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Cannes 2024 : Furiosa : une saga Mad Max, initiation par le feu

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Neuf ans après Mad Max: Fury Road, George Miller replonge dans les étendues désertiques de la saga iconique. Présenté, tout comme son prédécesseur, hors compétition au Festival de Cannes, Furiosa : une saga Mad Max retrace l’origin story de la célèbre Imperator, l’héroïne féministe qui nous avait fait mordre la poussière. Ce film d’action soigné, peut-être un peu sage, à la narration plus étirée, gagne en développement de son riche univers ce qu’il perd en nervosité et intensité.

En 2015, George Miller avait ressuscité le légendaire Max Rockatansky dans un chef-d’œuvre stupéfiant et haletant, aux effets spéciaux ultra-réalistes tranchant avec l’univers aseptisé des films numériques. Scotchés à notre fauteuil, on vibrait au rythme des moteurs endiablés sous l’odeur aigre des projections d’essence. Un pari incroyablement réussi dont le renouvellement pouvait questionner. De fait, le réalisateur australien, en s’intéressant à la jeunesse de Furiosa, s’attaque à un récit dense relaté de façon plus posée, qui prend tout son temps pour contextualiser et étoffer ce monde de terres dévastées. Si on ne boude certainement pas son plaisir devant quelques séquences démentielles, la sauvagerie et la brutalité de Max Mad : Fury Road, en grande partie dues à sa mise en scène trépidante et son montage nerveux, ont malheureusement déserté l’histoire de Furiosa.

Synopsis : Dans un monde en déclin, la jeune Furiosa est arrachée à la Terre Verte et capturée par une horde de motards dirigée par le redoutable Dementus. Alors qu’elle tente de survivre aux Terres Dévastées, à Immortan Joe et de retrouver le chemin de chez elle, Furiosa n’a qu’une seule obsession : la vengeance.

La fille qui rêvait d’un bidon d’essence et d’un révolver

Après la remarquable interprétation de Charlize Theron, Alyla Browne et Anya Taylor-Joy reprennent le flambeau de l’implacable Furiosa. Sur la même gamme de jeu, elles incarnent de manière plutôt convaincante une héroïne farouche et déterminée, dont Furiosa : une saga Mad Max brosse le parcours initiatique. Kidnappée par une troupe de motards menée par l’ambitieux Dementus, campé par un étonnant Chris Hemworth, la future Imperator n’aspire qu’à prendre sa revanche et à retrouver le chemin de la Vallée Verte. Dans ce chemin semé d’obstacles, au contact de mentors et d’alliés, Furiosa, la vengeance dans la peau, forge peu à peu son identité. Sous influence de westerns et de films de vendettas, George Miller expose sa protagoniste un peu à l’image d’une Beatrix Kiddo, en quête de représailles et de paix.

La structure de Furiosa : une saga Mad Max, sous forme de chapitres hachant artificiellement le récit, nuit cependant à l’amplitude et à l’enchaînement de cette histoire découpée. Entre les scènes d’action s’imbriquent ainsi des temps de pause, de dialogues parfois excessivement explicatifs, qui freine le moteur d’un film pourtant bien huilé. De même pour la voix off de l’History Man, narrateur quasiment absent déjà croisé dans Mad Max : Fury Road, qui n’a guère d’utilité. En définitive, Furiosa oppose au déchaînement continuel de son prédécesseur un rythme plus lent, qui nous transporte moins, mais permet d’approfondir ce monde âpre de la Désolation, au sein duquel les personnages tentent de survivre en affrontant toute la cruauté.

Univers étendu 

Si l’origin story de Furiosa ne convainc pas totalement, George Miller développe avec une euphorie manifeste les déserts et les places fortes des terres désolées. La Vallée Verte, dont l’emplacement est protégé corps et âme par Furiosa, s’oppose à la dominante Citadelle, à la redoutable Pétroville et à l’impitoyable Moulin à Balles. Ces trois zones de pouvoir, chacune avec son particularisme visuel, son design léché, constituent à la fois des sources de convoitise et des lieux d’échange, où une sorte de commerce triangulaire, négociable et inéquitable, se met en place pour obtenir de l’eau, des vivres, du pétrole et des munitions, seules denrées essentielles d’un monde en déclin. Même si les luttes politiques ne sont qu’esquissées, Furiosa : une saga Mad Max aborde en filigrane la résistance des peuples face à l’oppression de Dementus. En effet, si ce dernier conquiert la Citadelle en offrant aux esclaves une liberté de façade, il les assujettit, ce qui amène ceux-ci à réduire leur production. Au final, c’est peut-être dans cette direction que George Miller aurait dû aller, au lieu de lever le voile sur tous les mystères d’une héroïne énigmatique qui en perd presque son charisme.

À des lieues de Mad Max: Fury Road, qui enfonçait toutes les portes grâce à des porte-guerres lancés à toute allure, Furiosa suit tranquillement sa route, belle mais un peu lisse et linéaire. Sans véritable shoot d’adrénaline. On retient tout de même de fabuleuses scènes d’action, notamment une attaque aérienne au moyen de parachutes et d’engins volants divers qui aurait parfaitement pu figurer dans le volet précédent.

Furiosa : une saga Mad Max est présenté en Hors Compétition au festival de Cannes 2024.

Bande-annonce :

Fiche technique :

Réalisation : George Miller
Année de production : 2022
Pays : Australie
Durée : 2h28
Date de sortie : 22 mai 2024

Le Deuxième acte : Un Ecce homo contemporain

Satire du milieu du cinéma et surtout hommage infini au charisme des acteurs, Dupieux offre son film le plus recueilli et sombre, le plus funambule et ambivalent. Un précipité metaphysico-ironique des symptômes d’époque.

Quentin Dupieux jongle à chaque scène avec le vertige de son talent, la vanité d’une attente démentielle du public et de ses pairs, entre l’expertise de ce qu’il sait faire et le bluff de ce qu’il pourrait nous faire croire qu’il fait ou de ce que le spectateur peut imaginer et présupposer de son cinéma tel qu’il est maintenant vendu en produit-marketing. Dupieux ça déchire!

Dans un de ses dialogues philosophico-loufoques qui sont sa marque de fabrique, Dupieux fait dire à Louis Garrel : pourquoi ne pas adopter une autre lecture du monde et comprendre que ce que nous prenons pour la réalité est une fiction et qu’au contraire un film, une musique, nos fantasmes sont ce qu’il y a de plus réel.

Le Deuxième Acte se construit sur ce jouissif renversement. Sur une aire de nulle part, dans un restaurant le bien nommé Deuxième Acte, des acteurs tournent un  film et mêlent leurs propres (ultra) intimités avant, pendant, après les scènes tant et si bien que l’on finit par ne plus savoir ce qui fait partie du film ou de la vie des protagonistes. Ces séquences sont il faut bien le dire savoureuses d’intelligence dans le jeu de grande volée de tous les acteurs. Cette lisière mouvante qu’ils ne cessent de perturber entre le fictif et le réel, la vie et la mort, le vrai et le faux, le dédain de l’humain et son amour constituent ce qu’il y a de plus talentueux ici. De plus audacieux aussi (voire la dernière scène) 

Dupieux prend le risque enfin de ne pas franchement être drôle. On ne peut que sourire bien sûr lorsqu’on apprend au débotté que le faux vrai film en train de se tourner est le 1er à être réalisé par une intelligence artificielle.

Toutefois seul un personnage (Manuel Guillot, clone muse de Dupieux) dit la vérité. Il incarne un figurant ordinaire, soigneux, anxieux, timide, malade de trac, le seul acteur non star des 4 vedettes du film (Vincent Lindon, Raphael Quenard, Louis Garrel, Léa Seydoux), totalement à bout et comme atteint d’une crise de tremblement infini d’avoir attendu 10 ans avant de tourner sa première scène.

