Les Tuniques Bleues est un monument de la bande dessinée franco-belge. La série se penche sur l’Ouest américain fictif, marqué par ses influences historiques et ses thèmes sociaux. Les éditions Dupuis proposent aujourd’hui, dans un superbe volume, de redécouvrir la genèse et l’évolution de cette série qui a marqué des générations de lecteurs.
Raoul Cauvin et Willy Lambil, figures emblématiques de la bande dessinée belge, ont tous deux vu le jour à la fin des années 1930. Leur jeunesse se déroule sous l’ombre de l’Occupation, un contexte qui forge une résilience et une approche culturelle singulières. Inspirés par le cinéma américain de John Ford et Raoul Walsh, le jazz et les premiers pas de la télévision, ils entrent chez Dupuis presque au même moment : Lambil y débute comme lettreur avant d’apprendre aux côtés de Jijé, tandis que Cauvin se dirige vers le cinéma d’animation chez TVA Dupuis. La série Les Tuniques Bleues naît en 1968, dans un contexte éditorial complexe, marqué par la relative déchéance d’Yvan Delporte – mais aussi la compétition entre les magazines Spirou et Tintin.
La disparition soudaine de Louis Salvérius, dessinateur initial de la série, en plein travail sur un album, conduit Thierry Martens, rédacteur en chef, à proposer à Lambil de reprendre le flambeau. Ce dernier accepte, conscient de la responsabilité de maintenir la précision historique, tant les lecteurs de l’époque n’hésitent pas à signaler la moindre erreur. Sans l’aide d’Internet, encore inexistant, l’importance du travail de documentation pour reproduire fidèlement décors et uniformes de la Guerre de Sécession est évidente. Cette dimension créative est rappelée dans la longue présentation liminaire et elle se prolonge plus loin à travers les commentaires des auteurs.
Au fil des albums, Les Tuniques Bleues se distinguent par un engagement social clair. L’album Blackface de 1982, par exemple, aborde le racisme et les racines de la Guerre de Sécession. Cauvin et Lambil ne se contentent pas d’une représentation superficielle ; ils plongent dans les complexités de l’époque, confrontant leurs personnages à des questions éthiques profondes. Les dessins de Lambil, caractérisés par des perspectives allongées et un premier plan détaillé, enrichissent le récit, tout en introduisant des éléments comiques qui adoucissent les thèmes plus lourds. Les Tuniques bleues, une vie en dessins se montre généreux : il s’intéresse aux personnages, aux intrigues, au processus de création.
Ce dernier est rigoureux : trois mois de préparation suivis de trois semaines d’écriture intense. Lambil insiste sur la spontanéité du crayonné pour éviter un rendu trop rigide à l’encre. Des détails techniques, comme l’utilisation de la gouache blanche pour les effets de brouillard, montrent également la minutie du travail. Cauvin, pour sa part, met un point d’honneur à démarrer chaque aventure avec une scène grandiose, favorisant une immersion immédiate du lecteur dans l’histoire. Tous ces éléments stylistiques sont illustrés et commentés dans le corpus de l’ouvrage, qui déconstruit à sa façon le travail des auteurs, pour permettre aux lecteurs de démystifier les albums des Tuniques bleues, de mieux comprendre comment ils prennent forme et pourquoi ils le font de cette façon.
Les Tuniques Bleues, une vie en dessins aide à mieux comprendre la création d’une série de bandes dessinées qui a su captiver l’imaginaire collectif par son authenticité et son engagement. Une œuvre qui demeure, des décennies plus tard, d’une importance évidente dans le neuvième art (21 millions d’albums vendus à l’heure actuelle). Qu’il s’agisse de Cauvin invoquant John Ford, Howard Hawks ou Raoul Walsh, ou Lambil expliquant ses méthodes de documentation, on prend un grand plaisir à observer tout cela par l’envers du décor.
Les Tuniques bleues, une vie en dessins, collectif Dupuis/Champaka, avril 2024, 256 pages
Quand Mo/CDM tire sur la corde générationnelle, c’est pour lancer une farce furieusement abracadabrantesque. Les deux volumes de Gen War rivalisent d’humour caustique, transformant une simple querelle de trottinettes en une guerre intergénérationnelle rendue au dernier degré de l’absurde. Entre sabotage, dynamite et bérets, le lecteur est pris dans une spirale de folie et de conflictualité.
Depuis des siècles, l’opposition entre jeunes et vieux bat son plein, chaque génération s’accrochant avec une certaine ferveur à ses valeurs, et se heurtant en retour à celles de l’autre. Les jeunes, souvent porteurs de nouveautéstechnologiques et d’idées avant-gardistes, défient les normes établies par les anciens, et leur autorité jugée vieillissante, redéfinissant peu à peu les contours du monde. Les plus âgés, de leur côté, regardent d’un œil sceptique ces idéaux en émergence, réclamant le respect de leurs traditions et de leur expérience, non sans un certain conservatisme. De cette dichotomie intergénérationnelle, Mo/CDM grossit les traits au point de charpenter un univers où les insultes volent, les coups pleuvent et le choc des générations se traduit par une guerre civile sans merci.
L’auteur s’est forgé une réputation dans le délire bédéiste en introduisant, dès Geek War en 2013, une rivalité intergénérationnelle sans foi ni rivage. Avec les deux volumes de Gen War, il revient sur le terrain miné des conflits générationnels, utilisant pour prétexte… la disparition des trottinettes électriques en libre-service. Dans un chaos post-apocalyptique, les jeunes s’opposent aux vieux et leur querelle tourne systématiquement à la démonstration burlesque.
Le tome 1 contient un florilège de petites histoires où les anciens, quasi édentés mais farouchement résolus, se heurtent aux jeunes boutonneux et insouciants. Mo/CDM reconstruit ici autour des scénarios de Geek War. Il oppose la « section Michel Drucker » (sic) et ses manigances ingénieuses pour semer la zizanie parmi la jeunesse à une génération dopée aux nouvelles technologies et bercée par le rap. Caricatures outrancières, plans foireux, name-dropping satirique, sacrifices plus ou moins volontaires, tout est mis en œuvre pour révéler les absurdités de ces querelles entre jeunes et vieux.
Le tome 2 poursuit dans la même extravagance. Deux ans après le cataclysme, les factions isolées des aînés s’engagent dans des opérations commandos destinées à couper les câbles Internet des jeunes. C’est là qu’interviennent Gégé et Dédé, soldats d’un âge révolu qui plongent le lecteur dans une série d’événements absurdes, avec des bras perdus dans le processus, des sabotages chaotiques et des attaques parfois malencontreuses. Mo/CDM exploite à fond le ridicule des conflits et les déboires comiques des personnages pour faire rire tout en montrant, en filigrane, les limites des mentalités rigides de chaque génération.
Finalement, Mo/CDM réussit le pari un peu fou de fusionner la réalité, l’absurde, le sarcasme, les références pop (Star Wars par exemple)… Gen War se moque de tout le monde, sans la moindre réserve, et à partir de situations si décalées qu’elles en deviennent délicieusement pathétiques.
