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Histoires de mes 17 ans, l’année du bac de français

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Les Cahiers d’Esther… Difficile pour un amateur de BD de passer à côté de cette série, surtout depuis que son auteur, Riad Sattouf, a obtenu le grand prix du jury (2023) au festival d’Angoulême (il avait déjà obtenu le Fauve d’Or en 2010 et 2015). A raison d’un album par an depuis les dix ans d’Esther, celui-ci constitue déjà le huitième de la série.

Depuis des années, Sattouf explique que ces cahiers lui sont inspirés par le dialogue qu’il a noué avec la fille d’un couple d’amis à lui, reconnaissant juste la modification de son prénom afin de préserver son anonymat. Le doute persistant sur la réalité d’Esther je signalerai par un + entre parenthèses les points qui crédibilisent la thèse du personnage réel et par un – ceux qui me font plutôt penser à un personnage de fiction. Ce doute mis à part, Sattouf livre avec la série quelque chose d’unique et précieux, car il s’agit d’une sorte de témoignage aussi crédible (+) que vivant et rigolo sur ce qu’observent et ressentent les jeunes de notre époque. En effet, Esther a connu les attentats de novembre 2015, la pandémie de Covid, déjà deux élections présidentielles, ainsi que la guerre entre la Russie et l’Ukraine, pour rester dans l’actualité générale.

Tome 8

Dans cet album, Sattouf maintient le cap avec Esther et garde le ton qu’on lui connait depuis le début. Rappelons qu’il prévoit d’aller jusqu’à ses dix-huit ans (album annoncé pour juin 2024). Bien entendu, en grandissant Esther a perdu en innocence. Désormais, elle sait que rien n’est immuable, même ses parents dont elle voit l’aspect physique évoluer, en même temps que le sien. Mais cette angoisse n’est que diffuse et minime par rapport à ce qui la stresse pour de bon, à savoir le bac de français (+) et Poutine (-) qui apporte la guerre en Europe. Son évolution concerne essentiellement sa vision de l’univers masculin, symbolisée par la façon dont elle considère désormais son grand frère qui ne vit plus à la maison. Les garçons de son âge l’attirent désormais autant qu’ils la dégoûtent avec leurs comportements de petits machos irrespectueux. Depuis qu’on la connaît, Esther subit régulièrement leurs remarques désobligeantes voire agressives (+) assorties d’un vocabulaire grossier et sexiste, reflet d’un état d’esprit issu de la domination masculine. Bien que durcie, elle est encore suffisamment jeune pour ne pas être totalement bloquée sur ses positions. Il faut dire qu’elle vit dans une famille où elle est suffisamment protégée, même si cela n’empêche pas les frictions classiques. Son père reste son idole et sa mère sa meilleure copine. Il y a quand même de l’électricité dans l’air le jour où elle leur demande d’acheter un dérivé de drogue qu’elle a eu l’occasion d’essayer et donc d’apprécier, car présenté comme sans effet d’accoutumance. Là, elle se heurte à un mur et même à des remarques de déception. Et puisque j’ai évoqué la question du vocabulaire, Esther a une surprise très désagréable un soir, alors qu’elle partage sa chambre avec son petit frère qu’elle a toujours trouvé adorable. Brusquement, celui-ci s’adresse à elle avec ce vocabulaire et ce ton qu’elle connait trop bien (-). Au-delà de l’amusement, on remarque surtout qu’Esther ne réagit pas. Elle a donc des réflexes acquis, avec un niveau d’intentions tout à fait correct qui peut passer à la trappe en situation. C’est flagrant quand elle retourne dans la colonie de son enfance pour passer la partie pratique du BAFA (-). Au premier imprévu, elle adopte un comportement allant à l’encontre des règles de base, qu’elle connait. Bien mal lui en prend, car la directrice la menace bientôt de renvoi et même pire. Cela a un aspect comique pour nous qui la « connaissons » mais cela l’amène à finir son stage en esclave de l’équipe de direction, ce qu’elle accepte dans la seule perspective d’obtenir son diplôme. Au lycée, malgré un look relativement passe-partout, elle passe pour une bourge pour la simple et bonne raison qu’elle habite Paris intra-muros (le XVIIe). D’ailleurs, on se demande comment font ses parents pour vivre normalement alors qu’aucun des deux n’occupe un poste à responsabilité (-). L’observation concernant plus particulièrement Esther, c’est que reviennent de manière de plus en plus insistante, des réflexions en rapport avec le succès de la série. La mise en abyme laisse perplexe (-) et on comprend surtout que le dessinateur présente des situations lui permettant de répondre aux questions qu’on lui pose régulièrement. On peut même imaginer qu’il prépare son public à admettre qu’Esther n’est qu’un personnage. Ainsi, il la montre régulièrement se posant des questions par rapport à la série. Peut-on vraiment l’imaginer rester naturelle tout en sachant que ses petites histoires deviendront publiques (-) ? Si Esther existe vraiment, la conclusion s’impose : Sattouf doit la laisser vivre sa vie. Quoi qu’il en soit, avec le matériau dont il dispose, le dessinateur l’adapte (bien voire très bien) selon son inspiration, faisant un vrai travail de mise en scène ainsi que de scénariste. D’ailleurs, il suffit de se mettre un instant à la place d’Esther pour imaginer que, comme avec un psy, elle ne raconte à Sattouf que ce qu’elle veut bien. J’en veux pour preuve que cette année elle avoue avoir eu une petite histoire sentimentale avec un garçon alors qu’ils avaient quinze ans, ce qu’elle avait gardé pour elle à l’époque. A noter que dans cet album, Sattouf réussit encore une fois à préserver un équilibre remarquable dans les thèmes abordés, entre le lycée, les copines, la famille, l’actualité et les imprévus de la vie.

Anecdote personnelle

Un samedi en début d’après-midi, je lisais cette BD dans les transports en commun (le RER), tranquillement installé avec l’album sur les genoux quand une collégienne est montée dans la rame et s’est plantée face à moi, me fixant un long moment avant de s’asseoir. J’ai vite compris qu’elle était surprise et fascinée de trouver cette BD à cet endroit. Avant qu’une véritable gêne s’installe, la mère est venue à la hauteur de sa fille et l’a incitée d’un geste à se placer à ma gauche, elle-même prenant la place en face de moi. Une fois installées, la fille ne cherchait qu’à attirer l’attention de sa mère et plusieurs fois elle s’est penchée vers elle pour des chuchotements, mais la mère ne réalisait pas vraiment de quoi il retournait. Visiblement, la fille avait identifié d’un coup d’œil ce que je lisais et la surprise la rendait folle. De mon côté je ne disais rien et poursuivais ma lecture, me contentant d’esquisser un sourire et de bien ouvrir la BD et même de la pencher un peu vers la fille pour qu’elle en profite aussi. A mon avis, l’épisode confirme le caractère original de la série (style du dessin, mise en page sous la forme de quatre bandes avec des cases carrées, sauf quelques planches avec un seul grand dessin, noir et blanc agrémenté par un usage personnel de la couleur). Maintenant, dans quelles conditions cette fille a-t-elle pu découvrir la série ? Je verrais bien au CDI de son collège. Son intérêt pour ces cahiers montre à mon avis que ce que raconte Esther lui parle. Cela confirmation le caractère particulièrement représentatif des aventures d’Esther. Par contre, j’ai vraiment eu l’impression que la fille tentait désespérément d’expliquer à sa mère que je lisais quelque chose qu’elle apprécie. Peut-être tentait-elle de la convaincre de lui acheter l’album. Dans ces conditions, on peut imaginer le décalage générationnel. Ce n’est pas parce que les parents entendent leurs enfants s’exprimer qu’ils réalisent ce que ceux-ci vivent dans le détail. Si la mère avait lu l’album, qu’en aurait-elle pensé ? Qu’en déduirait-elle sur sa fille en comprenant qu’elle apprécie cette BD ? Est-ce qu’on ne pourrait pas aller jusqu’à imaginer que la fille tentait de faire passer un message auprès de sa mère pour lui faire comprendre, au moins en partie, ce qu’elle-même vit au quotidien en côtoyant les jeunes de sa génération ? On peut également imaginer que la fille faisait remarquer à sa mère que la série n’intéresse pas que la jeune génération. Bien-sûr, elle ne pouvait pas savoir que l’anecdote se retrouverait ici, parallèle aussi improbable qu’intéressant avec la position d’Esther entamant le dialogue avec Riad Sattouf sans imaginer ce que cela pourrait inspirer à l’artiste

Sattouf, témoin de son époque

Tout cela pour dire que j’ai longtemps retardé le moment de m’attaquer aux Cahiers d’Esther, parce que le style de dessin ne m’attirait pas particulièrement et que je sentais une BD très bavarde, avec même des textes difficiles à lire (en noir sur fond sombre, parfois un peu dans tous les sens). Finalement, j’ai tenté le coup et je ne le regrette absolument pas. Désormais, si je ne suis pas un inconditionnel du style de Sattouf, j’apprécie sa façon de rendre l’expressivité de ses personnages. Surtout, j’apprécie son état d’esprit général. Tout en dressant un portrait sensible, pudique, d’une grande crédibilité et passionnant de son personnage principal, il donne sa vision de l’ambiance générale de toute une époque, sous la forme d’une véritable radiographie sociétale où les aspects durs ne l’empêchent jamais de nous amuser. Dans cet album, plusieurs anecdotes m’ont fait m’esclaffer franchement et j’attends donc avec impatience la parution du prochain album, puisque je ne lis pas L’Obs où les Cahiers d’Esther paraissent en préproduction, au rythme d’une planche par semaine.

