« Ayrton Senna » : quête héroïque, et tragique, du summum en Formule 1

À l’occasion du trentième anniversaire de sa disparition, les éditions Glénat publient dans leur collection « Plein gaz » une nouvelle édition de leur biographie graphique consacrée à Ayrton Senna.

Ayrton Senna da Silva, un nom irrémédiablement associé à la Formule 1. Il évoque une époque révolue, constituée de rivalités passées à la postérité et de prouesses sportives appartenant à la grande histoire de cette discipline. Dans la bande dessinée biographique sobrement intitulée Ayrton Senna, et sous-titrée « Histoires d’un mythe », Lionel Froissart, Christian Papazoglakis et Robert Paquet retracent certains faits et épisodes ayant fondé, dans la conscience collective, la légende du pilote brésilien. Ellipses, ponts entre l’enfance et la carrière de Senna, événements marquants, le lecteur (re)découvre un jeune homme passionné, à l’ambition aussi débordante que le talent.

Dès ses premières années, Senna se distingue par son aisance exceptionnelle dans des conditions météorologiques défavorables, un amour pour la complexité des pistes humides qu’il cultive dès l’enfance, lors de ses entraînements de karting. La pluie, loin d’être un obstacle, était pour lui une complice qui, dans le même temps, décuplait ses capacités et gênait ses adversaires, lui permettant de démontrer une maîtrise qui semblait souvent presque inespérée.

La trajectoire de Senna, comme nous le rappellent longuement les auteurs, est indissociable de sa rivalité avec Alain Prost. Cette opposition, qui a défini une ère, prend une nouvelle dimension lorsque Prost rejoint Ferrari ; elle va s’intensifier saison après saison. L’apogée de leur confrontation survient en 1989, lors du Grand Prix du Japon à Suzuka, où un accrochage entre les deux hommes conduit à une disqualification controversée de Senna. Ce dernier, se sentant volé, voit sa rage de vaincre amplifiée par ce qu’il perçoit comme une injustice flagrante. La bande dessinée en atteste largement : leur duel n’est pas seulement un conflit de pistes, mais aussi de visions, de stratégies et de tempéraments, façonnant l’une des plus grandes sagas de l’histoire de la Formule 1.

Au-delà de son génie individuel, Ayrton Senna a été profondément enraciné dans la fraternité des pilotes brésiliens. Introduit en F1 par Emerson Fittipaldi, un autre grand nom, il n’a pas tardé à devenir une figure de proue pour les jeunes talents de son pays. Rubens Barrichello, notamment, bénéficiera de l’attention et des conseils de Senna, voyant en lui un mentor et un modèle à suivre. Ce rôle de guide était pour Senna une composante essentielle de son héritage, et une manière de s’inscrire dans le système d’entraide qui unit alors les pilotes brésiliens – à l’exception notable, pour Senna, de Nelson Piquet.

On découvre également dans cet album qu’Ayrton Senna n’était pas seulement un maestro du volant, mais aussi un négociateur redoutable. Son contrat chez McLaren lui assurait par exemple un million de dollars par course, ce qui reflète non seulement son statut de superstar mais aussi sa compréhension aiguë de sa valeur en tant qu’athlète. Ce deal, audacieux et alors sans précédent, est un signe qui ne trompe pas : le pilote est à cette époque sans équivalent.

Le 1er mai 1994, le monde de la Formule 1 est secoué par une tragédie irréparable : Senna trouve la mort durant le Grand Prix de Saint-Marin, à Imola. Engagé dans une lutte acharnée pour maîtriser une voiture qu’il n’avait pas encore totalement domptée, la Williams FW16, Senna laisse derrière lui un sport en deuil et un héritage immortel, auquel le Grand Prix du Japon à Suzuka est loin d’être étranger. Théâtre récurrent du dénouement du championnat, il a en effet aussi été le lieu de plusieurs de ses plus grands exploits et désillusions.

Avant d’évoquer la disparition du Brésilien, les auteurs racontent comment il s’est associé à Frank Williams, qui dirigeait l’une des équipes les plus prestigieuses de la Formule 1. Ce dernier avait rapidement discerné le potentiel exceptionnel de Senna et lui avait permis d’effectuer des tests sur ses F1, des années plus tôt. Cette reconnaissance précoce par une figure aussi emblématique de la compétition a porté ses fruits avec un contrat signé peu avant la mort du pilote.

Ayrton Senna demeure, dans l’imaginaire collectif, plus qu’un pilote. C’est un symbole de passion, de perfectionnement et de talent. Cette légende éternelle de la Formule 1 mérite amplement sa place dans la collection « Plein gaz », et se rappelle à nous avec un album enrichi de huit pages de témoignages et de photographies de Lionel Froissart. C’est à la fois passionnant et émouvant.

Ayrton Senna, Lionel Froissart, Christian Papazoglakis et Robert Paquet
Glénat, avril 2024, 56 pages

Note des lecteurs0 Note
3.5

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Mon grand frère et moi : portrait d’un homme encombrant

Que reste-t-il d'un homme après sa disparition ? Des objets éparpillés, quelques photos jaunies, et surtout les souvenirs contradictoires de ceux qui l'ont connu. Ryōta Nakano filme ce qui subsiste dans les interstices du deuil : cette étrange cohabitation entre rancœur et tendresse, entre le besoin d'oublier et l'urgence de comprendre. "Mon grand frère et moi" est une enquête intime sur l'absent, menée par ceux qu'il a laissé derrière lui.

Die My Love : Au bord de soi

Dans "Die My Love", Jennifer Lawrence incarne une femme en déséquilibre dans l’Amérique rurale, filmée par Lynne Ramsay comme une expérience sensorielle assez radicale. Entre maternité, isolement et dérive intime, le film refuse tout parti pris pour mieux nous faire ressentir l’effondrement de l’intérieur.

Sorda : des liens au-delà du silence

Après son court-métrage éponyme, Eva Libertad étend l'histoire de "Sorda". Un nouvel opus nécessaire qui interroge la parentalité, dans le bruit du silence.

Nous l’orchestre : au cœur d’un ensemble symphonique

Le documentariste Philippe Béziat nous propose une plongée au sein du célèbre Orchestre de Paris. Multipliant les approches et les gestes de mise en scène, il permet de lever un coin de ce grand mystère : comment des individualités parviennent à faire corps, au service de la musique. Captivant.

Signes de vie, de Werner Herzog : à perdre la raison

Exploration à bas bruit des frontières de la rationalité humaine ? Faille spatio-temporelle où l’Homme quitte le sentier d’un destin médiocre ? Pas de doute, le cinéma de Herzog est déjà en place.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

« Le vent dans les saules » : suspendre le temps

Sous la plume de Michel Plessix, l’univers pastoral imaginé par Kenneth Grahame retrouve une seconde jeunesse. Une fresque douce et mélancolique où l’amitié, la nature et les caprices composent une partition d’une rare délicatesse.

« Monet en quête de lumière » : la vie intime d’un génie pictural

Avec "Monet en quête de lumière", Aurélie Castex épouse un regard. À hauteur d’homme, au fil des saisons et des doutes, sa bande dessinée retrace l’itinéraire d’un peintre obsédé par l’insaisissable, jusqu’à faire de la lumière elle-même un sujet.

« Les Saiyans (Full Color, Tome 2) » : le moment où tout bascule

Ce deuxième volume de l'arc Saiyans concentre ce que Dragon Ball a de plus brutal et de plus sublime. C'est ici, peut-être, que la série devient grande.