Histoires de mes 17 ans, l’année du bac de français

Les Cahiers d’Esther… Difficile pour un amateur de BD de passer à côté de cette série, surtout depuis que son auteur, Riad Sattouf, a obtenu le grand prix du jury (2023) au festival d’Angoulême (il avait déjà obtenu le Fauve d’Or en 2010 et 2015). A raison d’un album par an depuis les dix ans d’Esther, celui-ci constitue déjà le huitième de la série.

Depuis des années, Sattouf explique que ces cahiers lui sont inspirés par le dialogue qu’il a noué avec la fille d’un couple d’amis à lui, reconnaissant juste la modification de son prénom afin de préserver son anonymat. Le doute persistant sur la réalité d’Esther je signalerai par un + entre parenthèses les points qui crédibilisent la thèse du personnage réel et par un – ceux qui me font plutôt penser à un personnage de fiction. Ce doute mis à part, Sattouf livre avec la série quelque chose d’unique et précieux, car il s’agit d’une sorte de témoignage aussi crédible (+) que vivant et rigolo sur ce qu’observent et ressentent les jeunes de notre époque. En effet, Esther a connu les attentats de novembre 2015, la pandémie de Covid, déjà deux élections présidentielles, ainsi que la guerre entre la Russie et l’Ukraine, pour rester dans l’actualité générale.

Tome 8

Dans cet album, Sattouf maintient le cap avec Esther et garde le ton qu’on lui connait depuis le début. Rappelons qu’il prévoit d’aller jusqu’à ses dix-huit ans (album annoncé pour juin 2024). Bien entendu, en grandissant Esther a perdu en innocence. Désormais, elle sait que rien n’est immuable, même ses parents dont elle voit l’aspect physique évoluer, en même temps que le sien. Mais cette angoisse n’est que diffuse et minime par rapport à ce qui la stresse pour de bon, à savoir le bac de français (+) et Poutine (-) qui apporte la guerre en Europe. Son évolution concerne essentiellement sa vision de l’univers masculin, symbolisée par la façon dont elle considère désormais son grand frère qui ne vit plus à la maison. Les garçons de son âge l’attirent désormais autant qu’ils la dégoûtent avec leurs comportements de petits machos irrespectueux. Depuis qu’on la connaît, Esther subit régulièrement leurs remarques désobligeantes voire agressives (+) assorties d’un vocabulaire grossier et sexiste, reflet d’un état d’esprit issu de la domination masculine. Bien que durcie, elle est encore suffisamment jeune pour ne pas être totalement bloquée sur ses positions. Il faut dire qu’elle vit dans une famille où elle est suffisamment protégée, même si cela n’empêche pas les frictions classiques. Son père reste son idole et sa mère sa meilleure copine. Il y a quand même de l’électricité dans l’air le jour où elle leur demande d’acheter un dérivé de drogue qu’elle a eu l’occasion d’essayer et donc d’apprécier, car présenté comme sans effet d’accoutumance. Là, elle se heurte à un mur et même à des remarques de déception. Et puisque j’ai évoqué la question du vocabulaire, Esther a une surprise très désagréable un soir, alors qu’elle partage sa chambre avec son petit frère qu’elle a toujours trouvé adorable. Brusquement, celui-ci s’adresse à elle avec ce vocabulaire et ce ton qu’elle connait trop bien (-). Au-delà de l’amusement, on remarque surtout qu’Esther ne réagit pas. Elle a donc des réflexes acquis, avec un niveau d’intentions tout à fait correct qui peut passer à la trappe en situation. C’est flagrant quand elle retourne dans la colonie de son enfance pour passer la partie pratique du BAFA (-). Au premier imprévu, elle adopte un comportement allant à l’encontre des règles de base, qu’elle connait. Bien mal lui en prend, car la directrice la menace bientôt de renvoi et même pire. Cela a un aspect comique pour nous qui la « connaissons » mais cela l’amène à finir son stage en esclave de l’équipe de direction, ce qu’elle accepte dans la seule perspective d’obtenir son diplôme. Au lycée, malgré un look relativement passe-partout, elle passe pour une bourge pour la simple et bonne raison qu’elle habite Paris intra-muros (le XVIIe). D’ailleurs, on se demande comment font ses parents pour vivre normalement alors qu’aucun des deux n’occupe un poste à responsabilité (-). L’observation concernant plus particulièrement Esther, c’est que reviennent de manière de plus en plus insistante, des réflexions en rapport avec le succès de la série. La mise en abyme laisse perplexe (-) et on comprend surtout que le dessinateur présente des situations lui permettant de répondre aux questions qu’on lui pose régulièrement. On peut même imaginer qu’il prépare son public à admettre qu’Esther n’est qu’un personnage. Ainsi, il la montre régulièrement se posant des questions par rapport à la série. Peut-on vraiment l’imaginer rester naturelle tout en sachant que ses petites histoires deviendront publiques (-) ? Si Esther existe vraiment, la conclusion s’impose : Sattouf doit la laisser vivre sa vie. Quoi qu’il en soit, avec le matériau dont il dispose, le dessinateur l’adapte (bien voire très bien) selon son inspiration, faisant un vrai travail de mise en scène ainsi que de scénariste. D’ailleurs, il suffit de se mettre un instant à la place d’Esther pour imaginer que, comme avec un psy, elle ne raconte à Sattouf que ce qu’elle veut bien. J’en veux pour preuve que cette année elle avoue avoir eu une petite histoire sentimentale avec un garçon alors qu’ils avaient quinze ans, ce qu’elle avait gardé pour elle à l’époque. A noter que dans cet album, Sattouf réussit encore une fois à préserver un équilibre remarquable dans les thèmes abordés, entre le lycée, les copines, la famille, l’actualité et les imprévus de la vie.

