« Chroniques du Grand Domaine » : examen d’un milieu

Avec son album Chroniques du Grand Domaine, publié aux éditions Delcourt dans la collection « Encrages », Lili Sohn nous plonge dans l’histoire et la vie quotidienne d’un immeuble emblématique de Marseille. À travers des dessins bruts, elle nous offre une vision à la fois personnelle et sociologique d’une ville cosmopolite.

Dans l’immeuble du Grand Domaine, la pandémie de COVID-19 a une résonance particulière. Les habitants, qui ont l’habitude de s’entraider et d’échanger, se rapprochent, brisant peu à peu les distances de sécurité pour former une véritable communauté. La scénariste et dessinatrice Lili Sohn a fondé une famille et travaillé sur ses bandes dessinées au cœur de ce microcosme singulier. Celle que certains taxaient de « gentrificatrice » ou de « bobo » porte un regard tendre et sociologique sur son milieu de résidence et de vie. 

Pour construire son album, Lili Sohn s’est plongée dans les archives départementales, documentant l’histoire du bâtiment et même de la ville. Marseille est présentée comme un espace ouvert sur le monde, façonné par son histoire migratoire et sa culture méditerranéenne. De Massalia, plus vieille ville de France, elle est devenue phocéenne, romaine, puis française en 1482. L’auteure aborde l’arrivée des négociants européens, des Italiens, des Arméniens dans les années 1930, des Algériens dans les années 1950 et enfin des Comoriens dans les années 1970 et 1980. 

Le Grand Domaine est le théâtre d’interactions humaines riches et variées. Il porte en son sein la diversité marseillaise et l’histoire des migrations européennes. Lili Sohn décrit un environnement où les habitants se croisent, échangent des services, se disputent parfois, se laissent des petits mots pas toujours tendres mais demeurent in fine généralement solidaires et bienveillants. Pour donner plus de chair à son récit, l’auteure portraiture certains des résidents. Dont Claire, représentative du travail micro-sociologique mené : ses parents ont fui le génocide arménien, elle et son frère ont été adoptés par des amis de la famille. Partant, Lili Sohn peut revenir sur l’arrivée des réfugiés arméniens à Marseille en 1922, et l’accueil que leur réserve la diaspora déjà installée.

Chroniques du Grand Domaine évoque également l’engagement communautaire et associatif, notamment à travers La Cimade, une association de soutien aux exilés fondée en 1939, ou du MLAC, une association créée en 1973 pour légaliser l’interruption volontaire de grossesse. Ses comités, répartis dans toute la France, offrent des informations, proposent des avortements et organisent des voyages vers Amsterdam pour les femmes enceintes de plus de 12 semaines. Car au-delà de l’immeuble, c’est Marseille qui est passé au peigne fin, jusqu’à ses 57 kilomètres de littoral, son déficit d’infrastructures et ses carences dans l’enseignement de la nage aux enfants.

Graphiquement, l’album est très diversifié, mêlant photographies, dessins, extraits de livres ou encore aquarelles. Lili Sohn rend par ailleurs hommage aux nombreux artistes qui ont vécu au Grand Domaine, comme Richard Martin, Serge Dentin ou encore Sylvie Paz. Chroniques du Grand Domaine s’apparente à bien des égards à une fresque humaine, historique et sociologique, démystifiant l’essence de Marseille à travers les vies et les histoires de ceux qui habitent ce microcosme. Elle le fait avec talent, à bonne distance, dans un mélange équilibré d’émotions et de données factuelles.  

Chroniques du Grand Domaine, Lili Sohn
Delcourt, mai 2024, 272 pages 

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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