France : le cataclysme Dumont

Dans France Bruno Dumont livre une œuvre cynique et somptueuse, furieusement libre et inclassable. Réflexion sur le mal tout autant qu’œuvre d’art contemplative et picturale absolue.

FRANCE est une lame de fond décapant, avec une haute humeur, toutes nos pathologies, cynismes, corruptions et symptômes d’époque.
La manière dont Bruno Dumont filme les variations du visage de Léa Seydoux est quasiment surréaliste : mélange d’extrême réalisme et d’outrances baroques. Le cataclysme Dumont ou l’assomption des visages.

Ce que nous voyons de cette actrice est au-delà d’un regard de spectateur ou de cinéaste : c’est une mystique et une métaphysique.

Il faut voir comment Dumont fait durer le plan, entre dans le visage de Léa Seydoux pour saisir ce qui nous échappe et nous déchire, la monstruosité de la douleur. Nous glissons en 1 mn de l’insolence narquoise et de la morgue hautaine au délitement, à la table rase, au carnage, à la débâcle.

Mais il n’y a pas que ça. France c’est enfin à nouveau La vie de Jésus plus L’humanité Ma Loute plus le ptit Quinquin, Dumont y réconcilie et dépasse ses propres ruptures de style tout en nous amenant encore ailleurs.

Et puis il y a cette scène vers l’avant fin avec « Danièle », ravageuse d’humanité, bouleversante de temps et d’intensité . Mais ce n’est pas encore que ça. Qui est déjà beaucoup.

Dumont arrive à proposer, comme Pasolini, un geste cinématographique autant pictural que radicalement critique et politique. Comme il l’avait inauguré avec  Camille Claudel 1915 en confrontant Binoche à des acteurs non professionnels, comme il l’a ritualisé avec le Ptit Quinquin, cette coexistence de singularités d’êtres et de (non)-jeux fait jaillir ici une émotion christique. Oui, « le monstre ne sera pas toujours monstre », oui celui qui a fait du mal peut ne plus faire du mal, dit Danièle à la journaliste France de Meurs interprétée par Léa Seydoux. Et là nous comprenons la vertu sainte des images, la matière ressuscitante d’une scène: nous sommes les yeux bleus nuit de Danièle, nous sommes sa nuit, nous sommes sa bonté, nous sommes son visage tragique qui écrit qu’il y a du change, que l’humeur les atavismes le sang des pulsions ça va, ça passe , ça vit ça meurt comme les extravagances des flux du corps, comme les accidents, comme les guerres que documente France, nous sommes sa phrase (le monstre ne sera pas toujours monstre) qui absout la monstruosité et nous sommes interdits devant la grâce de cette scène.

Et enfin les couleurs, cette exagération de rouge à lèvres sur celles de Léa Seydoux, ce surplus de vert, de bleu, de jaune donnent la sensation de la démence et de l’alanguissement. La couleur crie et jouit chez cette France de Meurs. En chœur avec notre sidération.

Ce film de Dumont comme toutes les œuvres fortes et pérennes diagnostique l’époque, sa folie, sa cruauté. Mais Dumont n’est pas juste un témoin. Imiter avec talent la nature des turpitudes de la réalité des médias et du tragique de l’humanité est une mission de l’art. Dumont s’en acquitte avec splendeur. Mais sa mission est autre, sacrée. Son film déroute, subjugue, s’évade de toutes les normes.
Dumont crée du beau objectif. Il creuse un phénomène oculaire, sensoriel, une révolution psychique. Ce que Hegel appelle dans son esthétique, le « vendredi saint spéculatif », ou pour le dire de deux mots France visible sur Arte Replay a la grâce et l’émotion.

De Bruno Dumont | Par Bruno Dumont
Avec Léa Seydoux, Benjamin Biolay, Juliane Köhler
25 août 2021 en salle | 2h 10min | Comédie, Drame
Distributeur : ARP Sélection
Diffusion le lundi 6 mai à 22h30 sur ARTE. Également disponible gratuitement en télévision de rattrapage sur Arte.tv et la chaîne cinéma d’ARTE sur YouTube.

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