Gen War (T.01 et 02), Mo/CDM Fluide Glacial, mai 2024, 56 pages
Les livres Le Printemps par les grands maîtres de l’estampe japonaise par Jocelyn Bouquillard et Roses, pivoines et iris par les grands maîtres de l’estampe japonaise par Anne Sefrioui, édités chez Hazan, viennent compléter utilement une collection qui, publication après publication, ne cesse de révéler la splendeur de l’art japonais des estampes. Cette fois, les thèmes centraux sont donc le printemps et les fleurs, bien en vue de le kacho-ga et célébrés notamment à travers le hanami ou l’art floral de l’ikebana.
L’importance des fleurs dans la culture japonaise remonte à des temps anciens. La célébration du hanami (contemplation des fleurs de cerisier) symbolise à ce titre la méditation et la communion avec la nature. L’aspect spirituel des fleurs s’enracine dans le shintoïsme, mais également dans le bouddhisme. Les moines bouddhistes ont popularisé l’offrande florale au VIIIe siècle en les plaçant sur des autels, créant ainsi l’art de l’ikebana. D’abord réservé aux religieux et à la noblesse, ce dernier s’est démocratisé, donnant naissance à de nombreuses écoles et styles. L’estampe japonaise ne fait finalement que traduire la valeur accordée aux fleurs à travers la geste artistique : l’iris, la pivoine, le camélia ou encore la rose s’épanouissent dans ces œuvres, illustrant la richesse de la tradition florale nippone.
Les estampes des grands maîtres japonais témoignent d’une habileté poétique et délicate dans l’art du kacho-ga. Des artistes comme Tanigami Konan, Shodo Kawarazaki, Utagawa Hiroshige et Ohara Shoson ont immortalisé les fleurs (dont celles du printemps) dans des teintes variées, en les associant souvent aux oiseaux ou aux femmes. La rose, perçue comme protectrice contre les mauvais esprits, le camélia, aux multiples variétés, et d’autres motifs floraux ont été capturés dans toute leur diversité par des artistes cherchant à montrer la beauté éphémère et la simplicité des fleurs dans leurs compositions harmonieuses.
Suzuki Harunobu et Kitagawa Utamaro mettent volontiers en valeur la féminité en peignant des femmes dans leurs habits printaniers. Les estampes érotiques, ou shunga (littéralement « images de printemps »), étaient largement diffusées au XVIIIe siècle. Hokusai et Hiroshige ont aussi développé le genre du fukei-ga, représentant des paysages où la nature semble éclore et sortir de sa torpeur hivernale. Dans Le Printemps par les grands maîtres de l’estampe japonaise, on célèbre l’éclat éphémère de cette saison notamment caractérisée par les cerisiers en fleurs – motif par ailleurs déjà présenté dans la même collection.
L’esthétique japonaise du mono no aware, qui porte sur l’impermanence des choses, trouve peut-être sa plus belle expression dans la célébration du printemps. Anne Sefrioui nous rappelle que les œuvres des maîtres de l’estampe japonaise incarnent capturent la nature éphémère et changeante des saisons. Shigenobu, l’élève de Hiroshige, Suzuki Harunobu, Utagawa Kunisada ou encore Mizuno Toshikata travaillent à partir des rivières paisibles, des collines verdoyantes, des arbres en fleurs, des couleurs et des feuilles nouvelles, qui symbolisent la fragilité de l’existence et la nécessité d’apprécier chaque instant. On en retrouve les exemples concrets dans une très belle sélection sous forme de livre-accordéon.
Les deux coffrets, de Jocelyn Bouquillard et Anne Sefrioui, ont le mérite de révéler la richesse de la tradition dans les estampes japonaises, à travers les motifs du printemps et des fleurs. Ils nous emmènent dans un voyage esthétique, où l’éphémère et le spirituel se rencontrent avec style et poésie. Le tout est, comme toujours, très bien contextualisé grâce à des livrets explicatifs dédiés.
Le Printemps par les grands maîtres de l’estampe japonaise, Jocelyn Bouquillard Hazan, avril 2024, 236 pages
Roses, pivoines et iris par les grands maîtres de l’estampe japonaise, Anne Sefrioui Hazan, avril 2024, 274 pages
Dans son essai intitulé No Fear of the Dark, Hartmut Rosa, philosophe et et sociologue, nous plonge dans les abysses de la culture metal, une forme musicale à la fois marginale et mondialement répandue.
C’est armé de sa passion et de son expérience en tant que musicien amateur de metal qu’Hartmut Rosa propose une analyse à caractère sociologique de ce sous-genre musical souvent mal compris. Il part du postulat que le metal n’est pas une musique de l’aliénation et de la dépression, mais plutôt un canal privilégié pour une résonance unique avec le monde environnant.
Qui écoute du metal ? Principalement des hommes, ruraux, souvent plus sensibles et sociables que la moyenne, issus majoritairement de périphéries sociales. Ils auraient un QI élevé, seraient plus heureux qu’escompté et vivraient leur musique presque en liaison directe avec leur vie, dans une forme de fidélité encyclopédique qui se traduit notamment par une propension à lire les magazines spécialisés que l’on ne retrouve pas forcément parmi les amateurs d’autres courants musicaux. Hartmut Rosa révèle également un lien fort entre les adeptes de métal et de musique classique, soulignant une profondeur et une centralité de la musique dans leurs vies qui touchent presque au religieux.
No Fear of the Dark note que le metal a souvent fleuri dans les zones industrielles, comme en Angleterre avec Black Sabbath, et qu’il arbore parfois une dimension politique. Ainsi, près du mur de Berlin en Allemagne de l’Ouest, on faisait vibrer les guitares électriques comme un message envoyé à l’Est. Plus loin dans l’ouvrage, l’auteur analyse comment le metal engage ses auditeurs sur un plan psychophysique. « La musique ne se contente pas de toucher, elle entraîne une réponse psychophysique active. » Ou encore : « Dans le metal, la différence entre un volume bas et un volume élevé n’est pas une affaire de degrés : c’est une différence catégoriale. »
Ces propos sont assez représentatifs de l’essai. Hartmut Rosa n’omet pas les sondages et les études, mais il brode aussi énormément autour de ses propres expériences, et de sa vision – forcément subjective – des émotions nées de cette musique. Ainsi, côté pile, il énonce les performances énergiques des concerts, qui créent une expérience immersive où la musique ne se contente pas de toucher l’auditeur mais provoque une réaction corporelle intense. Et côté face, il va rappeler que sur 6000 fans interrogés, quelque 4000 affirmaient que le metal leur avait au moins une fois sauvé la vie.
Stéréotypes associés au genre, place des femmes, racisme, No Fear of the Dark fait un tour d’horizon très intéressant de cette subculture globale qui défie les normes établies et propose une autre manière de voir le monde. Hartmut Rosa insiste : l’important ne relève pas des paroles strictes mais plutôt de leur philosophie générale sous-jacente, qui entre en résonance avec notre vécu et notre rapport à l’autre, à la vie, à la mort. Si le heavy metal ne nous offre pas de réponses formelles, il nous pousse à questionner plus profondément notre rapport à la musique et à notre propre existence.