Les Cahiers d’Esther – Histoires de mes 17 ans, Riad Sattouf
Allary Editions : sorti le 1er juin 2023

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3.5

En bref : « Les 100 plus grands joueurs de foot des années 2000 à aujourd’hui », « Au coeur des terres ensorcelées », « Don Juan » et « Thellus »

Retour sur plusieurs sorties récentes. Au programme : Les 100 plus grands joueurs de foot des années 2000 à aujourd’hui, Au coeur des terres ensorcelées, le second tome de Don Juan et Thellus : Le Cycle d’Eva Samas.

Les-100-plus-grands-joueurs-de-foot-des-annees-2000-a-aujourd-hui-avisLes 100 plus grands joueurs de foot des années 2000 à aujourd’hui. Dans son ouvrage Les 100 plus grands joueurs de foot des années 2000 à aujourd’hui, Jens Dreisbach rend un hommage passionné aux footballeurs qui ont marqué l’ère moderne. Publié par les éditions L’Imprévu, ce recueil de portraits brefs et vivants retrace les exploits et les personnalités de certaines icônes du ballon rond, de Lionel Messi à Paul Pogba en passant par Arjen Robben, Manuel Neuer ou Cristiano Ronaldo. L’auteur ne prétend pas à l’exhaustivité : il évoque quelques moments inoubliables associés à ces artistes, qui se sont distingués lors de Coupes du monde, de championnats européens ou de coupes continentales, dont la fameuse Ligue des Champions. Les lecteurs apprécieront le ton léger, divertissant, des textes, qui favorisent l’anecdote plus que l’analyse, dans des pages très joliment illustrées. Les présentations sont courtes mais percutantes, même si quelques faiblesses doivent également être notées. Ainsi, la traduction n’est pas sans scories, nuisant parfois légèrement à l’appréciation du texte (cf. Mats Hummels ou Thomas Müller). De plus, la sélection des joueurs peut – comme souvent – prêter à discussion, avec des omissions regrettables et des choix parfois surprenants. L’ouvrage n’en demeure pas moins intéressant pour quiconque s’intéresse à la redéfinition du libéro moderne par un gardien de but, à l’interprétation de l’espace par des milieux de terrain ou aux exploits techniques d’ailiers virevoltants.

Les 100 plus grands joueurs de foot des années 2000 à aujourd’hui, Jens Dreisbach
L’Imprévu, mai 2024, 160 pages

Au-coeur-des-terres-ensorcelees-avisAu coeur des terres ensorcelées. Dans Au cœur des terres ensorcelées, Maria Surducan nous invite à redécouvrir les légendes slaves à travers un conte initiatique illustré avec maestria. Dès les premières pages, le lecteur est émerveillé par la technique de la « carte à gratter » utilisée par la scénariste et dessinatrice, un choix artistique fort, qui enrichit chaque scène d’une texture visuelle bien distinctive. Le conte puise dans le riche réservoir des légendes roumaines et hongroises, territoires mythiques peuplés de créatures magiques et de magiciens métamorphes. La trame narrative suit le jeune héros dans sa quête des pommes d’or, symboles de pouvoir, tout en tissant des liens avec les thèmes plus contemporains, mais aussi liés à la trahison et aux rivalités familiales. On notera également l’intégration de personnages féminins forts et une critique subtile des dynamiques de pouvoir, ce qui donne de la chair à l’ensemble. La manière dont Maria Surducan entrelace les luttes internes des personnages avec les grands affrontements mythologiques crée un récit à la fois intime et épique. Au cœur des terres ensorcelées est une œuvre remarquable qui allie beauté visuelle et richesse narrative, célébrant la capacité des histoires à traverser le temps et à évoluer tout en restant fidèles à leur essence.

Au coeur des terres ensorcelées, Maria Surducan
Aventuriers d’ailleurs, mai 2024, 96 pages

Don-Juan-Tome-02-avisDon Juan (T.02) : L’Invité de pierre. Dans ce second tome, Didier Poli, Clotilde Bruneau, Luc Ferry et Diego Oddi nous invitent à sonder le destin de leur protagoniste. Le contexte narratif est particulièrement dense : Don Juan, séducteur impitoyable, incarne l’archétype du libertin amoral, prenant plaisir à semer la souffrance pour son seul plaisir immédiat, transgressant par là les normes éthiques et sociales les plus élémentaires. L’histoire prend cependant une tournure dramatique pour cet antihéros lorsqu’après avoir mortellement blessé le père de Dona Ana – une défense vaine de l’honneur familial –, il s’échappe vers Dos Hermanas. Là, malgré l’imminence d’une union matrimoniale, il ne résiste pas à la tentation de séduire Aminta, témoignant ainsi à nouveau de sa nature égoïste et destructrice. Cependant, la trame narrative de ce second tome atteint son paroxysme lorsque le spectre du père défunt de Dona Ana vient réclamer justice sous la forme d’une statue de pierre, invitant Don Juan à un ultime rendez-vous qui scellera son destin. Plus que jamais, Don Juan est dépeint comme un homme au narcissisme exacerbé, symbole ultime de l’hybris qui défie aussi bien la morale terrestre que céleste, jusqu’à ce que la justice divine, inévitable et impérieuse, le rattrape. L’approche narrative choisie par les auteurs permet de mettre en lumière la perdition inéluctable d’un homme qui, par ses actions déréglées et son mépris des conséquences, incarne la figure du démiurge moderne qui se croit au-dessus des lois communes. Le diptyque ne se contente toutefois pas d’explorer la débauche et la chute d’un homme ; il interroge les fondements de la moralité et les limites de la transgression. Don Juan est ainsi représenté non seulement comme un séducteur, mais également comme un personnage emblématique de la démesure humaine.

Don Juan (T.02), Didier Poli, Clotilde Bruneau, Luc Ferry et Diego Oddi
Glénat, avril 2024, 48 pages

Thellus-Le-Cycle-d-Eva-Samas-Tome-01-avisThellus : Le Cycle d’Eva Samas. Le panorama de la bande dessinée de science-fiction est à tout le moins prolifique. Avec Thellus: Le Cycle d’Eva Samas, Simona Mogavino et Carlos Gomez se distinguent toutefois par leur capacité à tisser une trame narrative à la fois dense (voire alambiquée) et haletante. Au cœur d’un univers impitoyable où le vieillissement est banni et le destin scellé à l’aube du cinquantième anniversaire, cette œuvre interroge les abysses de la condition humaine face à l’oppression et la quête de liberté. Eva, protagoniste, voit son périple marqué par des rencontres fortuites et des révélations perturbatrices. Elle s’inscrit dans une structure classique de l’épopée : interactions avec le peuple du serpent, découverte d’un ancien vaisseau spatial devenu prison, etc. Le récit s’enrichit d’une dimension presque archéologique, explorant les strates du passé pour révéler les clefs de l’avenir. Thellus ne se contente pas d’explorer des thèmes éculés, puisqu’il les renouvelle en interrogeant les notions de tyrannie et d’émancipation, de sacrifice et d’espoir, dans un style qui conjugue la précision du détail visuel à la profondeur des enjeux dramatiques. Cet univers s’étend sur deux cycles qui paraissent concomitamment, puisque Kad Moon donne le change à Eva Samas. Ici, Simona Mogavino et Carlos Gomez posent en tout cas les fondations d’une mythologie foisonnante, finement encrée et caractérisée par un bestiaire riche.

Thellus : Le Cycle d’Eva Samas, Simona Mogavino et Carlos Gomez
Glénat, mai 2024, 56 pages

« L’Homme en noir » : terreur enfantine

Dans L’Homme en noir, Giovanni Di Gregorio et Grégory Panaccione déploient une trame douloureuse, qui explore les profondeurs de la peur et du traumatisme à travers les yeux d’un enfant. L’ouvrage, paru aux éditions Delcourt, traite avec sensibilité des violences sexuelles subies par les enfants, un sujet délicat abordé avec pudeur et justesse.

Mattéo est un petit garçon comme les autres, à ceci près qu’une ombre plane sur son quotidien. Cette dernière se manifeste par des cauchemars récurrents où un homme en noir le poursuit obstinément. Comment l’expliquer ? Mattéo est confronté au harcèlement scolaire et à une forme d’isolement social. Son refuge dans un monde de super-héros volants pourrait symboliser une tentative d’échapper à la dure réalité des dynamiques sociales à l’œuvre dans les écoles. C’est en tout cas ce que postule un thérapeute…

Chaque nuit, le cauchemar de Mattéo prend vie et le plonge dans une terreur indicible, au point de provoquer des accidents nocturnes. Un homme en noir, figure de l’agresseur, apparaît, sans qu’il ait aucune prise sur lui. Le traumatisme semble profond et la peur constante de dormir, ainsi que son besoin de proximité physique avec ses parents, constituent autant de manifestations de son état de détresse. 

Pour les parents de Mattéo, l’affaire n’est pas simple à gérer. Souvent, leur enfant semble absent, plongé dans un monde intérieur foisonnant. Il est distrait en classe, peu loquace à la maison. Ses difficultés sont les symptômes évidents d’un traumatisme non exprimé. Giovanni Di Gregorio et Grégory Panaccione donnent à voir les signaux souvent discrets qui se font jour chez les enfants traumatisés.

