat filme l’horreur du corps. Le sang jaillit, les plaies se rouvrent et les organes implosent. Face à ce déluge, on pense inévitablement à The Thing de John Carpenter ou à La Mouche de David Cronenberg, également en lice pour la Palme d’Or cette année avec Les Linceuls.

The Substance n’est donc pas à conseiller aux âmes sensibles, certains festivaliers ont d’ailleurs quitté la salle avant la surenchère finale, si outrancière qu’elle finit inévitablement par faire rire.  Et heureusement que Coralie Fargeat a su brillamment distiller dans son film quelques éclairs d’humour noir pour nous faire passer la pilule ou, en l’occurrence, la seringue XXL. Entre stupéfaction, rire, malaise et dégoût, The Substance élabore une œuvre féministe marquante qui pourrait bien taper dans l’œil de la Présidente Greta Gerwig.

The Substance est présenté en Compétition au festival de Cannes 2024.

Bande-annonce

Fiche Technique

Réalisé par : Coralie FARGEAT
Année de production : 2024
Pays : Royaume-Uni, États-Unis, France
Durée : 140 minutes

Furiosa : une saga Mad Max – Analepse d’un mythe

En 2015, George Miller, réalisateur de l’intégralité de la saga Mad Max, donne naissance au titan Mad Max : Fury Road. Véritable leçon de cinéma et de mise en scène, cet épisode avait profondément révolutionné le genre de l’action. Certains ne s’étaient pas laissés emporter, reprochant au film son manque de scénario, de dialogues, ne voyant en lui qu’une course poursuite de 2h. Les autres y avaient vu une œuvre dirigée avec maestria par un homme revenant aux premiers amours du cinéma : la narration par l’image. Avec ses multiples Oscars, sa renommée de plus en plus puissante au fil des années, sa générosité visuelle et créative encore quasiment inégalée aujourd’hui, difficile de surpasser le monstre. Et, sachez une chose, c’est qu’avec Furiosa, Miller ne veut pas faire mieux, ni même aussi bien. Cette jeune femme, c’est quelqu’un d’autre, quelque chose d’autre. Il en sera de même pour son film. Alors, dites au revoir à Charlize Theron, accueillez Anya Taylor-Joy et replongez dans cette nouvelle traversée désertique.

Take me home, country road 

Pourtant, en regardant les diverses bandes annonces (qui ne donnaient pas particulièrement envie..), tout portait à croire que ce 5ème épisode ressemblerait en tout point à son prédécesseur. Action à gogo, explosions spectaculaires, dialogues minimalistes et une belle dose de démembrements sanglants. Dans les faits, si les deux derniers points restent, Mad Max : Furiosa est bien plus calme et posé que la dernière aventure de Max. Alors, que l’on se rassure immédiatement, le nouveau bébé de Miller reste un film d’action, pur jus. Là ou le gros changement s’opère, c’est dans son ton. Oui, il s’agit d’un préquel. Oui, l’univers ainsi que certains personnages sont les mêmes.  Forcément, certains aspects que l’on trouvaient en 2015 sont restés. Mais, une réelle identité propre dégage de ce film. Fury Road opérait pour un scénario particulièrement mince, comptant sur le génie de tous les autres points qui font d’un film un film. Et, là encore, on pourrait débattre, car celui-ci est d’une générosité sans pareille dans l’exposition de son univers. Véhicules, ennemis, factions, personnages, tout ces éléments composent un scénario. Dire que celui de Fury Road tient sur un timbre poste est, de facto, fortement réducteur, tant le travail créatif pour rendre l’univers vivant et réaliste était colossal.

Mais, si l’on décide de dire que le scénario ne concerne pas les à-côtés. Si  l’on prenait seulement l’histoire dans ses grandes lignes. Furiosa est-il plus généreux ? Oui, sans l’ombre d’un doute. Miller offre un film de vengeance au squelette classique, mais robuste. De l’enfance au traumatisme. Du soulèvement à la vengeance. De la vengeance à la tentative de rédemption. On suit avec intérêt l’histoire de cette jeune femme, qui part de rien, pendant 2h30. Bon, pas de quoi renverser une bagnole pour autant, on reste en terrain connu. Là ou l’histoire intéresse d’avantage, c’est qu’on passe beaucoup de temps avec le Némésis, Dementus, incarné par un Chris Hemsworth particulièrement convainquant. Quant à Furiosa, elle n’apparait sous les traits adultes d’Anya Taylor-Joy qu’à l’issue d’un long, très long prologue de près d’une heure. Quand Fury Road passait toutes ses vitesses en quelques minutes et ne rétrogradait jamais, Furiosa est, quant à lui, déjà plus intimiste, plus posé. Le projet est sur elle, moins centré sur l’univers. On pourrait d’ailleurs être déçu par ce point là, tant celui-ci semble plus riche que jamais. Miller ne nous en donne que de petites miettes, à chaque endroits visités. Dommage, peut-être pour le prochain opus ?

