Gérardmer 2024 : du requin à toutes les sauces, une mère incestueuse et…le diable, évidemment

Deuxième jour. A Gerardmer, ça sent la montagne : le bois brûlé et le coton imbibé de sueur
On est vendredi. Certains ont la gueule d’être venus pour le festival ; d’autres non. Ce n’est clairement pas la même gueule ; il manque aux uns un velouté ; aux autres quelque chose d’un peu ahuri. Au programme : Sharksploitation, Amélia’s Children et When Evil Lurks : un documentaire hors-compétition sur les films de requin, un film américain sur la famille et l’obsession de la jeunesse, et un film de possession argentin. Une semi-réussite, une oeuvre balisée et notre coup de coeur du festival.

(Hors compétition) – Sharksploitation – Réalisé par Stephen Scarlata (Etats-Unis, 2024)

Jaws, de Spielberg, sorti en 1975, a inauguré une série de films, un genre même, le genre « film de requin », que les anglophones regroupent sous le titre de « sharksploitation ». Ce documentaire de Stephen Scarlata entend rendre hommage à ce sous-genre de la production hollywoodienne, et en particulier à ses éléments les plus farfelus et narnardesques.
Sharksploitation retrace cette histoire, précisément et exhaustivement, en distinguant au moins trois temps : une préhistoire, le temps d’avant Jaws, où le requin revêt progressivement, notamment à travers les James Bond, un caractère maléfique. Ici, le documentaire se fait généalogie, au sens nietzschéen, et montre bien le caractère construit de cette représentation. Puis, vient l’entrée proprement dite dans l’ère du requin, avec Jaws et tous ses succédanés. Il apparaît là que, au-delà d’une focalisation sur cet animal aquatique, Spielberg a inventé une structure-type, qui sera copié allègrement, avec d’autres animaux parfois : le crocodile, le piranha et même le grizzli.
Puis, après un temps de latence au début des années 90, suite à l’échec commercial de Jaws 4, le genre se voit relancé par Deep Blue Sea, et peu après par les studios Scy-Fy, spécialisé dans la série Z, qui produiront à partir des années 2000 un nombre incalculable de films toujours plus chimériques et extravagants, à prendre au 51ème degré, parmi lesquels on peut citer : Sharktopus, Shark Attack, jusqu’à l’inénarrable Skarknado ; l’idée étant, à la manière d’un cadavre exquis, d’associer le requin à tout et n’importe quoi : requin-fantôme, requin à 6 têtes, requin des glaces, requin de terre, requin-volant, et d’imaginer des manières chaque fois plus burlesques de leur faire croquer des êtres humains.
Le film se termine sur une note écologique, en rappelant les conséquences navrantes qu’occasionna la diabolisation du requin par l’industrie cinématographiques américaines : peur irrationnel, massacre sans vergogne, sur-pêche, etc… ; et nous présente rapidement le parcours de rédemption de l’auteur du roman qui inspira Jaws, et comment, à la fin de sa vie, il s’efforça d’aider les océanographes à réhabiliter cette créature fascinante et nécessaire à l’éco-système des océans.
Ce récit historique des différents stades de développement de la Sharksploitation est tout à fait clair et honnête, et ne manque pas de drôlerie. On peut déplorer néanmoins que la dimension sémiologique du phénomène soit si superficiellement traité. Pourquoi le requin ? Que symbolise-t-il ? A quel archétype renvoie-t-il ? Pourquoi l’eau est-il un élément si propre à l’horreur ? Et aussi, quel sens historique ce phénomène contient-il ? Ce succès n’est pas survenu n’importe quand, n’importe où. Quel lien le film de requin entretient-il avec les structures sociales et économiques ou l’état spirituel de l’époque à laquelle il se donne à voir? Si le documentaire aborde quelques-unes de ces questions, c’est en passant, et en privilégiant surtout les conditions de productions à Hollywood pour expliquer l’apparition et l’évolution de ce genre.
Il reste encore à analyser, un nouveau Roland Barthes ou un nouveau Claude Lévi-Strauss pourrait s’y coller, l’espèce de mythe dont Spielberg esquissa les grands traits, et que le cinéma américain ne cesse de bégayer depuis, en d’infinis variations.