(SPOILERS)

La révélation que l’homme en noir est en fait son oncle, un prédateur qui a abusé de lui, est un tournant dans l’histoire. La présence d’un ami imaginaire qui aide Mattéo à se confesser et à confronter son agresseur vient alors souligner la capacité de résilience chez l’enfant. La victime a trouvé la force de se libérer de son silence et de commencer à « guérir ».

L’Homme en noir met en lumière, avec beaucoup d’à-propos, les violences sexuelles contre les enfants, dans une approche à la fois délicate et puissante. Les auteurs montrent parfaitement comment les actes d’un proche, forcément considéré comme bienveillant, peuvent troubler un enfant, qui dès lors cherche des mécanismes compensateurs de défense : un ami imaginaire à qui se confesser, par exemple. Cet album est en tout cas un outil précieux pour la compréhension et la discussion autour des traumas infantiles.

L’Homme en noir, Giovanni Di Gregorio et Grégory Panaccione 
Delcourt, mai 2024, 128 pages

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4

Les Trois fantastiques de Michaël Dichter: l’amitié plus forte que tout ?

3.5

Les Trois fantastiques est le premier long métrage de Michaël Dichter. Tourné dans les Ardennes (près de Sedan), magnifique décor que le réalisateur rend vivant, le film se démarque par une urgence permanente car tout touche à sa fin : année scolaire, insouciance, amitié. Les Trois fantastiques est habité par la question de l’abandon, de la perte avec pourtant une rage qui sommeille. Une histoire de liens fraternels et amicaux qui se font et se défont, de cabane dans les arbres aussi, de vie rêvée et de rêves brisés.

Une usine en train de fermer, des adultes quasi inexistants, le soleil, trois gamins et des vélos. Soudain, le retour d’un frère qui vient bouleverser un trop fragile équilibre. Voici la toile de fond de ce très beau premier film de Michaël Dichter. Au milieu de ce chaos, un rêve de colo, un rêve d’argent donc, et un plus grand qui veut faire mal (un « harceleur » contre lequel les gamins ne veulent pas plier, contrairement aux adultes face au système). Tout ces ingrédients se mélangent pour construire un film d’adolescence qui va autant voir du côté des Goonies que de Stand by me (références revendiquées par le réalisateur). Les Trois fantastiques est aussi un film au réalisme pur qui prend un village en pleine désindustrialisation pour décor. On se balade autant au bord de l’eau qu’au cœur des pavillons gris. En fond sonore, les cris d’une lutte qui s’essouffle et les quelques indices qui prouvent que c’est déjà terminé. Max est le héros de cette histoire, il entraîne ses deux meilleurs copains avec lui dans sa quête, perdu dans l’admiration qu’il porte à un grand frère tout juste sorti de prison. Il n’y a qu’à le voir détailler tous les objets et autres traces de lui qu’il n’a pas déplacés depuis son départ. A son retour, plus rien ne peut être comme avant pourtant. Alors Max tente de réparer, d’éloigner son frère des emmerdes, et l’y plonge tout droit, malgré lui. Après c’est l’engrenage. Max est dans un conflit de loyauté et le « nakama » (l’équivalent de la camaraderie en japonais) qu’il affiche fièrement sur les murs de sa chambre, ce lien d’amitié plus fort que tout, croit-il. Son frère n’est pas de cet avis et lui oppose la suprématie de la famille.

D’abord film d’amitié adolescente très solaire, souvent drôle, Les Trois fantastiques pénètre dans un tourbillon sans fin où chaque décision en entraîne une autre, et où les conséquences s’enchaînent en cascade. On croit d’emblée à ce trio de garçons tout juste à la lisière de l’enfance, ils se retrouvent encore dans une cabane au fond des bois. L’alchimie entre les trois acteurs est remarquable ainsi que les dialogues, très fluides,  qui nous embarquent au cœur de leur quotidien, et surtout de leurs désillusions. « Ces adolescents n’ont pas la même façon de parler que moi. Je leur demandais souvent : comment toi tu le dirais ? J’enregistrais tout et, au fur à mesure, je réécrivais puis je leur envoyais une nouvelle version du scénario. La version finale est une version qu’ils ont quasiment écrite, pour ce qui est des dialogues » (voir dossier de presse du film). Tout glisse soudain de la parole aux regards qui en disent long. Autour de ce trio, Emmanuelle Bercot et Raphaël Quenard apportent la tension nécessaire au récit. La mère dans tout ce qu’elle contient de résignation et le frère dans tout ce qu’il transmet de rage et d’humanité brisée. Tous les interprètes, et surtout les plus jeunes, sont impeccables, chaque personnage se démarque et existe à l’écran, jusque dans son intériorité.

Michaël Dichter, avec sa musique omniprésente (trop ?), sa manière entière de filmer les petits détails qui font l’amitié, nous fait entrer dans son récit qui va crescendo, jusqu’à nous faire regretter les premières images, derniers vestiges d’un eldorado bientôt disparu. On pense à des séries comme Skam où le groupe soudé paraît si réel à l’écran. Après, tout se déroule comme dans une tragédie grecque (d’où des personnages adultes un poil trop schématiques) dans laquelle le spectateur est happé et comme pris au piège.

Les Trois fantastiques : Fiche technique

Synopsis : Max, Vivian et Tom, 13 ans, sont inséparables. Ce début d’été est plein de bouleversements : la dernière usine de leur petite ville des Ardennes ferme tandis que Seb, le grand frère de Max, sort de prison. Ses combines vont peu à peu entraîner les trois adolescents dans une chute qui paraît inéluctable…

Réalisation : Michaël Dichter
Scénario : Michaël Dichter, Mathias Gavarry
Interprètes : Diego Murgia, Emmanuelle Bercot, Raphaël Quenard, Jean Devie, Benjamin Tellier, Maxime Bailleul
Photographie : Maxime Cointe
Montage : Sarah Ternat
Production :Rectangle Productions, Les Films Norfolk
Distribution : Zinc Film
Date de sortie : 15 mai 2024
Durée : 1h35
Genre : Drame

Cannes 2024 : The Surfer, la mer des gangs

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Présenté en séance de minuit au Festival de Cannes dans une ambiance de feu, The Surfer offre un spectacle amusant, divertissant et un peu psychédélique. Quand Nicolas Cage croise la route d’une bande de surfers désobligeants et agressifs, c’est un lent et douloureux chemin de croix qui s’annonce. Surfer, c’est souffrir. Et souffrir, c’est surfer.

C’est sous une longue ovation et une trombe d’applaudissements que Nicolas Cage a pénétré l’enceinte du grand théâtre Lumière cannois. Après avoir incarné, dans Dream Scenario, un professeur qui hante les rêves de millions de personnes, il fonce à la plage, armé de sa planche de surf, sous la caméra de Lorcan Finnegan.

Le réalisateur irlandais, encore peu connu, a notamment mis en scène deux thrillers : Vivarium et Nocebo Effect. Dans The Surfer, il joue, avec un certain humour, avec nos nerfs et ceux d’un père en perdition qui n’a qu’un seul désir, surfer sur la plage de son enfance. Le film, inspiré de la nouvelle de John Cheever, The Swimmer, de la rencontre du réalisateur avec l’écrivain Thomas Martin et du cinéma australien de la Nouvelle Vague, a été tourné en Australie occidentale, sur une plage déserte et un parking.

Synopsis : Un homme revient sur l’idyllique plage de son enfance pour faire du surf avec son fils. Leur escapade tourne au cauchemar lorsqu’un gang de surfeurs du coin leur interdit l’accès à l’océan. Humilié et menacé, le père de famille va devoir se battre pour reconquérir son territoire et l’estime de son fils. Sur cette plage à l’atmosphère étouffante, s’engage alors une lutte qui le mènera au cœur de la folie.

Prendre ou surfer la vague

C’est l’alternative qu’énonce et affronte Nicolas Cage dans The Surfer. Autrement dit, se laisser frapper de plein fouet par la vague ou réussir à la dompter. Un défi pour cet homme qui se voit interdire, avec son fils, l’accès à la plage de son enfance, par une bande de surfers féroce et sans pitié. Une situation intolérable qui non seulement l’humilie, mais le prive de la possibilité d’admirer, depuis l’océan, la maison familiale qu’il rêve de racheter. Il se heurte alors au « localisme » de ce gang bien campé dans ses positions et qui s’imagine, à l’instar de nombreuses communautés de surfeurs dans le monde, disposer d’une sorte de droit de propriété sur un spot bien établi. Une matérialité que l’on observe déjà, dans un tout autre registre, dans le film Point Break.

The Surfer donne ainsi à voir une certaine expression de violence masculine, que celle-ci soit physique ou psychologique. En effet, le père, remarquablement interprété par Nicolas Cage, endure tout : des coups, des humiliations, du vandalisme et du vol. Il se montre prêt à tout subir pour gagner le droit de surfer avec son fils. Épuisé, poussé à bout, le protagoniste au bord de la déshydratation est lentement gagné par la folie.