La destinée de son personnage- que ce soit dans le fictif film tourné (à moins que ce ne soit le réel selon l’inversion de principe proposée par le personnage de Louis Garrel) ou la vie vraie à laquelle il retourne, sa destinée de personnage ou de personne est la même.  Ne spolions pas.

Dupieux donne du fil à retordre au déterminisme tout en ne lui laissant aucun échappatoire. Les figurants qui ont attendu toute leur vie une piètre séquence dans un film, une minute de gloire ou juste un leurre d’adrénaline. C’est nous tous.

Le deuxième acte est un dernier acte. Dupieux forcément jette l’origine de son cinéma loin. Dans l’avenir. Il est ce vers quoi il va. 

Ce film fait l’ouverture du 77e Festival de Cannes

Cannes 2024 : Diamant Brut, sans influence

Que ce soit sur les réseaux sociaux, la téléréalité ou la réalité, le désir d’être aimé est universel et souvent autodestructeur. Si le premier long-métrage d’Agathe Riedinger chavire par bien des aspects, son interprète principale empêche toutefois le navire de couler avec des propos qui dénonce le culte de la beauté chez les jeunes femmes en mal d’affection. Diamant Brut en brosse le portrait entre fascination et inquiétude.

Synopsis : Liane, 19 ans, téméraire et incandescente, vit avec sa mère et sa petite sœur sous le soleil poussiéreux de Fréjus. Obsédée par la beauté et le besoin de devenir quelqu’un, elle voit en la télé-réalité la possibilité d’être aimée. Le destin semble enfin lui sourire lorsqu’elle passe un casting pour Miracle Island.

Pour sa première incursion sur la Croisette, Agathe Riedinger possède tous les arguments nécessaires pour faire valoir son sujet auprès du jury, et notamment sa présidente, qui pourrait y voir une itération de sa poupée Barbie. Malou Khebizi succède à Sarah-Megan Allouch qui interprétait déjà Liane dans le court-métrage de Riedinger, J’attends Jupiter (2018). Ce premier long présenté en compétition à la 77e édition du Festival de Cannes part du même postulat. Le monde du showbiz fascine et empoisonne l’esprit de la jeune femme. Mixons le tout avec les ingrédients qui composent Ève (2019), à commencer par l’escalade d’une hypersexualisation du corps féminin. C’est ainsi que la cinéaste française recycle intelligemment ses thématiques afin d’obtenir cette allégorie de la femme « moderne », pleine d’imperfections, ce qu’elle nomme diamant brut.

Belle à en souffrir

Dans quel mauvais rêve Liane est-elle tombée ? Probablement dans le même que de nombreuses jeunes filles qui aspirent à vivre de l’influence de leur plastique, mais n’est pas Kim Kardashian qui veut ! S’il faut vraiment souffrir pour être belle, à quoi bon porter ces talons qui écorchent la peau et se greffer tout un tas prothèses jusqu’à devenir une forme hybride, jusqu’à maquiller toute trace d’humanité ? Sans le sou, elle vend des articles de beauté bon marché (et souvent issus de larcins). C’est ainsi qu’elle se présente, en vagabondant autour de Fréjus pour se convaincre que le métier d’influenceuse est fait pour elle. Sa quête de gloire et de richesse est toutefois contrecarrée par un misérabilisme ambiant, et bien trop surligné pour qu’une emphase émotionnelle ne survienne. Il en va de même pour une romance faiblarde par manque d’alchimie.

Pourtant, la vie de Liane a tout d’un purgatoire, mais c’est finalement un enchaînement des sept péchés capitaux qui la consume. Doit-on reconnaître dans la course toxique sur les réseaux un mécanisme d’emprise similaire à la foi religieuse aveugle ? Liane peut-elle seulement être maîtresse de son destin ? Lorsqu’une opportunité de rejoindre une célèbre émission de téléréalité s’offre à elle, de nombreuses métamorphoses corporelles se succèdent. On y découvre les limites et la superficialité d’une activité qui vampirise sa vitalité. Afin de satisfaire les canons de beauté actuels, Liane doit se mettre à nue, parfois littéralement. Est-ce également une forme de prostitution ? Le film y répond dans un aparté malaisant, mais qui révèle également des faiblesses d’écriture, un symptôme inhérent à un premier long qui doit essentiellement à sa mise en scène et la photographie de Noé Bach (Little Girl Blue).

Le film d’Agathe Riedinger manque d’être à l’image de son propre titre. En polissant tous les contours possibles à mi-parcours, la cinéaste compense ses lacunes avec la précision de son cadrage, notamment lorsqu’il s’agit d’effleurer le corps de Khebizi, mutilé par sa passion du corps parfait, quitte à nourrir une culture du cyberharcèlement. Ce conte désenchanté prend ainsi le pouls des femmes conditionnées par l’espoir, poussées à la faute et, a fortiori, mises en échec par un idéal qui finit par les trahir tôt ou tard.

Diamant Brut est présenté en Compétition au festival de Cannes 2024.

Fiche Technique

Réalisé par : Agathe RIEDINGER
Année de production : 2024
Pays : France
Durée : 103 minutes
Date de sortie : 09 octobre 2024

Cannes 2024 : Kyuka – Before Summer’s End : la fin de l’insouciance

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Présenté en ouverture de la programmation de l’ACID au festival de Cannes, Kyuka – Before Summer’s End compose un drame familial à fleur de peau au sein d’un décor maritime enchanteur et lumineux. Premier long-métrage du réalisateur grec Kostis Charamountanis, le film sublime avec sensibilité le temps d’un été, des instants suspendus de complicité, de non-dits et de nostalgie. S’il s’en dégage une certaine beauté empreinte de naturalisme, le récit superficiel demeure comme en surface d’une mer insondable, immergeant presque totalement les enjeux et les secrets d’une œuvre qui nous laisse un goût salé d’inachevé. 

Depuis plusieurs années déjà, le Festival de Cannes met à l’honneur le cinéma grec. En 2022, pour la soixante-quinzième édition, on comptait ainsi pas moins de cinq films tournés dans la République hellénique ou réalisés par des Grecs. L’année précédente, le magnifique Murina d’Antoneta Alamat Kusijanovic, lauréat de la Caméra d’Or, traitait, à la manière du théâtre grec, de l’émancipation d’une jeune femme soumise à l’autorité d’un père tyrannique. Dans cette même lignée de drame familial aux accents tragiques, l’ACID nous permet de découvrir avec Kyuka – Before Summer’s End  les débuts d’un nouveau cinéaste. 

Entre 2016 et 2021, Kostis Charamountanis a réalisé six courts-métrages expérimentaux, dont Kioku, Before Summer Comes, pendant de Kuyka. Ce court-métrage d’une vingtaine de minutes met en scène un frère et sa sœur, Konstantinos et Elsa, deux adolescents qui repensent avec mélancolie aux moments partagés lors de leurs vacances d’été. Kyuka – Before Summer’s End renoue avec ce duo de personnages, interprétés par les mêmes acteurs, pour nous plonger, cette fois-ci, non pas dans le souvenir, mais dans la réalité présente de cette saison idyllique. 

Sous le soleil, le vent marin et le crissement des cigales, le film de Kostis Charamountanis s’intéresse au noyau de la cellule familiale. Tantôt déstructurés, recomposés, renoués, les liens de parenté semblent aller et venir au gré d’une sombre marée qui fait ressurgir des souvenirs et des blessures enfouies. 