Anecdote personnelle

Un samedi en début d’après-midi, je lisais cette BD dans les transports en commun (le RER), tranquillement installé avec l’album sur les genoux quand une collégienne est montée dans la rame et s’est plantée face à moi, me fixant un long moment avant de s’asseoir. J’ai vite compris qu’elle était surprise et fascinée de trouver cette BD à cet endroit. Avant qu’une véritable gêne s’installe, la mère est venue à la hauteur de sa fille et l’a incitée d’un geste à se placer à ma gauche, elle-même prenant la place en face de moi. Une fois installées, la fille ne cherchait qu’à attirer l’attention de sa mère et plusieurs fois elle s’est penchée vers elle pour des chuchotements, mais la mère ne réalisait pas vraiment de quoi il retournait. Visiblement, la fille avait identifié d’un coup d’œil ce que je lisais et la surprise la rendait folle. De mon côté je ne disais rien et poursuivais ma lecture, me contentant d’esquisser un sourire et de bien ouvrir la BD et même de la pencher un peu vers la fille pour qu’elle en profite aussi. A mon avis, l’épisode confirme le caractère original de la série (style du dessin, mise en page sous la forme de quatre bandes avec des cases carrées, sauf quelques planches avec un seul grand dessin, noir et blanc agrémenté par un usage personnel de la couleur). Maintenant, dans quelles conditions cette fille a-t-elle pu découvrir la série ? Je verrais bien au CDI de son collège. Son intérêt pour ces cahiers montre à mon avis que ce que raconte Esther lui parle. Cela confirmation le caractère particulièrement représentatif des aventures d’Esther. Par contre, j’ai vraiment eu l’impression que la fille tentait désespérément d’expliquer à sa mère que je lisais quelque chose qu’elle apprécie. Peut-être tentait-elle de la convaincre de lui acheter l’album. Dans ces conditions, on peut imaginer le décalage générationnel. Ce n’est pas parce que les parents entendent leurs enfants s’exprimer qu’ils réalisent ce que ceux-ci vivent dans le détail. Si la mère avait lu l’album, qu’en aurait-elle pensé ? Qu’en déduirait-elle sur sa fille en comprenant qu’elle apprécie cette BD ? Est-ce qu’on ne pourrait pas aller jusqu’à imaginer que la fille tentait de faire passer un message auprès de sa mère pour lui faire comprendre, au moins en partie, ce qu’elle-même vit au quotidien en côtoyant les jeunes de sa génération ? On peut également imaginer que la fille faisait remarquer à sa mère que la série n’intéresse pas que la jeune génération. Bien-sûr, elle ne pouvait pas savoir que l’anecdote se retrouverait ici, parallèle aussi improbable qu’intéressant avec la position d’Esther entamant le dialogue avec Riad Sattouf sans imaginer ce que cela pourrait inspirer à l’artiste

Sattouf, témoin de son époque

Tout cela pour dire que j’ai longtemps retardé le moment de m’attaquer aux Cahiers d’Esther, parce que le style de dessin ne m’attirait pas particulièrement et que je sentais une BD très bavarde, avec même des textes difficiles à lire (en noir sur fond sombre, parfois un peu dans tous les sens). Finalement, j’ai tenté le coup et je ne le regrette absolument pas. Désormais, si je ne suis pas un inconditionnel du style de Sattouf, j’apprécie sa façon de rendre l’expressivité de ses personnages. Surtout, j’apprécie son état d’esprit général. Tout en dressant un portrait sensible, pudique, d’une grande crédibilité et passionnant de son personnage principal, il donne sa vision de l’ambiance générale de toute une époque, sous la forme d’une véritable radiographie sociétale où les aspects durs ne l’empêchent jamais de nous amuser. Dans cet album, plusieurs anecdotes m’ont fait m’esclaffer franchement et j’attends donc avec impatience la parution du prochain album, puisque je ne lis pas L’Obs où les Cahiers d’Esther paraissent en préproduction, au rythme d’une planche par semaine.

Les Cahiers d’Esther – Histoires de mes 17 ans, Riad Sattouf
Allary Editions : sorti le 1er juin 2023

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3.5

Festival

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