Quête d’appartenance et résiliation

Né en Australie, le père s’est installé en Californie et ne retourne que des années plus tard dans son pays natal, au sein duquel il est devenu un véritable étranger. Séparé de sa femme, il a perdu ses repères patriotiques comme familiaux. Lorsqu’il revient sur la plage de son enfance, il part à la recherche de ses propres racines, de son identité, mais aussi d’une forme de rédemption. A ce titre, le réalisateur Lorcan Finnegan a précisé qu’il avait souhaité mettre en scène « l’expérience subjective d’un homme qui essaye de se réconcilier avec lui-même ».

Sur l’écran, cette lente réconciliation nous fait vivre des moments de tension, de rire, entre réalité, rêve et hallucination. On prend donc un malin plaisir à contempler le grand Nicolas Cage sacrifier sa personne et se battre, à coups de poing, contre ce gang de surfeurs gavé de testostérone particulièrement détestable. Si The Surfer n’est certainement pas le film cannois que l’on retiendra, il offre un bon moment de détente qui ne se refuse pas.

The Surfer est présenté en Hors Compétition (Séance de Minuit) au festival de Cannes 2024.

Fiche technique

Réalisé par : Lorcan FINNEGAN
Année de production : 2023
Pays : Australie, Irlande
Durée : 99 minutes

Cannes 2024 : Caught by the Tides, un amour égaré

Impacté par la pandémie du COVID-19, le tournage de Caught by the Tides laisse planer toutes sortes d’incertitudes dans son déroulé, linéaire et ancré dans une réalité nostalgique et mélancolique. Au terme de la quatrième journée de la compétition cannoise, nous ne comptons plus les ovnis qui se sont crashés sur la toile. Cette œuvre chinoise représente sans doute la lettre d’amour la plus douce et amère que l’on a découvert depuis le début de la quinzaine.

Synopsis : Chine, début des années 2000. Qiaoqiao et Bin vivent une histoire d’amour passionnée mais fragile. Quand Bin disparait pour tenter sa chance dans une autre province, Qiaoqiao part à sa recherche. En suivant le destin amoureux de son héroïne de toujours, Jia Zhang-ke nous livre une épopée inédite qui traverse 21 ans d’histoire d’un pays en pleine mutation.

Grand habitué de la Croisette, Jia Zhang-ke (Plaisirs inconnus, I Wish I Knew, Histoires de Shanghai, 24 City, A Touch of Sin, Au-delà des montagnes) continue de sonder l’âme de ses protagonistes, que l’on retrouve après Les Éternels. Avec comme point de départ la ville de Datong, le cinéaste nous emmène du nord au sud d’un pays en pleine métamorphose. Et au milieu des différentes mutations, sociales et technologiques, il filme les trajectoires opposées, et pourtant parallèles, de Qiao (Zhao Tao) et Bin (Zhubin Li), un couple qui se cherche pendant plus de 20 ans depuis le début du XXIe siècle. Zhang-ke en appelle ainsi aux images d’archives qu’il a capturées sur cette période. À titre de comparaison, Richard Linklater a étalé sur douze ans de tournage pour Boyhood. Il n’existe pas véritablement d’intrigue dans cette épopée au cœur d’une Chine en pleine mutation, si ce n’est le fil rouge romantique qui lie deux âmes égarées.

Des femmes qui chantent à l’unisson, des rues qui ne dorment jamais : la vie a toujours continué contre vents et marées dans ce territoire encore méconnu des Occidentaux. Zhang-ke pose sa caméra dans tous les coins de rue possibles afin de prendre le pouls de son pays. Le film est tendre dans sa première partie, très contemplative, avant de museler ses personnages, dont on discerne très peu (voire pas du tout) les émotions. Faute d’avoir percé dans la danse ou le mannequinat, Qiao se contente de boulots routiniers, tandis que le corps de Bin encaisse mal le poids du temps.

Caught by the Tides se conclue toutefois sur une note optimiste, malgré le contexte sanitaire que nous avons connu il y a quatre ans. Zhang-ke ne filme pas une société paralysée mais plutôt survivaliste, qui vit avec ses tourments, tout en essayant de les dépasser. Cela passe d’abord par des initiatives individuelles, puis par un élan collectif. En somme, Caught by the Tides n’aspire qu’à aider ses personnages à retrouver le sourire, malgré les masques et les différentes rancœurs qui se sont accumulés une vingtaine d’années durant. Toute une poésie se dégage de ces conflits et des contradictions qui en découlent. Un geste aussi passionnant que séduisant !

Caught By The Tides est présenté en Compétition au Festival de Cannes 2024.

Fiche Technique

Titre original : Feng Liu Yi Dai
Réalisé par : JIA Zhang-Ke
Année de production : 2024
Pays : Chine
Durée : 111 minutes

Cannes 2024 : Vingt dieux, un temps d’affinage

Petite bulle solaire où l’on chante l’ivresse de l’adolescence, Vingt dieux est un premier film qui ne manque pas de sincérité et de tendresse. Louise Courvoisier nous promène au pays du comté en y contant la force tranquille des habitants, qui sont quotidiennement amenés à encaisser un coup plus fort que le précédent. Une vie en campagne qui n’a pourtant rien de repoussant et c’est même tout le contraire.

Synopsis : Totone, 18 ans, passe le plus clair de son temps à boire des bières et écumer les bals du Jura avec sa bande de potes. Mais la réalité le rattrape : il doit s’occuper de sa petite sœur de 7 ans et trouver un moyen de gagner sa vie. Il se met alors en tête de fabriquer le meilleur comté de la région, celui avec lequel il remporterait la médaille d’or du concours agricole et 30 000 euros.

Sans prétendre réinventer le drame social dans un milieu souvent sujet à l’humour gras de citadins condescendants, Courvoisier capte dans le vif cette flamme qui anime la jeunesse campagnarde. Elle l’a connue dans son enfance et la reconnaît encore aujourd’hui, dans son village natal où elle a su réunir toute une équipe hétéroclite en apparence, mais dont la solidarité n’est pas à mettre en doute. Cette alchimie tient d’ailleurs d’un prodigieux casting sauvage, payant et édifiant.

Les secondes mains

Remarquée avec son court-métrage Mano à Mano en 2019, la cinéaste continue d’exploiter une thématique propre à l’adolescence, la connaissance de soi. En la laissant vagabonder lors d’un événement festif, sa caméra s’arrête sur un jeune garçon blond qui agit comme s’il profitait pleinement de sa vingtaine. Il s’agit d’Anthony, plus connu sous le nom de Totone. Ce gamin n’a pas froid aux yeux, en témoigne sa « danse du Limousin » en ouverture. Ce geste, bien connu des fêtards, suffit à prouver à la fois son audace et son insouciance, deux notions qu’il devra canaliser par la suite afin d’entretenir sa famille. Clément Faveau donne toute sa cohérence à son personnage dans ce milieu rural, bien trop petit pour échapper aux conséquences de ses actes.

Ne vivant que d’alcool, de clopes et conquêtes sentimentales inabouties, Totone vagabonde en motocross avec son groupe d’amis, aussi soudés que les aventuriers des Goonies. À la disparition du paternel, figure peu autoritaire et charismatique, Totone doit assumer cette place vacante d’homme du foyer pour que sa petite sœur Claire (Luna Garret) ne gâche pas son enfance en errant comme il a l’habitude de le faire. Fort heureusement, un éclair de génie le traverse. Participer à un concours de fromage et acquérir la dotation maximale lui assurerait un bel avenir, peut-être loin des champs et de toutes les crises qu’il accumule malgré lui.

Huit semaines de tournage ont suffi pour que cette histoire et l’espoir prennent vie. Totone ne tarde pas à former un précieux duo avec Marie-Lise (Maïwène Barthelemy). Il découvre ainsi ses sentiments, parfois en contradiction avec sa personnalité impulsive et explosive. Sans sacrifier une bonne dose d’humour, Louise Courvoisier parvient justement à les conjuguer avec la tendresse et la sincérité de Marie-Lise, une productrice de lait qui n’a pas besoin des hommes, si ce n’est pour leur affection et leur loyauté. Ce personnage constitue la somme de toute la bienveillance de cette communauté de fermiers et agriculteurs, qui œuvre aux aurores et dans le contrechamp d’un mode de vie mécanique. Vingt dieux est à la fois une exclamation blasphématoire et un hymne qui reflète la force de caractère d’une jeunesse en quête d’identité, de reconnaissance, d’amour et de fromage… amenée à s’affiner avec le temps.

Vingt Dieux est présenté à Un Certain Regard au Festival de Cannes 2024.

Fiche technique

Réalisé par : Louise COURVOISIER
Année de production : 2024
Pays : France
Durée : 1h30
Date de sortie : 11 décembre 2024

Cannes 2024 : Kinds of Kindness, gentillesse sous emprise

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Présenté en compétition au Festival de Cannes 2024, Kinds of Kindness détonne autant par sa composition que par son contenu. Dans ce drame découpé en trois actes, Yorgos Lanthimos concocte un cocktail singulier dont il garde farouchement la recette. Résultat, un ensemble plutôt inégal et hétérogène malgré un traitement plutôt intéressant des relations de domination et de dépendance affectives.

Quatre mois après la sortie française de Pauvres créatures, récompensé par quatre Oscars, Yorgos Lanthimos délaisse la fantasy et les costumes à froufrou au profit d’un drame ancré dans une réalité perverse. Une « fable en triptyque », selon les mots même du réalisateur grec, qui aborde en trois chapitres inégaux, totalement indépendants, une palette embrouillée de thèmes gravitant autour du couple et du libre-arbitre : la dépendance affective, la domination, la sujétion volontaire et le désir de reconnaissance. Une anthologie qui, en cherchant à trop en faire, se perd dans un ensemble diffus et éclaté, pas forcément digeste pour le grand public.