La famille à vau-l’eau

Kyuka – Before Summer’s End s’ouvre sur les pontons d’un port. Un frère et sa sœur, Konstantinos et Elsa, se chamaillent pour se partager un morceau de gâteau. Ils retrouvent leur père célibataire, Babis, pour passer des vacances sur son voilier près de l’île de Poros. Face à la froideur inexplicable de leur père, Konstantinos et Elsa entretiennent une relation fusionnelle, très spontanée, filmée avec une grande délicatesse. Leurs luttes infantiles pour la nourriture ou la meilleure place pour dormir témoignent qu’ils n’ont pas franchi le cap de l’âge adulte. Pourtant, leurs liens solides, matures, les rendent inséparables. 

Lorsqu’ils rencontrent, au détour de la plage, Anna, la mère qui les a abandonnés enfants, le séjour paisible au bord de la mer se mue en voyage d’apprentissage et met fin à leurs années d’insouciance. La rencontre avec cette femme presque inconnue, qui a refait sa vie, ravive des blessures anciennes. Babis, apparemment indifférent, cache sous son masque une souffrance profonde bâtie sur du rejet et la nostalgie d’une certaine époque, où le poisson pullulait et la pêche florissait. Père sans épouse, pêcheur traditionnel confronté à la technique du fusil, il s’accroche à un bateau vide dont il rechigne à utiliser l’essence. 

Grâce à un décor naturel et une lumière magnifique, Kostis Charamountanis sublime la construction et la déconstruction d’une famille qui se cherche sans un mot, à travers des regards ou des mains réunies avec des ongles vernis. Comme un ban de poissons désaccordés, les personnages zigzaguent sans parvenir à nager dans la même direction. Cette approche originale, baignée de sensibilité que propose Kyuka – Before Summer’s End, inonde malheureusement les enjeux dramatiques. 

Un drame à la rame

Le synopsis du film laissait présager, sinon une tragédie grecque, un drame familial puissant. Mais en s’attachant davantage à la forme qu’au fond, Kostis Charamountanis saborde un peu son navire, si bien que le récit de cette famille contrariée, qui ne va guère plus au large que le résumé d’introduction, demeure sur la ligne de flottaison. Les personnages restent opaques, incomplets, et l’évolution de Konstantinos et d’Elsa paraît trop mince pour marquer un véritable passage à l’adulte. 

Kuyka – Before Summer’s End manque donc de profondeur et d’émotions. En préférant s’adonner à des expérimentations cinématographiques, au détriment de moments phares laissés en hors-champ, le film ne parvient jamais à nous toucher. Il révèle cependant un jeune réalisateur grec singulier qui, en gagnant tout comme ses personnages en maturité, pourrait naviguer dans des eaux plus propices. 

Kyuka – Before Summer’s End – Fiche technique

Réalisation : Kostis Charamountanis
Scénario : Kostis Charamountanis
Casting : Simeon Tsakiris, Elsa Lekakou, Konstantinos Georgopoulos, Afroditi Kapokaki…
Musique : Kostis Charamountanis
Montage : Kostis Charamountanis, Lambis Charalambidis
Photographie : Konstantinos Koukoulios
Société de production : Heretic
Genre : drame
Durée : 1h43
Grèce, Macédoine

« Adieu coach », une ode à la résilience et à l’amitié dans le monde du rugby

Adieu coach, de Joachim Guilloteau et Boris Guilloteau, prend pour cadre le microcosme du rugby et ses valeurs fondamentales – de camaraderie, d’esprit d’équipe et de résilience. Publié aux éditions Bamboo, l’album raconte l’histoire de cinq vétérans du rugby qui s’unissent pour sauver leur club, menacé par des intérêts immobiliers.

L’Union Rugby de Voissy est en péril après la mort soudaine de Marius, son entraîneur emblématique. Sans fonds et sans équipe masculine, en mal d’affiliés, le club est sur le point de perdre son terrain au profit d’un projet immobilier. Fini les matchs passionnés, bonjour les rayons de supermarché remplis de produits agro-industriels. Pour éviter cela, Paulo, Le Doc, Biquette, Gino et Charly, autrefois joueurs sous la houlette de Marius, se retrouvent pour défendre, non sans nostalgie, un lieu chargé de souvenirs. Cette première partie d’Adieu coach introduit les protagonistes et plante le décor d’une bataille qui dépasse le simple cadre sportif, pour toucher à l’identité et à l’histoire locale. Pour pleinement le mesurer, il suffit de s’intéresser au point de vue du tenancier d’un bar qui fait face au stade.

« Tu m’emmerdes, Paulo, c’n’est pas un club de rugby, ton truc, mais une réunion d’anciens combattants ! On n’fait pas du neuf avec des vieux. Et moi, mon costard tient plus d’bout, il est rongé par les mites ! Alors, enfiler le costume d’entraîneur… » Confrontés à la difficulté de recruter de nouveaux talents et de moderniser l’approche du club, les anciens joueurs envisagent dans un premier temps une solution alternative : miser sur l’équipe féminine. Ils mettent tout en oeuvre pour protéger les lieux – notamment… des géomètres – et créer un nouvel engouement autour de leur club. Mais cela ne se fait pas sans difficultés. « Ouvre les yeux, Louis ! Ce club tombe en décrépitude ! Vous vous accrochez à cette vieillerie comme on s’accroche à une bouée de sauvetage ! Vous perdez votre temps !!! »

Au-delà des enjeux sportifs, Adieu coach explore les relations personnelles complexes, notamment entre Charly et sa fille Isa. L’homme cherche à renouer des liens depuis longtemps distendus, mais sa fille pense qu’il est trop tard et se montre particulièrement virulente envers lui. « Tu veux juste te racheter une p’tite conduite, pour ta petite conscience. Pour que tu puisses dormir sur tes deux oreilles, le cul bien au chaud ! » Leur conflit, empreint de rancœur et de malentendus, apporte de la chair à l’album et montre très bien les luttes personnelles des personnages, des arcs secondaires rendant l’histoire plus profonde et émotionnelle. Le thème de la rédemption et de la reconstruction personnelle en ressort grandi.

L’histoire prend une tournure inattendue lorsque le groupe découvre que le promoteur intéressé par le terrain n’est autre que Nicolas, un ancien capitaine du club. Malgré l’échec à obtenir un délai supplémentaire pour sauver le terrain, le club peut se féliciter d’un renouveau en termes de membres et de soutien communautaire, remportant par là une belle victoire morale. Mais ce sont surtout les scènes finales, empreintes d’émotion et de nostalgie, mais aussi de surprises, qui viennent célébrer les valeurs du rugby et la force de la communauté.

Adieu coach est une œuvre qui promeut la passion, l’engagement et l’esprit de corps à travers le prisme du rugby. Joachim et Boris Guilloteau nous offrent une histoire prenante et émouvante, marquée par des personnages authentiques et des situations qui résonnent. Bien que centrée sur un sport, cette bande dessinée parlera à tous par son universalité et son humanité.

Adieu coach, Joachim Guilloteau et Boris Guilloteau
Bamboo, mai 2024, 96 pages

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« Fassbinder », une vie d’images et de transgressions

Rainer Werner Fassbinder a été une figure incontournable du cinéma allemand de l’après-guerre. Menant une vie tumultueuse, marquée par l’innovation artistique et des excès personnels, l’homme se dévoile aujourd’hui à travers la lentille de la bande dessinée, puisque Noël Simsolo et Stefano D’Oriano lui consacrent une biographie graphique aux éditions Glénat.

Le Nouveau Cinéma allemand des années 1960 et 1970 n’aurait pas été le même sans Rainer Werner Fassbinder. Né en 1945 à Bad Wörishofen, il plonge très tôt dans le monde théâtral, avant de s’en détourner pour le septième art, où il va révolutionner la narration visuelle par son style singulier et provocateur. L’homme, qui a connu une enfance à Munich avec sa mère – son père vivait à Cologne –, fusionne les thématiques sociales percutantes avec une esthétique radicalement subversive. Il explore plus souvent qu’à son tour les méandres de la société allemande post-guerre, marquée par le consumérisme, l’aliénation et les tensions politiques.

