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Une affaire de principe d’Antoine Raimbault : contre-enquête

Une affaire de principe est le deuxième long métrage d’Antoine Raimbault après Une intime conviction (2017). Attaché une nouvelle fois au principe de vérité et de droit, le film suit José Bové (incarné par Bouli Lanners) et deux de ses collaborateurs dans une contre-enquête au cœur des institutions européennes. Le film doit beaucoup à ses interprètes, notamment Céleste Brunnquell en novice maligne qui nous guide dans les arcanes du contre-pouvoir.

« Je suis tombé sur l’affaire Dalli qui […] permettait une plongée au cœur des institutions européennes dont en plus je ne savais quasiment rien ». S’inspirant de faits réels, Antoine Rimbault, comme il l’avait fait avec Nora dans Une intime conviction, a la bonne idée de créer Clémence, une jeune stagiaire qui découvre Bruxelles et le fonctionnement des institutions européennes et qui décide de ne pas s’arrêter aux premières impressions. Là encore, le personnage relance le moteur de l’action puisqu’elle fait de cette affaire une question de « justice » quand José Bové lui oppose le droit qui permet de « garder la tête froide ». Le film ne flanche pas devant la densité d’information à transmettre et montre la complexité du travail des parlementaires dans leur quête de vérité, pour garder le cap et refuser les idées préconçues. Rien ne destinait José Bové, pipe au bec, à s’intéresser à la lutte anti-tabac, pourtant il refuse d’abandonner la démocratie au nom d’une rivalité politique ou de convictions non partagées. Clémence va bien plus loin puisqu’elle veut réparation totale, quitte à être déçue.

Une affaire de principe s’inscrit dans l’héritage du film-dossier. Ces histoires vraies fleurissent sur nos écrans de La Fille de Brest au plus récent Les Algues vertes. Pourtant, Une affaire de principe se dégage par une vision très chevaleresque (ou punk ?) de la politique. Il ne s’agit pas ici d’une quête de pouvoir, mais bien de continuer à défendre un système démocratique contre les lobbies. José Bové défend un opposant politique parce que la règle de droit a été bafouée, non parce qu’il pense faire alliance avec lui. On pense notamment à une scène à la cantine où Fabrice et Clémence observent José aller d’un groupe  politique à un autre et en résumer les positions assez simplement. Voilà ce qui ne doit pas entrer en ligne de compte : faire de la politique pour le pouvoir et s’abstenir de défendre in fine l’électeur qui est aussi un citoyen, un consommateur et un être humain ! En approfondissant l’affaire Dalli, sur laquelle il tombe au cours de ses recherches, Antoine Rimbault offre une nouvelle dimension à son récit, en faisant de la figure militante de José Bové, un personnage incarné par Bouli Lanners, aussi punk que tendre. Librement inspiré d’un des chapitres de Hold-up à Bruxelles, les lobbies au coeur de l’Europe, Une affaire de principe fait autant de José Bové un collaborateur qu’un personnage. Le pitch ? John Dalli, commissaire à la santé, est contraint de démissionner en 2012 suite à des soupçons de corruption et de trafic d’influence. Tout est lié à l’industrie du tabac alors que l’instauration d’un paquet neutre agite les débats européens. L’objectif est bien de faire baisser la consommation des plus jeunes attirés par le packaging. L’histoire  ne colle pas puis Dalli était jusqu’ici un défenseur de la cause anti-tabac. Certains parlementaires, dont José Bové fait partie, décident de creuser. Le film répond donc aux codes du genre du film-dossier qui sont bien présents et entraînent le spectateur au coeur de l’histoire. Pourtant, pas de course-poursuite ou de menace de mort ici, on est dans un contre-pouvoir qui s’exerce avec les moyens du bord, la mise en scène est sans cesse en coulisse, loin des grandes figures puissantes. Les personnages parlent clairement mais surtout agissent : « c’est mieux qu’un film de bureau : c’est un film d’action ».

Le récit est en effet très rythmé et les dialogues foisonnants sont didactiques. Chaque séquence se termine comme pour mieux rebondir sur la suivante, sans temps mort. À cela s’ajoutent les interprétations très légères, en opposition à celles plus graves ou idéalistes (et très justes !) de Céleste Brunnquell, de Thomas VDB et Bouli Lanners. Ils jouent deux complices qui semblent dénoter dans le jeu européen à Bruxelles. D’ailleurs, Fabrice dit dès le début qu’il en a assez, qu’il va arrêter, il décrit les institutions comme lentes, répétitives. Les deux acteurs jouent leurs personnages contre deux petits « looser punk » très impliqués dans le jeu du contre-pouvoir. L’humour n’est jamais loin et on sent le plaisir du jeu, comme lorsque Bouli Lanners dit qu’il est José Bové, c’est avec une distance très douce, pas une volonté de s’effacer derrière l’homme réel. On pense aussi à la scène où, comme des étudiants en colocation, José et Fabrice s’engueulent pour un café filtre qui dure depuis trois jours. L’image qui ressort n’est pas celle de héros esseulés, mais de la satisfaction de poursuivre une idée, de ne pas lâcher l’affaire quand ça paraît trop simple. Surtout, un message bienvenu au cœur d’une Europe qui ne fait plus rêver : au-delà des oppositions et si c’était de vrais principes qui régissaient les agissements des élus démocratiques ? On peut rêver et ça se passe au cinéma.

Toutes les citations d’Antoine Raimbault sont issues du dossier de presse du film.

Une affaire de principe : Bande-annonce

Une affaire de principe : Fiche technique

Synopsis : Bruxelles, 2012. Quand le commissaire à la santé est limogé du jour au lendemain, dans la plus grande opacité, le député européen José Bové et ses assistants parlementaires décident de mener l’enquête. Ils vont alors découvrir un véritable complot menaçant de déstabiliser les instances européennes, jusqu’à leur sommet.

Réalisateur : Antoine Raimbault
Interprètes : Bouli Lanners, Thomas VDB, Céleste Brunnquell, Lisa Loven Kongsli
Scénario : Antoine Raimbault, Marc Syrigas
Photographie : Steeven Petitteville
Montage : Jean-Baptiste  Beaudoin
Distribution : Memento Films
Date de sortie : 1er mai 2024
Genre : Drame
Durée : 1h35

3

Vingt ans après : Les Choristes, de Christophe Barratier

Avec ses thèmes précurseurs, ses personnages attachants et sa bande originale inoubliable, Les Choristes est incontestablement un classique du cinéma français. A l’occasion des vingt ans de sa sortie en salles, le film est enfin de retour au cinéma !

Synopsis : En 1948, Clément Mathieu, professeur de musique sans emploi accepte un poste de surveillant dans un internat de rééducation pour mineurs ; le système répressif appliqué par le directeur, Rachin, bouleverse Mathieu. En initiant ces enfants difficiles à la musique et au chant choral, Mathieu parviendra à transformer leur quotidien.

