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Niki, de Céline Sallette : l’art de la transformation

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Niki est le premier film réalisé par l’actrice Céline Sallette (Infiniti, Les Algues vertes). Une œuvre de transformation, de regards et d’émancipation par l’art que l’actrice Charlotte Le Bon sublime. Céline Sallette (accompagnée de Samuel Doux pour l’écriture du scénario) raconte Niki avant Niki de Saint Phalle, tout le trajet intérieur et artistique de celle que l’art a sauvé. Le film est fait de miroirs, de reflets, de ceux qu’on regarde et de comment on les regarde. Aucune œuvre d’art de l’artiste n’est présente à l’écran, tout passe par la sensation de la création, par la force de la créatrice. Niki a été présenté dans la sélection Un Certain Regard à Cannes 2024.

C’est en visionnant une interview de 1965 que Céline Sallette rencontre la Niki qu’elle fera découvrir à l’écran. Une Niki sûre d’elle, qui s’oppose à la vision de ce que doit être l’art féminin selon celui qui l’interroge. La réalisatrice s’est alors interrogée sur le trajet artistique, et surtout la transformation intérieure, qui a mené Niki Matthews vers Niki de Saint Phalle, celle qui tire au fusil sur des tableaux pour en détourner l’usage guerrier et masculin. C’est la dernière image du film, Céline Sallette ne s’en cache pas. Ce qui l’intéresse, c’est de voir s’exprimer à l’écran la transformation d’une femme blessée en une artiste accomplie et avant-gardiste. Pour ce premier film, Céline Sallette fait d’ailleurs aisément le rapprochement avec sa propre transformation tout du long de ses dix années de carrière d’actrice de cinéma. « Ma vie était un enfer » dit-elle en introduction de la projection de Niki qu’elle est venue présenter juste après Cannes : « Le film m’est apparu. La transformation de la jeune femme mannequin, pur produit de son époque, en artiste aux cheveux courts coupés au couteau qui tire avec une carabine pour créer un tableau »**. Elle voit aussi une ressemblance troublante entre Niki de Saint Phalle et Charlotte Le Bon. L’actrice, magnifique et vibrante, est de tous les plans, changeante, écorchée, vive et créative, elle rend palpable la force créatrice de Niki, tout en la jouant meurtrie, insaisissable, impulsive.

Le film de Céline Sallette est sur un fragile équilibre entre légèreté, la création est bien souvent vivante surtout dans le cercle des Nouveaux Réalistes que fréquente un temps Niki, et drame. Quand on la rencontre, Niki est mannequine, puis bientôt mère (une superbe scène où elle change une couche qui fait écho à l’interview de 1965 où elle évoque les accouchements comme matière créative qui l’intéresse bien plus que les fleurs).  Niki est aussi et surtout habitée par des souvenirs tenaces, le film est découpé en chapitres, le premier est celui où remonte à la surface le traumatisme de l’inceste vécu enfant. Niki va d’abord survivre, éviter ce souvenir. Quand il refait surface, tout explose. Niki pense alors qu’elle est folle et est internée (on va jusqu’à brûler, dans sa soi-disant thérapie, la lettre d’aveu de son père !). C’est dans cet espace d’enfermement, qui voudrait la contenir, que Niki va littéralement s’envoler et découvrir la force libératrice de l’art. Cette renaissance est filmée comme un moment aussi drôle que décisif. Dès lors, elle construit des tableaux de bric et de broc et découvre les couleurs.

Toujours habitée par des miroirs, la mise en scène de Céline Sallette balaye peu à peu les reflets – les clichés – dont Niki tente de se débarrasser. Un peu à la manière de Céline Sciamma dans Bande de filles, Niki, et Céline Sallette avec son film, expérimentent des postures, des choix artistiques, des moments de vie difficiles (le couple notamment…) pour mieux devenir elle-même par choix et non plus contrainte. Il lui faudra passer par des rencontres, des regards, des départs, des déchirures et des reconstructions permanentes pour devenir l’artiste que l’on connaît. Le fait que Céline Sallette n’ait pas eu les autorisations pour faire apparaître les œuvres de l’artiste dans le film, ne l’a rendu que plus beau : il capitalise complètement sur la force des regards, sur la transformation de son actrice et donc de son personnage. Niki est un mouvement permanent, une œuvre qui va du silence à l’art qui hurle au monde de rester éveillé sur la beauté, de ne pas fermer les yeux sur l’enfer. Un art qui se veut de plus en plus grandiose à force de se réinventer. Quand on la quitte Niki Matthews se renomme Niki de Saint Phalle, le reste appartient à l’histoire, ce que présente Céline Sallette appartient aux âmes fortes, celles qui ont l’audace de se réinventer, de quitter l’enfer, d’en faire tout un art : « J’espère que le film permettra de sentir que, du silence au cri de la révolte, il y a un chemin. J’espère que cette poésie transformatrice irrigue le film. Pendant des mois, j’ai lu, écouté, étudié des témoignages d’inceste et ça m’a bouleversé. Camille Kouchner, Charlotte Pudlowski, Christine Angot, Neige Sinno et tant d’autres… Depuis cet enfer, Niki survit avant de renaître. Elle est un exemple »**.

