sorcières-akelarre-critique-film

Les sorcières d’Akelarre de Pablo Agüero : un entre-deux fascinant, entre réalité et démystification

L’année passée, la rentrée s’est faite avec Les Nouvelles Aventures de Sabrina sur Netflix. L’engouement pour la série révèle que cette thématique n’est pas prête à passer de mode. Bonnes, mauvaises, délurées, laides, ensorcelantes, bienveillantes ou diaboliques, elles attirent toujours le public. Pourtant, personne n’a encore envisagé la sorcière comme simplement humaine. Cette rentrée, nous avons droit au nouveau film attendu, magnifique et déjà gagnant de cinq GOYA, de Pablo Agüero : Les Sorcières d’Akelarre.  Retour sur un procès de sorcières au Pays Basque au XVIIe siècle, on ne peut plus fascinant.

A l’époque moderne se tenaient les derniers procès de sorcellerie en Europe et en Amérique. Si le cas des sorcières de Salem est l’un des plus connu, et ayant connu plusieurs adaptations en films ou en séries, il est plus intéressant de tomber sur des procès peu connus de l’Histoire.

1609, Pays Basque, le juge Pierre de Rosteguy de Lancre est sommé de mener un lourd combat contre les sorcières. Toute femme est suspicieuse et c’est avec acharnement qu’il tente de leur faire dire consciemment ou pas ce qu’elles font pendant les Sabbats. Ana, Maria, Olaia, Maider, Oneka et Katalin, des tisserandes et une fille de noble qui les côtoie se retrouvent alors malgré elles en prison à être interrogées sur leurs pratiques magiques. Les filles comprennent rapidement que même si elles sont innocentes, il faudra donner au juge ce qu’il voudra.

Le film est inspiré de faits réels se passant au Pays Basque au XVIIe et des écrits du vrai Pierre de Rosteguy de Lancre. Néanmoins, Agüero a pris un parti des plus originaux, car là où ses confrères auraient décidé de rendre la sorcière réelle ou au contraire, de la tuer, Pablo Agüero a choisi d’expliquer comment elle se crée.

Le film met en scène dans les rôles titres : Amaia Aberasturi qui est Ana, Àlex Brendemühl est le Juge Rosteguy, Daniel Fanego est le secrétaire, la petite Garazi Urkola est Katalin, Yune Nogueiras est María, Jone Laspiur est Maider, Irati Saez de Urabain est Olaia Lorea Ibarra est Oneka. Asier Oruesagasti est le père Cristóbal, Elena Uriz est Lara et Daniel Chamorro est le chirugien.

Un conte de fée sanglant

Dans son œuvre, Pablo Agüero reprend des codes des contes de fée, notamment concernant le merveilleux. Le choix du Pays Basque comme cadre spatial est original et bien plus intéressant que les centaines d’histoires connues et vues sur Salem par exemple. Le lieu est en plus fascinant car le pays a une langue qu’on ne trouve nulle part ailleurs et qui semble figée dans le temps. De fait, c’est l’arrivée du Juge dans la région qui nous donne un cadre temporel, mais il n’y aurait eu aucun indice signifiant que l’histoire se passe au XVIIe siècle ou bien au XIVe siècle.

Mais comme dans tout conte, nous avons l’arrivée de ce Juge qui serait l’antagoniste de l’histoire. Un loup, un Barbe Bleue, une bête du Gévaudan, sans se salir les mains, il fait des victimes autour de lui.

Le feu dans la mise en scène

Le film bénéficie d’une esthétique unique en même temps naturaliste et irréelle, avec un éclairage à la bougie ou à la torche quasi-constants qui donnent cet aspect magique, mystique et en même temps réaliste.

Une différence marquante d’ambiance s’installe lorsque le feu est allumé. C’est autour de lui que meurent, vivent et survivent les sorcières. Il est le feu d’un repas, celui d’une prison, celui d’une torche humaine, et celui d’un sabbat élaboré.

Le film débute par le feu et finit par un feu, qui prend de l’ampleur à vue d’œil. Il est l’élément primordial de l’histoire et son symbole. Le réalisateur ne cessera de nous le signifier subtilement du début à la fin. Le feu a toujours été un élément de destruction mais aussi de purification. De ce fait, les sorcières brûlées en introduction et la conversation du juge de l’inquisition et de son secrétaire sont les portraits mis l’un face à l’autre de l’acte de purification recherché, et du discours qui accompagnait ces crimes.

La couleur

La couleur est intense dans ce film avec une dominante jaune-orange. C’est à travers le feu mais aussi la robe jaune d’Ana que cela transparait. Nous avons aussi le rouge, qui est amplifié, notamment pendant la scène du repas et où on voit une tache de vin s’étendre et devenir encore plus intense. Les effets spéciaux permettent d’intensifier l’image, lors du discours qui l’accompagne, donnant un ensemble effrayant.

Pablo Agüero a fait le choix d’entretenir un entre-deux fascinant, où la vraie magie est celle du cinéma, par le traitement de l’image, de la couleur vive et intense, du son, allant du crépitement des flammes à celui de la chanson. Mais le scénario, lui est tout à fait réaliste.

