Le Lycéen de Christophe Honoré : d’amour et de mort

4

Après avoir mis en scène les fantômes de sa vie au théâtre avec Le Ciel de Nantes, Christophe Honoré parle de deuil et de renaissance dans Le Lycéen. Il raconte l’histoire d’un adolescent confronté à la mort de son père et à son désir, qui devra choisir s’il renonce ou non à l’amour, car après tout  comme le réalisateur l’a écrit pour Alex Beaupain : « J’ai l’amour en haine /L’amour rend si bête / Aimons-nous à peine/ La vie La vie c’est bien mieux /Sans ce baratin » …

Chaos

Dès son succès avec Les Chansons d’amour, Christophe Honoré a parlé de deuil, d’amour, de renaissance, de cruauté des sentiments. On le sait également prompt à filmer l’adolescence dans des décors sans époque avec des corps sans divertissement, sans attache, mais toujours prêts à s’enlacer. La gravité des relations, des sentiments sont toujours la contrepartie de la nécessité de vivre. Pour Lucas, dix-sept ans, une première journée à Paris après le décès de son père est essentielle, même s’il veut la rendre sans importance. Le réalisateur ne filme pas ce deuil comme un processus, mais bien comme des instants morcelés, la caméra est d’ailleurs d’abord très furtive, s’attachant à des détails plus qu’aux corps en globalité. Lucas ne voit pas ceux qui l’entourent, il traverse les premières heures et jours de son deuil, sans conscience. Il sait que cette mort se doit d’être radicale, qu’il devra changer ensuite. Il est même tenté par le renoncement. Il le dit dans une confession en voix off, parfois filmée de face, sur fond noir. Le jeune homme parle de vérité, pas de ces paroles faussement réconfortantes ou de la vie qui doit soi-disant continuer « comme avant ». Il faut dire que ça ne va pas, dit-il à sa mère au téléphone. Chez Honoré, la mort est toujours partagée par les proches, qui doivent renaître, trouver leur chemin.  Après cette première partie consacrée au deuil en famille, Honoré coupe Lucas des siens et l’entraîne à Paris dans l’appartement d’un frère très absent (un rôle loin des habitudes de Vincent Lacoste) et d’un colocataire très intriguant pour l’adolescent en quête de désir.

Vous allez rencontrer un sombre et bel inconnu

Rendu à sa solitude, Lucas se cherche, se raconte, revient en arrière, fait des sauts dans le temps. Ce ne sont en apparence que quelques scènes banales, mais tout est savamment construit pour offrir à Lucas les clefs d’une émancipation, d’un nouveau destin. Le chemin est long pour lui, cruel souvent, mais il n’a d’autres choix que d’avancer. Les rencontres, les corps à corps, les vérités qu’il cherche, l’engagent totalement dans la vie. Souvent chez Honoré, les personnages font des choix plus poétiques que rationnels. La vie dans les films du réalisateur est souvent romanesque, fantasmée, hors du temps. Pourtant, les personnages sont dans un quotidien qu’ils veulent apprivoiser, même en l’éclatant comme la narration du Lycéen qui ne cesse de se promener dans le temps sans faire le choix de la linéarité. Christophe Honoré, en poète, fait le choix de raconter le chaos. Les scènes sont parfois drôles car Lucas est gauche, instinctif, perdu. Elles rappellent aussi d’autres scènes des films précédents du réalisateur, qui se répondent en écho (on pense quand Lucas découvre les dessins de Lilio à Louis Garrel découvrant les lectures de son futur amant dans Les Chansons d’amour). Les scènes sont surtout cruelles car la vie épargne rarement ceux qui font le choix de ne plus parler jusqu’à ce qu’on leur dise la vérité. Les personnages, tous formidablement interprétés (Paul Kircher, Vincent Lacoste et Erwan Kepoa  Falé en tête), ne savent pas s’ils vont s’en sortir, et c’est cela qui ressort de ce film généreux et bordélique, plein de grands sentiments, et aussi d’autodérision, de rencontres et de défaites, mais surtout d’une victoire finale, douce et périlleuse à la fois.

Le Lycéen : Bande annonce

Le Lycéen : Fiche technique

Synopsis : Lucas a 17 ans quand soudain son adolescence vole en éclats. Avec l’aide de son frère, monté à Paris, et de sa mère, avec qui il vit désormais seul, il va devoir lutter pour apprendre à espérer et aimer de nouveau.