Pendant son enfance, les difficultés scolaires le conduisent à fréquenter un institut Steiner, où l’approche pédagogique non traditionnelle de l’anthroposophie semble mieux correspondre à son tempérament rebelle (illustré par une scène où il est giflé par sa maîtresse pour inattention). Son œuvre cinématographique, prolifique et diversifiée, comptera plus de quarante films, témoignant d’une inépuisable énergie créative, très bien restituée dans l’album, et de sa capacité à capturer les désarrois et désillusions de ses contemporains. Parmi ses réalisations les plus marquantes, L’Amour est plus froid que la mort et Le Mariage de Maria Braun se distinguent, le premier pour son esthétique épurée et le second pour sa critique acérée du miracle économique allemand.

Engagé, très tôt porté sur l’écriture, Fassbinder ne craint pas de plonger dans les abysses du comportement humain, de la dépendance et de la domination, thèmes qu’il explore avec talent. Influencé par la Nouvelle Vague française et les mélodrames hollywoodiens de Douglas Sirk, il ne tarde pas à réaliser des films qui brisent les conventions du cinéma allemand de l’époque. Le manifeste d’Oberhausen, auquel il adhère, appelle à un renouveau du cinéma allemand, préconisant une approche plus personnelle et moins commerciale de la réalisation.

La vie privée de Fassbinder est aussi tumultueuse que sa carrière. Ouvertement bisexuel, il entretient des relations complexes et souvent destructrices. On l’aperçoit ainsi dans des ménages à trois, qui traduisent son engagement dans des relations polyamoureuses, et même des incursions dans la prostitution pour financer ses projets, par le biais d’une jeune femme qu’il fréquente, Irm. Tout cela contribue à peindre le portrait d’un homme prêt à tout pour son art. Un homme parfois violent, dépendant à la cocaïne, soupçonné d’antisémitisme, et sans concession. Autant de choses sur lesquelles Noël Simsolo et Stefano D’Oriano reviennent.

Rainer Werner Fassbinder demeure une figure emblématique du cinéma allemand, dont la vie et l’œuvre sont marquées par une recherche incessante de la vérité émotionnelle, malgré, ou peut-être à cause de, ses nombreux démons personnels. Cette biographie graphique montre les deux faces du personnage, capable de passer en quelques minutes de pulsions de mort à l’ambition de gagner la Palme d’or à Cannes, le Lion d’or de Venise et l’Oscar du meilleur réalisateur. Avec lui, décidément, rien n’est fait à moitié.

Fassbinder, Noël Simsolo et Stefano D’Oriano
Glénat, mai 2024, 224 pages

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3.5

« Les Ennemis du peuple » : exploration d’une société fragmentée

Dans Les Ennemis du peuple, Emiliano Pagani et Vincenzo Bizzarri plongent le lecteur dans un drame social poignant, explorant les divisions de la société italienne dans un contexte de délocalisations industrielles. L’album, paru chez Glénat, met en lumière les conflits sociaux et personnels dans un pays en crise, où la lutte pour la survie économique et identitaire est omniprésente.

La fermeture imminente d’une usine italienne sert de catalyseur à l’intrigue des Ennemis du peuple. Elle révèle les effets dévastateurs des décisions corporatistes et actionnariales sur les travailleurs. La grève des ouvriers, décrite avec urgence et intensité, n’est pas seulement une lutte pour le maintien des emplois mais aussi un combat contre l’effacement de leur identité sociale et professionnelle, dans un contexte où le syndicalisme est en perte de vitesse et la fragmentation des travailleurs, de plus en plus évidente.

Au cœur du récit d’Emiliano Pagani et Vincenzo Bizzarri, les protagonistes sont pris dans des dilemmes personnels qui reflètent pour partie les divisions sociétales. Par exemple, la relation entre Chiara, la travailleuse sociale, et son compagnon carabinier illustre parfaitement les tensions entre le maintien de l’ordre et l’assistance humanitaire, et les incompréhensions qui peuvent naître de leur métier et point de vue respectif. Cette dynamique soulève en sus des questions sur les valeurs personnelles dans une société crispée, qui peine à discerner ses véritables « ennemis ».

Emiliano Pagani utilise le personnage de Mirco, un ouvrier dessinateur de BD, pour introduire une méta-narration qui critique la société et l’économie de marché, en plus de discourir sur le microcosme de la bande dessinée. À travers ce prisme, le récit explore comment les médias et l’art peuvent interagir avec les structures sociales existantes. Plus important, un éventail de réflexions est proposé sur les crises économiques, migratoires et sociales. Le récit suggère une fixation des frustrations sur les mauvaises cibles, et des conflictualités qui se déplacent d’un pouvoir anonyme – celui de l’argent – à des masses vulnérables et quasi dépourvues de droits – les réfugiés.

En un certain sens, Les Ennemis du peuple traduit un climat qui échoue à produire un consensus ou une solution satisfaisante, mais qui aboutit au contraire à la polarisation croissante de la société. La détérioration de la condition collective, l’incapacité à agir face à des puissances sans visage ni rivage forment l’essentiel d’un discours qui demeure, aujourd’hui encore, d’une actualité brûlante.

En dépeignant les interactions entre les ouvriers, les migrants et les différentes formes d’autorité à travers une mosaïque de récits personnels entrelacés, Les Ennemis du peuple invite à une réflexion profonde sur les dynamiques de pouvoir, d’identité et de résistance dans le monde moderne. Le travail révèle des vérités inconfortables mais nécessaires sur les divisions et les luttes internes qui façonnent nos sociétés, posant cette question cruciale : qui sont vraiment les ennemis du peuple ?

Les Ennemis du peuple, Emiliano Pagani et Vincenzo Bizzarri
Glénat, mai 2024, 136 pages

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4

Cannes 2024 : Ouverture, Le Deuxième Acte

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La 77ème édition du Festival de Cannes s’est ouverte ce mardi en présence de Camille Cottin et du jury présidé par Greta Gerwig. La cérémonie a été suivie par la projection du film Le Deuxième Acte, la nouvelle comédie satirique de Quentin Dupieux.

C’est sous un ciel plutôt nuageux que s’est tenue, ce mardi 14 mai, la cérémonie d’ouverture du Festival de Cannes. Alors que l’ombre d’une grève plane au-dessus de la Croisette, et qu’une inquiétante rumeur autour de dix jeunes personnalités du cinéma français agite internet à l’ère du #MeToo, le climat cannois s’annonce tendu. La récente condamnation à cinq ans de prison, pour collusion contre la sécurité nationale, du cinéaste iranien Mohammad Rasoulof, dont le film The Seed of the Sacred Fig a été sélectionné en compétition, a également jeté un vent froid dans les palmes cannoises. Malgré ce printemps pour le moins troublé, le Festival célébrera le cinéma jusqu’au 25 mai. 

Tapis rouge pour le cinéma européen

Cette 77ème édition marque le retour de grands pontes du septième art, comme David Cronenberg, Paul Schrader, Paolo Sorrentino, Jacques Audiard, Yorgos Lanthimos et bien sûr, Francis Ford Coppola, qui n’a pas signé d’oeuvre majeure depuis Tetro en 2009. La présentation de son très attendu Megalopolis, au synopsis intriguant, risque de faire couler beaucoup d’encre sur la Croisette. 

Cette année, le Festival révèle aussi la remontée en flèche du cinéma européen, qui représente la majorité des films en compétition pour la Palme d’Or, dont six longs-métrages français : Emilia Perez de Jacques Audiard, The Substance de Coralie Fargeat, Marcello Mio de Christophe Honoré, LAmour ouf de Gilles Lellouche, La plus précieuse des marchandises de Michel Hazanavicius et Diamant brut d’Agathe Riedinger. Un panel majoritairement occidental, au sein duquel figurent des oeuvres respectivement chinoise, indienne, ou encore iranienne : Feng Liu Yi Dai de Jia Zhang-Ke, All We Imagine As Light de Payal Kapadia et The Apprentice d’Ali Abbasi.