La puissance du désert, dans le creux de ma main 

Furiosa est-il pour autant ennuyeux ? Absolument pas, ou très peu. Tout dépend de votre degré de réception à cet univers et à votre façon d’aborder une histoire. Car pour tout ce qui est du reste, Miller n’a pas perdu la main, en presque 10 ans. Si l’on regrette un aspect numérique passablement désagréable par endroits, le film reste sublime. On pourrait le comparer à Dune : Deuxième partie, chef d’œuvre absolu de cette année, lui aussi porté par son désert. Pourtant, les deux œuvres n’ont rien en commun, mise à part quelques dunes de sable. Miller joue encore de la caméra pour démontrer tout le gigantisme de son monde, souvent avec des choix de cadrage absolument divins. Et, cet univers, il est sale, bien plus crasseux et sanglant que tout le sable d’Arrakis. Sans être gores, certaines scènes proposent des visuels dérangeants, participant à l’immersion d’un monde cruel, dénué de ressources et de confort. Chaque plan, chaque mouvement de caméra est étudié avec soin et raconte sa propre histoire. Les silences sont nombreux, renforçant souvent cette isolation, ce sentiment de solitude voulu par le réalisateur. Si Tom Hardy comptait 60 lignes dans Fury Road, Anya Taylor Joy en récite la moitié. Rien de dérangeant, sauf pour Mordus de bla-bla.

Et, quand l’action pointe le bout de son capot, le bientôt octogénaire retrousse ses manches et retrouve une bonne partie de ce que l’on a aimé dans Fury Road. Une bonne partie ? Oui, car le film reste moins généreux et inventif. Furiosa souffre, là encore, de ce petit grain numérique, totalement absent (ou invisible) en 2015. Pour autant, difficile de bouder les scènes d’action, toujours extrêmement agréables à regarder et largement au dessus du lot de ce qui est arrivé ces neuf dernières années. Et puis, bon, avouons le, il était impossible d’égaler la prouesse. Reste donc un film très efficace, malgré quelques soucis de rythme et certains rendus numériques incompréhensibles quand l’on pense au film précédent.

Bande-annonce – Furiosa : Une saga Mad Max

Fiche technique – Furiosa : Une saga Mad Max

Titre original : Furiosa : A Mad Max Saga
Réalisation : George Miller
Scénario : George Miller et Nico Lathouris, d’après les personnages créés par George Miller et Byron Kennedy
Musique : Junkie XL
Décors : Colin Gibson
Costumes : Jenny Beavan
Photographie : Simon Duggan
Montage : Eliot Knapman et Margaret Sixel
Production : Doug Mitchell (en), George Miller
Sociétés de production : Kennedy Miller Productions et Village Roadshow Pictures
Société de distribution : Warner Bros.
22 mai 2024, actuellement dans les salles | 2h 28min | Action, Science Fiction

Sans égaler Fury Road, de qui il se révèle radicalement différent, Furiosa reste un produit de haute conduite dans le cinéma d'action. On n'en retiendra pas un souvenir impérissable comme son ainé, plutôt une proposition somptueuse qui mérite amplement d'être vu en salles. On serait même tenté de douter de l'intérêt de le visionner ailleurs.
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3.8

Cannes 2024 : The Apprentice, le pouvoir héréditaire

L’ascension de Donald Trump n’est plus une fiction jusqu’à aujourd’hui. Ali Abbasi s’est emparé de l’une des figures américaines les plus controversées. Avant même que l’on s’attarde sur la présidence du « guerrier solitaire », The Apprentice nous donne à voir comment un homme aussi peu confiant et charismatique s’est bâti un empire financier conséquent.

Synopsis : Années 1970. Les jeunes années de l’entrepreneur immobilier, Donald Trump, et sa relation avec l’homme politique, Roy Cohn.

