Master Gardener : entre horticulture et nazisme

Master Gardener, troisième volet de la trilogie de Paul Schrader, évoque à nouveau la rédemption à travers le destin d’un homme. Mais cette fois, il associe les deux thèmes antinomiques au possible que sont l’horticulture, pour la forme et le contexte, et le nazisme contemporain pour le fond. C’est superbement réalisé, impeccablement interprété et totalement hypnotique en plus de fulgurances visuelles qui en font le meilleur des trois.

Paul Schrader est d’ailleurs un cinéaste capable du pire (ses DTV avec Nicolas Cage ou le prequel honteux de L’Exorciste le prouvent) comme du meilleur. On pense notamment aux classiques Affliction ou American Gigolo. Depuis qu’il a entamé cette trilogie il y a cinq ans avec l’austère mais intéressant Sur le chemin de la rédemption, puis prolongé avec le léthargique et un tantinet ennuyeux The Card Counter, on sent un cinéaste vieillissant (il approche les 80 printemps) mais assagi, plus cohérent. Et si cette trilogie uniquement thématique et formelle – mais en aucun cas liée par la narration – est en dents de scie, ce dernier opus est sans conteste son meilleur.

Les trois ont le mérite d’associer des sujets auxquels personne n’aurait pensé. En effet, le premier opus avec Ethan Hawke en prêtre nous causait religion et terrorisme écologique (!), tandis que le second avec Oscar Isaac mêlait concours de poker et torture étatique (re-!). Alors de le voir associer l’horticulture avec les réminiscences du nazisme ici ne nous étonne que très peu. La sève de ce projet confronte des hommes face à leur passé trouble et torturé se baignant dans les maux et les travers de nos sociétés contemporaines. Cela fait du sens et aboutit à trois œuvres complémentaires mais de qualité inégale bien que constituant un ensemble hautement cohérent.

Ici, dès le sublime générique, on pressent quelque chose de peu commun. Cette ouverture forcément végétale et florale est magnifique et nous prépare à une immersion dans un contexte en vase clos, comme coupé du monde, et inédit au cinéma. Presque hors du temps. Un lieu que l’on ne quittera pas durant toute la première moitié du film. Cet endroit, c’est un magnifique domaine dégageant la chaleur moite d’un des États du sud des USA, probablement la Louisiane au vu de l’architecture, même si les repères spatio-temporels demeurent flous. Un domaine où sa propriétaire, passionnée de fleurs et de plantes, entretient un immense domaine horticole qui sera le lieu de nombreuses métaphores et symboliques végétales plus ou moins heureuses et délicates.

On se demande où Master Gardener va nous emmener et on a raison. Car malgré un rythme un peu (et volontairement) lent, destiné à nous imprégner de cette atmosphère singulière, on ne sait jamais vers quoi ce long-métrage hautement original va nous conduire. Il alterne les genres et oscille constamment entre drame et suspense, le premier prenant le pas sur le second dans la première partie puis inversement. Le profil du personnage de Narvel restera nébuleux un temps et on découvrira au compte-gouttes son passé, laissant une part de mystère bienvenue.

Schrader s’entoure ici de nouveau d’un très grand acteur versatile en la personne de l’australien Joel Edgerton. Son duo avec la jeune Quintessa Swindell tient sur un fil ténu, surtout vu l’évolution de leur relation, mais probant. Le jeu tout en retenu du premier face à la candeur et la détresse de la seconde fait des merveilles. Et de retrouver la grande Sigourney Weaver dans un second rôle de luxe, où elle excelle comme à son habitude, est un plaisir qui ne se refuse pas.

Les moments dramatiques sont forts et presque sous tension tandis que de rares moments de fureur, de violence sèche, viennent nous bousculer de manière sporadique mais jamais gratuite, se fondant parfaitement dans ce récit trouble et particulièrement original. Le thème de la rédemption est ici parfaitement négocié, mieux même que dans les deux autres opus de ce triptyque. Master Gardener est une œuvre peu commune qui vous cueille dès ses prémisses mais qui peut aussi vous laisser de marbre. Elle délivre un vénéneux poison diffus, mais se permet aussi des moments de grâce comme lors de cette rêverie nocturne et florale très raffinée.

S’il est possible que ce long-métrage provoque l’ennui chez certains, il aura également des vertus hypnotiques sur d’autres. Le mariage cinématographique de ces sujets est étonnant mais probant, quand bien même il relève plus du gadget que d’un véritable traitement de fond, ce qui pourra peut-être aussi agacer. Quant à sa forme, de la composition des plans à sa photographie froide, elle frappe assurément le regard comme lors de cette scène de nu osée mais sublime. Un suspense tragique et psychologique intéressant, à la fois rare et subtil, qui clôt admirablement ce projet atypique de Paul Schrader.

Bande-annonce: Master Gardener

Synopsis : Narvel est un horticulteur dévoué aux jardins de la très raffinée Mme Haverhill. Mais lorsque son employeuse l’oblige à prendre sa petite-nièce Maya comme apprentie, le chaos s’installe, révélant ainsi les sombres secrets du passé de Narvel…

Fiche technique : Master Gardener

Réalisation : Paul Schrader
Avec : Joel Edgerton, Sigourney Weaver, Quintessa Swindell, …
Production : Kojo Productions
Pays de production : USA
Distribution France : The Jokers / Les Bookmakers
Durée : 1h52
Genre : Drame – Thriller
Date de sortie : 5 juillet 2023

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3.5

Festival

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