Libre dépendance

Kinds of Kindness se divise en trois tableaux avec des personnages bien distincts, interprétés notamment par Emma Stone, Jesse Plemons et Willem Dafoe. Le premier retrace le quotidien de Robert, un employé qui se soumet aux moindres désirs de son patron, Raymond. Jusqu’à suivre à l’aveugle, chaque jour, les ordres reçus dans une lettre qui lui précisent ce qu’il doit manger, lire et le programme détaillé, heure par heure, de sa journée. Robert s’exécute toujours volontiers, sans opposer aucune résistance, jusqu’au soir où il décide d’avouer la vérité à sa femme. Le deuxième acte s’intéresse à la relation très tumultueuse d’un couple. Daniel, policier, retrouve son épouse à la suite d’un naufrage mais ne la reconnaît plus car toutes les habitudes de celles-ci semblent avoir radicalement changé. Et le troisième s’attache à une femme à la recherche d’une personne dotée d’un pouvoir exceptionnel, celui de ramener les morts à la vie. Mais quels rapports entretiennent ces différentes histoires entre elles ?

À travers ses trois parties, Kinds of Kindness traite des situations de dépendance affective et de sujétion volontaire. En effet, c’est de son plein gré que Robert exécute toutes les directives de son patron, même si elles touchent à sa vie privée. Pour lui, seules comptent l’obéissance et l’estime de Raymond. Le film met également en scène, dans les deuxième et troisième parties, deux personnages féminins qui choisissent de se soumettre respectivement aux demandes perverses d’un époux et aux règles sévères d’une secte. Il interroge ainsi les limites de ce que l’on peut accepter par soif de reconnaissance, d’appartenance à un groupe ou par amour. Derrière des réalités certes déformées, Yorgos Lanthimos nous donne à voir des personnages perdus, qui ne peuvent vivre qu’à travers le regard approbatif d’autrui.

Âmes égarées

Qu’il s’agisse de Robert, omnubilé par la satisfaction de son chef, d’une épouse prête à toutes les extrêmités pour répondre aux demandes iniminaginables de son mari, ou d’individus cloisonnés par le fonctionnement d’une secte, les protagonistes de Kinds of Kindness semblent errer lorsqu’ils se retrouvent subitement confrontés à leur propre libre-arbitre. Pour eux, la liberté est si effrayante qu’ils préfèrent reproduire d’eux-mêmes les schémas de pensée réducteurs qui leur ont été longuement inculqués. Ces « sortes de gentillesse », pour reprendre la traduction littérale du titre, sont donc loin d’être ordinaires. Elles sont distribuées par des individus fragiles en manque d’affection, de reconnaissance, voire de place dans la société.

Ces hommes et ces femmes à la dérive, accrochés à des repères ou à l’autorité d’un groupe ou d’un individu, peinent cependant à susciter de l’empathie. La faute en revient certainement au style volontairement exagéré et provocateur de Yorgos Lanthimos, qui risque de ne pas fédérer le public. Si la structure en trois parties de Kinds of Kindness, expérimentée récemment par Wes Anderson dans The French Dispatch, sert le propos du film, elle relègue parfois les personnages à un rôle utilitaire. Sans compter qu’inévitablement, les trois tableaux sont de qualité inégale. Mais que l’on adhère ou non à l’exercice, la nouvelle proposition signée Yorgos Lanthimos a ses chances dans la course à la Palme d’Or.

Kinds of kindness est présenté en Compétition au Festival de Cannes 2024.

Bande-annonce

Fiche technique

Réalisé par : Yorgos LANTHIMOS
Année de production : 2024
Pays : États-Unis, Royaume-Uni
Durée : 165 minutes
Date de sortie : 26 juin 2024

Jacquot de Nantes : au commencement de la rivière

Assis face à un petit bureau dans sa maison, Jacques Demy écrit ses souvenirs. Le chat passe devant son visage. Il l’empêche un moment d’écrire. Il capte toute l’attention de l’homme comme les chats savent si bien le faire. Demy l’observe un moment, puis il replonge. Il replonge dans l’écriture, il replonge dans sa mémoire. Le soir, il raconte à Agnès Varda les mots qui l’occupent le jour. Elle lui dit que ce récit ferait un film merveilleux. Il se sait malade, il se sait mourant. Il lui dit qu’elle peut le faire, ce film, si elle le souhaite. Il lui offre le scénario de son enfance.

Raconter l’enfance et la naissance d’une vocation

En 1991, le film Jacquot de Nantes réalisé par Agnès Varda sort au cinéma. Comme dans un conte en noir et blanc où tout le monde chante et fredonne, l’enfance de Jacques Demy, de 1939 à 1949 (soit de ses huit à dix-huit ans), se présente à nos yeux. Son père Raymond tient un garage à Nantes, au bout d’un porche qui donne sur une petite cour. Sa mère Marie-Louise (Marilou) coiffe les femmes du quartier, sert à la pompe à essence et gère le quotidien familial, en déployant une tendresse sans borne pour le jeune Jacquot et son petit frère. Cet univers, où la vie de famille et la vie professionnelle sont intimement liées, est rythmé au son des chansons que diffuse tout le jour le poste radio TSF. Le dimanche, les enfants s’émerveillent dans les salles obscures devant, entre autres, Blanche Neige et les sept nains et frétillent de plaisir au théâtre de marionnettes mettant en scène Peau d’Âne ou Guignol et ses complices. Fasciné par le monde du spectacle, obsédé par le processus créatif et habité par le besoin de mettre en scène des récits, Jacquot utilise tout ce qui est à sa disposition pour donner vie aux histoires qui peuplent son imagination, en partant des cartons vides du marchand de bonbons en bas de la rue jusqu’aux pellicules des films de Charlie Chaplin, qu’il gratte pour en obtenir de nouvelles. Parfois, dans le monde en noir et blanc de l’enfance, surgit une illumination, une sorte d’état de grâce artistique qui touche le jeune Jacquot et qui se manifeste en un jaillissement de couleurs à l’image. Et les couleurs, au cinéma, Demy les a utilisées comme aucun autre avant lui. L’éclat et l’atmosphère sans égale de ses films musicaux, des Parapluies de Cherbourg (1964) aux Demoiselles de Rochefort (1967), ont eu une grande influence dans l’histoire du cinéma. Ils ont notamment marqué l’esthétisme des films de Damien Chazelle (La La Land, 2016) ou encore de Greta Gerwig (Barbie, 2023) qui revendiquent l’héritage de Demy dans leurs univers créatifs. Dans Jacquot de Nantes, Varda dépeint, comme l’avait fait quelques années plus tôt Giuseppe Tornatore dans le sentimental et nostalgique Cinema Paradiso (1988), la fascination pour le cinéma qui s’exerce chez un jeune enfant. Elle explique aussi comment l’enfance de Demy a pu être la source de son inspiration artistique. Son film nous invite alors à réfléchir à ces questions : d’où vient le goût pour le merveilleux dans les films de Demy ? Dans quel environnement est né et s’est développée son obsession pour le cinéma ? En quoi ce qu’il a pu observer autour de lui étant enfant a-t-il contribué à nourrir son cinéma ? Comment sa fascination pour le monde du théâtre, pour les costumes, pour la musique, pour la mise en scène, pour l’art de raconter des histoires a-t-elle pris le dessus sur le parcours professionnel que son père avait espéré pour lui (reprendre le garage familial) ? Et comment le capital culturel (et le soutien inconditionnel de sa mère) dont il a bénéficié enfant l’a aidé à prendre la voie qu’il rêvait de suivre ? Pour répondre à ces questions, Varda conçoit une œuvre en trois temps parallèles : à côté de la fiction inspirée des souvenirs d’enfance, elle intègre des extraits des plus grands films de Demy ainsi que plusieurs plans du cinéaste, alors en fin de vie.

Paysages du corps

« Ce film, dira Agnès Varda, c’est mon désir de m’approcher de cet enfant Jacquot que je n’ai pas connu. Mais il fallait aussi rester plus près de l’homme qu’il est devenu. J’ai voulu amener le public au commencement de la rivière pour lui montrer d’où venait le merveilleux du cinéma de Jacques. » Pour nous amener au plus près de l’homme qu’il est devenu, Varda a recours, à plusieurs reprises, à des plans rapprochés qui nous permettent d’effleurer de l’œil l’être charnel qu’a été Demy. Elle filme en très gros plans les cheveux, les mains, le visage de celui qui est au cœur de cette fiction qui flirte sans cesse avec le réel. Être au plus près. Garder le souvenir. Une trace. Une image des sillons de la peau et des iris des yeux tant aimés. Au fur et à mesure, le corps et le visage se transforment en paysage : les cheveux deviennent des herbes hautes et les rides de la peau se mutent en des stries dans le sable, en des paysages marins. Ces paysages que l’on sait si importants, si fondateurs dans le travail créatif de Varda. « Si on ouvrait les gens, confiait-elle en 2008 dans Les Plages d’Agnès, on trouverait des paysages. Moi, si on m’ouvrait, on trouverait des plages. » Chez Demy, aussi, les plages ne sont jamais loin et à chaque film, ou presque, est liée une ville d’eau : Cherbourg, Nantes, Rochefort, Nice, Los Angeles ou encore Marseille. Si l’enfance de Demy est le sujet central de Jacquot de Nantes, les derniers mois de sa vie sont évoqués par ces plans « du présent » et de l’intime qui laissent émaner l’immense tendresse de l’œil qui se trouve derrière la caméra. Cette caméra agit ici comme une radiographie du corps qui part à la recherche des textures de la peau vieillissante. Les rides sont comme des chemins ; elles mènent jusqu’à la mer. La main d’Agnès, sillonnée par les marques du temps, se pose finalement sur l’épaule de Jacques comme une promesse d’amour.