Après s’être fait remarquer avec Border, une romance arrosée d’une aura fantastique qui lui a valu en 2018 le prix cannois Un Certain Regard, le cinéaste, d’origine iranienne, avait électrisé la compétition avec Les Nuits de Mashhad en 2022. En changeant le décor de la société iranienne, plutôt à l’aise pour encourager le féminicide, contre celui des soirées privées et des buildings new-yorkais avec The Apprentice, Abbasi attire notre attention sur le pacte faustien entre un jeune promoteur immobilier et un avocat rompu au jeu de pouvoir. Cette alliance imprévue révèle ainsi la déliquescence d’une nation dont le trône est maudit par des moments d’égarement ou de cupidité. Richard Nixon fut le premier à passer sur l’échafaud médiatique. Et les suivants s’en sont servi comme martyr afin de ne pas répéter la tragédie. Mais peut-on vraiment échapper aux lois immuables du pouvoir ?

Le jeu de la gagne

Timide, le teint un peu pâle, pas très à l’aise dans son costume ou avec les mots, Sebastien Stan campe un Donald Trump qui tutoie l’anonymat au milieu des patrons des grands manitous de New York. Nul gouvernement ne peut les atteindre, car ce sont eux qui manipulent l’audience dans les coulisses et qui sont les principaux actionnaires d’un pays dont les richesses semblent inépuisables. S’il est impossible d’évoquer le rêve américain de nos jours, il fut un temps où les opportunistes se succédaient, un peu à l’image du vice-président de George W. Bush, Dick Cheney. La narration d’Abbasi rappelle d’ailleurs celle qu’Adam McKay a employée pour brosser le portrait de ce politicien de l’ombre dans Vice.

Ce Trump nous est donc présenté avec beaucoup de cynisme et un humour noir qui ferait frémir les républicains conservateurs dans son genre. Son image est petit à petit dégradée par un nouveau mode de pensée qui le domine et qui le transforme en prédateur sexuel. Cela n’aurait pas été possible sans le coaching de Roy Cohn, incarné par un Jeremy Strong intransigeant et pourtant plein de sensibilité dans le dernier tiers de l’intrigue. Il s’est rapidement imposé comme l’avocat de Trump et un mentor d’exception. Malheureusement pour lui, Trump, à l’image du docteur Frankenstein et de sa créature, commence à prendre conscience de son pouvoir et de son emprise sur son entourage. Ce dernier finit par revendiquer les compétences qu’il a acquises pour se les réapprinoprier, tout en laissant son maître mourir à petit feu. C’est ainsi que la succession est en marche et que les lois du marché fonctionnent. Il n’y a pas d’amitié qui tienne, seulement des affaires. Chaque erreur de l’un doit nécessairement être convertie pour le bénéfice de l’autre.

De cette relation, on y discerne les prémisses d’une émission de téléréalité, nommée The Apprentice, où plusieurs candidats tentaient d’arracher une place précieuse dans l’entreprise de Trump. La célèbre sentence éliminatoire « You’re fired ! » (« Vous êtes viré ! ») provient de ce concept phare de NBC entre 2004 et 2015. L’importance de cette émission a également été traitée dans une série documentaire pour Netflix, Trump : Un rêve américain (2018), car elle démontre que ce processus dépasse le stade du divertissement et qu’il est encore possible de régner sur une Amérique anti-communiste. Il est tout de même navrant que le cinéaste ne cherche pas à dépasser la caricature de Trump ou à sortir du format à sketches qui casse un peu le rythme. Reste que cet anti-biopic rafraichît la sélection en son milieu.

The Apprentice est présenté en Compétition au Festival de Cannes 2024.

Fiche Technique

Réalisé par : Ali ABBASI
Année de production : 2024
Pays : Canada, Danemark, Irlande
Durée : 120 minutes

Cannes 2024 : Horizon : une saga américaine, conquête au pas de cheval

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Plus de trente ans après Danse avec les loups, Kevin Costner a monté les marches cannoises pour introduire le premier chapitre de son Horizon : une saga américaine, un western ambitieux sur la conquête de l’Ouest américain. Si le film nous offre des paysages magnifiques, il se perd dans l’exposition fastidieuse, très lente et étirée, d’un panel d’intrigues entremêlées. Espérons que le second volet corrige le tir de cette course au colonialisme lancée au ralenti. Et pas franchement palpitante.

Synopsis : Avec HORIZON : AN AMERICAN SAGA, le réalisateur oscarisé Kevin Costner dépeint l’incroyable épopée de l’expansion de l’Ouest américain, avant et après la guerre de Sécession. Entre les Amérindiens qui ont vu leurs terres colonisées et ceux qui étaient décidés à s’y implanter parfois à n’importe quel prix, l’Histoire s’écrit. Dans une fresque flamboyante où s’entrecroisent de multiples destins, les rêves et les espoirs affrontent les obstacles et la cruauté pour offrir un spectacle cinématographique d’une ampleur et d’une profondeur émotionnelle hors norme.