**Pour les citations, voir la présentation du film par le Festival de Cannes

Reprise de la sélection officielle cannoise.

Synopsis : Paris 1952, Niki s’est installée en France avec son mari et sa fille loin d’une Amérique et d’une famille étouffantes. Mais malgré la distance, Niki se voit régulièrement ébranlée par des réminiscences de son enfance qui envahissent ses pensées. Depuis l’enfer qu’elle va découvrir, Niki trouvera dans l’art une arme pour se libérer.

Réalisation : Céline Sallette
Scénario : Céline Sallette, Samuel Doux
Interprètes : Charlotte Le Bon, Damien Bonnard, John Robinson Judith Chemla
Photographie : Victor Seguin
Montage: Clémence Diard
Production : Cinéfrance Studios
Distribution : Wild Bunch Distribution
Durée : 1h38
Date de sortie :  9 octobre 2024
Genre : Biopic

Tunnel to summer : l’amour au bout du chemin

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2.5

Avec Tunnel to Summer, Tomohisa Taguchi offre une romance douce-amère entre deux lycéens égarés et endeuillés. Une oeuvre composée de scènes du quotidien, rythmées par des rencontres hasardeuses et des découvertes prédestinées. Malheureusement, son récit convenu, souffrant d’un manque d’ampleur, et son esthétique classique peinent à émouvoir. Aussi, ce film d’animation en mal de maturité s’adresse plutôt à un public adolescent. 

Adapté du light novel Natsu e no Tunnel, Sayonara no Deguchi écrit par Mei Hachimoku puis d’un manga, Tunnel to Summer a reçu le Prix Paul Grimault au Festival d’Annecy 2023. Après le Garçon et le Héron, il marque le retour en salles de l’animation japonaise. En abordant les thèmes de la prise de confiance en soi, de la temporalité, de l’accomplissement et de l’amour, Tunnel to Summer se place maladroitement dans la ligne de Makoto Shinkai (Your Name, Les enfants du temps, Suzume) qu’il n’égale ni par l’émotion ni par la poésie.

Le film relate la fameuse légende du tunnel d’Urashima, capable d’exaucer le voeu le plus cher de tous ceux qui y pénètrent. Un doux rêve assorti d’une dangereuse contrepartie, puisque quelques instants passés à l’intérieur correspondent à plusieurs heures d’existence à l’extérieur. Kaoru, un jeune lycéen frappé par la mort de sa petite soeur, Karen, s’associe alors à Anzu, une jeune fille mystérieuse prête à tout pour tenter l’aventure.  

Vertige d’une adolescence délaissée

Tunnel to Summer met en scène, comme une tranche de vie, l’existence de deux adolescents isolés par leurs souffrances au sein même de leurs familles. Depuis le décès de sa soeur, Kaoru vit seul avec son père qui, prêt à se remarier, ne lui accorde que peu d’attention. Incapable d’aller de l’avant, le jeune homme se mure alors dans son passé, riche de souvenirs heureux vécus avec sa mère et sa soeur. Anzu, également abandonnée par ses parents, qui l’ont laissée seule dans un appartement, cherche à suivre la voie de son grand-père artiste, récemment décédé. Elle n’aspire qu’à devenir une célèbre magaka afin de lui rendre hommage et de marquer par son nom l’univers du manga. Cependant, elle manque de détermination, de soutien et de confiance en elle.

Le film brosse ainsi le portrait d’une adolescence perdue et désenchantée, livrée à elle-même face à des parents absents et incompréhensifs. Un tableau plutôt sombre en somme, auquel pourront certainement s’identifier des collégiens et des lycéens solitaires ou traversant des difficultés familiales. Pourtant, en choisissant de se focaliser exclusivement sur Kaoru et Anzu, le film survole ce sujet grave pour nous plonger dans la bulle d’une romance un peu factice, dont le caractère fantastique, très peu développé, reste un prétexte bien plus qu’un contexte construit et imaginé.