Le projet du film : faire avec la vie

Le 17 octobre 1990, le tournage de Jacquot de Nantes prend fin. Dix jours plus tard, Jacques Demy décède des suites de la maladie du sida. Il ne verra pas le montage final et il sera le grand absent lors de la première projection du film. C’est un cadeau, un hommage à la fois intime et public que lui rend Varda avec ce film qui se réalise dans un contexte où le temps presse et avec des équipes techniques qui doivent faire avec la vie et avec la maladie. Ce qui est peut-être tout aussi beau que de regarder Jacquot de Nantes, c’est écouter Agnès Varda qui en parle dans le making of, où elle raconte pourquoi elle a fait ce film et dans quelles conditions. C’est comprendre la délicatesse avec laquelle elle essaie de reconstruire l’enfance de l’homme qu’elle aime et dont elle sait qu’elle partage les derniers moments. C’est l’écouter raconter le montage du film, alors que Jacques Demy vient d’être enterré, et qu’elle assemble les images, presque instinctivement, qu’elle dit quoi garder, quoi effacer, quoi choisir. Varda a souhaité que Demy soit présent à chaque étape de la conception du film et qu’il soit impliqué dans le choix des acteurs et des lieux de tournage. Il assiste donc, dans sa veste en jean bleue, aux scènes qui reconstruisent le décor de son enfance. À la fin du tournage, sa maladie s’aggrave et son état de santé ne lui permet plus de rester à Nantes et d’assister à la création du film. Il doit être hospitalisé à Paris, puis se reposer dans un lieu calme lui permettant de recevoir les soins médicaux dont il a besoin. Les équipes décident de s’adapter. Tout le monde quitte Nantes et le tournage se poursuit en studio. Pour être au plus proche de Demy et lui permettre de continuer à suivre les étapes du tournage, le garage et la maison de son enfance sont reconstruits dans un studio de cinéma, à côté duquel est installée la chambre de Demy. Si le parti-pris du film de Varda était de faire s’unir à l’écran des scènes de fiction à des moments entrelacés de leur vie professionnelle, de leur intimité et de leur quotidien, le contexte de création si particulier de cette œuvre et la singularité de ce tournage montrent un cinéma qui s’adapte à la vie, un cinéma qui accompagne les mourants dans leur départ et les vivants dans leur deuil.

Une enfance rêvée mise à mal par les chocs de l’histoire

Ce qui est toujours fascinant dans le cinéma de Varda, et que l’on retrouve singulièrement dans la littérature d’Annie Ernaux, c’est le fait que des œuvres profondément intimes sont en même temps universelles. Même si cette enfance que Varda dépeint dans le film peut sembler éloignée de nous pour de multiples raisons, on a parfois l’impression de l’avoir aussi vécue. Ou, en tout cas, c’est peut-être une enfance qu’on aurait aimé avoir vécue. Une enfance idéalisée, dans laquelle la création et l’imagination sont reines, où les adultes nous protègent et nous soutiennent et où, avec une paire de ciseaux, du carton et de la peinture, tout devient possible. Embellie par les années qui passent et par le regard tendre posé par la réalisatrice sur son sujet, cette enfance oscille entre imaginaire, mémoire et fiction. Varda confiera d’ailleurs à propos du film : « C’est le récit d’une enfance imaginaire ou un film d’après les vrais souvenirs de Jacques Demy. » Si le film renvoie l’image d’une enfance gaie, pleine d’amour et sûrement un peu mythifiée qui nous rappelle, par moment, celle qui transparait dans les films et romans de Marcel Pagnol, le monde des adultes et de la guerre surgit aussi des souvenirs de Demy. Varda met notamment en scène la peur qui s’installe petit à petit à l’annonce de la guerre et les familles qui quittent tout pour fuir les soldats allemands. On surprend les femmes qui parlent des usines de fabrication d’obus et les enfants, masques à gaz sur le visage, qui procèdent aux exercices de simulation d’attaques à l’école. Le film relate aussi un événement marquant dans la période de l’occupation de la France par l’Allemagne nazie et dans l’histoire nantaise : les représailles qui suivent l’assassinat de l’ingénieur et militaire allemand Karl Hotz par des résistants communistes le 20 octobre 1941. En réponse à cet attentat, les autorités allemandes fusillent deux jours plus tard quarante-huit prisonniers pris en otage. Filmée à regard d’enfant, la scène de mise à l’abri des familles du quartier dans le bunker est également particulièrement percutante. En parallèle, on écoute un Jacques Demy adulte, à jamais marqué par la violence des bombardements de septembre 1943 sur la ville de Nantes par les Alliés, se confier sur sa haine de la guerre qui n’épargne personne et surtout pas les enfants.

Construire, reconstruire et rendre tangible la mémoire des lieux

Dans Jacquot de Nantes, l’enfance est comme un écrin. Écrin fragile et perméable à la violence du monde. Écrin qui abrite le terrain de la création, de l’imagination, de la poésie. À l’intérieur, il y a ce petit Jacquot qui ne rêve que de cinéma. Il y a ce jeune adolescent qui meurt d’ennui dans ses cours de mécanique et dont la seule joie, et obsession, est de penser à la manière dont il pourra réaliser son prochain projet. Pour arriver à ses fins, Jacquot observe, étudie, reproduit et construit sans cesse des univers de fiction. Tout au long du film, on le voit « fabriquer » du spectacle et se réjouir des émotions que cela pourra susciter chez les autres. Le film de Varda insiste particulièrement sur le côté artisanal du septième art. Le cinéma y est montré comme métier de patience, d’apprentissage, de répétition, d’essais, d’échecs. Un métier qui prend du temps. Varda met notamment en scène l’adolescent Jacquot, niché pendant de longs mois dans son atelier-grenier, qui filme image par image la fuite d’un voleur sur les toits d’une ville en carton. Ce film d’animation, l’obstination et la volonté que Jacquot met à le réaliser et le décor qu’il fabrique entièrement à la main nous évoquent l’univers cinématographique d’un Michel Gondry. Tout y est personnel, un peu fou, parfois naïf, mais toujours efficace dans la manière d’articuler l’action. Pour réaliser ses projets, le jeune Jacquot n’hésite pas à solliciter son entourage et à bénéficier du talent et du savoir-faire des adultes qui l’entourent. Tout en chantant une chanson de Charles Gounod, on voit par exemple sa grand-mère coudre pour lui les costumes de ses marionnettes. Et, grâce à ses outils de mécanicien, son père l’aide à découper le fronton de son théâtre miniature. Ce moment d’aide paternelle nous invite d’ailleurs à dessiner ici un lien avec le film documentaire d’Asmae El Moudir, La Mère de tous les mensonges (2023), dans lequel on voit le père de la réalisatrice participer à la construction du décor où se jouera la fiction de son enfant. Chez Asmae El Moudir, les lieux réels sont ressuscités grâce à la fabrication minutieuse et artisanale de la maquette dans laquelle les figurines vont rejouer une histoire aussi intime et personnelle que politique. Dans Jacquot de Nantes, les liens avec la réalité des lieux témoignent d’un autre enjeu, propre au cinéma de Varda. Chez cette dernière, la relation qu’entretiennent les personnages avec leur environnement tient toujours un très grand rôle. Pour Jacquot de Nantes, son onzième long-métrage de fiction, elle a tenu à ce que les scènes de l’enfance de Demy soient tournées exactement dans le garage de son père et dans la maison mitoyenne où il a grandi. Les lieux n’appartenant plus à la famille Demy depuis longtemps, elle a dû louer l’espace à la famille occupante, la priant de bien vouloir partir en vacances pour avoir champ libre durant le tournage. L’équipe du film raconte d’ailleurs comment, dans le grenier, ils ont retrouvé, tels des archéologues, dans les « strates de l’ère Demy », des objets, dessins et courts-métrages sur bobines du jeune Demy que le cinéaste croyait perdus à jamais. Chez Varda, les lieux sont vivants, ils nous parlent encore. Avec son film, elle ramène Demy sur les lieux de son enfance. Elle lui offre la possibilité de faire se connecter les souvenirs qu’il pose sur du papier aux lieux réels de son enfance. Elle lui permet aussi de lui faire rencontrer ses « doubles » : ces trois enfants/adolescents (Philippe Maron, Édouard Joubeaud et Laurent Monnier) qui interprètent avec justesse Jacquot avant qu’il ne devienne Jacques.