L’enfance face à la période d’après-guerre

Que deviennent les enfants de soldats, suite à la Seconde Guerre mondiale ? Tandis que certaines familles ne peuvent plus s’occuper de leurs progénitures, d’autres disparaissent et laissent leurs enfants orphelins. L’éducation est alors mise en péril, ce que l’on découvre au début du film. Le nom de l’internat, Le Fond de l’étang, annonce la couleur… Les élèves sont dissipés, hors de contrôle, sous l’autorité d’un personnel qui ne cherche pas à les éduquer, mais à les faire taire. Les apparences peuvent être trompeuses car, au sein de l’internat, elles sont forcées. Les élèves, ainsi que le personnel, doivent suivre une conduite stricte, sans débordements ni signe de générosité…

L’éducation est difficile, voire impossible, car l’internat est dirigé par un homme captivé par le profit. Les méthodes d’éducation sont douteuses, avec notamment la présence d’un cachot. Lorsque Clément Mathieu arrive dans l’internat, sa passion pour la musique et sa pédagogie bien plus humaine lui offre l’attention de ses élèves. Dans un monde violent et détruit par la guerre, les enfants cherchaient seulement une autorité capable de les éduquer.

Mondain en est le parfait exemple. Sa présentation est sans équivoque : il est un « cas perdu », une expérience plus qu’un être humain. Il est considéré comme stupide, alors qu’il est en fait malin et intelligent. Le spectateur ne connaît pas son passé, seulement son présent ; il ne voit que les conséquences d’un passé inconnu. Si Mondain avait mieux été pris en charge, son destin aurait été bien différent.

La musique comme vecteur d’échanges et d’accomplissement

Après les coups, les cris et les punitions, Clément Mathieu instaure la discipline par la musique. A ce titre, la bande originale du film, signée Bruno Coulais, est débordante de poésie. Les élèves s’affirment, grandissent, et l’harmonie angélique de leurs voix marquent une coupure nette avec l’austérité de l’internat. Concernant les décors, les couleurs sombres et les murs délabrés de la première partie du film s’éclaircissent ensuite grâce à la lueur de la chorale.

Rachin, le directeur, s’oppose à la chorale, estimant qu’elle n’est pas adaptée à une éducation « à la dure », typique des internats pour jeunes garçons. A ce titre, Les Choristes est une leçon de vie, car le film met en lumière des relations touchantes entre un professeur et ses élèves, bravant les interdits pour créer ensemble une œuvre qui changera leur vie à jamais. Le professeur a besoin de ses élèves, et inversement. Les enfants lui permettent de créer, de replonger dans son passé de musicien, tandis qu’ils s’accomplissent au travers d’une activité collective.

Le rôle d’une vie

Si Les Choristes est un film culte aujourd’hui, c’est aussi grâce à ses acteurs. Gérard Jugnot livre son plus grand rôle, à la fois touchant, drôle et salvateur. Sa douceur traverse l’écran, et l’alchimie présente entre lui et les enfants est d’une beauté bouleversante. Sa voix-off ajoute de la personnalité au récit, qui prend une tournure plus intime et émouvante. Son personnage reprend quelques éléments des slapstick comedies, notamment lors de sa première apparition en classe. En effet, il tombe devant le bureau, puis poursuit son cartable volé par les élèves… Ces actions montrent sa maladresse et le rendent plus vulnérable et accessible que les autres membres de l’équipe pédagogique.

Enfin, même si le long-métrage est filmé en plans larges afin de montrer tous les enfants, Mathieu est souvent filmé par l’intermédiaire de gros plans. Il est la figure paternelle venue sauver les enfants d’une éducation biaisée par la violence et l’indifférence. Les gros-plans sur Pierre Morange et Pépinot sont également nombreux. En fait, ils réunissent les trois personnages, qui sont liés par une relation spéciale. Pépinot cherche souvent le regard de Mathieu, qui lui donne une attention que personne ne lui a donnée auparavant. Quant à Morange, son visage est éclairé par la reconnaissance de Mathieu, qui le regarde avec grande fierté. Les regards jouent un rôle primordial dans le film, car ils sont le vecteur de l’attention des adultes et de la gratitude des enfants.

Bande annonce – Les Choristes

https://youtu.be/HWywirVhjzE?si=d_RKo0xg6-tcgmQx

Fiche technique – Les Choristes

Réalisation : Christophe Barratier
Scénario : Christophe Barratier et Philippe Lopes-Curval, d’après le scénario du film La Cage aux rossignols
Musique : Bruno Coulais
Chef décorateur : François Chauvaud
Costumes : Françoise Guégan
Photographie : Jean-Jacques Bouhon, Carlo Varini et Dominique Gentil
Son : Daniel Sobrino, Vincent Vatoux, Didier Lizé
Montage : Yves Deschamps
Production : Arthur Cohn, Jacques Perrin et Nicolas Mauvernay
Langue originale : français
Format : couleur – 35 mm – 2,35:1 (Cinémascope)
Genre : comédie dramatique, musical
Durée : 97 minutes

« Fidji » : road trip mélancolique

Paru aux éditions Delcourt, Fidji se caractérise par un récit poignant articulé autour des retrouvailles entre deux amis quelque peu perdus de vue. Créé par Jean-Luc Cano et Pierre-Denis Goux, l’album nous transporte dans un road trip émotionnel à travers les paysages de la France, offrant une réflexion profonde sur l’amitié, les choix de vie et le passage difficile à l’âge adulte.

Le récit de Fidji s’articule autour de Vincent et Sam, deux amis d’enfance qui se retrouvent après une longue séparation. Sam, revenant des Fidji, surprend Vincent en le conviant à un voyage imprévu vers Biarritz, leur ville natale. Ce qui commence comme une aventure joyeuse se transforme rapidement en un examen intense de leurs vies et des décisions prises ou en suspens.

Vincent est ancré dans une vie routinière et sur le point de s’engager plus profondément encore par l’achat d’un appartement. Il constitue le parfait contraste de Sam, dont l’esprit libre et insouciant rappelle ce qui formait l’étoffe de leur jeunesse. La dynamique enclenchée entre les deux amis, aussi riche en conflits qu’en camaraderie, illustre bien les dilemmes auxquels fait face Vincent : d’un côté la sécurité d’une vie bien rangée, avec femme et travail, et de l’autre, l’aventure, si enivrante qu’elle en dévient addictive.

Le travail artistique de Pierre-Denis Goux donne corps à un road trip parfois effectué à reculons (par Vincent) et souvent placé sous le sceau de la nostalgie, voire de la mélancolie. Les illustrations oscillent entre des représentations détaillées des environnements urbains et ruraux de France et les expressions intimes des personnages principaux, dont les sentiments se traduisent parfois davantage par leur faciès ou leur posture que par les paroles.