Réalisation : Christophe Honoré
Scénario : Christophe Honoré,
Interprètes : Paul Kircher, Vincent Lacoste,  Erwan Kepoa  Falé, Juliette Binoche, Adrien Casse, Pascal Cervo,  Lawa Fauquet, Anne Kessler
Photographie : Remy Chevrin
Montage : Chantal Hymans
Production : Les Films Pélléas, France 2 Cinéma, Auvergne-Rhône-Alpes Cinéma
Distributeur : Memento Distribution
Genre : Drame
Durée : 2h02
Sortie en salle : 30 novembre 2022,

Festival

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Deauville 2026 : Club Kid, père jusqu’au bout de la nuit

Avec "Club Kid", son premier long-métrage, Jordan Firstman signe une comédie touchante et pétillante, ancrée dans l'effervescence des nuits gays new-yorkaises. Il y campe un père dévasté qui doit apprendre à se reconstruire lorsqu'un fils dont il ignorait l'existence débarque soudainement dans sa vie. Un film lumineux et généreux, qui célèbre avec tendresse le sens des liens humains et la capacité de chacun à se réinventer.

Deauville 2026 : Test, la force fragile

Au contraire des films Hollywoodiens qui nous ont habitués à un bodybuilding viril souvent très macho, "Test" offre une plongée sensible au cœur du culturisme et ose briser les tabous. En s'inspirant de sa propre expérience, Brock Yurich incarne un athlète mal dans sa peau en quête d'affirmation. Un récit à fleur de muscles prodigieusement mis en scène.

Newsletter

À ne pas manquer

Petite Casbah : les toits de la liberté

"Petite Casbah" suit quatre enfants sur les toits d'Alger en 1955. Khadidja, Lyes, Philippe et Ahmed enquêtent pour faire libérer Malek, injustement emprisonné. Une aventure animée et fraternelle, entre jeu de piste et conte, qui raconte la guerre d'Algérie à hauteur d'enfant.

The Social Reckoning : la data du jugement

Aaron Sorkin repasse derrière la caméra pour raconter les "Facebook Files", la lanceuse d'alerte Frances Haugen et un Mark Zuckerberg glaçant joué par Jeremy Strong. Un film-dossier dynamique et limpide, à la mise en scène sage, qui interroge notre rapport aux réseaux sociaux et à la vérité.

Digger : satire à balles réelles !

Dans un Hollywood asphyxié par l'absence de prise de risques et l'uniformisation, quel bonheur de pouvoir compter sur une oeuvre telle que "Digger", qui, si elle n'évite pas certains écueils, se révèle être de la trempe de ces films qui osent, qui bousculent, sans ménager le spectacle et le dépaysement attendu de ce genre de productions. Une œuvre qui va diviser, mais qui a le mérite d’exister. Rien que pour cela, l'effort mérite d'être salué.

Doraemon et le Château sous-marin : un cœur sous la carrosserie

"Doraemon et le Château sous-marin" plonge le chat-robot bleu et sa bande dans les abysses, entre camping aquatique, mythes de Mu et de l'Atlantide et peuple des profondeurs. Remake d'un classique de 1983, le film sonde l'âme des machines avec Buggy, véhicule au grand cœur. Une aventure tendre et sage.

Les Roches rouges : L’art de l’enfance

Dans Les Roches rouges, Bruno Dumont filme les jeux et les amours de l’enfance avec le sérieux qu’ils méritent, sans en atténuer le ridicule ni la violence. Sous le soleil de la Côte d’Azur, l’innocence a ses abîmes, et les gestes les plus simples viennent révéler ce que nos vies d’adultes s’emploient à recouvrir.
Chloé Margueritte
Chloé Marguerittehttps://www.lemagducine.fr/
Diplômée en journalisme de l'ESJ Paris, je suis passée par mille et une péripéties culturelles et littéraires au cours de mes études : théâtres, ciné et prépa avant de débarquer à Paris pour me lancer dans le journalisme et la communication. Passionnée par l'art en général et par le cinéma en particulier, j'écris principalement des critiques et autres analyses filmiques.

Petite Casbah : les toits de la liberté

"Petite Casbah" suit quatre enfants sur les toits d'Alger en 1955. Khadidja, Lyes, Philippe et Ahmed enquêtent pour faire libérer Malek, injustement emprisonné. Une aventure animée et fraternelle, entre jeu de piste et conte, qui raconte la guerre d'Algérie à hauteur d'enfant.

The Social Reckoning : la data du jugement

Aaron Sorkin repasse derrière la caméra pour raconter les "Facebook Files", la lanceuse d'alerte Frances Haugen et un Mark Zuckerberg glaçant joué par Jeremy Strong. Un film-dossier dynamique et limpide, à la mise en scène sage, qui interroge notre rapport aux réseaux sociaux et à la vérité.

Digger : satire à balles réelles !

Dans un Hollywood asphyxié par l'absence de prise de risques et l'uniformisation, quel bonheur de pouvoir compter sur une oeuvre telle que "Digger", qui, si elle n'évite pas certains écueils, se révèle être de la trempe de ces films qui osent, qui bousculent, sans ménager le spectacle et le dépaysement attendu de ce genre de productions. Une œuvre qui va diviser, mais qui a le mérite d’exister. Rien que pour cela, l'effort mérite d'être salué.