La rencontre de deux univers cinématographiques

Brouillant toujours les pistes entre fiction et documentaire, le cinéma de Varda se dessine, à chaque film, comme une activité artistique et quotidienne vitale. C’est aussi ce qu’elle nous montre en mettant en scène l’enfance de son ami et compagnon de vie, Jacques Demy. L’enfance terminée, Demy décrit ainsi dans Jacquot de Nantes, en quelques phrases épurées, son parcours professionnel et sa vie intime : « J’ai d’abord été étudiant de cinéma. J’ai été chômeur, puis cinéaste. J’ai rencontré une cinéaste. Nous avons fait des films. Puis, elle m’a donné un bel enfant. Maintenant, je fais de la peinture. » Il évoque ainsi la cinéaste Varda, qui a commencé sa carrière sensiblement à la même période que lui et qui a partagé sa vie pendant une trentaine d’années. La reconstitution en noir et blanc de l’enfance de Demy, dans la maison familiale nantaise puis en studio, est un projet qu’ils ont construit ensemble. Il lui a fourni les histoires, elle a créé la fiction. Nous l’avons vu, le film est porteur de plusieurs enjeux et différentes sensibilités s’y entremêlent. Il s’agit d’un film hybride. Un film de tendresse et de poésie. Un film documentaire, un film de famille, un film sur la famille. Un film sur l’enfance, sur la guerre, sur la mémoire et, bien sûr, sur le cinéma et sur la manière dont naissent les vocations. C’est enfin et surtout un film qui crée un lien tangible entre l’univers de deux cinéastes immenses du XXe siècle. Dans Jacquot de Nantes, les œuvres cinématographiques de Varda et Demy se rejoignent. Le film peut être vu comme une clé permettant de voir sous un œil nouveau l’ensemble de leur filmographie et de saisir l’étendue de leur tendresse l’un envers l’autre, et pour le cinéma.

Bande-annonce : Jacquot de Nantes

Fiche technique : Jacquot de Nantes

Réalisation : Agnès Varda
Scénario : Agnès Varda, d’après les souvenirs d’enfance de Jacques Demy
Distribution : Philippe Maron (Jacquot, première époque), Édouard Joubeaud (Jacquot, deuxième époque), Laurent Monnier (Jacquot, troisième époque), Brigitte De Villepoix (Marilou, la mère), Daniel Dublet (Raymond, le père)
Fin du tournage : 17 octobre 1990
Date de sortie du film : 15 mai 1991
Pays de réalisation : France
Durée : 1 h 58
Société de production : Ciné-Tamaris
Direction musicale : Joanna Bruzdowicz
Montage : Marie-Jo Audiard

Cannes 2024 : City of Darkness, spirale vengeresse

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Première séance de minuit, sur tapis rouge, au Festival de Cannes 2024, City of Darkness nous immerge dans le Hong-Kong des années 1980, au coeur de la Citadelle de Kowloon, une zone de non-droit où des gangs rivaux s’affrontent pour la domination des trafics et des territoires. Une série B d’arts martiaux divertissante, drôle et décalée, mais dont le rythme pâtit de quelques longueurs.

Après le terrifiant Limbo, présenté à la Berlinale 2021 et auréolé du Prix de la Critique à Reims Polar 2023, Soi Cheang délaisse le thriller noir et signe avec City of Darkness un film d’action plus délassant et jubilatoire, probablement le plus positif de sa carrière. Inspiré d’une bande dessinée chinoise d’arts martiaux d’Andy Seto, qui a notamment réalisé des albums à partir du roman « Tigre et Dragon », le projet du long-métrage remonte aux débuts des années 2000. Il devait d’abord être réalisé par John Woo et Johnnie To, dont il tire, malgré le changement ultérieur de réalisateur, une certaine influence.

En reprenant la mise en scène, Soi Cheang insuffle à City of Darkness sa vision sombre des bas-fonds de Hong-Kong, largement révélé, en noir et blanc, sous les déluges d’ordures de Limbo. Dans les méandres des rues insalubres d’une citadelle close et décrépie, véritable bidonville chinois, il raconte, à travers le point de vue d’un immigrant, la guerre des Triades frappant l’enclave chinoise. Un cadre parfait pour un film d’arts martiaux inspiré de la saga Ip Man, dont les combats ont également été chorégraphiés par Sammo Hung.

Synopsis : Dans les années 80, le seul endroit de Hong Kong où la Loi Britannique ne s’appliquait pas était la redoutable Citadelle de Kowloon, une enclave livrée aux gangs et trafics en tous genres. Fuyant le puissant boss des Triades Mr. Big, le migrant clandestin Chan Lok-kwun se réfugie à Kowloon où il est pris sous la protection de Cyclone, chef de la Citadelle. Avec les autres proscrits de son clan, ils devront faire face à l’invasion du gang de Mr. Big et protéger le refuge qu’est devenue pour eux la cité fortifiée.

Cité de la peur

La Citadelle de Kowloon, enclave chinoise dans la colonie du Hong-Kong britannique, est d’emblée présentée comme une zone recluse où la criminalité sévit impunément, où la dure loi des Triades s’est depuis longtemps substituée à toute forme de police et de légalité. Et où même la lumière du soleil ne saurait percer l’obscurité perpétuelle des immeubles et des rues. Ici-bas, les affrontements entre gangs, contextualisés en introduction, demeurent le quotidien d’une cité précaire, terrain de prédilection pour le meurtre et la vengeance. Il suffit donc d’un assassinat pour que l’ordre fragile de ce microcosme social sombre dans un engrenage cyclique de vendettas sans fin.

Dans ces quartiers dévastés, City of Darkness relate l’opposition entre les clans respectifs de Cyclone, de Chau son frère de sang, et de M. Big. Le passé troublé de ces protagonistes rejaillissant avec fatalité sur leur présent, Chau, toujours en quête de représailles, se différencie de Cyclone, qui, atteint d’une maladie grave, aspire au contraire à la paix et à la rédemption. C’est pourquoi Cyclone, plus soucieux des autres que de son propre bien-être, met tout en oeuvre pour rendre la Citadelle, sinon agréable, au moins vivable pour tous ses protégés.

Frères de poings 

Après avoir risqué sa vie pour se rendre à Hong-Kong, Chan Lok-Kwun, réfugié sans papier, se retrouve malgré lui au milieu d’une guerre des gangs. Orphelin, il obtient progressivement l’affection de Cyclone, qui le prend sous son aile et le traite comme un fils. La vie au sein de cette Citadelle, pourtant difficile et violente, devient presque idyllique pour cet homme, perdu dans son propre pays, qui n’a ni travail ni parent. Au sein du gang de Cyclone, il gagne ainsi une famille de substitution, composée d’une figure de soutien paternelle et de trois frères de sang.

Cette fragile harmonie, rapidement brisée, conduit Chan Lok-Kwun et ses trois acolytiques, sorte de quatre mousquetaires du Hong-Kong moderne, à s’unir, un pour tous et tous pour un, pour rendre la justice et rétablir, pour l’honneur de Cyclone, l’ordre dans la Citadelle. City of Darkness nous offre alors de belles séquences de kung-fu, parfois un peu trop longues ou répétitives, mais qui assurent le spectacle grâce à leur caractère comique et outrancier. Si le film tire légèrement en longueur, et aurait pu favoriser plus de temps d’action en comparaison des dialogues, il compose un bon divertissement avec un message de paix et de fraternité plutôt singulier dans le cinéma du réalisateur chinois.

City of Darkness est présenté en Hors Compétition (Séance de Minuit) au Festival de Cannes 2024.

Bande-annonce

Fiche technique

Titre original : Twilight of the Warriors : Walled In
Réalisé par : SOI Cheang
Année de production : 2024
Pays : Chine, Hong-Kong
Durée : 125 minutes

Cannes 2024 : Megalopolis, la tête dans les nuages

Pièce maîtresse du Nouvel Hollywood, Francis Ford Coppola s’est forgé une notoriété similaire aux parrains de sa célèbre trilogie. 45 ans après le sacre d’Apocalypse Now sur la Croisette, au terme du deuxième jour de la compétition, le cinéaste italien redécore la cité New-yorkaise afin d’y établir une dystopie hallucinée et hallucinante, Megalopolis. Le visage de l’Amérique aura rarement été détourné avec une telle complexité que ses ambitions finissent par trahir la pertinence du fourre-tout thématique qu’il nous donne à ingérer.

Synopsis : Megalopolis est une épopée romaine dans une Amérique moderne imaginaire en pleine décadence. La ville de New Rome doit absolument changer, ce qui crée un conflit majeur entre César Catilina, artiste de génie ayant le pouvoir d’arrêter le temps, et le maire archi-conservateur Franklyn Cicero. Le premier rêve d’un avenir utopique idéal alors que le second reste très attaché à un statu quo régressif protecteur de la cupidité, des privilèges et des milices privées.

Après avoir déserté les salles pendant treize ans, le réalisateur de Conversation secrète renverse les codes esthétiques qu’on lui associerait d’entrée de jeu. Au sommet de ce qui s’apparente au Chrysler Building, un homme contemple « New Rome » avec l’intime conviction qu’il est temps de la faire évoluer. Cet homme, c’est César Catilina (Adam Driver) un architecte qui défie le temps, en promettant un avenir radieux aux habitants des lieux, qu’importe leur classe sociale. Suite à quoi, le portrait de la Rome antique se dessine à vue d’œil, car la caméra traverse la ville par l’intermédiaire de monuments historiques, avec des citations de dirigeants aux couronnes de lauriers qui servent de fil rouge. Chacune d’entre elles questionne le poids du pouvoir et rappelle les obligations d’un leader pour que paix et prospérité règnent pour l’éternité.