La présentation d’Horizon, une saga américaine, en développement depuis trente-cinq ans, sonne pour Kévin Costner comme un aboutissement. Ce projet phénoménal, divisé en quatre films et d’une durée vertigineuse de dix heures, s’étend sur une quinzaine d’années avant et après la guerre de Sécession. Le réalisateur américain, qui a financé la production de sa propre poche, renoue ainsi avec le western pour partager sa vision personnelle, rigoureusement démocratique de l’Amérique.

Dans cette fresque imposante, Kevin Costner aborde la conquête de l’Ouest à travers les points de vue de colons, d’officiers, d’indiens, de cowboys et de malfrats, dans un format à rallonge qui se serait sans doute bien mieux prêté à la série. Les deux premiers chapitres d’Horizon : une saga américaine, sortiront respectivement en France le 3 juillet et le 11 septembre 2024.

Il était une fois en Amérique…

Kevin Costner adore filmer les grands espaces, et Horizon : une saga américaine, lui donne l’occasion rêvée de parcourir avec sa caméra les paysages sauvages de l’Ouest américain. Vallées, plaines dépeuplées, désert aride, montagnes du Wyoming composent ainsi le cadre parfait, sublime d’une épopée retraçant l’histoire de la colonisation.

Au sein de ces vastes étendues naturelles, le western met en scène des Apaches qui se battent pour la protection de leurs territoires contre des colons qui cherchent à s’y installer. Mais ce n’est pas tout, loin de là, car le film multiplie les personnages et les arcs narratifs. Il nous fait donc suivre le parcours d’une femme et sa fille, Frances et Lizzie, toutes deux rescapées d’une attaque d’indiens. Elles intègrent un camp militaire avant de rejoindre un convoi de colons sur la route de Santa Fe. Le western s’intéresse également à un groupe d’Apaches, à une bande de malfrats en quête de vengeance, et, bien sûr, à un cowboy solitaire, Hayes, campé par un Kevin Costner relativement absent, qui fuit des poursuivants en compagnie d’une prostituée, Marigold. Un ensemble bien trop dense, qui, en trois heures, permet à peine d’esquisser tous ces protagonistes. La longueur des scènes, très inutilement étirées, en devient si éprouvante que l’on peut se demander si Kevin Costner ne s’est pas égaré, comme les premiers colons, dans cette interminable traversée du désert.

Grâce à cette mosaïque narrative, Horizon : une saga américaine donne malgré tout à voir une certaine image de la colonisation à travers différentes perspectives. Les colons, des hommes et des femmes de tout niveau social, révèlent comme un miroir toute la diversité du peuple américain. Leur recherche d’une terre promise, d’un paradis dont la publicité mensongère se réalise par des prospectus, témoigne tout autant de leur naïveté, de leur courage et de leur espoir envers ces nouveaux territoires inexplorés, susceptibles d’abriter des richesses qui pourront changer le cours de leur vie. Mais un tel voyage n’est malheureusement pas sans danger.

Humanité barbare

Avec Danse avec les loups, Kevin Costner défendait déjà des valeurs de paix et de tolérance contre toute forme de violence. Horizon : une saga américaine rajoute une couche à cet idéal pacifiste en exposant la violence de l’Humanité lors de cette période de conquête. Blancs ou indiens, le réalisateur américain ne prend pas parti et laisse le spectateur témoin de ces atrocités barbares.

Le western nous plonge ainsi en plein cœur d’une attaque d’Apaches dans un camp de colons. Sans nul doute, le passage le plus réussi de ce film bavard très avare en action. Juste en face de ce village, un cimetière dédié aux précédents colons témoigne du passé et de l’avenir possible des hommes qui osent s’aventurer et s’installer sur ces terres. En guise de revanche, les colons collectionnent et revendent des scalps d’indiens, donnant lieu à un véritable trafic de marchandises humaines dont l’origine réelle demeure invérifiable.

La présentation de cette réalité, sûrement documentée, ne suffit cependant pas à faire jaillir l’émotion. La faute à un film empêtré dans ses longueurs, qui ne sait plus où donner de la tête face au vertige de l’Histoire et à l’éclatement de son récit. Il n’est donc pas sûr, malheureusement, que la majorité du public poursuive le voyage de cette saga américaine.

Horizon : une saga américaine est présenté en Hors Compétition au festival de Cannes 2024.