No fear of the dark, Hartmut Rosa La Découverte, mai 2024, 204 pages
Les blancs des cartes ont toujours suscité l’imagination, ouvrant la porte aux spéculations sur les secrets qu’ils peuvent cacher. Dans Le Blanc des cartes, les auteurs Sylvain Genevois et Matthieu Noucher, accompagnés du cartographe Xemartin Laborde, explorent la richesse polysémique de ces zones vides, révélant comment l’absence apparente d’information cartographique peut en dire long sur les politiques, les cultures et les omissions volontaires. Grâce à une quarantaine de cartes, ils révèlent un nouveau monde où ces « silences » cartographiques parlent haut et fort.
Les blancs sur les cartes peuvent représenter le vide, l’absence de données ou même des valeurs inconnues ou aberrantes. Cependant, ils sont loin d’être neutres et reflètent souvent des intentions politiques, des biais culturels, une vérité sous-jacente qui doit se deviner plus qu’elle ne se révèle. Dans un monde saturé de données, ils soulignent aussi les limites de la géonumérisation et, parfois, les lacunes de nos connaissances. Les auteurs questionnent ces zones blanches qui font office d’anomalies, d’espaces non dévoilés et de reflets d’un impensé.
L’exemple de Google Street View illustre très bien comment le monde apparaît fragmenté sur certaines cartes. Les réglementations en Allemagne ont longtemps empêché l’entreprise américaine de cartographier certains espaces publics. De vastes zones en Afrique et en Asie restent non photographiées, tandis que la couverture est bien plus dense et exhaustive en Amérique du Nord et en Europe occidentale (à l’exception notable, donc, de l’Allemagne). Ces absences révèlent les disparités de collecte des données, pour des raisons différentes.
Les auteurs soulignent plus loin que de nombreux pays refusent de diffuser des données sur des sujets sensibles. Par exemple, certaines nations sont incapables ou réticentes à publier des informations sur le travail domestique non rémunéré des femmes. Les auteurs s’interrogent également sur l’invisibilité de territoires comme la Guyane. Et ils emploient ailleurs une carte inversée de la France pour montrer les 33 communes qui n’ont donné aucune voix à Emmanuel Macron lors des élections, soulignant ainsi les disparités politiques à travers une perspective peu usuelle.
Il existe des cartes pour toute chose, ou presque. Certaines mettent en lumière le vide démographique, comme cette carte de France révélant les zones où aucun logement n’a été construit depuis 1945. Une autre s’intéresse aux espaces dépourvus de couverture numérique : elle fait état d’une vaste zone blanche à la frontière de la Virginie, de la Virginie-Occidentale et du Maryland, créée pour éviter de saturer les amplificateurs des télescopes, interdisant de ce fait les téléphones portables et le Wi-Fi. Ces zones blanches cartographiques offrent en sus un refuge aux personnes électro-sensibles.
L’Ukraine et le brouillard de la guerre, l’Île de la Réunion et ses données superposées, l’encampement moderne… Le Blanc des cartes propose une exploration fascinante de la manière dont la cartographie, y compris dans son absence de données, peut révéler certaines informations importantes. Les zones vides sont loin d’être insignifiantes ; elles révèlent au contraire des vérités profondes sur notre monde et les biais inhérents à notre représentation de celui-ci.
Le Blanc des cartes, Sylvain Genevois, Matthieu Noucher et Xemartin Laborde Autrement, mai 2024, 128 pages
La Vie rêvée d’un papillon, de Sylvère Denné et Sophie Ladame, est une bande dessinée fascinante qui nous plonge dans la vie d’Henri Charrière, plus connu sous le nom de « Papillon ». Condamné au bagne de Guyane dans les années 1930, il y resta enfermé pendant treize ans avant de s’évader pour commencer une nouvelle vie…
Henri Charrière mène une existence paisible à Caracas. Quelques combines rappellent de quelle étoffe l’homme se constitue. Et ceux qui n’en prennent pas la pleine mesure peuvent écouter son récit, probablement un peu romancé mais néanmoins passionnant.
Le roman graphique de Sylvère Denné et Sophie Ladame explore l’histoire et l’image que Charrière a construites. Il portraiture un homme résilient, marqué par la brutalité de la prison, mais porté par une force intérieure insoupçonnée. Enfermé dans une cage, il était capable de s’extraire mentalement de la réalité pour s’évader et amoindrir la détresse qui émanait de sa condition, et des lieux qui le quadrillaient.
Mêlant un dessin en noir et blanc crayonné et des planches colorées sur effet cartonné, La Vie rêvée d’un papillon narre l’une après l’autre les épreuves auxquelles Henri Charrière a été confrontée. Avec Louis, son compagnon d’infortune, il « partage un suppositoire en alu et (…) devient frères pour la vie ». Une fois sur l’Île du Diable, « mouroir des survivants », qu’il décrit comme étant « occupée par des fous, des ombres », il doit faire preuve d’abnégation pour garder la tête hors de l’eau.
Après son évasion réussie du bagne, Henri Charrière se raconte, s’entoure, plus ou moins fugacement, d’artistes et de personnalités notables tels que Johnny Hallyday, John Lennon, Roman Polanski et même Simone de Beauvoir. À cette dernière, il annonce : « C’est le revers de la médaille. Le matin, la foule vous acclame, le soir, la meute vient réclamer du sang. Pour ce livre, j’ai mis mon âme à poil, je l’ai livrée sur un plateau. » Il faut dire que certains remettent en cause la véracité de son récit, qui fait grand bruit dans les médias, et fureur dans les librairies (il atteindra des ventes mondiales de plus de 15 millions d’exemplaires).
La vie de Charrière touche à sa fin avec une coïncidence poignante : la première du film Papillon, mettant en vedette Steve McQueen et Dustin Hoffman, a lieu le jour de sa mort… Le destin, toujours, qui frappe ce papillon sans réel cocon. L’album se montre généreux en images poétiques, parfois douloureuses, et constitue également une ode à l’amitié, la loyauté et l’humanité se faisant jour malgré un environnement des plus hostiles.
Une belle réussite.
La Vie rêvée d’un papillon, Sylvère Denné et Sophie Ladame La Boîte à bulles, mai 2024, 128 pages
Le troisième tome de Science infuse paraît aux éditions Bamboo. Intitulé « Le quantique, c’est magique », il s’emploie à vulgariser une matière éminemment complexe à travers les péripéties d’une bande d’enfants aussi curieux que facétieux.
Bertrand BeKa, Chacma et Julien Mariolle entreprennent de rendre compréhensibles la physique quantique, ses particules, ses champs, ses ondes et leurs inférences. Pour rappel, il s’agit d’une branche de la science qui étudie comment fonctionnent les particules à l’échelle microscopique, comme les atomes et les particules subatomiques.