No time to dream

La direction artistique et les costumes, qui assument l’aspect kitsch mettent également l’accent sur ce passé, auxquels les protagonistes semblent s’accrocher. C’est en tout cas le point de vue de Cicéron, campé par un Giancarlo Esposito qui a troqué sa veste de parrain d’un réseau mafieux dans Breaking Bad avec celle du maire conservateur de cette cité utopique, dont la restauration immobilière est source de conflit. Sans argument et désolidarisé de sa propre fille (Nathalie Emmanuel) qui s’est prise d’affection pour César, un avatar du cinéaste lui-même, il constate avec amertume que son emprise sur les citoyens lui échappe. La famille est une thématique importante pour Coppola et ce dernier n’hésite donc pas à dérouler un arbre généalogique où les neveux d’Hamilton Crassus III (John Voight), César et Clodio (Shia LaBeouf) se disputent son héritage. Crassus représente la banque qui permettrait de financer les projets de ces derniers, mais il faudra également compter sur d’autres obstacles pour éviter tout scandale, échapper aux assassinats commandités et ne pas succomber à la folie des grandeurs. L’une des plus persistantes reste la perversité, car ce sont parfois les femmes fatales qui règnent dans l’ombre et dans les foyers des hommes de pouvoir. Le tout est de savoir qui aura le dernier mot dans ce récit, tantôt onirique, tantôt machiavélique.

Si toute l’intrigue semble destinée à une vision un peu décalée et décalquée sur la société romaine, l’emballage constitue le centre de tous les débats. Coppola ne renonce pas non plus à l’atmosphère des années 60 pour investir le genre du polar par endroits. Cependant, lorsqu’il transpose la psychose de ses personnages, qu’il décline par bien des effets de style, il surcharge l’écran et rend son immersion sensorielle indigeste. De même, les voix off se multiplient sans que l’on ait un point d’ancrage précis. Nous naviguons à vue dans ce mauvais rêve, où l’absurdité domine, jusqu’à ce que l’on franchisse littéralement le quatrième mur pour compenser le manque d’interactivité avec cette œuvre, difforme et chimérique. Twixt (2011) contenait déjà les prémices de son lâcher-prise et de son envie de conjuguer la poésie visuelle à ses fables sur une humanité qui chute avec ses valeurs, mais force est de constater que la magie ne prend pas et que la tension n’y est plus.

Dévoilé comme le projet le plus ambitieux du cinéaste, Megalopolis est l’aboutissement de 40 ans d’écriture et de gestation. Ainsi, le film fourmille d’idées tout le long de l’épopée qu’il conte, mais manque de les traiter avec profondeur. Il n’est donc pas surprenant (et pas si regrettable), de constater que Francis Ford Coppola s’est considérablement éloigné de la force de l’âge. S’il semble toutefois assez lucide pour jouer avec des effets de style déroutant. Son utilisation du split screen, sursignifiant la décadence de cet univers alternatif où les différentes valeurs immorales sont fragmentées, est d’une maîtrise renversante mais peu d’autres tentatives peuvent se vanter de bénéficier d’une telle efficacité. Ni les personnages secondaires, ni l’existence du « megalon », sorte de deus ex machina qui est amené à remplacer le béton ou les tissus humains endommagés, ne peuvent justifier la déchéance d’un grand artisan du 7e art, en pleine chute libre.

Finalement, qu’il s’agisse de César l’architecte du futur ou de Coppola, le film retombe sur ses pattes après avoir défié les lois de la gravité. Chacun ne peut vivre que dans ses rêves, effaçant ainsi la réalité au profit de l’utopie. En témoigne la dernière séquence, qui constitue à la fois une lettre ouverte et une mise en garde consacrée à l’espoir. L’avenir, c’est le mouvement. C’est le propre de l’évolution humaine, bien que le concept de création soit indissociable de la destruction et de la transgression.

Megalopolis est présenté en Compétition au Festival de Cannes 2024.

Bande-annonce

Fiche technique

Réalisé par : Francis Ford COPPOLA
Année de production : 2023
Pays : États-Unis
Durée : 2h18

Cannes 2024 : Un pays en flammes, le feu sacré

En parallèle des sélections officielles cannoises, l’ACID met également en lumière des œuvres et des artistes indépendants. Autant dire que les fusées lumineuses captées par Mona Convert ont également attiré l’attention de l’association. Dans son documentaire, la réalisatrice nous emmène au cœur de la forêt des Landes de Gascogne, berceau d’activités pyrotechniques qui justifieraient toute la noblesse et la beauté d’Un pays en flammes.

Synopsis : Dans la forêt landaise, une famille se transmet, de génération en génération, les secrets du feu. Sous les yeux des animaux, les jours et les nuits se succèdent. Le père, Patrick, mange de l’herbe. La fille, Margot, explose. L’enfant, Jean, programme des bouquets de lucioles.

De Biarritz à Lisbonne, en passant par Bruxelles, les diverses études et voyages de Mona Convert l’ont amenée à nourrir son imaginaire, un amalgame de cultures qui transparaît dans ses œuvres. Elle nous offre ainsi la découverte d’un monde familier mais complexe, traversé par des mythes, et cristallise dans le même mouvement des images imprégnées de poésie. Ce fut déjà le cas avec Entre les rivières, un moyen-métrage qui lie étroitement la culture de la France, du Portugal et du Maroc, à travers des chants populaires qui traversent sans peine la mer Méditerranée. Dans la continuité de son exploration, qui réunit ces différents territoires hors du temps, la vidéaste capture dans le vif une harmonie lumineuse singulière qu’une famille de pyrotechniciens diffuse autour d’elle. Éclairer les cieux ou devenir de véritables boules de feu incandescentes, elle nous amène au plus proche d’une pratique manuelle et traditionnelle.

Le règne du feu

Que signifie faire du feu ? Comment le dompter et l’apprécier ? C’est justement par ces interrogations que Convert a remonté la piste de la compagnie Pyro’zié, composée de Margot Auzier, Patrick Auzier, et Guillaume Pujol. Depuis une quarantaine d’années, cette famille, adepte du méchage manuel, est ainsi spécialisée dans la création de spectacles pyrotechniques, notamment au festival d’Uzeste Musical dans la forêt des Landes, au sud de la ville de Bordeaux. Ce massif forestier est pourtant connu pour ses nombreux incendies au cours du siècle passé, notamment en 1949, un incident qui embrasa une superficie de 131 300 hectares et emporta la vie de 82 sauveteurs. Si l’on continue encore de jouer avec le feu dans cette zone contrôlée, c’est justement pour affirmer la maîtrise du feu, un art à part entière.

Pour autant, la réalisatrice n’a pas l’intention de brosser le portrait de cette famille de manière conventionnelle. Dès l’ouverture, la forêt sommeille et on entend sa respiration. Divers animaux manifestent leur présence et les artificiers ne mettent pas longtemps à confirmer la leur en ce territoire sacré. Des mèches s’embrasent et laissent un filet de cendre le long des arbres. Il s’agit d’une peinture silencieuse qui est fascinante à observer dans l’obscurité. En nous confinant exclusivement dans cette forêt, nous découvrons également l’esprit de corps qui unit les membres d’une famille qui a tout d’une tribu atypique. La préparation d’un sanglier sauvage est perçue comme un rituel ancestral et nous observons des gestes familiers qu’ils ont répétés tant de fois. On devine sans peine qu’il ne s’agit pas de leur première prise, de même concernant la préparation de leurs boudins noirs. En plus de mettre l’accent sur des compétences artisanales, toutes ces démonstrations justifient une certaine connexion avec la nature et les chants grégoriens que l’on entend ponctuellement rajoutent également une couche au mysticisme du feu.

Chaque occasion de brûler les cieux est une manière pour eux de célébrer la vie. Et pour Margot, plus que pour les autres, il s’agit de se nourrir d’adrénaline. C’est justement tout le paradoxe du feu qu’elle manipule et qui relève de sa personnalité. Depuis que le flambeau lui a été transmis par son père, elle met ses connaissances pratiques à l’épreuve, allumant la mèche qu’elle tient d’une main ferme. Dans les faits, c’est ce que l’on peut supposer car Mona Convert laisse de la place dans son cadre pour que le spectateur puisse lui-même le remplir. C’est justement de cette manière que les images de la cinéaste, parfois surréalistes, peuvent surprendre et déconcerter.

Un pays en flammes n’évoque donc pas les tensions sociales et politiques qui peuvent embraser nos quotidiens, loin s’en faut. Ce documentaire évoque essentiellement cette lueur, chaude et éblouissante, qui bouillonne en nous ou que l’on peut rencontrer au détour d’une balade nocturne. Ce genre d’approche, à la sensorialité aiguë, n’est pas à la portée de tous et constitue aussi bien un moyen de renouveler les enjeux qu’une limite lors du visionnage. Les couleurs des feux et les formes des ombres changent en permanence. Et finalement, il existe plusieurs interprétations possibles aux images qui défilent. Tout l’intérêt d’une telle œuvre est de combler les zones floues avec notre sensibilité, nos émotions et notre capacité à se détacher du réel.

Fiche technique : Un pays en flammes

Pays : France
Année de production : 2024
Durée : 71 minutes
Réalisation : Mona Convert
Scenario : Mona Convert
Image : Mona Convert
Son : Carlos Filipe Fonseca Cavaleiro
Montage : Nicolas Bancilhon
Musique : Bernard Lubat et Fabrice Vieira
Production : Triptyque Films
Coproduction : Kintop