Sur la vague du #MeToo, la cérémonie d’ouverture a offert un bel hommage à Greta Gerwig, avant de récompenser Meryl Streep d’une Palme d’honneur. En attendant de plonger dans le vertigineux « vortex cannois » décrit par Camille Cottin, revenons sur le film d’ouverture du prolifique Quentin Dupieux. 

Le Deuxième acte, acteurs naufragés

Après Fumer fait tousser, présenté en 2022, Quentin Dupieux s’affiche de nouveau à l’ouverture du Festival de Cannes.  Dans Yannick, le réalisateur français mettait en scène un spectateur interrompant une pièce de théâtre pour gérer lui-même le show en dirigeant les comédiens. Avec Le Deuxième Acte, Quentin Dupieux dépasse le cadre de la scène en montrant, avec humour et moquerie, les coulisses d’une industrie cinématographique à la dérive. Sous la forme de sketchs successifs, entremêlant fiction et réalité, le film offre des séquences savoureuses qui, à défaut de marquer les esprits, font passer un bon moment en ce début de festival.

Synopsis : Florence veut présenter David, l’homme dont elle est follement amoureuse, à son père Guillaume. Mais David n’est pas attiré par Florence et souhaite s’en débarrasser en la jetant dans les bras de son ami Willy. Les quatre personnages se retrouvent dans un restaurant au milieu de nulle part.

Les quatre protagonistes campés par Léa Seydoux, Louis Garrel, Vincent Lindon, et Raphaël Quenard, fraîchement auréolé du César du meilleur espoir masculin dans Chien de la Casse, se rejoignent sur un plateau de tournage singulier. Dans une sorte de caméra tournage, ils tentent de travailler au sein d’un climat tumultueux où le politiquement correct de la fiction scénaristique s’efface derrière la réalité de leurs dialogues homophobes et outranciers. Quentin Dupieux s’amuse ainsi à parodier la figure de l’acteur en passant en revue tous les tréfonds possibles et imaginables du comédien et du figurant. Dans la parfaite continuité des thèmes abordés lors de la cérémonie d’ouverture, Le Deuxième Acte ne manque pas d’aborder, par ce portrait satirique de quatre acteurs naufragés, le harcèlement sexuel et l’intelligence artificielle. Un film d’ouverture dans l’ère du temps donc, qui ne manque pas d’interpeller le spectateur sur ce qu’il recherche au cinéma.

Comme toujours chez Quentin Dupieux, le burlesque et l’originalité sont au rendez-vous. Difficile de ne pas prendre plaisir à contempler ces quatre acteurs qui se regardent eux-mêmes avec sarcasme. Malgré tout, le film montre plus qu’il n’apporte de véritable propos. De plus, son concept, basé sur une succession de saynètes comiques, s’épuise quelque peu dans la dernière partie. Ceci n’empêche pas le réalisateur français de s’interroger, à travers ses personnages, sur le sens même du cinéma, en allant jusqu’à laisser entendre qu’il ne sert à rien. Précisément, si Le Deuxième Acte n’apporte pas grand-chose en raison du ton auto-dérisoire qu’il adopte sur l’actualité et l’avenir du cinéma, il a eu le mérite de déclencher quelques fous rires sur la Croisette.

Le Deuxième Acte – Bande-annonce

Le Deuxième Acte – Fiche technique

Réalisation : Quentin Dupieux
Scénario : Quentin Dupieux
Casting : Léa Seydoux (Florence), Louis Garrel (David), Vincent Lindon (Guillaume), Raphaël Quenard (Willy)…
Montage : Quentin Dupieux
Photographie : Quentin Dupieux
Producteur : Hugo Sélignac
Société de production : CHI-FOU-MI Productions
Société de distribution : Diaphana Films
Genre : Comédie
Durée : 1h20
France – Sortie le 14 mai 2024

France : le cataclysme Dumont

Dans France Bruno Dumont livre une œuvre cynique et somptueuse, furieusement libre et inclassable. Réflexion sur le mal tout autant qu’œuvre d’art contemplative et picturale absolue.

FRANCE est une lame de fond décapant, avec une haute humeur, toutes nos pathologies, cynismes, corruptions et symptômes d’époque.
La manière dont Bruno Dumont filme les variations du visage de Léa Seydoux est quasiment surréaliste : mélange d’extrême réalisme et d’outrances baroques. Le cataclysme Dumont ou l’assomption des visages.

Ce que nous voyons de cette actrice est au-delà d’un regard de spectateur ou de cinéaste : c’est une mystique et une métaphysique.

Il faut voir comment Dumont fait durer le plan, entre dans le visage de Léa Seydoux pour saisir ce qui nous échappe et nous déchire, la monstruosité de la douleur. Nous glissons en 1 mn de l’insolence narquoise et de la morgue hautaine au délitement, à la table rase, au carnage, à la débâcle.

Mais il n’y a pas que ça. France c’est enfin à nouveau La vie de Jésus plus L’humanité Ma Loute plus le ptit Quinquin, Dumont y réconcilie et dépasse ses propres ruptures de style tout en nous amenant encore ailleurs.

Et puis il y a cette scène vers l’avant fin avec « Danièle », ravageuse d’humanité, bouleversante de temps et d’intensité . Mais ce n’est pas encore que ça. Qui est déjà beaucoup.

Dumont arrive à proposer, comme Pasolini, un geste cinématographique autant pictural que radicalement critique et politique. Comme il l’avait inauguré avec  Camille Claudel 1915 en confrontant Binoche à des acteurs non professionnels, comme il l’a ritualisé avec le Ptit Quinquin, cette coexistence de singularités d’êtres et de (non)-jeux fait jaillir ici une émotion christique. Oui, « le monstre ne sera pas toujours monstre », oui celui qui a fait du mal peut ne plus faire du mal, dit Danièle à la journaliste France de Meurs interprétée par Léa Seydoux. Et là nous comprenons la vertu sainte des images, la matière ressuscitante d’une scène: nous sommes les yeux bleus nuit de Danièle, nous sommes sa nuit, nous sommes sa bonté, nous sommes son visage tragique qui écrit qu’il y a du change, que l’humeur les atavismes le sang des pulsions ça va, ça passe , ça vit ça meurt comme les extravagances des flux du corps, comme les accidents, comme les guerres que documente France, nous sommes sa phrase (le monstre ne sera pas toujours monstre) qui absout la monstruosité et nous sommes interdits devant la grâce de cette scène.

Et enfin les couleurs, cette exagération de rouge à lèvres sur celles de Léa Seydoux, ce surplus de vert, de bleu, de jaune donnent la sensation de la démence et de l’alanguissement. La couleur crie et jouit chez cette France de Meurs. En chœur avec notre sidération.

Ce film de Dumont comme toutes les œuvres fortes et pérennes diagnostique l’époque, sa folie, sa cruauté. Mais Dumont n’est pas juste un témoin. Imiter avec talent la nature des turpitudes de la réalité des médias et du tragique de l’humanité est une mission de l’art. Dumont s’en acquitte avec splendeur. Mais sa mission est autre, sacrée. Son film déroute, subjugue, s’évade de toutes les normes.
Dumont crée du beau objectif. Il creuse un phénomène oculaire, sensoriel, une révolution psychique. Ce que Hegel appelle dans son esthétique, le « vendredi saint spéculatif », ou pour le dire de deux mots France visible sur Arte Replay a la grâce et l’émotion.