Après avoir voyagé à travers le système solaire, Justin et Solène se frottent donc à la physique quantique, dans le but de mieux appréhender le monde environnant. Dans ce monde quantique, les choses peuvent se comporter à la fois comme des particules et comme des ondes. Par exemple, la lumière peut agir comme une onde, en se propageant et en interférant (comme les vagues sur l’eau), mais elle peut aussi agir comme une particule, appelée photon, qui transporte de l’énergie.
Au lieu de voir le monde comme un ensemble de particules qui se déplacent dans l’espace, la physique quantique utilise l’idée de « champs ». Chaque type de particule, comme les électrons ou les photons, est associé à un champ qui remplit tout l’espace. Les particules sont comme des excitations ou des petites vibrations dans ces champs. Elles peuvent d’ailleurs exister dans plusieurs états à la fois. C’est ce qu’on appelle la superposition. Par exemple, un électron dans un atome peut être à plusieurs endroits en même temps, jusqu’à ce que l’on mesure sa position, moment auquel il ‘choisit’ une position.
« Le quantique, c’est magique » use d’images concrètes et d’expériences pratiques pour expliciter ces phénomènes. À plusieurs reprises, Justin et Solène se voient félicités… parce qu’ils ne comprennent pas ce qu’on leur explique, épinglant de ce fait les zones d’ombre et les écueils qui persistent dans cette discipline scientifique. Dans l’album apparaissent tour à tour : l’intrication quantique selon laquelle des particules deviennent liées de telle manière que l’état de l’une affecte instantanément l’état de l’autre, les interférences qui se produisent lorsque deux ondes se rencontrent, les probabilités ou encore l’expérience de Schrödinger, illustrant le paradoxe quantique où un chat hypothétique se trouve simultanément dans un état de vie et de mort jusqu’à ce qu’il soit observé.
Ensemble, ces principes, vulgarisés avec succès, montrent un monde quantique étrange mais fascinant, où ce que nous voyons et mesurons est seulement une partie de la complexité qui existe à des échelles minuscules. La physique quantique défie notre intuition basée sur le monde que nous voyons autour de nous, mais elle est essentielle pour comprendre la nature à son niveau le plus fondamental.
Science infuse (T03) : Le quantique, c’est magique, Bertrand BeKa, Chacma et Julien Mariolle Bamboo, mai 2024, 60 pages
Les éditions Librio (Flammarion) lancent une collection pédagogique intitulée « En chiffres et en dates », qui vise à mieux appréhender certains des moments les plus déterminants de l’histoire mondiale. Cette série d’opuscules, pour l’heure composée de quatre titres écrits par Diane Pradal et Jean-François Bonhoure, fournit un condensé de faits et de dates cruciales sur la Révolution française, la Guerre froide et les deux Guerres mondiales.
Ces ouvrages concis se veulent des outils à la fois éducatifs et accessibles, idéaux pour ceux qui cherchent à s’initier ou à approfondir leur connaissance des dynamiques historiques et géopolitiques.
Dans La Révolution française en chiffres et en dates, Diane Pradal reprécise les tenants et aboutissants d’une époque de bouleversements majeurs qui a défini les contours de la France moderne. L’accent est mis sur des événements et figures marquants, tels que la Terreur, les États généraux, et la rédaction de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. La professeure d’histoire-géographie explique comment la France est passée d’une société féodale à une République influencée par les idées des philosophes des Lumières, avec un focus particulier sur des figures comme Jacques-Louis David et Chateaubriand. Elle n’omet pas non plus la Révolution industrielle, rappelant que les transformations économiques et sociales en cours ont participé à la création d’une nouvelle identité républicaine.
Dans La Guerre froide en chiffres et en dates, la même Diane Pradal détaille la tension constante entre les États-Unis et l’URSS de 1945 à 1991, une période marquée par des confrontations idéologiques et militaires indirectes. Le livre clarifie les enjeux de la construction et de la chute du mur de Berlin, le rôle de l’OTAN et les conflits périphériques en Asie et au Moyen-Orient. Des éléments probablement moins commentés, tels que le maccarthysme, les crises comme celle de Suez, et les mouvements de jeunesse, sont également explorés. On retrouve par ailleurs dans l’ouvrage, en plus de la présentation des acteurs majeurs du conflit (récurrence dans ces opuscules), un petit encadré sur le livre 1984 de George Orwell, un focus sur trois conférences séminales, celles de Yalta, de San Francisco et de Potsdam, ainsi que des explications sommaires sur les deux modèles idéologiques qui s’opposaient alors.
Jean-François Bonhoure se penche quant à lui sur les deux guerres mondiales. Dans La Première Guerre mondiale en chiffres et en dates, il retrace les alliances, les batailles et les innovations militaires qui ont caractérisé ce conflit dévastateur. Le livre revisite des moments cruciaux comme l’attentat de Sarajevo, les horreurs des tranchées et l’introduction des chars d’assaut. Il met également en lumière les conséquences du Traité de Versailles, posant les fondations pour les tensions qui mèneront à la Seconde Guerre mondiale.
La Seconde Guerre mondiale, justement, est au cœur du dernier ouvrage qui nous intéresse.Jean-François Bonhoure décompose les phases du conflit, des prémices à la Libération. Le traitement détaillé des événements, de la montée du fascisme à la chute du Troisième Reich, offre une perspective nouvelle sur les dynamiques de pouvoir et les stratégies militaires. Le livre met en relief des événements tragiques comme la rafle du Vél d’Hiv et la Solution finale, tout en discutant les retombées économiques et politiques post-guerre. Il revient aussi sur la politique d’aryanisation, sur la bataille de Stalingrad ou sur le rôle des Américains, sans oublier les conséquences de l’Occupation et l’exode des Français vers le sud du pays…
Cette nouvelle collection de Librio, très bien organisée (découpages, focus, dates et acteurs-clés, etc.), offre une porte d’entrée précieuse et compréhensible à des périodes déterminantes et fondatrices de notre Histoire. Chaque ouvrage, tout en étant bref, est riche d’enseignements et met en lumière l’interdépendance des événements historiques et leur influence sur le monde contemporain. Ces synthèses sont essentielles pour quiconque souhaite saisir les nuances des dynamiques globales qui ont façonné notre présent.
La Révolution française en chiffres et en dates, Diane Pradal Librio, avril 2024, 96 pages
La Guerre froide en chiffres et en dates, Diane Pradal Librio, avril 2024, 96 pages
La Première Guerre mondiale en chiffres et en dates, Jean-François Bonhoure Librio, avril 2024, 96 pages
La Seconde Guerre mondiale en chiffres et en dates, Jean-François Bonhoure Librio, avril 2024, 96 pages
Qu’est-ce que le singe peut apprendre de l’Homme et que peut apprendre l’Homme du singe ? Il s’agit d’une boucle de réflexion sans fin pour une franchise qui ne semble pas avoir dit son dernier mot. La Planète des Singes : Le Nouveau Royaume est le premier volet d’une nouvelle histoire sous la tutelle de Disney. Une initiative qui divertit à peine, à force de rallonger son exposition et à freiner ses envolées dramatiques. Un début de trilogie qui inquiète, mais qui colmate les brèches avec un savoir-faire esthétique, durement acquis et revendiqué sans réserve.
