« No Fear of the Dark » : sous le vernis du heavy metal

Dans son essai intitulé No Fear of the Dark, Hartmut Rosa, philosophe et et sociologue, nous plonge dans les abysses de la culture metal, une forme musicale à la fois marginale et mondialement répandue.

C’est armé de sa passion et de son expérience en tant que musicien amateur de metal qu’Hartmut Rosa propose une analyse à caractère sociologique de ce sous-genre musical souvent mal compris. Il part du postulat que le metal n’est pas une musique de l’aliénation et de la dépression, mais plutôt un canal privilégié pour une résonance unique avec le monde environnant.

Qui écoute du metal ? Principalement des hommes, ruraux, souvent plus sensibles et sociables que la moyenne, issus majoritairement de périphéries sociales. Ils auraient un QI élevé, seraient plus heureux qu’escompté et vivraient leur musique presque en liaison directe avec leur vie, dans une forme de fidélité encyclopédique qui se traduit notamment par une propension à lire les magazines spécialisés que l’on ne retrouve pas forcément parmi les amateurs d’autres courants musicaux. Hartmut Rosa révèle également un lien fort entre les adeptes de métal et de musique classique, soulignant une profondeur et une centralité de la musique dans leurs vies qui touchent presque au religieux.

No Fear of the Dark note que le metal a souvent fleuri dans les zones industrielles, comme en Angleterre avec Black Sabbath, et qu’il arbore parfois une dimension politique. Ainsi, près du mur de Berlin en Allemagne de l’Ouest, on faisait vibrer les guitares électriques comme un message envoyé à l’Est. Plus loin dans l’ouvrage, l’auteur analyse comment le metal engage ses auditeurs sur un plan psychophysique. « La musique ne se contente pas de toucher, elle entraîne une réponse psychophysique active. » Ou encore : « Dans le metal, la différence entre un volume bas et un volume élevé n’est pas une affaire de degrés : c’est une différence catégoriale. »

Ces propos sont assez représentatifs de l’essai. Hartmut Rosa n’omet pas les sondages et les études, mais il brode aussi énormément autour de ses propres expériences, et de sa vision – forcément subjective – des émotions nées de cette musique. Ainsi, côté pile, il énonce les performances énergiques des concerts, qui créent une expérience immersive où la musique ne se contente pas de toucher l’auditeur mais provoque une réaction corporelle intense. Et côté face, il va rappeler que sur 6000 fans interrogés, quelque 4000 affirmaient que le metal leur avait au moins une fois sauvé la vie.

Stéréotypes associés au genre, place des femmes, racisme, No Fear of the Dark fait un tour d’horizon très intéressant de cette subculture globale qui défie les normes établies et propose une autre manière de voir le monde. Hartmut Rosa insiste : l’important ne relève pas des paroles strictes mais plutôt de leur philosophie générale sous-jacente, qui entre en résonance avec notre vécu et notre rapport à l’autre, à la vie, à la mort. Si le heavy metal ne nous offre pas de réponses formelles, il nous pousse à questionner plus profondément notre rapport à la musique et à notre propre existence.

No fear of the dark, Hartmut Rosa
La Découverte, mai 2024, 204 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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