De Bruno Dumont | Par Bruno Dumont
Avec Léa Seydoux, Benjamin Biolay, Juliane Köhler
25 août 2021 en salle | 2h 10min | Comédie, Drame
Distributeur : ARP Sélection
Diffusion le lundi 6 mai à 22h30 sur ARTE. Également disponible gratuitement en télévision de rattrapage sur Arte.tv et la chaîne cinéma d’ARTE sur YouTube.

THX 1138 : la naissance de George Lucas

En passe de recevoir une Palme d’or d’honneur en clôture de cette 77e édition du Festival de Cannes, George Lucas a longtemps été un référent de la pop culture et de la science-fiction. Retour sur un petit bijou du Nouvel Hollywood, dont le cinéaste californien fait partie des pionniers. Et quoi de mieux que de revenir sur son tout premier long-métrage, qui contient notamment les prémices de sa célèbre saga d’une autre galaxie. THX 1138 est une dystopie qui chasse le peu d’humanité qui reste dans une société où les désirs et la liberté sont régulés, voire prohibés.

Synopsis : Au XXVe siècle, dans une cité souterraine qui ressemble à une termitière humaine où chacun s’identifie par un code de 3 lettres et 4 chiffres, THX 1138 est un technicien tout à fait ordinaire travaillant sur une chaîne d’assemblage de policiers-robots. Un jour, il commet pourtant un acte irréparable : lui et sa compagne LUH 3147 font l’amour dans une société qui l’interdit formellement. Pour THX 1138, c’est désormais la prison qui l’attend…

Il suffit de regarder ce que l’on peut trouver dans les foyers américains pour comprendre que la fascination va de pair avec le progrès de la technologie, celle qui facilite et automatise les tâches routinières. À la fin des années 60, affectée par le recul des récits d’aventure comme Jules Verne en avait le secret, l’imaginaire collectif surfe sur une myriade de récits dystopiques. En poussant les curseurs du progrès à leur paroxysme, plusieurs univers proches de notre réalité voient le jour et forgent le succès de tout un pan de la culture cinématographique. Cette période est notamment marquée par Fahrenheit 451, La Planète des singes et 2001 : L’Odyssée de l’espace. George Lucas creuse le sillon de ces œuvres, dans un mouvement de contre-culture naissant et croissant. La science-fiction devient alors le réceptacle idéal pour brosser sa propre version du meilleur des mondes, selon une vision fiévreuse d’une société américaine en perte d’identité et de liberté.

Un monde en blanc

Avant même d’explorer une autre galaxie lointaine, très lointaine, l’imaginaire de George Lucas a été révélé dans son court-métrage Electronic Labyrinth : THX 1138 4EB lors de ses études. Grâce au parrainage précieux de Francis Ford Coppola, le cinéaste californien a pu faire ses preuves et mettre en boîte le reste de ses thématiques en suspens. Dénoncer une société de l’enregistrement et de la surveillance représentait pour lui un moyen de s’émanciper et de s’élever aux côtés de ses personnages, qui se découvrent peu à peu des sentiments. Avant que le monde retienne religieusement son nom, George Lucas avait le sentiment d’être associé à un matricule, à l’instar de THX 1138 et son entourage, condamnés à rester des individus anonymes. En leur offrant d’une chance de se libérer d’un carcan totalitaire, il leur permet de naître pour de bon. Et ironiquement, ce film signe également la naissance d’un cinéaste qu’on allait reconnaître à Hollywood.

Arrêtons-nous d’abord sur cet univers singulier, dominé d’un blanc éblouissant et dont le mode de vie conditionne l’esprit des citoyens. Nous sommes invités à découvrir les rouages d’une usine qui veille à ce que chacun de ses éléments soit autonome et performant. On y fabrique des machines par des machines de chair. Tout est mis en œuvre pour noyer les éventuels écarts de conduites, à commencer par la mise en concurrence des employés. Dénoncer ce genre de crimes fait partie de leurs attributions. Quant à l’employeur, qui se substitue à la conscience des individus, à coups d’annonces publicitaires qui incitent à la surconsommation, il doit parvenir à entrer dans ses frais. Ce point rappelle également le coût important qu’a provoqué la fuite de THX 1138 à travers le réseau souterrain d’une société qui n’a plus aucune connexion avec le monde extérieur.

Rien n’est organique au sein de l’usine où les protagonistes travaillent. Ils font partie d’une chaîne de production, même lorsqu’on les associe en binômes. Cependant, la cohabitation de THX 1138 (Robert Duvall) avec LUH 3717 (Maggie McOmie) n’a rien à voir avec la représentation d’un couple où chaque élément devrait compléter l’autre. Cette vie à deux est uniquement nécessaire et déterminante afin de maintenir le contrôle de l’un sur l’autre, que rien ne déborde encore une fois. Il est donc essentiel de maintenir l’illusion en créant des habitudes néfastes au cadre de vie artificiel des habitants. La nourriture sans saveur, les médicaments aux composés suspicieux, les hologrammes de divertissement, qui prônent d’ailleurs la violence, constituent également des preuves qui renforcent le sentiment carcéral. Mais ces derniers ont pourtant succombé à la tentation, des sortes d’Adam et Ève qui ont bravé l’interdit sexuel de leur monde, avec une sanction « divine » les rattrapant.

Les sentiments de la raison

Est-ce parce que l’amour finit par blesser ? Les machines ne nous laissent même pas le temps de cogiter sur la question. Cette initiative et ces pulsions, si humaines, ne sont pas bien reçues tout simplement parce qu’elles sont contre-productives à la déshumanisation qui se joue en fond. Tout le monde possède un regard aussi vide et froid que la salle blanche où les esprits défectueux sont rassemblés. Les autorités s’assurent ainsi d’éliminer ce genre de parasites à défaut de pouvoir les guérir, car le coût n’en vaut pas la chandelle. Et dans cette perspective angoissante, qui laisse peu de place aux sentiments, les chiffres ont souvent le dernier mot.

Les androïdes qui patrouillent tout au long de l’intrigue sont revêtus d’uniformes qui rappellent ceux de la police. Rappelons que ces « gardiens de la paix » et du bien-être des citoyens ont également fait l’objet de plusieurs émeutes raciales qui ont bouleversé les États-Unis. C’est pourquoi leurs voix, plus apaisantes, cachent un profond cynisme dans la violence qu’ils distribuent malgré eux, car eux aussi sont soumis à l’emprise d’un tyran invisible et pourtant omniscient. Cela ajoute une nouvelle dimension politique à l’étude d’un système rigide, automatisé et régulé par une entité « supérieure ». L’androïde Maria dans Metropolis et le Big Brother de 1984 constituent ainsi des figures de proue comparables aux fonctionnaires de l’usine, qui prennent soin de surveiller le moindre débordement, selon les droits civiques en vigueur. L’éveil des consciences et la découverte des sentiments permettent ainsi de lutter contre l’uniformité d’un régime aux projets obscurs. La trajectoire de SEN 5241 (Donald Pleasence) en atteste. Malgré ses désirs de se soustraire à l’équation, il finit instinctivement par revenir au point de départ. Rares sont celles et ceux qui peuvent goûter à la liberté et la vivre pleinement.

Deux ans avant American Graffiti, et six avant de connaître le succès mondial avec La Guerre des étoiles, le film a été projeté et célébré à la Quinzaine des réalisateurs en raison de ses choix artistiques ambitieux et de son engagement politique radical. Sa force vient essentiellement de son montage, de l’ambiance sonore et de son décor. Mis à part quelques travellings rapides qui tiennent en joue les protagonistes en cavale, ce n’est pas la narration en elle-même qui est la plus séduisante. Nous nous sommes appuyés sur la director’s cut, éditée en 2004, qui est parvenue à apporter plus de souplesse aux articulations du récit, et c’est bien dans son immersion sans concession que le film de Lucas est le plus efficace. Toutes les thématiques de fond sont ainsi explorées avec spontanéité, restituant une partie du malaise et la solitude des personnages à l’écran. L’humanité, même si elle est vouée à pourrir dans le péché, continuera à lutter pour sa survie. THX 1138 montre qu’une autre façon de regarder le monde est possible, de même qu’un nouvel espoir.