Bande-annonce

Fiche technique

Réalisé par : Kevin COSTNER
Année de production : 2023
Pays : États-Unis
Durée : 181 minutes

Cannes 2024 : Oh, Canada – Entretien avec un sénile

Connu pour avoir scénarisé plusieurs scénarios de Scorsese (Taxi Driver, Raging Bull, La Dernière Tentation du Christ), Paul Schrader retrouve enfin le chemin de la Croisette. À peine sorti de sa trilogie de la rédemption (First Reformed, The Card Counter, Master Gardener), le cinéaste se penche à présent sur la mélancolie d’un vieil homme sur son lit de mort dans Oh, Canada. Ses confidences sont ainsi étalées dans une ultime interview, celle qui défait les vérités et les mensonges racontés.

Synopsis : Un célèbre documentariste canadien, Leonard Fife, accorde une ultime interview à l’un de ses anciens élèves, pour dire enfin toute la vérité sur ce qu’a été sa vie. Une confession filmée sous les yeux de sa dernière épouse…

Dans les premières minutes, nous découvrons un ancien élève (Michael Imperioli) de Fife préparer religieusement le décor de cette rencontre, tout en cherchant le bon étalonnage pour que les lumières des projecteurs mettent en joue un documentariste engagé de renom. Si le cadre semble cosy à première vue, Leonard a bien la conviction qu’il s’agit de sa dernière chance de se confesser. Les caprices sont monnaie courante dans les instants critiques. La phase terminale cancéreuse que le documentariste affronte le pousse ainsi à délivrer tous les secrets, imprégnés de culpabilité.

L’interview de la mort

Tout un pan de l’histoire de Leonard est un amalgame de récits entrelacés et réfutés par ses proches, notamment sa femme Emma (Uma Thurman). Si elle semble incarner l’image de son âme sœur depuis toujours, la trajectoire de Leonard est pourtant jonchée d’incertitudes. Détient-il seulement la vérité de son parcours ? Est-il prêt à faire la paix avec les mensonges qu’il a construits tout ce temps ? Quelle que soit sa réponse, il était au moins certain que son lien étroit avec le Canada facilite la communion avec les fantômes de son passé.

Dans cette intrigue au ton solennel, et structurée en flashback, Richard Gere et Jacob Elordi se partagent le premier rôle en fonction de l’époque. Le cinéaste se permet toutefois des tentatives audacieuses en effaçant les frontières temporelles. Cela ne dure malheureusement que le temps de quelques plans d’une réelle tendresse, avant que tout s’effondre dans le labyrinthe mental dans lequel le spectateur est amené à traverser. Loin d’avoir opté pour les transitions vertigineuses que Florian Zeller a choisies pour mettre en scène son The Father, le cinéaste américain préfère des coupes nettes au montage. Techniquement séduisant et irréprochable, en jouant avec le format de l’image, le type de caméra, la palette de couleurs, Schrader capte peu à peu les dilemmes cornéliens de Leonard, dont cette profonde lâcheté qu’il a tu au recensement militaire à la fin des années 60. Avant cela, nous découvrons un père de famille à la dérive et rapidement arraché à son Massachusetts natal. Ses seules envies sont de fuir ses échecs et de retenter sa chance plus loin dans le nord.

Les derniers jours d’un condamné

Si Leonard Fife n’est pas le héros de sa propre histoire, il devient un personnage de fiction par défaut. En hommage à l’auteur du roman d’origine, Russell Banks, décédé l’an passé, Schrader met le doigt sur la nostalgie d’une époque où l’on pouvait purger toutes ses peines et ses regrets d’un coup de volant. En regardant dans son rétroviseur, il se remémore et n’a de cesse de réécrire son passé au fur et à mesure qu’il entre en contradiction avec la figure angélique qu’on se fait de lui. Dommage que cette vision soit assez incompatible avec le portrait de carrière du cinéaste, bien qu’il reconnaisse l’existence de chemins de traverse.

Nous sommes toutefois assez loin de frôler la mort cérébrale dans Oh, Canada, une fable lacrymale qui lance Paul Schrader sur la route de la démence. Il sera de la responsabilité des spectateurs de recoller les morceaux d’une vie confuse, mais bien servie par l’interprétation de ses comédiens. S’il n’y a pas l’ombre d’une Palme d’or de ce côté, le jury ne sera sans doute pas insensible à cette œuvre singulière et à double tranchant.

Oh, Canada est présenté en Compétition au Festival de Cannes 2024.

Fiche technique

Réalisé par : Paul SCHRADER
Année de production : 2024
Pays : États-Unis
Durée : 1h35