(Compétition) – Amelia’s children – Réalisé par Gabriel Abrantes (Portugal, 2024)

Après avoir assisté au drame qui éloigne les deux bébé d’Amelia, on retrouve Edward et sa compagne Riley trentenaires épanouis à New York. Seule ombre au tableau : Edward s’interroge sur son passé et ses ancêtres.
Grâce à un test ADN, ce dernier retrouve la trace de son frère au Portugal. Le couple décide alors de prendre l’avion afin de rencontrer la mère d’Edward ainsi que son frère jumeaux Manuel.
A partir de là se mettent en place les tropes du genre : manoir isolé, voisins inquiétants et nuits agitées .
La mère d’Edward, ancienne beauté façon catalogue, a (très) mal vieilli et ressemble davantage à une chimère qu’à la femme cinquantenaire qu’Edouard a pu imaginer.
A partir de là, on pourrait s’attendre à ce que le réalisateur se serve du décor grandiose des forêts portugaises pour abîmer ce couple américain façon quaterback et pom-pom girl. Il n’en est rien.
L’angoisse monte progressivement à coup de visions cauchemardesques, de conversations volées et de veilles photos retrouvées mais le twist scénaristique est rapidement livré au spectateur et l’intégrité physique et psychique des personnages n’en semble qu’égratignée. On se contentera d’un léger frisson alors que les thèmes mis en place (sorcellerie, inceste) nous promettaient horreur et dégoût.
Même la relation sexuelle incestueuse prête d’avantage au rire, à peine gêné, qu’au malaise tant on reste distant face à cette accouplement mécanique sans passion ni fluide. Même Edward, en belle au bois dormant, n’en semble qu’à peine secoué.
Le rythme maîtrisé et quelques courses poursuites bien réalisées nous font passer un bon moment sans vraiment nous ébranler.

(Compétition) – When Evil Lurks – Réalisé par Demian Rugna (Argentine, 2024)

Deux frères, dans un coin paumé et jamais nommé de l’Argentine, découvre que l’une de leurs voisines cache un possédé (qui n’est autre d’ailleurs que son propre fils). Dans ce monde paysan argentin que le film réinvente intégralement, on s’effraye bien sûr de la possession mais sans trop s’en étonner pour autant. La décision est prise alors, sous la pression d’un autre voisin, d’éloigner le possédé, sorte de masse graisseuse pourrissant de l’intérieur, Mais ce geste, loin de résoudre le problème, va au contraire l’accentuer. Voici dès lors nos deux frères entraînés dans une tentative perdue d’avance d’échapper à un diable diffus et épidémique.
When Evil Turks est, jusqu’à ce jour, notre coup de coeur du festival, celui qui devrait gagner le prix principal, tant il surclasse les autres en style, en mise en scène et en ambition. When Evil Turks renouvelle radicalement le film de possession – genre qui s’était enfermé dans ses codes, et nous projette dans un univers où ce phénomène se trouve régi par des règles inédites. Alors que le film de possession, habituellement, se déroule à l’intérieur un espace déterminé, souvent celui de la famille, le mal y surgissant toujours dans le lieu le plus intime et connu, When Evil Turks nous conte, a contrario, l’histoire d’un mal qui s’étale, et de manière exponentielle. Dans ce monde d’où les Eglises ont disparu, où l’Etat est déliquescent et où les adultes semblent avoir perdu tout magistère moral, l’existence du mal, et du mal le plus radical, s’imposerait presque comme une évidence. Il n’y a rien pour le retenir, et il apparaît assez vite que le combat qui se mène contre lui, combat qui constitue l’intrigue du film, est voué à l’échec.
Le monde de When Evil Lurks est un monde déjà perdu. Le diable n’y fait que reprendre son dû. Il y est de plus en plus chez lui. Au fur et à mesure de l’intrigue, on découvre que chaque personnage est marqué d’une faute grave. Toutes les relations, même les plus pures en apparence, se révèlent souillées de quelque manière, et l’être le plus innocent, l’enfant, l’adjuvant le plus fidèle et efficace du démon. C’est un monde, par ailleurs, qui fonctionne selon des règles extrêmement précises et étranges, ce qui est une des grandes idées de ce film, et l’un des côtés par lequel il nous surprend et nous ravie le plus. Dans ce monde donc, l’enfance est a priori maléfique, il ne faut jamais, pour une raison inconnue, utiliser de lumières électriques, il ne faut pas employer non plus l’arme à feu contre le démon au risque de le démultiplier et de le renforcer, et, enfin, seule la témérité la plus inconsciente nous protège de lui.
Ajoutons encore ceci : Là ou classiquement l’exorciste est sans technique et s’en remet à Dieu, ici une forme de technique bizarre, ésotérique est la seule ressource des hommes dans un monde où Dieu et les églises sont morts, comme le disent à plusieurs reprises les personnages.
On pourrait encore lister toutes les grandes idées de ce film, et tout ce qu’il nous a inspiré de réflexion sur le mal, la sécularisation des sociétés modernes, le conflit des générations et la fin de l’homme. Disons aussi, qu’outre son originalité, When Evil Turks est continuellement terrifiant et angoissant, et ce, sans que le réalisateur n’ait eu tant que ça recours aux procédés convenues du film d’horreur (suspens poussif et surprise facile).
Ce film est si riche, si original, si puissant qu’il mérite à notre humble avis les hommages du jury.

Festival

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