Les thèmes de l’amitié, du regret et des choix de vie constituent l’épine dorsale de Fidji. Le voyage n’est pas seulement géographique et dirigé vers le passé, mais aussi intérieur et porté sur l’avenir, chaque étape du parcours amenant les protagonistes à se confronter à des vérités inconfortables sur eux-mêmes, leurs attentes et leurs besoins. La route vers Biarritz n’est autre qu’une métaphore : c’est une transition vers l’âge adulte, celui des responsabilités, qui se conclut par une révélation inattendue, qui rebat les cartes et contribue à asseoir la caractérisation – impeccable – de Vincent.

Les lecteurs trouveront un écho particulier dans l’universalité des questionnements des personnages, qui font de Fidji une œuvre qui résonne bien au-delà de son contexte narratif. Car Jean-Luc Cano et Pierre-Denis Goux nous offrent, sous couvert de divertissement, un outil de réflexion sur le sens de la vie et les routes que l’on choisit de suivre ou de délaisser. En restituant avec une grande sensibilité l’essence des dilemmes de l’âge adulte, ils proposent un voyage émotionnel et visuel qui marque les esprits longtemps après la dernière page.

Fidji, Jean-Luc Cano et Pierre-Denis Goux
Delcourt, avril 2024, 160 pages

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4

« Envoyez l’armée ! » : la solution à tous les problèmes ?

Dans Envoyez l’armée !, Fabrice Erre déploie un humour noir et satirique pour peindre le portrait d’une armée caricaturale, ancrée dans des pratiques démodées et des solutions excessivement militarisées à des problèmes civils. Publié par les éditions Delcourt, l’album offre ainsi une critique des mentalités belligérantes à travers une série de gags et de situations absurdes.

Envoyez l’armée ! présente une force militaire obsédée par l’idée que toute solution aux problèmes sociétaux passe nécessairement par l’intervention armée. Que ce soit des crises environnementales, des problèmes de plomberie ou même des embouteillages, la réponse est invariablement la même : une approche lourde et désuète, souvent dirigée contre des ennemis imaginaires ou des périls surévalués. Cette armée, raide et « old school », est dépeinte comme étant déphasée par rapport aux besoins réels de la société, illustrant l’écart croissant entre les anciennes institutions et les réalités contemporaines.

Au cœur de l’œuvre, les personnages sont des stéréotypes poussés à l’extrême. Les militaires, par exemple, sont décrits comme belliqueux, simplistes dans leur raisonnement et probablement nostalgiques d’une époque où la force brute était la norme. Leur obsession des « Boches », terme péjoratif pour désigner les Allemands, renforce cette image d’une armée anachronique incapable de se réformer. D’autre part, les figures comiques subsidiaires, comme une femme de ménage qui pourrait déclencher une apocalypse nucléaire par inadvertance, ajoutent une dimension surréaliste qui souligne l’absurdité de la militarisation excessive.

À travers ses gags, Fabrice Erre ne se contente pas de faire rire ; il questionne aussi la pertinence et l’efficacité des solutions militaires appliquées à des problèmes non militaires. En amplifiant à l’extrême les réactions de l’armée à des enjeux comme le changement climatique ou la gestion des crises sanitaires, il critique en seconde intention la tendance à répondre par l’excès (ici de force) là où la nuance et l’analyse devraient être privilégiées. Cela invite, de manière légère et amusée, le lecteur à réfléchir sur la manière dont certaines politiques de sécurité peuvent être déconnectées des réalités et besoins des populations.

L’album n’est pas dénué de redondances dans son entreprise caricaturale. Cependant, en illustrant de manière hyperbolique les défauts d’une armée qui serait figée dans le passé, Fabrice Erre offre une satire mordante, outrancière, souvent efficace. Ce faisant, Envoyez l’armée ! réussit à utiliser l’absurde pour déconstruire la logique militaire appliquée à tort et à travers.

Envoyez l’armée !, Fabrice Erre
Delcourt, mai 2024, 64 pages

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3

« Mardival » : malédiction et initiation

Les éditions Glénat publient Mardival. Yann Cozic y propose un récit mêlant aventure médiévale, trahisons et révélations familiales. Il raconte l’histoire de Moira, une jeune servante confrontée à une malédiction ancestrale qui changera à jamais son destin.

Moira, jeune servante insouciante au château de Mardival, se voit, après une maladresse, frappée d’une terrible malédiction. Lors d’une cérémonie en l’honneur de feu Comte Albinus, elle met à mal son squelette et touche ses ossements. Ce contact accidentel avec des reliques sacrées suppose qu’elle soit frappée par le mauvais sort et explique qu’elle soit aussitôt chassée du château. Se retrouvant seule et rejetée, la jeune servante doit affronter non seulement la peur des villageois des environs, mais également faire face à cette créature légendaire qui la poursuit. Un exil forcé qui marque le début de sa transformation et de sa quête d’identité.

Heureusement, dans sa fuite, Moira croise le chemin de Grégoire, un soldat déserteur de la Garde Rubis, en cavale et détenteur d’un secret capable d’ébranler la monarchie. Grégoire, en conflit avec sa propre famille pour avoir embrassé une carrière de milicien, trouve en Moira une compagne d’infortune. Ensemble, ils entament un périple à travers le royaume, cherchant des moyens de lever la malédiction et de faire face à leur sort. Leur amitié naissante se révèle être le pivot sur lequel s’appuient leurs espoirs mutuels de rédemption et de vérité.

Au fur et à mesure de leur voyage, Moira découvre que la bête légendaire qui la traque pourrait être liée à elle de manière inattendue. Cette révélation vient bouleverser l’histoire, mais surtout la dynamique de pouvoir au sein du royaume de Mardival. Les intrigues politiques se dévoilent, exposant des trahisons et des secrets d’État qui menacent de bouleverser la couronne. Les masques se fissurent, et Yann Cozic exploite ses deux protagonistes à la fois pour conter un éveil mutuel et une révolution de palais en devenir.

Ainsi, l’apogée du récit survient lorsque Moira et Grégoire confrontent leurs passés. La jeune femme apprend la vérité sur ses origines et le lien qui l’unit à la bête, tandis que Grégoire révèle le secret de l’usurpation du trône. Ensemble, ils parviennent à renverser les mensonges qui ont longtemps voilé la vérité. Cette lutte contre l’oppression et pour la justice culmine avec la réconciliation de Grégoire avec sa mère, et la libération de Moira de sa malédiction.

Mardival nous parle d’identité, de rédemption et de pouvoir. Yann Cozic charpente une aventure engageante, riche en enjeux, qui prend appui sur deux personnages attachants : une jeune servante au coeur pur et un milicien déchu et solitaire. C’est ensemble qu’ils vont surmonter les écueils et véritablement se réaliser.

