Cannes 2024 : Motel Destino, l’amour pas ouf

Certains vivent d’amour et d’eau fraîche, d’autres vivent plutôt d’alcool et de sexe, un parcours de vie qui mène nécessairement vers une impasse. Dans le cas des personnages déchus du film de Karim Aïnouz, le point de chute correspond au Motel Destino, un love hotel où l’on feint de vivre le grand amour.

Synopsis : Ceará, côte nord-est du Brésil. 30 degrés toute l’année. Chaque nuit, au Motel Destino, se jouent à l’ombre des regards de dangereux jeux de désir, de pouvoir et de violence. Un soir, l’arrivée du jeune Heraldo vient troubler les règles du motel.

Après avoir mis en scène un monstre dans les enceintes d’une cour royale britannique dans Le Jeu de la Reine, le cinéaste brésilien revient sur sa terre natale pour nous parler d’individus dans l’impossibilité de fuir, que ce soient leurs désirs ou leur destin. Pour Heraldo (Iago Xavier), qui ne semble pas épargné par les circonstances, se voit arraché de tout soutien émotionnel et familial. Son choix de vie, orienté par le sexe et l’alcool, ne l’aide donc à se réconcilier avec un monde plein de noirceur. Aïnouz se met donc en tête de questionner son héros et prend du recul sur les dilemmes moraux qu’il va confronter à travers les corps, rarement filmés avec la tension sexuelle ou sensuelle escomptée.

Les néons de minuit

Les femmes sont les dames de cœur du récit, mais elles le sont également dans toutes les réalités où son corps fait l’objet de convoitises. Cogérante du motel, Dayana (Nataly Rocha) est retenue par son ogre de mari Elias (Fábio Assunção). Ce dernier est aussi bien passionné par son corps angélique que ceux de ses clients, dont les gémissements font partie du cadre. Après une présentation rapide des lieux, le film bascule peu à peu dans un huis clos singulier, où l’on se balade d’une chambre à l’autre, car Heraldo s’y est installé pour s’y réfugier. Seulement, il était loin de s’imaginer à quel donjon orné de néons il a affaire.

Homme d’entretien le jour et amant inconditionnel dans le contre-jour d’un Elias quotidiennement alcoolisé, le jeune homme se définit comme un Ulysse des temps modernes. Son passage chez Circé lui valut un contretemps considérable avant de songer à reprendre sa vie en main et oser contester la plus haute autorité locale. Si sa trajectoire reste séduisante à bien des égards, il faut reconnaître un gigantesque ventre mou au milieu d’une intrigue qui a tendance à se mordre la queue, entre les séquences hallucinatoires et tout un tas de symboles qui rappellent les dangers de la luxure. Il a fallu attendre quelques envolées lyriques et oniriques sur le dénouement pour briser la routine. Ce changement de ton intervient malheureusement trop tard pour que ces éléments cités précédemment puissent germer en nous, pendant et après le visionnage.

Si Karim Aïnouz espère rencontrer le même succès que les deux chapitres de La Vie d’Adèle, il devra encore patienter pour que son Motel Destino soit à la hauteur de ses ambitions, toutes sulfureuses qu’elles soient. Son thriller érotique a beau révéler les instincts basiques des personnages, le cinéaste échoue à rendre captivant son étude des rapports de force à travers leur sexualité. Ni les pulsions meurtrières, ni la chaleur capturée ne peuvent justifier le manque de viscéralité dans ce triangle amoureux qui traîne en longueur.

Motel Destino est présenté en Compétition au Festival de Cannes 2024.

Fiche Technique

Réalisé par : Karim AÏNOUZ
Année de production : 2024
Pays : Brésil, France, Allemagne
Durée : 115 minutes

Festival

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Jérémy Chommanivong
Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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