Synopsis : Plusieurs générations après le règne de César, les singes ont définitivement pris le pouvoir. Les humains, quant à eux, ont régressé à l’état sauvage et vivent en retrait. Alors qu’un nouveau chef tyrannique construit peu à peu son empire, un jeune singe entreprend un périlleux voyage qui l’amènera à questionner tout ce qu’il sait du passé et à faire des choix qui définiront l’avenir des singes et des humains…
Son pédigrée atteste d’une certaine constance sur la saga Le Labyrinthe, quoi qu’on en dise sur ses faiblesses évidentes. Ayant déjà signé pour réaliser le live-action à venir de The Legend of Zelda, le cinéaste floridien s’est lancé un défi des plus audacieux alors qu’un retour sur la planète des singes n’était pas nécessaire. Le film original de Franklin Schaffner a donné lieu à des suites souvent maladroites dans la réalisation, mais elles ont néanmoins le mérite de développer de nouvelles réflexions sur l’héritage de l’humanité, à commencer par sa violence, la véritable source inépuisable du mal. Tim Burton en a ensuite proposé une vision gothique, peu appréciée mais plus en phase avec le roman de Pierre Boulle avant qu’on ne lance une nouvelle boucle sur la chute de l’humanité. Andy Serkis a été le visage emblématique de la trilogie (Les Origines, L’Affrontement, Suprématie), ponctuée par des prouesses esthétiques exceptionnelles. Que pouvons-nous attendre de la nouvelle (et non la dernière) itération de cette fameuse planète des singes ? Que reste-t-il à dépoussiérer pour que l’on évoque spécifiquement la mémoire de César ?
Un royaume d’apprentissage
L’espèce dominante reste celui qui tient le bâton électrique à la main et on n’attendra pas très longtemps pour que ce rappel pousse Noa (Owen Teague) dans une quête initiatique. Il est un fils et un ami qui doit prouver sa valeur, tout en apprenant à connaître ses nouveaux ennemis. Il ne tarde pas à croiser la route d’un gardien de la mémoire de César, à présent devenu une légende scandée avec vigueur, mais sans connaissance de cause. Les valeurs de ce patriarche révolutionnaire manquent d’être immortalisées dans les livres, alors chacun se console avec sa vision altérée de la justice. Tout l’enjeu de Noa sera de questionner ces valeurs au sein des mœurs qu’il découvre peu à peu lors de sa mission de sauvetage. Arraché à ses terres et ses rituels, son peuple attend donc qu’il vienne les secourir d’un déluge qui s’annonce imminent.
Cette catastrophe va de pair avec l’humaine qui se joint à sa quête. On n’apprend pas aux vieux singes à faire la grimace, c’est bien connu. On se joue pourtant de nous à travers un personnage qui ne recule pas devant ses convictions. Freya Allan prête ainsi sa silhouette et son regard inquiet à une jeune femme que l’on surnomme (au hasard) Nova. Sa présence extraordinaire justifie ainsi une dualité grandissante face à Noa, dont la naïveté s’efface au fur et à mesure qu’il trébuche. Vivant autrefois d’une honnêteté exemplaire, ce dernier doit faire face à la perfidie de ceux qui dirigent ce nouveau monde.
L’Arche de Noa
Par-delà les territoires des aigles, une communauté se voile la face, à l’image d’un guide spirituel qui règne par la peur, qui cherche de quoi amplifier son emprise et étendre son empire. Proximus César (Kevin Durand) évoque autant un titre d’usurpateur qu’un tyran déjà vaincu par un manque de charisme évident. Réduit à l’état d’accessoire, il parvient rarement à représenter une menace pour les héros, qui semblent pouvoir se balader à leur guise dans ce qui ressemblait de prime abord à un pénitencier. Ce leader autoproclamé n’a donc pas grand-chose à défendre, si ce n’est une soif de connaissance. Malheureusement, elle semble se limiter à l’histoire de l’empire romain (au cas où la référence nous aurait échappé) et au deuxième amendement de la Constitution des États-Unis. C’est pourtant là que devrait se trouver le propos du film, à savoir comment créer une société et comment instaurer un art de vivre ? L’escouade composée de quatre scénaristes ne semble pas motivée pour y répondre et noie les principaux axes de réflexion dans de perpétuels bavardages, dont nous aurions pu nous passer. Et en plus d’hériter d’un scénario très bancal, le film est long. Long à amorcer et long à conclure.
C’est toute la tragédie de ce genre de projet, pensé en amont comme une trilogie et qui, certes, permet d’affiner l’utilisation de la motion capture, mais qui ne délivre pas toute la tension dramatique que le film souhaite exploiter. La photographie des ruines d’une ancienne civilisation est remarquable, bien qu’elle ne soit pas toujours au contact et au service des primates numériques dans la seconde partie. Et on n’a de cesse de miser sur les partitions et réorchestrations de John Paesano afin de surligner ces rendez-vous manqués entre le spectateur et les personnages. Leurs relations sont suffisamment pathos pour que l’on passe à côté de la cohésion des singes ou jeu de miroir volontaire avec les derniers bipèdes sur Terre. Tous les ingrédients étaient pourtant réunis pour affirmer, avec une autorité glaçante, que l’humanité actuelle serait le chaînon manquant, rempli d’imperfections et de mutations irrégulières.
Théorie d’une régression
« Le message est que plus nous apprenons, plus nous devenons maîtres de notre pensée. » Wes Ball suit en effet un credo honorable, mais qui reste en surface de ce qui est proposé à l’écran. En témoigne le personnage de Nova, qui atteint une complexité séduisante au bout du tunnel. L’humanité reste toujours aussi dépendante de sa technologie, mais cette thématique, doublée d’une ambivalence morale sur une éventuelle cohabitation entre deux espèces qui se regardent en miroir, se manifeste si tard que cela en devient frustrant.
Si on prend un certain plaisir à cogiter sur les valeurs que cultivent les différents protagonistes primates, notamment la réappropriation de l’histoire de l’Homme, on reste encore sur notre faim côté divertissement. La mise en place de ce nouvel univers prend bien trop d’espace pour que Noa et les siens puissent pleinement exister dans cette intrigue, trop soucieuse d’émietter des références très peu subtiles afin d’honorer les fans de la première heure. En ayant joué le jeu à moitié,La Planète des Singes : Le Nouveau Royaume ne pouvait pas espérer fédérer toute son audience avec aussi peu d’entrain. En espérant que la suite ne tombe pas dans les mêmes travers.