Mardival, Yann Cozic
Glénat, avril 2024, 104 pages

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3.5

« L’Arche de Noé » en bande dessinée aux éditions Glénat

La collection « La Sagesse des mythes » des éditions Glénat s’enrichit d’un nouvel album consacré à l’Arche de Noé.

Porté au cinéma par Darren Aronofsky en 2014, Noé est une figure emblématique des textes sacrés, présent dans de nombreuses traditions religieuses, notamment la Bible, le Coran et la Torah. Son histoire est surtout indexée à l’épisode de l’Arche et du Déluge. Ainsi, selon le récit biblique, Noé est un homme juste et intègre, peut-être le seul de sa génération, à une époque où la Terre est corrompue et appâtée par les plaisir de la chair, ce qui déplaît fortement à Dieu.

Désolé de la méchanceté des hommes, ce dernier décide d’organiser un déluge divin pour purifier la Terre. Noé est choisi pour survivre à cette catastrophe. Dieu lui ordonne de construire une arche dans laquelle il embarquera sa famille et au moins un couple de chaque espèce vivante. Après avoir construit l’Arche, Noé, sa famille et les animaux y entrent, et les eaux du Déluge couvrent la terre pendant quarante jours et quarante nuits. Lorsque les eaux se retirent, l’Arche repose sur le mont Ararat. Noé offre alors des sacrifices à Dieu, qui établit une alliance avec lui, promettant de ne plus jamais détruire la terre par les eaux du Déluge.

Cham, le fils de Noé

La bande dessinée aurait pu s’arrêter là, mais elle se penche également sur la descendance de Noé. Cham est l’un de ses trois fils, avec Sem et Japhet. On le découvre maugréant sur l’Arche. Et après le Déluge, un événement notoire le voit face à son père ivre et nu. Au lieu de couvrir sa nudité, Cham va en parler à ses frères, goguenard. Lorsque Noé se réveille et apprend ce qui s’est passé, il maudit Canaan, le fils de Cham, disant qu’il sera le serviteur des descendants de Sem et de Japhet. Tout au long de l’album, le jeune homme apparaît ainsi en inadéquation avec les valeurs de pureté et d’abnégation qui caractérisent son père.

Nemrod, le puissant chasseur

Nemrod, descendant de Cham, est un autre personnage important : il investit la dernière partie de cet album. Les auteurs le décrivent comme le fondateur de grandes cités en Mésopotamie. Dans de nombreuses traditions, Nemrod est relié à la construction de la Tour de Babel, entreprise symbolisant la démesure humaine face à Dieu, qui, en réponse, confond les langues des constructeurs, causant ainsi leur dispersion à travers le monde. Son arc permet surtout d’évoquer l’orgueil et la division des hommes.

L’héritage des récits

Les récits de Noé, de Cham et de Nemrod sont chargés de symboliques. Ils traitent de thèmes universels tels que la justice, la responsabilité, la vanité et les conséquences des actions humaines. Noé représente l’obéissance et la foi, Cham laisse entrevoir les conséquences d’actions irrespectueuses et Nemrod, l’ambition humaine sans limites. Didier Poli, Clotilde Bruneau, Luc Ferry et Gianenrico Bonacorsi reviennent sur ces multiples aspérités qui, ensemble, offrent un aperçu riche de la manière dont les anciennes cultures interprétaient les interactions humaines et divines, modelant des valeurs et des leçons appelées à perdurer à travers les âges.

L’Arche de Noé, Didier Poli, Clotilde Bruneau, Luc Ferry et Gianenrico Bonacorsi
Glénat, avril 2024, 56 pages

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3.5

« Débordements » : le football hors-jeu

Dans Débordements, qui paraît en version poche aux éditions Anamosa, Olivier Villepreux, Samy Mouhoubi et Frédéric Bernard dévoilent les dessous sombres du football. Ce sport populaire et hyper-médiatisé, au-delà de sa magie, a été au fil du temps le théâtre de scandales retentissants et de crises parfois profondes. Entre gloire et déchéance, corruption et héroïsme, l’ouvrage explore comment le ballon rond et ses acteurs peuvent refléter les tensions et contradictions de la société moderne.

Souvent célébré en tant que sport roi, le football a connu son lot de dérapages. Dans leur ouvrage Débordements, Olivier Villepreux, Samy Mouhoubi et Frédéric Bernard narrent plusieurs épisodes symptomatiques de cet état de fait, mettant en lumière les scandales et les crises qui ont ébranlé le monde du ballon rond. Ou, plus prosaïquement, ses dimensions sociales et politiques.

Matthias Sindelar, autrichien d’origine, refuse de jouer pour l’équipe nazie après l’Anschluss, un acte résistance courageux face au totalitarisme. À l’opposé, on retrouve des figures comme Alex Villaplane, capitaine de l’équipe de France devenu collaborateur nazi, coupable d’avoir trempé dans de nombreuses affaires délictueuses.  

Le livre ne cesse en fait de mettre en exergue le rôle du football comme miroir des maux de la société, du nationalisme exacerbé aux dérives de la mondialisation. Il explore par exemple les impacts politiques du football, comme le montre l’équipe du FLN algérien dans les années 1950 et 1960, qui a utilisé le sport comme un outil de revendication pour l’indépendance.

Les scandales de corruption, bien que fréquemment exposés, ont rarement conduit à des réformes significatives du football, dont la gouvernance fait l’objet de critiques régulières. Il existe d’ailleurs une porosité manifeste avec le monde géopolitique, comme en témoigne notamment le match Argentine-Pérou lors de la Coupe du Monde 1978, qui s’est soldé par un 6-0… en échange, probablement, de services politiques. Les libéralités de la FIFA avec la fédération nord-coréenne de football laissent également songeur.

Les destins individuels tels que celui d’Eduard Streltsov, victime de la répression soviétique, ou de Nasser Hejazi, opposant au régime iranien, montrent que les joueurs ne sont pas uniquement des athlètes, mais souvent des acteurs de la géopolitique mondiale. Leurs performances contribuent au soft power d’un pays, et ils ont en retour la possibilité de sensibiliser l’opinion publique. Nasser Hejazi était devenu un symbole de la résistance contre le régime théocratique iranien.

Construit autour de courts récits, Débordements raconte les à-côtés du football et invite à une réflexion sur le rôle de ce sport au-delà du pré. Il suggère que derrière les matchs se cachent parfois des enjeux bien plus importants. Il peut aussi être question d’élévation sociale (avec Paul Pogba), de failles psychologiques (avec Breno) ou de maltraitance (avec Okpara). Le milieu ne ressemble à aucun autre, sa popularité et l’argent qu’il génère tendent à tout amplifier, et cela apparaît clairement à la lecture de cet essai.

