« Live Memorium » : les abysses du virtuel

Dans Live Memorium, publié aux éditions Glénat, Miki Makasu et Benoît Bourget imaginent un monde futuriste où la réalité virtuelle est plus palpable que jamais. Ce one-shot bien ficelé questionne l’impact de la technologie sur nos vies et notre humanité.

Tomasu est un trentenaire mal dans sa peau, malmené par ses collègues et solitaire. Sous la coupe d’un patron véreux, il ne trouve du réconfort qu’auprès de sa mère, jusqu’à ce que celle-ci ne décède. Effondré, le jeune homme cède alors aux perspectives offertes par son ami Usagi : le recours à Live Memorium, service cognitif et virtuel, doit lui permettre de revivre ses souvenirs comme s’ils étaient réels, en ayant en plus la possibilité de les modifier. De retour dans son enfance, Tomasu va ainsi redéfinir des moments douloureux et se laisser absorber par un passé décidément obsédant.

Live Memorium explore la détresse psychologique et la transformation graduelle de Tomasu. Celui qui truquait les comptes d’une société active dans la commercialisation de robots sexuels va changer de personnalité. Sa réalité est affectée par l’expérience virtuelle, et il devient de plus en plus agressif et arrogant. Les auteurs soulèvent la question du lien entre passé et présent, surlignant la dimension formatrice du premier, et les dangers que constitue sa manipulation à l’égard du second.

Le récit, sombre, se déroule dans un environnement urbain dystopique. La technologie y apparaît comme un palliatif à la solitude et à la souffrance. C’est bien entendu le cas à travers les poupées sexuelles, bien implantées, mais aussi grâce à l’immersion permise dans les propres souvenirs des hommes, devenus malléables à souhait. Ce que Live Memorium suppose, c’est la possibilité de nous transformer, avec notre consentement, en créatures prométhéennes, dont les flux et reflux mémoriels agissent en prise directe sur notre présent. 

Au dessin, Benoît Bourget ne lésine pas sur les expressions et décors détaillés. Il rend son univers glaçant et oppressant, avec quelques vignettes référencées et ce qu’il faut de visions cauchemardesques. Live Memorium en ressort grandi, et peut s’appréhender comme une réflexion sur la solitude moderne et la déshumanisation croissante de nos sociétés. Anticipation techno-pessimiste, l’album s’insère à différentes étapes de la vie d’un homme inaccompli, qui sombre peu à peu dans l’ivresse d’une virtualité qui crée plus de problèmes qu’elle n’en résout. 

Live Memorium, Miki Makasu et Benoît Bourget
Glénat, mai 2024, 208 pages

 

Note des lecteurs0 Note
4

Festival

L’Étrange Festival 2026 : Ikatan Darah, la dette de sang

À l'Étrange Festival, Ikatan Darah déploie la fureur chorégraphiée de la maison Iko Uwais. Mega, athlète de pencak silat, riposte contre une mafia locale pour sauver son frère endetté. Antagonistes grotesques, adrénaline continue et un duel à la tondeuse à gazon qui coupe le souffle.

L’Étrange Festival 2026 : Tristes tropiques, le masque de l’épuisement

Élevés dans la loi de la jungle par un Maître aujourd'hui disparu, les tueurs d'élite de "Tristes Tropiques" se déchirent entre rumeurs et soupçons de trahison. Park Hoon-jung filme une fratrie fatiguée par ses propres masques, entre mélancolie stylisée et scènes d'action frontales, jusqu'à un climax à la machette.

L’Étrange Festival 2026 : Ithaqua, le dieu de la famine ressuscite la Hammer

La Hammer ressuscite le mythe du wendigo avec "Ithaqua", film de monstre glacial tourné en Ontario dans des conditions extrêmes. Entre horreur mythologique et survival à la sauce western, ce retour du studio britannique séduit par son atmosphère et ses effets pratiques, malgré des défauts de tons et de rythme.

L’Étrange Festival 2026 : Le sabre des gardiens, une épopée à l’étroit

Chorégraphe historique du cinéma d'action hongkongais, complice de Jackie Chan et des Wachowski sur "Matrix", Yuen Woo-ping signe un wuxia porté par des cascades inédites et une tempête de sable réelle. Un film généreux, où le souffle épique se heurte à une narration trop dense pour son format.

Newsletter

À ne pas manquer

L’Âme des guerriers (1994), de Lee Tamahori : une tentative de réaffirmation identitaire

Œuvre sur le déclin culturel des Maoris, ce premier long-métrage de Lee Tamahori propose un portrait sans concession de la misère et de la violence dans lesquelles patauge une communauté déracinée. Aux côtés de La Leçon de piano de Jane Campion, sorti un an plus tôt, cette tragédie grecque doublée d’une œuvre choc a permis de mettre la Nouvelle-Zélande sur la carte du cinéma mondial.

La frappe : Sans les mots

La frappe explore avec une caméra au plus près des visages les cicatrices laissées par un père abuseur. Julien Gaspar-Oliveri signe une œuvre tendue et rugueuse, entre drame intime et chronique familiale. Un film qui déroute par son refus de trancher mais finit par séduire lorsqu'il renoue avec une narration plus ferme. Une proposition fragile, parfois monotone, mais qui s'essaye à une certaine forme.

Utu Redux : quand la vengeance devient un incendie sans fin

Le western maori de Geoff Murphy plonge dans la guerre de Te Kooti, tourné à cru dans le bush néo-zélandais. Entre villages incendiés, humour noir et camps jamais figés, le film capture un engrenage de vengeance coloniale où personne ne reste épargné, jusqu'à une scène finale qui vide le mot "utu" de son sens.

Smash Palace : au pays de la casse

Dans une casse automobile perdue en Nouvelle-Zélande, un ex-pilote confond amour et possession jusqu'à traiter sa fille comme un trophée. Son couple se déchire, son garage déborde de carcasses, et le paysage tout entier se referme sur lui comme un piège dont personne ne ressort.

The Dog Stars : Ridley Scott s’essaie au post-apo (en pantoufles)

Dans un monde post-pandémique, Ridley Scott livre un survival maîtrisé mais sans surprise, porté par Jacob Elordi, Josh Brolin et Margaret Qualley dans les paysages du Colorado.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

« Post Mortem » : ce que les morts ont à dire

"Post Mortem" réunit le médecin légiste belge Philippe Boxho et le dessinateur Pierre Alary dans une bande dessinée documentaire qui s'emploie à vulgariser un métier sur lequel circulent bon nombre de fantasmes. Le résultat est une œuvre à part, traversée par l'idée que la mort ne constitue pas tout à fait une fin.

« Les 4 Reliques du rock’n’roll » : les Zumbies remettent le rock sur pied

Dans un monde post-apocalyptique qui ne tourne déjà plus très rond, quatre rockeurs morts-vivants doivent réunir les reliques sacrées du rock’n’roll. Arnaud Le Gouëfflec et Julien Solé signent un road-trip furieux et absurdement réjouissant.

« La Désinformation » : comprendre pour mieux combattre

Entre montée des populismes, guerres hybrides, défiance envers les institutions et avènement des réseaux sociaux, la désinformation est devenue l'un des grands enjeux démocratiques de notre époque. Avec "La Désinformation", Grégoire Darcy propose une synthèse ambitieuse des connaissances scientifiques sur le sujet.