Cannes 2024 : La Plus Précieuse des marchandises, des cœurs qui battent

Surprise, retour inattendu d’un film d’animation en compétition officielle avec La Plus Précieuse des marchandises, de Michel Hazanavicius. Cela ne s’était pas produit depuis La Planète sauvage en 1973. Le cinéaste a mis ses talents de dessinateur à profit pour revenir sur un épisode bouleversant qui aurait pu se produire dans les années 40, à la lisière du camp de concentration d’Auschwitz. Un bébé est miraculeusement sauvé par une pauvre bûcheronne et le reste de l’aventure est à découvrir dans le cœur battant des personnages.

Synopsis : Il était une fois, dans un grand bois, un pauvre bûcheron et une pauvre bûcheronne. Le froid, la faim, la misère, et partout autour d’eux la guerre, leur rendaient la vie bien difficile. Un jour, pauvre bûcheronne va recueillir un bébé. Un bébé jeté d’un des nombreux trains qui traversent sans cesse leur bois. Protégé quoi qu’il en coûte, ce bébé, cette petite marchandise va bouleverser la vie de la pauvre bûcheronne, de son mari le pauvre bûcheron, et de tous ceux qui vont croiser son destin, jusqu’à l’homme qui l’a jeté du train. Leur histoire va révéler le pire comme le meilleur du cœur des hommes.

Ami et proche de longue date du cinéaste, Jean-Claude Grumberg a eu beaucoup à raconter dans un conte qui n’enlève rien à la réalité historique, toujours plus saisissant à chaque fois que l’on se remémore la Shoah. Pourtant, l’auteur du roman éponyme cosigne le film avec le réalisateur de La Classe américaine, OSS 177, The Artist et Coupez !. Tous les deux sont reliés par la tragédie de la « Solution finale« , qui n’a pas seulement touché que les citoyens de confession juive. Leur effort conjoint leur a permis de porter un récit d’une grande tendresse, bien que l’intensité émotionnelle soit inégalement répartie.

Le train des lamentations

L’hiver est rude au cœur d’une forêt polonaise, mais ce n’est pas cette atmosphère qui nous a immédiatement paralysé au démarrage de la projection. Un narrateur présente un conte d’une grande sensibilité et c’est bien la voix de Jean-Louis Trintignant, disparu deux ans plus tôt, qui nous accueille dans un monde plein de noirceur. Sans forcément savoir à quelle époque nous sommes plongés, c’est d’abord les lamentations d’une pauvre bûcheronne au pied des rails qui traversent la Pologne. Par miracle, ce que l’on devine être un convoi des déportés relâche un bébé dans la neige. Le réflexe est donc immédiat pour cette femme qui se languit d’une enfant depuis un moment. Elle le ramène chez elle, craignant la réaction de son mari, que l’on ne nomme pas non plus. Lui aussi est un pauvre bûcheron, mais qui n’est pas suffisamment bien entouré au quotidien pour croire à toute l’affection que cet enfant pourrait apporter dans son couple.

Des « sans cœur », c’est ainsi qu’il définit les passagers des trains, qu’ils soient à l’avant ou à l’arrière. On sent clairement que le règne de la terreur a fait son œuvre sur lui, mais son épouse tient le choc pour croire qu’une nouvelle vie est possible. Ils n’ont peut-être pas grand chose à donner, mais ils ont tout pour recevoir ce cadeau béni des dieux des « marchandises ». Ce bébé est ainsi le vecteur de résilience dont le monde a besoin pour guérir de ses peines, même les plus profondes.

Le cœur et la raison

Tout le monde possède un cœur et l’objectif est de pouvoir l’entendre, signe que l’humanité n’est pas condamnée à renoncer aux trésors de la vie. D’une péripétie à une autre, l’enfant devient le fil rouge d’un récit beaucoup plus décousu, avec des flashbacks qui nous propulsent à l’intérieur du camp d’Auschwitz notamment. Cela permet également de lancer un nouvel arc narratif qui se recoupe avec le premier. C’est là que l’animation traditionnelle gagne à devenir cérébrale, lorsqu’Hazanavicius représente les âmes sacrifiées d’une guerre que personne n’a réclamée. Pourtant, il existe bel et bien des méchants dans cette histoire. Le film ne leur donne en aucun cas du crédit et reste ferme sur la réalité des exterminations de masse, quitte à fièrement épouser le mélodrame. Et même s’il n’est pas ce que l’on retient en premier de la compétition cannoise, force est de constater que les choses semblent avancer pour le mieux en termes de diversité des genres.

C’est donc avec une grande maîtrise et une sobriété esthétique que La Plus Précieuse des marchandises convainc et redore le blason de l’animation au Festival de Cannes. Non pas que ce soit complètement étranger à la sélection. J’ai perdu mon corps, Le Sommet des dieux, Mars Express, Linda veut du poulet, Mon ami robot ont démarré sur la Croisette, mais soit au cinéma de la plage, soit dans les sélections parallèles. En espérant qu’il ne s’agisse pas d’une exception à l’avenir.

La Plus Précieuse des marchandises est présenté en Compétition au festival de Cannes 2024.

Fiche Technique

Réalisation : Michel HAZANAVICIUS
Scénario / Dialogues : Michel HAZANAVICIUS, Jean-Claude GRUMBERG
Animation : Julien GRANDE
Musique : Alexandre DESPLAT
Son : Jean-Paul HURIER, Selim AZZAZI
Année de production : 2024
Pays : France
Durée : 1h21
Date de sortie : 20 novembre 2024

Festival

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Jérémy Chommanivong
Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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