When Evil Lurks : les enfants du diable

Le mal est à l’œuvre dans When Evil Lurks et ce n’est pas pour notre déplaisir. Dans un jeu de possession viscéral et une ambiance anxiogène dans la cambrousse argentine qui rappelle la brutalité observée dans The Strangers, le film qui a mis la critique et le public sur un pied d’égalité au dernier festival de Gérardmer nous montre enfin ses crocs, toujours aussi aiguisés.

Synopsis : Après avoir découvert un cadavre mutilé près de leur propriété, deux frères apprennent que les événements étranges survenant dans leur village sont causés par un esprit démoniaque qui a élu domicile dans le corps purulent d’un homme. Le mal dont souffre ce dernier ne tarde pas à se répandre comme une épidémie, affectant d’autres habitants de la région.

Si l’on connaît assez peu son parcours, Demián Rugna réussit à asséner le coup de grâce dans les esprits avec un tour de force inattendu et bienvenu. En réponse à son film précédent Terrified (2017), où les héros chassaient le mal, le cinéaste argentin propose la trajectoire inverse en poussant ses personnages à la fuite.

N’en déplaise au dernier long de Ryusuke Hamaguchi, car le mal existe bel et bien dans ce monde ténébreux, perfide et impitoyable. La malveillance est ainsi transmise d’un hôte à un autre, à travers une décharge brutale de violence. Si vous vous demandez pourquoi les démons apprécient de se situer au bout des canons, c’est pour mieux répandre le mal dans le chapitre suivant, le dernier d’une humanité possédée par ses propres démons. De même, il n’est guère difficile de comprendre le mécanisme en ayant en tête l’épisode pandémie du Covid. Et quand bien même le sujet se prête suffisamment bien au jeu de cache-cache entre les individus que l’on pourrait s’arrêter à la comparaison d’œuvres anxiogènes qui ont fait leurs preuves (The Thing, The Sadness), la somme des clichés et des codes horrifiques que l’on connaît si bien sont maniés avec une telle précision que chaque explosion de terreur est à la hauteur d’un humour noir bien dissimulé.

Ce qui vient du diable retourne au diable

Des coups de feu mystérieux dans la nuit, la moitié d’un cadavre découvert dans les bois et un corps putride en décomposition. Ce lot d’indices est largement suffisant pour démarrer une enquête ou pour prendre ses jambes à son cou. Quelque part entre ces deux approches, Pedro (Ezequiel Rodríguez) tente de protéger sa famille, déjà fracturée par un divorce et la charge d’un fils dont la santé mentale laisse planer une forte ambiguïté. Rugna choisit ainsi le road-movie comme pilier narratif, ce qui permet à la fois de renouveler les décors et de mettre en évidence la fatalité du mal qui rattrape toujours les protagonistes. Le feu attise les démons et cette source de violence naît d’une solitude fiévreuse dans un environnement à l’abandon. C’est parce qu’il n’y a plus grand-chose à sauver ou à cultiver dans cette zone rurale, où les rares habitants se braquent d’un regard noir, que la manifestation et l’expansion du mal sont propices.

Sans trop de détours, des coups de hache imprévisibles et autres démonstrations de fureur se succèdent. Dans cette apocalypse, les inconnus ou les proches se mettent à boiter comme les Deadites de la saga Evil Dead et les chiens sont destitués de la fonction amicale pour l’Homme (contrairement à ce que l’on a pu voir dans Vincent doit mourir). Quelque part entre le film de zombies et de possession, c’est en tout cas un jeu viscéral et morbide que Stephen King n’aurait pas renié, car il ne s’agit pas tout à fait du monde tel que nous le connaissons.

En déroulant tout un panel de règles à suivre, Rugna pose le doigt sur un protocole prédéfini par ses personnages, conscients qu’ils sont entourés d’entités démoniaques. Pourtant, sa démarche suit une volonté de « faire L’Exorciste sans exorcisme, sans religion ». En effet, dans ce paysage rural paralysé par son extrême pauvreté, l’Église n’est plus et personne ne s’amuse à nommer les entités démoniaques qui sévissent dans ce coin reculé de l’Argentine pour les conjurer. « Le mal aime les enfants et les enfants aiment le mal » déclare Mirtha (Silvina Sabater), la matriarche de la famille en fuite. Doit-on les craindre ? Peut-on leur faire du mal ?  On se garde toutefois de trop en dévoiler, mais sachez simplement que les enfants constituent à la fois la clé de l’espoir et de la délivrance dans ce théâtre de la mort. À présent outillé par un méta-commentaire sur le déluge de violence qui s’abat et qui se transmet à la dernière génération, le film prend un virage radical dans son dernier acte, avec moins de sursauts et plus d’appétits pour la mutilation.

On y ralentit volontairement le rythme pour mieux jouer avec les contrastes et les ombres une fois la nuit tombée. La photographie de Mariano Suarez sublime toutes ces séquences nocturnes, tandis que le cinéaste flirte constamment avec la limite du hors-champ et de la profondeur de champ, laissant ainsi le spectateur imaginer le pire. Ce qui se produit parfois d’ailleurs, car le but du jeu est de jouer avec nos attentes et le résultat est brillant. When Evil Lurks renoue avec une brutalité horrifique et diabolique comme on en voit rarement dans le paysage cinématographique actuel, ou du moins pas avec autant d’efficacité. Jumelé avec un sentiment d’impuissance face à une dégénérescence chronique familière, le film choc de Rugna peut se targuer d’être aussi généreux que captivant.

Bande-annonce : When Evil Lurks

https://www.youtube.com/watch?v=0gGXsZZsU78

Fiche technique : When Evil Lurks

Réalisation et scénario : Demián Rugna
Photographie : Mariano Suarez
Décors : Laura Aguerrebehere
Costumes : Pheonia Veloz
Montage : Lionel Cornistein
Effets visuels : Marcos Berta
Musique : Pablo Fuu
Son : Pablo Isola
Production exécutive : Roxana Ramos, Fernando Díaz, Emily Gotto, Samuel Zimmerman
Production : Aramos Ciné, Machaco Films, Shudder
Pays de production : Argentine, États-Unis
Ventes internationales : Charades
Distribution France : ESC Films, Factoris Films
Durée : 1h39
Genre : Épouvante-horreur
Date de sortie : 15 mai 2024

When Evil Lurks : les enfants du diable
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Festival

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Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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