Essentiel pour les passionnés de football, Débordements l’est tout autant pour quiconque s’intéresse aux interactions complexes entre sport, société et politique. Il offre une perspective originale qui permet de mieux comprendre les enjeux « secondaires » qui se cachent derrière les exploits sportifs et les compétitions internationales.

Débordements, Olivier Villepreux, Samy Mouhoubi et Frédéric Bernard 
Anamosa, mai 2024, 288 pages 

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4

« Ayrton Senna » : quête héroïque, et tragique, du summum en Formule 1

À l’occasion du trentième anniversaire de sa disparition, les éditions Glénat publient dans leur collection « Plein gaz » une nouvelle édition de leur biographie graphique consacrée à Ayrton Senna.

Ayrton Senna da Silva, un nom irrémédiablement associé à la Formule 1. Il évoque une époque révolue, constituée de rivalités passées à la postérité et de prouesses sportives appartenant à la grande histoire de cette discipline. Dans la bande dessinée biographique sobrement intitulée Ayrton Senna, et sous-titrée « Histoires d’un mythe », Lionel Froissart, Christian Papazoglakis et Robert Paquet retracent certains faits et épisodes ayant fondé, dans la conscience collective, la légende du pilote brésilien. Ellipses, ponts entre l’enfance et la carrière de Senna, événements marquants, le lecteur (re)découvre un jeune homme passionné, à l’ambition aussi débordante que le talent.

Dès ses premières années, Senna se distingue par son aisance exceptionnelle dans des conditions météorologiques défavorables, un amour pour la complexité des pistes humides qu’il cultive dès l’enfance, lors de ses entraînements de karting. La pluie, loin d’être un obstacle, était pour lui une complice qui, dans le même temps, décuplait ses capacités et gênait ses adversaires, lui permettant de démontrer une maîtrise qui semblait souvent presque inespérée.

La trajectoire de Senna, comme nous le rappellent longuement les auteurs, est indissociable de sa rivalité avec Alain Prost. Cette opposition, qui a défini une ère, prend une nouvelle dimension lorsque Prost rejoint Ferrari ; elle va s’intensifier saison après saison. L’apogée de leur confrontation survient en 1989, lors du Grand Prix du Japon à Suzuka, où un accrochage entre les deux hommes conduit à une disqualification controversée de Senna. Ce dernier, se sentant volé, voit sa rage de vaincre amplifiée par ce qu’il perçoit comme une injustice flagrante. La bande dessinée en atteste largement : leur duel n’est pas seulement un conflit de pistes, mais aussi de visions, de stratégies et de tempéraments, façonnant l’une des plus grandes sagas de l’histoire de la Formule 1.

Au-delà de son génie individuel, Ayrton Senna a été profondément enraciné dans la fraternité des pilotes brésiliens. Introduit en F1 par Emerson Fittipaldi, un autre grand nom, il n’a pas tardé à devenir une figure de proue pour les jeunes talents de son pays. Rubens Barrichello, notamment, bénéficiera de l’attention et des conseils de Senna, voyant en lui un mentor et un modèle à suivre. Ce rôle de guide était pour Senna une composante essentielle de son héritage, et une manière de s’inscrire dans le système d’entraide qui unit alors les pilotes brésiliens – à l’exception notable, pour Senna, de Nelson Piquet.

On découvre également dans cet album qu’Ayrton Senna n’était pas seulement un maestro du volant, mais aussi un négociateur redoutable. Son contrat chez McLaren lui assurait par exemple un million de dollars par course, ce qui reflète non seulement son statut de superstar mais aussi sa compréhension aiguë de sa valeur en tant qu’athlète. Ce deal, audacieux et alors sans précédent, est un signe qui ne trompe pas : le pilote est à cette époque sans équivalent.

Le 1er mai 1994, le monde de la Formule 1 est secoué par une tragédie irréparable : Senna trouve la mort durant le Grand Prix de Saint-Marin, à Imola. Engagé dans une lutte acharnée pour maîtriser une voiture qu’il n’avait pas encore totalement domptée, la Williams FW16, Senna laisse derrière lui un sport en deuil et un héritage immortel, auquel le Grand Prix du Japon à Suzuka est loin d’être étranger. Théâtre récurrent du dénouement du championnat, il a en effet aussi été le lieu de plusieurs de ses plus grands exploits et désillusions.

Avant d’évoquer la disparition du Brésilien, les auteurs racontent comment il s’est associé à Frank Williams, qui dirigeait l’une des équipes les plus prestigieuses de la Formule 1. Ce dernier avait rapidement discerné le potentiel exceptionnel de Senna et lui avait permis d’effectuer des tests sur ses F1, des années plus tôt. Cette reconnaissance précoce par une figure aussi emblématique de la compétition a porté ses fruits avec un contrat signé peu avant la mort du pilote.

Ayrton Senna demeure, dans l’imaginaire collectif, plus qu’un pilote. C’est un symbole de passion, de perfectionnement et de talent. Cette légende éternelle de la Formule 1 mérite amplement sa place dans la collection « Plein gaz », et se rappelle à nous avec un album enrichi de huit pages de témoignages et de photographies de Lionel Froissart. C’est à la fois passionnant et émouvant.

Ayrton Senna, Lionel Froissart, Christian Papazoglakis et Robert Paquet
Glénat, avril 2024, 56 pages

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3.5

Un homme en fuite : l’île des revenants

Deux frères de cœur se battent pour un rêve commun, celui de voir leur ville natale prospérer. Un homme en fuite évoque leur trajectoire, de moins en moins parallèle au fur et à mesure qu’une succession d’injustices les rappelle à l’ordre. Si les intentions d’en extraire une figure mystique sont nobles, ce polar se heurte toutefois à une mauvaise appréciation dans le ton donné aux sujets traités. Ni l’enquête policière au ralenti, ni la révolte sociale qui montre ses crocs, ni la quête de réconciliation entre deux amis d’enfance ne peuvent maintenir à flot cette intrigue, aussi bancale que léthargique.

Synopsis : Rochebrune est au bord du chaos. Johnny, leader du mouvement de protestation de la ville, a disparu après avoir braqué un fourgon. Lorsque Paul Ligre apprend la nouvelle, il revient dans la ville qui l’a vu grandir pour retrouver son ami d’enfance avant la police. Seulement, l’enquête d’Anna Werner la mène inéluctablement vers le secret qui unit Paul et Johnny…

Il est coutume de manquer de maturité dans un premier long-métrage, bien qu’il existe des exceptions. Baptiste Debraux se retrouve malheureusement piégé par ses propres ambitions, trop grandes pour que son récit puisse contenir autant de clichés et d’imperfections qui alourdissent le tout. Pourtant, nul besoin d’apporter du neuf dans une histoire motivée par la mélancolie du cinéaste. Si la ville fictive de Rochebrune lui sert de socle pour immerger les spectateurs dans ce cadre spécifique des plateaux ardennais, il manque de donner vie à cette petite ville minière, où les destins des personnages se croisent et se décroisent.