La déformation

Le juge De Lancre est persuadé que si tant de femmes ne lui disent rien sur le Sabbat, c’est qu’elles ont quelque chose à cacher. Son obsession pour ce rituel « satanique » créé par ses propres fantasmes et peut-être aussi par la littérature de l’époque (notamment par le Maleus Maleficarum ou Le Marteau des sorcières, fameux « guide » d’Henri Institoris pour chasser les sorcières) font de lui au début un être effrayant, puis largement ridicule aux yeux des jeunes femmes qu’il détient.

De Lancre est lui-même paradoxalement le Diable qu’il recherche inlassablement par ses actes de déformations des témoignages des victimes, mais aussi de la torture qu’il leur a fait subir. Par exemple, si une victime lui dit « je ne suis pas une sorcière », il lui répond « je n’ai jamais dit que vous en étiez une ». Mais il la harcèlera jusqu’à dire SA vérité à lui. Ainsi, l’homme de Dieu est aussi celui du Diable.

Ana, qui a décidé bien tôt qu’elle se sacrifierait pour les autres, décide de lui montrer la vérité qu’il recherche tant : le vrai Diable est en lui. Alors elle-même déforme sa réalité pour créer une « extravaganza », un étalage de ce qu’il recherche assidument. Avec l’aide de sa sœur et des autres prisonnières, chaque souvenir où elles ont pris quelques libertés est tordu pour en faire un élément du Sabbat.

La Musique

Le Pays Basque étant une région particulière, notamment au niveau linguistique, la population parle premièrement basque, puis espagnol. Cette langue qu’ignore le juge est aussi un facteur d’accusation. Premièrement, elle est méprisée, et parce qu’elle n’est pas comprise par lui, elle devient le vecteur de ce qu’il chasse.

Les jeunes filles chantent souvent une chanson locale, liée à leur région, à l’activité de marin de leur père, frère, amant, cousin, qui partent en haute mer et les laissent assez souvent seules. Et quelques-uns des vers, encore une fois via la déformation obsessionnelle du Juge, sont devenus des vers obscènes liés au Sabbat. Cette obsession sera mise en forme par la répétition en allant dans les aigus de ces vers, ce que le secrétaire du Juge a appelé « une gamme chromatique ».

Sororité

Il est plaisant de constater que les mots du juge ne sont pas parvenus à diviser les jeunes femmes, malgré la facilité et le contexte. La petite Katalin est soumise plusieurs fois à l’épreuve où elle ne sait plus quoi penser. Elle est manipulée pour croire qu’elle a été trainée à un Sabbat pour qu’elle se retourne contre ses amies. Et elle doute de ce que le juge et ses amies lui disent.

Malgré cela, dans le groupe, les filles décident de rester soudées et d’agir comme un mur de protection en soutenant les histoires d’Ana, en temps que maîtresse de cérémonie et leader. Elles y croient tellement qu’elles finissent par laisser place à la folie et à toutes leurs frustrations et croire à leur mensonge dans une ultime représentation d’un sabbat.

Mais cette sororité n’est pas nouvelle. Déjà, dans les Sorcières d’Eastwick par exemple, les personnages de Cher, Susan Sarandon et de Michelle Pfeiffer sont aussi unies, et c’est aussi pareil pour les trois sœurs d’Hocus Pocus ou celles de Charmed. Néanmoins, là où la sororité s’est exprimée autour de la magie dans ces autres œuvres, ici, elle s’exprime autour d’une misérable situation bien réelle et sans balais magiques ni sortilèges pour s’en sortir.

Conclusion

Les Sorcières d’Akelarre de Pablo Agüero ne pose pas la question d’aimer les sorcières ou pas. Ici, il s’inspire d’un événement sans doute réel pour créer une narration unique. L’introduction thématique se fait par un élément en même temps destructeur et purificateur, la mise en scène est plus réaliste que dans d’autres œuvres du genre.

En plus de ne pas prendre un parti simpliste, le réalisateur a choisi de faire de ses spectateurs des complices des victimes en leur révélant les mécanismes d’une machine destructrice qui s’est mise en place au Moyen Âge et qui ne s’est terminée en Europe que deux siècles plus tard. Il a révélé l’ingéniosité de femmes acculées, ne pouvant échapper à la condamnation à cause de leur genre et des stéréotypes qu’on a décidé d’y accoler.

Le choix d’une histoire de sorcière inconnue et d’un lieu tout aussi mystérieux qu’est le Pays Basque renforcent un entre-deux que le réalisateur a décidé d’entretenir. Celle d’une magie prenant place dans la beauté de l’image et de la musique, mais pas dans le scénario.

Les Sorcières d’Akelarre : bande annonce

Les Sorcières d’Akelarre : Fiche Technique

Réalisateur: Pablo Agüero
Scénariste: Pablo Agüero et Katell Guillou
Directeur de la photographie: Javier Agirre
Musique: Maite Arrotajauregi et Aránzazu Calleja
Costumes : Nerea Torrijos
Durée: 90 minutes
Langues: Basque, Espagnol
Année: 2020

Sources pour rédiger cet article:

Akkelare- IMdB ; Les sorcières d’Akkelare– wikipedia ; Pablo Agüero- wikipedia; Procès de sorcellerie au pays basque- wikipedia; Le Malleus Maleficarum- wikipedia et Youtube ; affiche- imdb; akkelare- wikipedia; aquelarre- wordreference  ; Pierre de Rosteguy de Lancre- wikipedia ; dossier de presse comprenant une interview du réalisateur – dulacdistribution