Bande-annonce : La Planète des Singes – le Nouveau Royaume
Fiche technique : La Planète des Singes – le Nouveau Royaume
Titre original : Kingdom of the Planet of the Apes Réalisation : Wes Ball Scénario : Patrick Aison, Josh Friedman, Rick Jaffa, Amanda Silver Musique : John Paesano Direction artistique : Carlo Crescini, Tony Drew, Ian Gracie et Dale Mackie Décors : Daniel T. Dorrance Costumes : Mayes C. Rubeo Photographie : Gyula Pados Son : Ben Cowman, Mario Gabrieli, Vinii Khullar, Todd Moore et Mark van Kool Montage : Dan Zimmerman Production : 20th Century Studios, Disney Studios Australia Distribution France : The Walt Disney Company France Pays de production : États-Unis, Australie Genres : science-fiction, action, aventure Durée : 2h25 Date de sortie : 8 mai 2024
La Planète des Singes : le Nouveau Royaume – le choc des savoirs
« Le sentiment que le temps de faire quelque chose d’important est passé » résumerait bien l’essence de La vie selon Ann. Et ça tombe bien, c’est la traduction française du titre original de La vie selon Ann (The feeling that the time for doing something has passed). Dans ce film, la réalisatrice Joanna Arnow nous transporte dans une autofiction où humour et situations réelles de la vie s’entremêlent pour donner naissance à un film satirique suivant une trentenaire d’aujourd’hui qui se cherche au travail, à la maison, au lit ou encore avec sa famille et ses amis. La vie selon Ann est un voyage immersif où les spectateurs sont invités à voir grandir l’héroïne dans tous les aspects de sa vie.
Synopsis : Ann, trentenaire new-yorkaise, livre sa version décomplexée de la soumission. Les rencontres avec ses partenaires, ainsi que ses relations professionnelles, familiales et amicales, deviennent alors un savoureux terrain de jeu.
Le format choisi par Arnow pour narrer son récit peut surprendre, mais pas tant que ça. Il est sectionné en chapitres explorant respectivement une relation sentimentale qui a marqué notre héroïne, Ann, remarquablement bien jouée par Joanna Arnow elle-même. Elle seule pouvait d’ailleurs projeter, dans sa performance, les émotions qu’elle souhaitait faire ressortir de son personnage principal. Arnow a en outre confié que certains faits racontés dans le film ont été inspirés de situations réelles qu’elle a pu vivre. D’autre part, cette histoire narrée c’est aussi les situations actuelles de bon nombre de femmes trentenaires, quarantenaires, cinquantenaires…c’est le quotidien de beaucoup de personnes. Et quel meilleur moyen de raconter cette histoire sous forme de vignettes, comme des nouvelles ; car c’est ce qui façonne notre existence à tous : vivre des épisodes, qui, en se cumulant, forment une vie, notre vie. Joanna a choisi de mettre à nu (au propre comme au figuré) son personnage, nous montrer à cru qui est Ann, nous montrer quels sont ses désirs et ses rêves au travers de ses relations (amoureuses, familiales, professionnelles, amicales). Alors, qui est Ann ?
Ann est une jeune trentenaire de Brooklyn. Au niveau familial, elle est relativement proche de sa famille (elle participe aux dîners de famille chez ses parents – acteurs joués par les véritables parents de Joanna Arnow – , elle héberge sa grande sœur qui rencontre des problèmes dans son couple). Au niveau amical, elle a un cercle d’amis avec qui elle fait des sorties. Au niveau du travail, elle connaît une évolution professionnelle et s’attache même à des collègues (elle semble attristée par la démission de son assistant qui a trouvé mieux dans une autre boîte). Ann a donc une vie sociale relativement pleine et une vie professionnelle assez stimulante bien que sa personnalité, considérée comme fade, pourrait faire penser le contraire. Ann est très loin de vivre une vie ennuyeuse. Elle connaît des plaisirs dans sa vie : une promotion au travail, un cercle social… et une vie sexuelle pour le moins bien remplie.
Et c’est d’ailleurs ça qui constitue le cœur du film : la sexualité d’Ann, adepte du BDSM. Le film est parsemé de nudité, néanmoins on ne parle pas là de nudité crue, digne d’un film érotique. On ne montre pas vraiment d’actes sexuels désobligeants. On parle là d’une nudité qui se veut intimiste. On montre l’avant et l’après quand allongés sur le lit, sous les draps, les partenaires discutent de ce qui vient de se passer, de leurs fantasmes, de leurs envies, de leurs vies. On entre dans l’intimité d’Ann et sur ses relations imparfaites avec ses partenaires sexuels. On rencontre Allen, Thomas, Elliott et Chris. Chacun d’entre eux joue un rôle important dans le rapport qu’Ann a avec la soumission. Une soumission voulue, car c’est ça le fantasme et l’envie première d’Ann, qui arpente un site de rencontres BDSM pour trouver ses partenaires. Cette domination choisie et assumée par Ann trouble le spectateur mais à l’heure du me too, devrait-il vraiment perturber l’œil du public ? Nous avons à l’écran une femme qui se cherche, s’assume et accepte toutes les imperfections de ses relations : elle force sa relation avec Allen, plus âgé qu’elle, en « matchant » avec lui encore et encore, sur son appli de rencontres, pour une histoire sans lendemain, alors qu’il lui a plus d’une fois exprimé qu’il n’était pas intéressé par elle. Il ne se souvient même pas des discussions qu’il a pu avoir avec elle ; elle insiste pour maintenir avec Chris ce rapport de dominant/dominé alors que ce dernier n’est pas du tout intéressé par le BDSM mais par elle. Et il est d’ailleurs intéressant d’observer que dans ce fil conducteur de dominant/dominé, alors qu’on commençait le chapitre par Allen et cette affection à sens unique qu’Ann ressentait pour lui, et donc qui nous montrait Allen en dominant, on a une évolution du personnage d’Ann à la fin du film qui est dorénavant la dominante dans sa relation avec Chris. La complexité de ses relations nous mène à ce final qui est qu’Ann finit par dominer : dans sa relation amoureuse avec un homme (Chris) qui l’aime bien et qui souhaite vivre une simple, vraie et belle relation avec elle (sans BDSM) ; et dominance également dans son milieu professionnel avec ses nouvelles fonctions. Ann gagne en prestance et grandit devant nous.
Par contre, ce qui reste constant tout au long du film et qui mérite d’être noté, c’est l’humour du film car oui, La vie selon Ann est une comédie. Pour les chanceux qui ont connu le cultissime dessin animé Daria, Joanna Arnow nous sert Ann sur un plateau d’argent avec un humour de la même trempe. Ann sourit peu ou très peu. Elle peut mener des discussions grotesques, sans véritable fond. Elle a un humour pince-sans-rire qui est généralement suivi de silences gênants et elle sait utiliser le sarcasme à la perfection. Ce qui fait son charme, il faut se l’avouer. Ann n’est pas aussi marginale que Daria. Mais elle est aussi cynique qu’elle, et, comme Daria qui se rebellait contre les stéréotypes féminins, la rébellion d’Ann se porte, elle, sur les codes de l’intime. Ann aime le BDSM et l’assume, ce qui est non conventionnel et fait d’elle un personnage atypique pour ceux qui s’attachent à des codes plus traditionnels. Mais c’est justement là toute l’intelligence de ce film : sortir des sentiers battus et nous inviter à découvrir l’histoire authentique d’une jeune trentenaire à l’humour noir et qui est asociale sur les bords. Joanna Arnow contre dans sa narration la structure conventionnelle qui est généralement faite d’une histoire, en faveur d’une progression de notre héroïne dans toute sa complexité et son authenticité.