Ce petit coup d’œil dans le rétroviseur constitue notre hommage à la carrière de George Lucas, qui souffle aujourd’hui ses 80 bougies. Que la Force reste avec lui !

Bande-annonce : THX 1138

Fiche technique : THX 1138

Réalisation : George Lucas
Scénario : George Lucas, Walter Murch
Photographie : David Myers, Albert Kihn
Direction artistique : Michael D. Haller
Costumes : Donald Longhurst
Montage : George Lucas
Musique : Lalo Schifrin
Ingénieur du son : Walter Murch
Producteur: Francis Ford Coppola, Lawrence Sturhahn, Ed Folger
Production : American Zoetrope
Pays de production : États-Unis
Distribution France : Warner Bros.
Durée : 1h28
Genre : Science-fiction
Date de sortie (France) : 3 novembre 1971

When Evil Lurks : les enfants du diable

Le mal est à l’œuvre dans When Evil Lurks et ce n’est pas pour notre déplaisir. Dans un jeu de possession viscéral et une ambiance anxiogène dans la cambrousse argentine qui rappelle la brutalité observée dans The Strangers, le film qui a mis la critique et le public sur un pied d’égalité au dernier festival de Gérardmer nous montre enfin ses crocs, toujours aussi aiguisés.

Synopsis : Après avoir découvert un cadavre mutilé près de leur propriété, deux frères apprennent que les événements étranges survenant dans leur village sont causés par un esprit démoniaque qui a élu domicile dans le corps purulent d’un homme. Le mal dont souffre ce dernier ne tarde pas à se répandre comme une épidémie, affectant d’autres habitants de la région.

Si l’on connaît assez peu son parcours, Demián Rugna réussit à asséner le coup de grâce dans les esprits avec un tour de force inattendu et bienvenu. En réponse à son film précédent Terrified (2017), où les héros chassaient le mal, le cinéaste argentin propose la trajectoire inverse en poussant ses personnages à la fuite.

N’en déplaise au dernier long de Ryusuke Hamaguchi, car le mal existe bel et bien dans ce monde ténébreux, perfide et impitoyable. La malveillance est ainsi transmise d’un hôte à un autre, à travers une décharge brutale de violence. Si vous vous demandez pourquoi les démons apprécient de se situer au bout des canons, c’est pour mieux répandre le mal dans le chapitre suivant, le dernier d’une humanité possédée par ses propres démons. De même, il n’est guère difficile de comprendre le mécanisme en ayant en tête l’épisode pandémie du Covid. Et quand bien même le sujet se prête suffisamment bien au jeu de cache-cache entre les individus que l’on pourrait s’arrêter à la comparaison d’œuvres anxiogènes qui ont fait leurs preuves (The Thing, The Sadness), la somme des clichés et des codes horrifiques que l’on connaît si bien sont maniés avec une telle précision que chaque explosion de terreur est à la hauteur d’un humour noir bien dissimulé.

Ce qui vient du diable retourne au diable

Des coups de feu mystérieux dans la nuit, la moitié d’un cadavre découvert dans les bois et un corps putride en décomposition. Ce lot d’indices est largement suffisant pour démarrer une enquête ou pour prendre ses jambes à son cou. Quelque part entre ces deux approches, Pedro (Ezequiel Rodríguez) tente de protéger sa famille, déjà fracturée par un divorce et la charge d’un fils dont la santé mentale laisse planer une forte ambiguïté. Rugna choisit ainsi le road-movie comme pilier narratif, ce qui permet à la fois de renouveler les décors et de mettre en évidence la fatalité du mal qui rattrape toujours les protagonistes. Le feu attise les démons et cette source de violence naît d’une solitude fiévreuse dans un environnement à l’abandon. C’est parce qu’il n’y a plus grand-chose à sauver ou à cultiver dans cette zone rurale, où les rares habitants se braquent d’un regard noir, que la manifestation et l’expansion du mal sont propices.

Sans trop de détours, des coups de hache imprévisibles et autres démonstrations de fureur se succèdent. Dans cette apocalypse, les inconnus ou les proches se mettent à boiter comme les Deadites de la saga Evil Dead et les chiens sont destitués de la fonction amicale pour l’Homme (contrairement à ce que l’on a pu voir dans Vincent doit mourir). Quelque part entre le film de zombies et de possession, c’est en tout cas un jeu viscéral et morbide que Stephen King n’aurait pas renié, car il ne s’agit pas tout à fait du monde tel que nous le connaissons.

En déroulant tout un panel de règles à suivre, Rugna pose le doigt sur un protocole prédéfini par ses personnages, conscients qu’ils sont entourés d’entités démoniaques. Pourtant, sa démarche suit une volonté de « faire L’Exorciste sans exorcisme, sans religion ». En effet, dans ce paysage rural paralysé par son extrême pauvreté, l’Église n’est plus et personne ne s’amuse à nommer les entités démoniaques qui sévissent dans ce coin reculé de l’Argentine pour les conjurer. « Le mal aime les enfants et les enfants aiment le mal » déclare Mirtha (Silvina Sabater), la matriarche de la famille en fuite. Doit-on les craindre ? Peut-on leur faire du mal ?  On se garde toutefois de trop en dévoiler, mais sachez simplement que les enfants constituent à la fois la clé de l’espoir et de la délivrance dans ce théâtre de la mort. À présent outillé par un méta-commentaire sur le déluge de violence qui s’abat et qui se transmet à la dernière génération, le film prend un virage radical dans son dernier acte, avec moins de sursauts et plus d’appétits pour la mutilation.

On y ralentit volontairement le rythme pour mieux jouer avec les contrastes et les ombres une fois la nuit tombée. La photographie de Mariano Suarez sublime toutes ces séquences nocturnes, tandis que le cinéaste flirte constamment avec la limite du hors-champ et de la profondeur de champ, laissant ainsi le spectateur imaginer le pire. Ce qui se produit parfois d’ailleurs, car le but du jeu est de jouer avec nos attentes et le résultat est brillant. When Evil Lurks renoue avec une brutalité horrifique et diabolique comme on en voit rarement dans le paysage cinématographique actuel, ou du moins pas avec autant d’efficacité. Jumelé avec un sentiment d’impuissance face à une dégénérescence chronique familière, le film choc de Rugna peut se targuer d’être aussi généreux que captivant.

Bande-annonce : When Evil Lurks

https://www.youtube.com/watch?v=0gGXsZZsU78

Fiche technique : When Evil Lurks

Réalisation et scénario : Demián Rugna
Photographie : Mariano Suarez
Décors : Laura Aguerrebehere
Costumes : Pheonia Veloz
Montage : Lionel Cornistein
Effets visuels : Marcos Berta
Musique : Pablo Fuu
Son : Pablo Isola
Production exécutive : Roxana Ramos, Fernando Díaz, Emily Gotto, Samuel Zimmerman
Production : Aramos Ciné, Machaco Films, Shudder
Pays de production : Argentine, États-Unis
Ventes internationales : Charades
Distribution France : ESC Films, Factoris Films
Durée : 1h39
Genre : Épouvante-horreur
Date de sortie : 15 mai 2024

When Evil Lurks : les enfants du diable
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4

Roqya : les femmes du XXIe siècle

Si votre quotidien est stressant, déprimant et anxiogène, attendez-vous à revivre des situations d’abandon similaires dans Roqya. Ce thriller a l’audace de confronter les absurdités et les contradictions sur la diffusion d’informations sur les réseaux sociaux, tout en édifiant les droits des femmes au cœur d’une misogynie ambiante. Le personnage de Golshifteh Farahani y est piégé entre une chasse aux sorcières moderne et le besoin de renouer avec son fils, son seul phare dans un monde où la violence peut éclater à tout instant.

