Cannes 2024 : Kyuka – Before Summer’s End : la fin de l’insouciance

Présenté en ouverture de la programmation de l’ACID au festival de Cannes, Kyuka – Before Summer’s End compose un drame familial à fleur de peau au sein d’un décor maritime enchanteur et lumineux. Premier long-métrage du réalisateur grec Kostis Charamountanis, le film sublime avec sensibilité le temps d’un été, des instants suspendus de complicité, de non-dits et de nostalgie. S’il s’en dégage une certaine beauté empreinte de naturalisme, le récit superficiel demeure comme en surface d’une mer insondable, immergeant presque totalement les enjeux et les secrets d’une œuvre qui nous laisse un goût salé d’inachevé. 

Depuis plusieurs années déjà, le Festival de Cannes met à l’honneur le cinéma grec. En 2022, pour la soixante-quinzième édition, on comptait ainsi pas moins de cinq films tournés dans la République hellénique ou réalisés par des Grecs. L’année précédente, le magnifique Murina d’Antoneta Alamat Kusijanovic, lauréat de la Caméra d’Or, traitait, à la manière du théâtre grec, de l’émancipation d’une jeune femme soumise à l’autorité d’un père tyrannique. Dans cette même lignée de drame familial aux accents tragiques, l’ACID nous permet de découvrir avec Kyuka – Before Summer’s End  les débuts d’un nouveau cinéaste. 

Entre 2016 et 2021, Kostis Charamountanis a réalisé six courts-métrages expérimentaux, dont Kioku, Before Summer Comes, pendant de Kuyka. Ce court-métrage d’une vingtaine de minutes met en scène un frère et sa sœur, Konstantinos et Elsa, deux adolescents qui repensent avec mélancolie aux moments partagés lors de leurs vacances d’été. Kyuka – Before Summer’s End renoue avec ce duo de personnages, interprétés par les mêmes acteurs, pour nous plonger, cette fois-ci, non pas dans le souvenir, mais dans la réalité présente de cette saison idyllique. 

Sous le soleil, le vent marin et le crissement des cigales, le film de Kostis Charamountanis s’intéresse au noyau de la cellule familiale. Tantôt déstructurés, recomposés, renoués, les liens de parenté semblent aller et venir au gré d’une sombre marée qui fait ressurgir des souvenirs et des blessures enfouies. 

La famille à vau-l’eau

Kyuka – Before Summer’s End s’ouvre sur les pontons d’un port. Un frère et sa sœur, Konstantinos et Elsa, se chamaillent pour se partager un morceau de gâteau. Ils retrouvent leur père célibataire, Babis, pour passer des vacances sur son voilier près de l’île de Poros. Face à la froideur inexplicable de leur père, Konstantinos et Elsa entretiennent une relation fusionnelle, très spontanée, filmée avec une grande délicatesse. Leurs luttes infantiles pour la nourriture ou la meilleure place pour dormir témoignent qu’ils n’ont pas franchi le cap de l’âge adulte. Pourtant, leurs liens solides, matures, les rendent inséparables. 

Lorsqu’ils rencontrent, au détour de la plage, Anna, la mère qui les a abandonnés enfants, le séjour paisible au bord de la mer se mue en voyage d’apprentissage et met fin à leurs années d’insouciance. La rencontre avec cette femme presque inconnue, qui a refait sa vie, ravive des blessures anciennes. Babis, apparemment indifférent, cache sous son masque une souffrance profonde bâtie sur du rejet et la nostalgie d’une certaine époque, où le poisson pullulait et la pêche florissait. Père sans épouse, pêcheur traditionnel confronté à la technique du fusil, il s’accroche à un bateau vide dont il rechigne à utiliser l’essence. 

Grâce à un décor naturel et une lumière magnifique, Kostis Charamountanis sublime la construction et la déconstruction d’une famille qui se cherche sans un mot, à travers des regards ou des mains réunies avec des ongles vernis. Comme un ban de poissons désaccordés, les personnages zigzaguent sans parvenir à nager dans la même direction. Cette approche originale, baignée de sensibilité que propose Kyuka – Before Summer’s End, inonde malheureusement les enjeux dramatiques. 