Enfin, si on revient au titre original du film The feeling that the time for doing something has passed que l’on traduirait par « Le sentiment que le temps de faire quelque chose d’important est passé », nous pouvons ainsi conclure que non, le temps de faire quelque chose d’important n’est pas passé. Ann vit, lentement aux yeux de certains, mais elle vit. Elle vit chaque jour ces moments importants, c’est ce qui la façonne. Elle vit une vie imparfaite qui, tout du long, lui a tout de même permis de rencontrer Chris, d’améliorer sa relation avec sa grande sœur ou encore d’avoir une situation professionnelle satisfaisante. On se développe avec le temps et sans cette lenteur parfois de la vie, on ne se construirait pas, on n’apprendrait pas à se connaître. Joanna Arnow a souhaité dans ce film explorer une structure multi-dimensionnelle qui résonnerait avec la manière dont on peut se questionner sur nous-mêmes et sur nos relations. C’est chose faite. En tout cas, en faisant cette introspection avec Ann, on comprend ainsi un peu mieux la vulnérabilité et la tendresse de ce personnage principal atypique mais charmante.
Bande annonce : La vie selon Ann
Fiche technique : La vie selon Ann
Titre original : The Feeling That the Time for Doing Something Has Passed
Réalisation et scénario : Joanna Arnow
Casting : Joanna Arnow (Ann), Scott Cohen (Allen), Babak Tafti (Chris), Alysia Reiner (La soeur), Barbara Weiserbs (La mère), David Arnow (Le père)
Musique : Robinson Senpauroca
Son : Maxwell Dipaolo, Matt Liebowitz, Edwin Diagon
Décors : Grace Sloan
Montage : Joanna Arnow
Réalisation et scénario : Joanna Arnow
Producteurs : Ravenser Odd, Graham Swon
Producteurs exécutifs : Sean Baker, Adam Mirels, RobbieMirels
Sorti en salle le 24 avril 2024, le nouveau film (très attendu) de Luca Guadagnino fait déjà beaucoup parler de lui. Entre érotisme, sentiments et beauté de l’image, on reconnaît directement le travail du réalisateur italien. Acclamé par la critique pour Callmebyyourname, puis lynché après le raté de BonesandAll, il nous sert avec Challengers, un nouvel opus brillant.
Un synopsis aussi brillant que complexe
Tashi Duncan (Zendaya : Dune, Euphoria..) est une ancienne joueuse de tennis prodigieuse qui a vu sa carrière s’arrêter brusquement après une grave blessure au genou. Mariée à Art Donaldson (MikeFaist : West Side Story), elle se charge désormais de la carrière en déclin de ce dernier et décide de l’inscrire au Challenger. Lors de cette compétition, il se retrouve face à Patrick Zweig (Josh O’Connor : The Crown), son meilleur ami de jeunesse et ex petit-ami de Tashi. S’ouvre alors un match sous tension, entrecoupé de flashbacks, qui nous racontent l’histoire tumultueuse de ce trio sulfureux.
La passion selon Guadagnino
Héritier évident du cinéma italien, Guadagnino s’inspire des codes des plus grands chefs d’oeuvres de la Cinecittà et les agrémente d’une pincée de magie hollywoodienne. Avec démesure et drame, la passion est le personnage principal de toutes les oeuvres du réalisateur. De sa ‘trilogie du désir’ à Challengers, il nous offre des histoires d’amour toujours plus particulières qui flirtent avec les règles de bienséance et qui mettent en exergue la fougue de l’amour moderne. Adultère dans IamLove, homosexualité, écart d’âge et religion dans Callmebyyourname ou triangle amoureux dans Challengers, la passion est servie à toutes les sauces dans le cinéma de Guadagnino.
Cette passion est incarnée par des personnages tous plus complexes les uns que les autres, et ceux de Challengers ne font pas exception à cette règle. L’alchimie évidente entre les acteurs crève l’écran et anime les protagonistes d’une réelle harmonie. Zendaya se démarque par son interprétation aussi sublime que détestable de Tashi, qui est la pièce maîtresse de ce manège à trois.
Ce qui fait l’originalité de ce trio, c’est qu’il se détache de la représentation classique de la relation multiple en manque d’originalité que l’on voit souvent au cinéma. Ici, les personnages sont tous originaux, complexes et particuliers. Nous sommes face à un réel triangle amoureux mais également à une rivalité sportive entre les personnages qui semblent être, entre eux, les réels « challengers ». Les multiples échelles de cette relation restent floues et sujettes à interprétation jusqu’au bout. Les personnages sont rattachés entre eux par une nostalgie de leur jeunesse, l’électricité de leur lien et leur égomanie, aussi. C’est une sorte de JulesetJim moderne et sportif.
Qualifiée de protagoniste à part entière, la bande son signée Trent Reznor et Atticus Ross (BonesandAll, GoneGirl..) vient articuler le film et son suspense sur un fond de techno. La musique, ponctuelle et décousue, nous projette directement dans les gradins du challenger. En parfaite adéquation avec les choix cinématographiques, elle provoque une sorte de transe qui tient le spectateur rivé à son siège malgré lui.
En clair, que vaut vraiment Challengers?
Challengers semble susciter pléthore d’avis divergents. D’une part, les puristes du sport semblent déplorer un manque de réalisme des scènes sportives. D’autre part, la fin abrupte du film qui s’arrête sur le bigpoint du match (et du film) semble en avoir déçu plus d’un. Il ne faut cependant pas oublier que le film est signé Luca Guadagnino, il est dès lors très audacieux de s’attendre à un film purement sportif ou à un thriller classique. Le réalisateur semble toujours laisser la porte ouverte à une interprétation subjective de son travail. Après avoir visionné Challengers et lorsque les lumières se rallument, nous nous voyons plus intéressés par la qualité de l’expérience cinématographique que par l’adéquation sportive ou le dénouement de ce match effréné. En clair, Challengers n’est pas tant un film sur le tennis mais plutôt sur l’égo et la complexité du désir et des relations humaines.
Imaginé par Justin Kuritzkes, le scénario de Challengers semble avoir été écrit pour Luca Guadagnino. En réalité, ce dernier est d’abord passé par la blacklist (sondage des scénarios les plus appréciés mais non-produits) avant d’être choisi par les studios Metro-Goldwyn-Mayer et proposé au réalisateur. La rencontre entre le talent de Kuritzkes et la magie cinématographique de Guadagnino, permet au film de s’imposer directement comme l’un des meilleurs blockbusters de l’année. Une nouvelle collaboration est d’ailleurs attendue pour l’adaptation au cinéma de ‘Queer‘, une nouvelle écrite par William S. Burroughs, et adaptée par J.Kuritzkes pour L.Guadagnino.