Ma patrie, mon trésor

Comme pour son protagoniste Paul, il redécouvre des lieux familiers, propres à son enfance avec un recul romanesque qui devrait bien trancher avec le présent, plus sombre et plus froid. Cependant, les articulations du récit sont mécaniques, rien ne semble naturel, pas même les dialogues, trop romancés pour qu’on se sente bouleversés par la tragédie d’un groupe d’amis. Cela aurait pu, en un sens, contribuer à son aura littéraire si ces motifs ne déglutinaient pas d’une temporalité à une autre. Tout semble écrit et joué au même niveau, avec des approximations qui n’aident certainement pas la vraisemblance du scénario. Si cette fiction peut trouver tout son sens sur le papier, c’est beaucoup moins le cas à l’écran, du moins en l’état.

Que se passe-t-il donc dans ces Ardennes et que s’est-il passé auparavant pour que tout parte à la dérive ? Tels Jim Hawkins et Billy Bones, dont le serment de mettre la main sur le trésor constitue un prétexte pour échapper à une vie monotone et sans issue, Paul et Johnny ont bâti un refuge, une cabane dans les bois, au milieu de la Meuse. Nombreuses sont les citations ouvertes à l’œuvre emblématique de Robert Louis Stevenson, mais l’analogie à L’île au trésor s’arrête là, à ce fameux butin qui semble représenter un fil rouge, bientôt rongé par des affaires de sentiments. Ce nouvel enjeu ajoute une couche de complexité supplémentaire à leur relation et fragilise une amitié qui est mise à l’épreuve. Dommage qu’il faille se satisfaire de flashbacks pour en dégager une substance suffisante pour que le récit démarre enfin.

Dan cette tentative de répondre à de nombreuses interrogations en suspens, Paul a choisi de déserter Rochebrune, tandis que Johnny continue de sévir comme un « pirate ». Ce dernier s’est rapidement imposé comme la figure légendaire d’une révolte qui marche à grands pas. Les citoyens de cette bourgade ont besoin d’un tel guide, un justicier qui sait prendre des risques dans une bourgade qui tombe en ruine et qui s’enfonce de plus en plus dans la brume. Pierre Lottin prête ainsi ses traits à ce héros que tout le monde acclame, pour sa générosité et sa résistance. À l’opposé, issu d’une famille aisée, Paul, campé par un Bastien Bouillon dont la force tranquille dans La nuit du 12 est plus mémorable, cherche encore son chemin. Les retrouvailles avec ses proches sont alors à moitié réjouissantes. Il faut dire que la situation n’a pas beaucoup changé dans cette ville à l’arrêt, en grève même, avec un détachement spécial de la police qui doit résoudre un homicide.

« Moi vivant, vous ne serez jamais morts ! »

C’est à cet instant précis que l’on découvre Anna Radoszewski, en charge de l’affaire. Elle possède également une trajectoire similaire à Paul. Son retour dans sa ville d’origine n’est pas des plus reposants non plus. Et à ce titre, Léa Drucker insuffle une aura assez singulière dans la figure d’autorité qu’elle incarne. Malgré cela, il est difficile à comprendre la mise en avant d’un tel personnage, si ce n’est pour lui rajouter une étiquette d’empathie pour cette ville abandonnée à son sort et alimenter le portrait d’une femme dans une lutte perpétuelle avec son passé. La lutte sociale qui est déroulée dans le fond ne passe jamais au-dessus de la recherche de Johnny, suite au braquage d’un fourgon qui a mal tourné.

S’ajoute alors Charlène, d’abord sujette à un triangle amoureux peu exploité, jusqu’à ce qu’on découvre sa vulnérabilité, celle-là même qu’elle partage avec les citoyens de Rochebrune. Elle constitue ainsi leur porte-parole et un point de repère précieux pour Paul, toujours assommé par son absence de quinze ans. Elle est incarnée par Marion Barbeau, danseuse de ballet de profession, mais qui a toutefois démontré une certaine aisance devant la caméra de Cédric Klapisch dans En Corps. Ce qui n’est pas le cas ici, où le réalisateur peine à amorcer l’histoire d’une légende, toujours introuvable, même dans la foi des protagonistes divisés par leurs remords qu’ils ont empilés dans des boîtes à secret. La caméra a beau rester ferme face à une montée en tension entre les autorités et des salariés en colère, tout le propos politique est dilué dans le montage, le faux-rythme en flashback et des personnages qui infusent plus qu’ils n’implosent.

Sélectionné pour clôturer la dernière édition de Reims Polar, Un homme en fuite laisse encore un arrière-goût amer derrière lui. Malgré de bonnes ambitions, Baptiste Debraux parvient rarement ou péniblement à obtenir le résultat escompté, à savoir sublimer une fable acerbe sur une liberté inaccessible, dans un monde partagé entre un désir de survie et une soif folle d’évasion. Quelle que soit l’option choisie, la démarche du cinéaste est noyée dans une incertitude qui ne profite pas à un récit autant ancré dans le réalisme, à tel point que son scénario perd toute pertinence et crédibilité.

Bande-annonce : Un homme en fuite

Fiche technique : Un homme en fuite

Réalisation : BAPTISTE DEBRAUX
Scénario : BAPTISTE DEBRAUX, ARMEL GOURVENNEC
Photographie : FABIEN BENZAQUEN
Montage : MARION MONNIER
Musique : CLEMENT DOUMIC, RAPHAËL DE PRESSIGNY, ANTOINE WILSON, SEBASTIEN WOLF (du groupe FEU! CHATTERTON)
Décors : MICHEL SCHMITT
Son : PIERRE GAUTHIER
Monteurs son : BORIS CHAPELLE, CAROLINE REYNAUD
Bruiteur : BENJAMIN ROSIER
Mixeur : DANIEL SOBRINO
Costumes : HYAT LUSZPINSKI
Casting : NADIA NATAF
Première assistante réalisateur : MAUD MATHERY
Scripte : ELMA TIMOTEO
Maquillage : LISE GAILLAGUET
Coiffure : BONY ONDARRA
Accessoiriste : IRÈNE MOATI
Direction de production : MARIE-FRÉDÉRIQUE LAURIOT-DIT-PREVOST
Producteur : MARC BORDURE
Production : AGAT FILMS
Pays de production : FRANCE
Ventes internationales : ORANGE STUDIO
Distribution France : TANDEM
Durée : 1h46
Genre : Policier
Date de sortie : 8 mai 2024

Un homme en fuite : l’île des revenants
Note des lecteurs1 Note
1.5

Que notre joie demeure : le saint et l’assassin

Huit ans après l’attentat de Saint-Étienne-du-Rouvray, Cheyenne Caron offre avec Que notre joie demeure un double portrait du vieux curé assassiné et de son assassin. Discrètement hagiographique, le film est aussi généreux en ce qu’il donne toute sa place, avec respect et empathie, au jeune auteur de l’attentat ainsi qu’à sa famille. Plein de tendresse et de véracité, attaché à raconter ses personnages à travers leur quotidien à la fois le plus banal et le plus significatif, le film de Cheyenne Caron peine cependant à laisser rentrer, dans une histoire qui pourtant y invitait, le monde et l’outre-monde, l’Histoire et Dieu, et à dépasser ainsi parfois l’anecdote et le simple hommage.