Un drame à la rame

Le synopsis du film laissait présager, sinon une tragédie grecque, un drame familial puissant. Mais en s’attachant davantage à la forme qu’au fond, Kostis Charamountanis saborde un peu son navire, si bien que le récit de cette famille contrariée, qui ne va guère plus au large que le résumé d’introduction, demeure sur la ligne de flottaison. Les personnages restent opaques, incomplets, et l’évolution de Konstantinos et d’Elsa paraît trop mince pour marquer un véritable passage à l’adulte. 

Kuyka – Before Summer’s End manque donc de profondeur et d’émotions. En préférant s’adonner à des expérimentations cinématographiques, au détriment de moments phares laissés en hors-champ, le film ne parvient jamais à nous toucher. Il révèle cependant un jeune réalisateur grec singulier qui, en gagnant tout comme ses personnages en maturité, pourrait naviguer dans des eaux plus propices. 

Kyuka – Before Summer’s End – Fiche technique

Réalisation : Kostis Charamountanis
Scénario : Kostis Charamountanis
Casting : Simeon Tsakiris, Elsa Lekakou, Konstantinos Georgopoulos, Afroditi Kapokaki…
Musique : Kostis Charamountanis
Montage : Kostis Charamountanis, Lambis Charalambidis
Photographie : Konstantinos Koukoulios
Société de production : Heretic
Genre : drame
Durée : 1h43
Grèce, Macédoine

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Vivaldi et moi : tutti per la musica

Abandonnées par leurs familles dans un orphelinat, des jeunes filles se consacrent à la musique. Nous sommes à Venise en 1716, à l'orphelinat « La Pietà » qui doit son nom à la Vierge Marie. Constituant un orchestre de chambre, chaque dimanche ces musiciennes se produisent anonymement dans une église locale où le public vient les écouter. Si elles ne connaissent pas leurs origines, leur avenir est tout tracé…

Voyage à deux : le désenchantement conjugal

Troisième collaboration entre Stanley Donen et Audrey Hepburn après "Drôle de frimousse" et "Charade", "Voyage à deux" suit un couple à différents moments de sa vie à travers un récit fragmenté. Le film fait de la mémoire amoureuse son véritable moteur narratif, entre instants de grâce et fissures plus discrètes.

« Michael » piétine son icône en moonwalk

Ça y est, il est enfin là. On le craignait, un peu. Il faut dire que les signaux d'alerte se multipliaient. Famille de Michael Jackson trop impliquée, durée courte pour tout ce que le film devrait raconter, monteur de "Bohemian Rhapsody" aux commandes, tout partait mal. Seul miracle au milieu de cette production, Jaafar Jackson, qui semblait taillé pour le rôle. À la sortie, on n'est ni satisfait, ni profondément énervé, tant Michael réussit et échoue lamentablement exactement là où on l'attendait.

Le Réveil de la Momie : ni morte ni réveillée

Lee Cronin tente de ramener la Momie à ses origines : un drame familial hanté par le deuil et la culpabilité. La promesse est tenue pendant près d'une heure, avant que "Le Réveil de la Momie" se perde dans ses propres ambitions contradictoires, incapable de choisir entre le drame viscéral qu'il voulait être et la mécanique Blumhouse qu'il ne pouvait s'empêcher de reproduire. Un rendez-vous manqué, pourtant généreux en ambitions, mais trop avare en courage.

Graham Swon — La parole comme territoire

Trois films, une carte blanche, et une même ligne de force : chez Graham Swon, la parole ne se contente pas d’accompagner l’image, elle la traverse, la déplace, parfois même la remplace. De la dérive poétique d’An Evening Song (for three voices) à l’expérience quasi hypnotique de The World Is Full of Secrets, en passant par l’étrangeté expressionniste de Careful, se dessine un cinéma où dire, c’est déjà faire advenir.
Ariane Laure
Ariane Laurehttps://www.lemagducine.fr/
Émerveillée par le cinéma depuis le Roi Lion, mon premier film en salle, j’aime les films qui font rêver, qui hantent et ne nous quittent jamais. J’admire particulièrement la richesse des œuvres de Stanley Kubrick, Christopher Nolan et Quentin Tarantino. Je suis également une adepte du cinéma asiatique, de Yasujiro Ozu, Akira Kurosawa à Wong Kar-Wai, Hayao Miyazaki et Park Chan-Wook. Travaillant dans le monde juridique, j'écris des critiques à mes heures perdues.

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.