Synopsis : Nour vit de contrebande d’animaux exotiques pour des guérisseurs. Lorsqu’une consultation dérape, elle est accusée de sorcellerie. Pourchassée par les habitants du quartier et séparée de son fils, elle se lance alors dans une course effrénée pour le sauver. La traque commence…

Saïd Belktibia, qui a fait ses armes au sein du collectif Kourtrajmé avant d’être propulsé par Ladj Ly lui-même, se lance dans un projet aussi déroutant qu’ambitieux. Les médias sociaux sont aujourd’hui la source d’information principale des internautes. Le cinéaste en a déjà rappelé les effets néfastes dans son court-métrage Ghettotube, réalisé en 2015. Il revient aujourd’hui avec la ferme intention de remettre les points sur les i quant à la cyberviolence qui en découle et sur l’usage de la Roqya, également appelée « médecine prophétique ». Il s’agit d’un jeu vicieux comparable à ce que le jeune Imam de Kim Chapiron n’avait pas anticipé. Ce sera la même chose ici, mais avec un point de vue féminin sur la situation.

Sans foi ni loi

Nous suivons Golshifteh Farahani dans la peau de Nour, une mère séparée de son fils (Amine Zariouhi) et qu’on accuse de sorcellerie. C’est en tout cas ce qu’on nous donne à penser dès l’ouverture. Nour est arrêtée par des agents douaniers d’un aéroport, en possession d’animaux exotiques dont la plupart sont bien venimeux. Cette séquence surréaliste esquisse ainsi de belles promesses quant à son combat à venir, mais elle révèle également les mauvais symptômes qui contrecarrent la gestion de la tension par la suite. Les manifestations démoniaques sont des interprétations ancrées dans la culture islamique et bien d’autres encore. Le sujet est traité avec une distance qui ne permet pas une immersion totale dans le récit, malgré quelques séquences fortes où l’indifférence est captée de manière horrifique. L’ensemble du récit peine donc à atteindre ce niveau de sidération, malgré le jeu tourmenté de Denis Lavant ou celui de Jeremy Ferrari, l’ex-compagnon de Nour en défaut d’autorité et de reconnaissance.

Chacun essaie d’avancer comme il peut et Nour choisit la voie du numérique pour combler les bénéfices de sa contrebande d’animaux. Elle se lance ainsi dans la création d’une application dans le but de connecter des patients malades et troublés aux marabouts de la région, des guérisseurs mystiques. Les croyances sont dès lors utilisées comme des instruments de pression et de torture chez les plus vulnérables. Le succès tourne malheureusement court et la mèche ne tarde pas à s’enflammer pour isoler Nour de son propre foyer. Vient le tour d’une condamnation populaire sur les réseaux sociaux, un réflexe plus que jamais d’actualité. Le cinéaste nous donne cependant des images que l’on peut rarement laisser mijoter à réflexion, car elles sont constamment commentées à chaud et face caméra. Tout le monde y ajoute son comburant pour le bûcher médiatique, qu’ils soient jeunes ou vieux, hommes ou femmes. Si l’insertion de ces courtes vidéos témoigne d’une euphorie collective sur le net, cette thématique disparaît peu à peu de l’intrigue. À force d’empiler les idées, certaines finissent par s’annuler, faute de développement ou de pertinence, car la véritable sorcellerie se cache dans les idées noires, dissimulées en filigrane d’une filature circonstancielle.

Ma sorcière mal aimée

Qu’est-ce qu’une sorcière finalement ? Loin du portrait caricatural d’une femme au nez crochu, possédant un vieux grimoire, un chaudron et un chat noir, Nour représente la sorcière du XXIe siècle, une femme qui assume pleinement son indépendance vis-à-vis des hommes. Les filles sont les plus dangereuses selon elle et nous ne lui donnerons pas tort dans cette intrigue, symboliquement chargée en valeurs féministes. Nour est donc effectivement une sorcière, dont le mythe a été créé de toutes pièces par les réseaux sociaux, ce sanctuaire numérique où les utilisateurs se croient aussi divins qu’intouchables. Loin d’être une femme possédée et envoûtée par des pratiques occultes qu’elle ne croit pas elle-même, Nour joue pourtant avec les artéfacts qu’elle possède, si cela peut l’aider à se connecter de nouveau avec son fils, malmené par un endoctrinement qui le dépasse.

Le film se détourne, avec transparence, d’une voie qui aurait pu le conduire au registre fantastique et beaucoup plus diabolique. Il s’agit simplement d’une femme en colère. En colère contre le fait qu’on lui refuse son indépendance et cet anneau doré autour de l’annulaire la maintient en captivité.  Les cerbères de la cité sont ainsi lâchés pour conjurer le mal par le mal, car il ne s’agit pas d’une traque qui consiste à vérifier la pertinence des sciences occultes. Les Sorcières d’Akkelare le fait suffisamment bien pour éviter une redite inutile. Tout ceci n’est qu’un accès de rage qui s’ajoute à une écriture confuse, notamment lorsqu’on se met à traverser les dédales des quartiers de la Seine-Saint-Denis.

Ce que Roqya souhaite mettre en évidence, ce sont les engrenages d’un mouvement qui tend à sanctionner toute tentative de révolte chez les femmes. Cela ne leur est pas nécessairement exclusif pour autant au cinéma, mais il est bon de rappeler que la folie et la furie qu’a dû encaisser le personnage d’Eddy Mitchell dans À mort l’arbitre !. Les deux films ont néanmoins un point commun et il s’agit de la source de cette violence, contrôlée, amplifiée et propagée par les hommes. Les dommages collatéraux sont dès lors tolérables pour les êtres de sang chaud d’une cité très communautaire et solidaire. Malheureusement, cette unicité est détournée à des fins tragiques et au nom du sacro-saint business. Ceux qui jouent avec le feu doivent ainsi s’attendre à des représailles significatives et Belktibia s’y attarde en braquant sa caméra sur les coulisses d’un milieu de vie qui lui est familier, d’un milieu qui n’a que l’espoir pour atténuer les souffrances du monde réel.

En somme, Roqya se place dans le sillage des films de genre récents qui nous emmènent au cœur des cités, où les habitants sont tiraillés entre tradition et modernité. La technologie sert ainsi de passerelle entre les deux et de vecteur pour que la violence puisse peu à peu se propager. Nous regrettons cependant que cette chasse aux sorcières soit aussi maladroite dans son déroulé, de même pour la réconciliation entre une mère et son fils, légèrement rattrapée dans le dernier acte. Couchées sur du papier, les intentions de Saïd Belktibia sont séduisantes, mais le résultat étalé sur la toile manque encore de maturité pour sublimer son pamphlet féministe.

Bande-annonce : Roqya

Fiche technique : Roqya

Réalisation : SAÏD BELKTIBIA
Scénario : SAÏD BELKTIBIA, LOUIS PÉNICAUT
Directeur de la photographie : BENOIT SOLER
Chef opérateur du son : ARNAUD LAVALEIX
Monteur son : SERGE ROUQUAIROL
Mixeurs : MARC DOISNE, THOMAS WARGNY DRIEGHE
Chefs monteurs : BENJAMIN WEILL, NICOLAS LARROUQUERE
Chef décorateur : ARNAUD ROTH
Musique originale : FLEMMING NORDKROG
Producteur : LADJ LY
Production : ICONOCLAST FILMS, LYLY FILMS
Pays de production : France
Distribution France : The Jokers Films
Durée : 1h36
Genre : Thriller, Action
Date de sortie : 15 mai 2024

Roqya : les femmes du XXIe siècle
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