Que notre joie demeure est un film très abouti, simple et clair, qui met en parallèle la trajectoire de deux martyrs : un vrai et un faux. Le film, de ce point de vue là, ne laisse place à aucune ambiguïté, ce qui n’est pas forcément un problème en soi tant que cela est assumé et ne sacrifie pas à la caricature. Et l’on ne peut pas dire que ce film sacrifie à la caricature. Évidemment, le prêtre martyr est lumineux, bon, généreux, mais ce qui frappe d’abord, c’est son incroyable normalité. C’est un être aimable, mais qui ne force pas à première vue l’admiration. Quant au terroriste pseudo-martyr, Cheyenne Caron, tout en nous brossant le portrait d’une boule de haine, parvient à saisir sur ces traits une espèce noblesse, une noblesse gâchée, une capacité d’absolu jetée au mauvais feu. Et la cinéaste, surtout, réussit à nous faire éprouver envers lui une vraie et profonde pitié. Les films qui traitent des attentats qui ont eu lieu ces dix dernières années en France ont tendance à invisibiliser leurs auteurs, et par là-même leurs discours. Que notre joie demeure a le mérite, peut-être le courage, de combler ce manque. Sans rentrer dans toutes les arcanes psychologiques et sociologiques du phénomène, et sans rien atténuer du mal qui le ronge, Cheyenne Caron nous donne à voir un jeune homme qui, en définitive, a ses raisons, quelque soit leur profondeur de sincérité. On peut noter également l’excellente idée d’avoir fait naître Adel, l’auteur de l’attentat contre le Père Jacques Hamel, dans un milieu petit-bourgeois intégré plutôt qu’une cité, idée a priori étonnante mais très conforme à la réalité sociologique bien documentée de la majorité des personnes arrêtées pour « fait de terrorisme » (attentat, préparation d’attentats, apologie, etc..).

Le film se déploie sur un rythme doux et monotone, suivant la vie quotidienne des protagonistes. Aucune scène ne ressort très franchement. C’est un fleuve calme, où se signalent ici et là quelques remous inquiétants. Le tout offre une impression d’assez grande vraisemblance, tour de force qui mérite d’être salué. Mais si Que notre joie demeure présente de grandes qualités, on déplore cependant une certaine superficialité de la mise en scène, souvent plate et illustrative. Très appuyée sur le scénario et les acteurs, Cheyenne Caron semble oublier d’investir pleinement dans son récit les ressources de l’art cinématographique, en jouant par exemple avec le montage, les focales, les économies de plan, les objets, les symboles. Les scènes y semblent plus captées que filmées. Seule excentricité, quelques plans zénithaux parcourent le film. Mais, là encore, ce choix traduit surtout la pauvreté des moyens cinématographiques mis en œuvre. On pense à ces plans de drones, coutumiers des documentaires Netflix ; et puis, dans un film racontant la rencontre malheureuse entre un prêtre et un jeune fanatique, on pense évidemment à Dieu, d’autant plus que ces plans zénithaux ne visent jamais que l’Église de Saint-Étienne-du-Rouvray où va se dérouler le drame final. Mais n’est-ce pas là une manière d’inscrire la présence divine tout en la congédiant, en en faisant une sorte d’œil impassible posé sur la fatalité, loin d’un Dieu chrétien engagé dans la vie des hommes ? Ainsi ces plans révèlent-t-ils l’inconséquence d’un cinéma qui ne s’empare pas pleinement des outils mis à sa disposition. Il est regrettable en effet qu’un portrait de saint martyr accorde si peu de place à la grâce et à la Providence. L’absence de hors-champs est aussi dommageable lorsque l’on entend inscrire le geste d’Adel dans son contexte historique. Si l’on y fait mention des interventions françaises en Lybie et au Mali, et si l’on montre bien le conflit entre la volonté d’intégration de la mère et de la sœur et le désir de vengeance et de pureté d’Adel, l’origine du malaise qui habite ce dernier n’est jamais vraiment appréhendée. Sa révolte passe pour une pure colère instrumentalisant l’islam face à des musulmans modérés et modernes, pleins de pacifisme (un imam au début du film) et de reconnaissance envers la France (la mère d’Adel, un peu caricatural pour le coup dans son amour de la philosophie des Lumières). On disculpe l’islam, ce qui est louable, mais on obvie un peu rapidement la question du racisme et de l’impérialisme ; de même que la présence du Ciel au milieu des hommes. Et ces manques sont aussi l’effet d’une mise en scène qui ne s’autorise pas à densifier et à complexifier une image de ce fait un peu trop lisse.
À tout cela s’ajoute une fin assez décevante, et même un peu déplacée dans sa bonne intention, qui semble proposer une voie de réconciliation possible entre les communautés sous les ors de la République. Une œuvre d’art, toujours, perd beaucoup à devenir programmatique et à quitter le terrain de l’ambivalence et de l’irrésolue.

Disons, pour finir, la grande émotion que suscite le portrait de l’humble Père Hamel, et la tendresse envers chaque personnage qui traverse ce film. C’est parfois un peu naïf, mais jamais ridicule et grossier. Cheyenne Caron rend hommage, un hommage pudique et vibrant, à une vie donnée, celle d’un petit prêtre de province, qui dû assister ces dernières décennies à la raréfaction accélérée de ses ouailles, et dont la sublime modicité trouva sa conclusion inattendue dans un martyr tout bête, tout inactuel, tout évident. Cela méritait au moins ce film d’une juste et jolie sobriété, délicat et respectueux à l’égard aussi bien du saint que de l’assassin, suggérant ainsi qu’il n’y aurait, dans le fond, qu’un seul véritable ennemi, celui que nomma juste avant d’être poignardé le petit curé de Saint-Étienne-du-Rouvray.

