« Deep me » : coma artificiel

Le scénariste et dessinateur français Marc-Antoine Mathieu publie un album original et sophistiqué aux éditions Delcourt. Deep me se déroule en deux temps séparés par un point de bascule. Mi-sensitif mi-science-fictionnel, ce récit complet se caractérise par un parti pris graphique radical.

Couverture, jaspage sur tranche et vignettes entièrement noirs. À l’exception de quelques points ou figures fugaces et d’un jeu d’estompe sur les cadres, toute la première partie de Deep me se déroule en aveugle, dans un crépuscule absolu, seulement entrecoupé par les bulles situant par bribe l’état du personnage principal et le contexte dans lequel il se trouve. Très sensitive, cette première partie place le lecteur dans la peau d’un individu comateux, incapable de voir, de bouger ou de communiquer, mais dont l’état de conscience permet, au seul moyen de l’audition, de se familiariser peu à peu avec son environnement, d’abord immédiat puis plus lointain. C’est alors un jeu de piste qui démarre. Qui est cet Adam ? Pourquoi est-il là ? Que lui veulent ce docteur, cette infirmière Norah, cette Lucy ? Pourquoi l’implore-t-on de se souvenir d’un code bancaire ? Va-t-on ensuite le débrancher ? Quelles sont ces réminiscences visuelles qui semblent se dessiner chimiquement dans son cerveau ? L’exécution de Deep me est sans concession : le lecteur épouse le point de vue diminué d’un personnage amnésique, rappelant en cela, dans une certaine mesure, le Memento de Christopher Nolan.

Si cette comparaison cinématographique peut se justifier dans la première partie de ce one-shot, ce sont ensuite d’autres figures tutélaires qui doivent être invoquées, dont par exemple le Stanley Kubrick de 2001, l’Odyssée de l’espace. Car un point de bascule intervient dans le dernier tiers du récit et révèle la véritable nature d’Adam. Deep me prend alors un tour plus ontologique et métaphysique tout en délivrant une réflexion pessimiste sur l’humanité et sa destinée. Ce que le récit perd en travail sensoriel, il le gagne en profondeur. De par la construction dramatique de son album, Marc-Antoine Mathieu échafaude ainsi une histoire en deux temps, aux modalités bien distinctes et qui opèrent de manière différenciée sur le lecteur. Les veilles de la première partie de Deep constituent un éveil progressif au monde, dans un noir intense, quand le recours au visuel s’apparente à un déniaisement brutal, non par pour ce qu’il révèle de visu, mais au regard des révélations qui l’accompagnent. Sophistiquée, dense et audacieuse, Deep me est une œuvre totale, qui vaut à coup sûr la peine que l’on s’y attarde.

Deep me, Marc-Antoine Mathieu
Delcourt, octobre 2022, 120 pages

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4.5

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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