Bande d’annonce – Challengers
Fiche Technique – Challengers
Genre : Drame, Romance Réalisateur : Luca Guadagnino Scénario : Justin Kuritzkes Acteurs : Zendaya, Josh O’Connor, Mike Faist Musique : Trent Reznor, Atticus Ross Pays : États-Unis Durée : 2h11 Sortie : 24 avril 2024
Imaginez, vous vous réveillez un matin sur votre lieu de travail. Qu’est-ce que vous fichez là ? On est quel jour… dimanche ? Eh non, c’est lundi et une nouvelle semaine de travail débute à peine…
Voilà ce qui arrive à une équipe d’employés d’une petite société japonaise qui travaille pour des campagnes publicitaires dans les médias. L’objectif du moment, c’est de trouver les arguments vendeurs pour un tout nouveau produit révolutionnaire : des cachets effervescents qui, plongés dans de l’eau, reconstitueront une soupe miso. On imagine qu’il vaut mieux utiliser de l’eau chaude. Par contre, l’effervescence semble pour le moins incongrue. L’énormité apparaîtra peut-être davantage auprès d’un public asiatique, mais quand même. Pour ces jeunes publicitaires, la motivation n’est donc pas au top. Résultat, le travail n’avance pas et tous ont l’impression de vivre un cauchemar sans fin. Heureusement, dans le groupe, deux d’entre eux voient les choses autrement. En effet, ils ont compris que les mêmes micro-événements se reproduisent régulièrement et ils considèrent qu’avec le groupe ils sont coincés dans une boucle temporelle. En d’autres termes, ils sont condamnés à revivre éternellement la même semaine.
Une semaine sans fin
On l’aura compris, la trame de ce film rappelle fortement Un jour sans fin (Harold Ramis – 1993) où Bill Murray revivait le jour de la marmotte à Punxsutawney et tentait désespérément de séduire sa collègue journaliste, la charmante Andie MacDowell. Le film d’Harold Ramis est cité, le réalisateur (Ryo Takebayashi) sait donc parfaitement qu’on ne passera pas à côté de la référence et il l’assume. Il en joue même un peu, tout en ayant le bon goût de s’en affranchir à sa façon. L’une des difficultés pour un tel film réside dans les inévitables effets de répétition. On peut dire que Takebayashi s’en tire parfaitement, en choisissant quelques éléments qui lui permettent de présenter des variations qui amusent, alors qu’elles pourraient agacer. Et, au lieu de vraiment se concentrer sur ces effets, le film s’intéresse à quelques protagonistes. Étant donné que tout se passe dans une vaste salle où travaille un groupe d’une dizaine d’employés sous la houlette d’un chef, il est assez simple de mettre ce chef sous observation. L’autre personnage principal est une femme qu’on découvre chef de projet. Elle a un impératif en temps : livrer à l’agence cliente un projet convaincant de campagne publicitaire. Et puis, nous avons les deux employés qui ont compris que le groupe est piégé et qui s’attache à convaincre l’équipe de ce qui se passe, pour agir en conséquence. Le film se distingue donc d’Un jour sans fin en particulier parce que ses protagonistes cherchent le moyen de sortir du piège temporel en comprenant pourquoi ils y sont (alors que Bill Murray cherchait plutôt à en profiter). Pour cela, ils s’attachent à convaincre leurs collègues de ce qui se passe.
Petites failles temporelles
On pourra reprocher au film de négliger certains détails qui peuvent faire dire aux spectateurs réticents (comme les collègues à convaincre) que cela ne fonctionne pas vraiment. Ainsi, pourquoi deux individus comprendraient qu’ils sont piégés dans une boucle temporelle et pas les autres ? Pourquoi réussissent-ils progressivement à convaincre les autres ? Sans oublier qu’à chaque nouvelle semaine, ils devraient avoir à convaincre à nouveau tout ce petit monde. Et puis, lorsqu’ils réalisent qu’ils ont suivi une fausse piste, la logique devrait leur inspirer quelque chose de fondamentalement différent. Ensuite, lorsqu’ils comprennent effectivement quel est le souci, on peut se demander pourquoi la boucle se met en place sur cette semaine. Sans compter que ce qu’ils font pour en sortir prend du temps. Le film montre cela comme si ce travail avançait indépendamment du piège temporel. Heureusement, le film est suffisamment rythmé pour qu’on passe sur tous ces détails car, globalement, le scénario fonctionne.
L’aliénation par le travail
Cosigné Saeri Natsuo et Ryo Takebayashi, le scénario a également le mérite de jouer avec bonheur avec ce que nous connaissons toutes et tous des ambiances au travail. Dans un groupe comme celui présenté, il y a ceux qui font avancer les choses et ceux qui se contentent de suivre le train en marche. Sans compter le chef qui en gros ne fait que surveiller tout ce petit monde et finit par se ridiculiser par son enthousiasme de façade. On observe un peu les contraintes de la vie en openspace, mais ce qui intéresse plus particulièrement le réalisateur, c’est de faire sentir les effets de l’aliénation par le travail, ce qui semble bien adapté à la mentalité japonaise qui fait d’une entreprise une deuxième famille pour ses employés. Ainsi, on sent que tant que le projet ne sera pas ficelé, il n’existera aucun répit pour les employés. Or, ce projet, c’est du pipeau. On leur demande donc de trouver le moyen de vendre un projet sans intérêt, ce que l’un d’eux ne manque pas de signaler. À la base, on tourne donc déjà en rond. L’impression d’un piège avec un projet inintéressant qui ne trouvera jamais de solution satisfaisante vient de là. Le monde du travail regorge de situations analogues ! Je pense aussi à celles et ceux qui voient leur hiérarchie demander d’agir dans un sens un jour, pour demander l’inverse un peu plus tard. Sans compter tous ces projets qui mobilisent beaucoup d’énergie et de temps à un groupe de personnes pour se trouver abandonnés au bout d’un certain temps, parfois même sans qu’on sache vraiment pourquoi (ni de l’initiative de début ni de celle de fin).
Bien que mineure, une réussite
Là où le film marque des points, c’est en faisant sentir qu’une équipe fonctionne d’autant mieux qu’elle sait où elle va et qu’elle en comprend l’intérêt commun. Dans ces conditions, les motivations individuelles se fédèrent et l’énergie mise en commun (synergie) s’avère positive. Outre la satisfaction de mener à bien quelque chose de constructif collectivement, chaque individu y trouve son compte. À ce titre, je considère que la scène pendant le générique de fin pouvait aller bien au-delà de ce qui est proposé, soit un simple clin d’œil à la situation de base alors qu’il y avait moyen de boucler la boucle pour de bon.
Bande-annonce : Comme un lundi
Fiche technique : Comme un lundi (Japon)
Réalisateur : Ryo Takebayashi Scénaristes : Saeri Natsuo et Ryo Takebayashi Sortie française : le 8 mai 2024 – 1h23 Producteurs : Daisuke Noro et Fumika Fukuda Distribution : Art House Films Musique : Takao Ogi Bande dessinée : Yajimari Image : Tatsuyuki Kozen et Kei Kubota Son : Ryo Nishikawa et Shingo Ootaka Montage : Jo Kobayashi Bellamy et Ryo Takebayashi