Que notre joie demeure : Bande-annonce

Que notre joie demeure : Fiche Technique

De Cheyenne Carron | Par Cheyenne Carron
Avec Oussem Kadri, Daniel Berlioux, Gerard Chaillou
24 avril 2024 en salle | 1h 48min | Drame
Distributeur Hésiode

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3

Border Line : examen sans frontières

Un voyage d’affaires, des projets de vacances, un déménagement à l’étranger ? Il existe de nombreuses raisons pour pousser les portes de l’aéroport et s’envoler vers d’autres horizons. Pourtant, l’incertitude règne dans ce lieu de transit, dernier bastion avant de passer la frontière, américaine dans ce contexte. Dans une ambiance anxiogène qui reflète des sentiments bien réels, Border Line nous confine dans les coulisses de cet établissement, aménagé comme un pénitencier qu’on ne souhaiterait visiter pour rien au monde.

Synopsis : Projetant de démarrer une nouvelle vie aux États-Unis, Diego et Elena quittent Barcelone pour New-York. Mais à leur arrivée à l’aéroport, la Police des Frontières les interpelle pour les soumettre à un interrogatoire. D’abord anodines, les questions des agents se font de plus en plus intimidantes. Diego et Elena sont alors gagnés par le sentiment qu’un piège se referme sur eux…

Pour un premier long-métrage, il faut avouer que le duo de cinéastes originaires de Caracas, au Venezuela, a décidé de secouer le public jusqu’au bout du suspense. Alejandro Rojas et Juan Sebastián Vasquez évoquent l’immigration comme une passerelle qui affole tous les douaniers, chargés d’identifier et de rentrer dans l’intimité des voyageurs. Si le cas des États-Unis de Trump sonne comme une évidence, le sujet peut s’extrapoler à d’autres territoires, tout aussi méfiants à l’heure où les déplacements sont contrôlés et la vérité discutée. L’interrogatoire d’un couple vire rapidement à une humiliation psychologique, qui rappelle que les étrangers ne sont jamais pleinement les bienvenus. Chaque geste des agents et chaque question indiscrète deviennent un motif de stress supplémentaire pour les personnages, comme pour les spectateurs, qui n’auront pas de mal à s’impliquer émotionnellement.

Un après-midi de chien

« Que faites-vous aux États-Unis ? » Peu importe le ton employé à la douane, cette question reste de nature passive-agressive envers les étrangers de passage ou qui souhaiteraient s’y installer définitivement. Malgré un rituel bien connu des voyageurs, Diego (Alberto Ammann) s’attendait à subir un interrogatoire moins virulent et claustrophobique que chez ses beaux-parents. Il est pourtant bel et bien cuisiné à la même sauce que sa compagne Elena (Bruna Cusí). Entre les mains fouineuses des agents de la douane, le couple est rapidement passé au scanner, jusque dans l’intimité de leur vie privée. Jamais dans la surenchère, les interactions sont aussi crédibles que glaçantes. Ce qui aurait pu sombrer dans le cliché gagne en complexité au fur et à mesure que la nature de l’interrogatoire ne révèle l’impensable.

Sans effets de style remarquables, les cinéastes ont opté pour une sobriété esthétique en faveur de leurs propos. Forts de leurs expériences passées, leur témoignage est sans appel : « Il n’y a pas de rêve américain, il y a un cauchemar ». Les promesses d’une terre de fortune et paradisiaque ne sont plus d’actualité depuis un moment. Il suffit de revoir l’inventaire des situations de crise que le pays a dû gérer dans les dernières années pour justifier la névrose et la xénophibie ambiantes qui règnent. Malheureusement, cette investigation n’évolue pas dans le sens d’une éventuelle menace de ce genre. Le récit analyse froidement un système mis en place qui déshumanise les agents, quel que soit son pays d’origine. La solidarité, la fraternité ou la sororité sont des valeurs qui leur échappent au moment des contrôles. En cela, l’agent Vásquez (Laura Gomez) incarne cet état robotique et végétatif. Il n’y a fondamentalement plus rien d’humain dans son regard, on la confondrait volontiers avec Robocop ou Terminator, ce qui n’est loin d’être un compliment.

Rien à déclarer ?

Si les dialogues ont une importance capitale dans l’étude sociale que l’on fait des États-Unis, il ne faut pas négliger la finesse du montage, mettant en avant les non-dits et le malaise qui se propagent au-delà de la toile. La physicalité d’Elena transparaît donc dans un bras de fer psychologiques avec ses matons, sadiques et sans une once de respect pour sa profession artistique. Tantôt témoins et tantôt complices par impuissance, les spectateurs sont tenus en laisse par les angles des caméras et la photographie, au service du point de vue des personnages. Face aux agents chargés de l’interrogatoire ou face au couple, rapidement désarmé par les circonstances ou un léger soupçon, le sentiment de culpabilité ne peut que croître, parfois sans raison, vis-à-vis de ce tribunal officieux où même la pure vérité ne peut constituer un argument fondé. Plongé dans cette zone d’incertitude, coincé dans un établissement mal éclairé et à l’abri de tous les regards, ce casting pour entrer aux États-Unis devient peu à peu le théâtre de l’absurde. Passé un certain degré de nuances, on ne rigole plus. Le film atteint alors un tel niveau de vraisemblance que tout le stratagème du huis clos parvient à nous immerger de bout en bout. Nous sommes ainsi menottés à Diego et Elena, à leurs contradictions, leurs vulnérabilités et à leurs geôliers.

Déjà remarqué à Reims Polar 2023, puis sacralisé au Festival Premiers Plans d’Angers, Border Line n’épargne donc personne dans son huis clos, d’une transparence et d’une efficacité redoutables. Le film prend soin de détailler, dans un seul et même lieu, tout un manuel de procédure et, a fortiori, de torture pour un jeune couple hispanique dont les projets de vie sont malmenés. Sans avoir besoin de murs bétonnés à chaque parcelle de la frontière américaine, nombre de voyageurs se heurtent encore à une politique anti-migratoire, de plus en plus présente dans l’inconscient collectif. Alejandro Rojas et Juan Sebastián Vasquez en tirent un thriller merveilleusement rythmé, d’une grande précision chirurgicale, sans détours ni correspondances.

Bande-annonce : Border Line

Fiche technique : Border Line

Titre original : Upon Entry (La llegada)
Réalisation et Scénario : Juan Sebastián Vásquez, Alejandro Rojas, Gabriela Lazarkiewicz
Image : Juan Sebastián Vásquez
Musique : Raquel Torras
Décors : Zelso de García
Costumes : Alice Bocchi
Son : Sordi Cirbian, Xavi Saucedo
Montage : Emanuele Tiziani
Casting : Gerard Oms
Producteurs : Sergio Adrià, Alba Sotorra, Carles Torras, Xosé Zapata
Production : Zabriskie Films, Basque Films, Sygnatia
Pays de production : Espagne
Distribution France : Condor Distribution
Durée : 1h17
Genre : Drame, Thriller
Date de sortie : 1er mai 2024

Border Line : examen sans frontières
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4

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