S’aimer à travers le temps pour affronter le présent

C’est en explorant ensemble le tunnel légendaire que Kaoru et Anzu tissent une relation étroite, avant tout basée sur des intérêts communs. En effet, loin d’être véritablement romantiques, leurs rendez-vous successifs consistent essentiellement à étudier le fonctionnement et la temporalité de ce lieu étrange aux pouvoirs aussi attirants qu’inquiétants. Cette découverte progressive, qui occupe trop longuement et artificiellement le récit, ne permet pas d’approfondir les liens entre les deux adolescents, qui restent malheureusement très superficiels. Ce défaut, combiné à l’absence d’inventivité et de la poésie qui transpire dans les oeuvres de Hayao Miyazaki et de Makoto Shinkai, nous empêche fatalement de sortir émus de cette histoire d’amour un peu simpliste, nous laissant comme un arrière-goût d’inachevé.

Pour autant, Tunnel to Summer questionne de façon plutôt intelligente notre rapport au temps. Avant de se rencontrer, Kaoru comme Anzu se montrent peu attachés au présent. Kaoru s’enferme dans le passé, et souhaite faire revivre sa soeur, alors qu’Anzu se rêve un futur idyllique pour lequel elle n’arrive pas à agir. En se fréquentant, et au contact d’un tunnel qui n’offre pas nécessairement ce que l’on pense véritablement avoir perdu, les deux protagonistes révisent leurs positions sur ce qui compte réellement. La réalisation d’un désir dans l’avenir vaut-elle donc le sacrifice du présent ? Ce que l’on pourra retrouver dans des années, celles que l’on va perdre ? En utilisant un ressort dramatique similaire à Interstellar, Tomohisa Taguchi incite son spectateur à ne pas courir après un passé perdu ou un avenir incertain mais à oeuvrer et aimer dans le présent. 

Malgré sa romance imparfaite et son traitement conventionnel, Tunnel to Summer compose un divertissement agréable, qui ne touchera pas forcément les adultes mais pourra combler un public plus jeune féru d’animation ou de manga.

Tunnel to Summer – Bande-annonce

Tunnel to Summer – Fiche technique

Réalisation : Tomohisa Taguchi
Scénario : Tomohisa Taguchi, d’après l’oeuvre de Mai Hachimoku
Acteurs de doublage (voix originales) : Oji Suzuka (Kaoru), Marie Iitoyo (Anzu), Seiran Kobayashi (Karen), Arisa Komiya (Koharu)…
Musique : Harumi Fuki
Photographie : Takumi Hoshina
Direction artistique : Yuki Hatakeyama, Daiki Kuribayashi
Directeur de production : 
Société de production : Ryoichiro Matsuo
Société de distribution : Star Invest Films France
Genre : animation, drame, romance
Durée : 1h24
Japon – Sortie France le 5 juin 2024

« Mickey contre l’Alliance maléfique » : aventure rétrofuturiste

Dans Mickey contre l’Alliance maléfique, publié par Glénat, Nicolas Pothier et Johan Pilet nous transportent dans une aventure palpitante au cœur de New-Mickeyville, une ville rétro-futuriste où l’action et l’humour se mêlent habilement. 

L’intrigue commence avec le Fantôme noir dévalisant la Modern Bank, rapidement appréhendé par le ranger Mickey et incarcéré dans la prison spatiale « 100-T ». Cependant, loin d’être vaincu, le Fantôme noir orchestre au contraire l’évasion des criminels les plus redoutables : Pat Hibulaire, les Rapetou, Spectrus et Laurent Outang. Ensemble, ils forment l’Alliance maléfique et menacent de prendre le contrôle de la mégalopole… grâce à un robot géant. Mickey réunit à la hâte ses alliés de toujours – Dingo, Minnie et Donald – pour former la Space Ranger Force et contrer cette menace.

Johan Pilet, au dessin, offre une esthétique caractérisée par les rondeurs, les couleurs vintage et des designs travaillés, qui créent une atmosphère nostalgique tout en restant pleinement en phase avec les jeunes lecteurs. Le scénario, à la fois drôle et rythmé, est parsemé de dialogues référencés et de jeux de mots qui plairont autant aux adultes qu’aux enfants. La bêtise des méchants, la fainéantise de Donald, les péripéties souvent rocambolesques sont exploités avec humour, rendant chaque personnage attachant et bien à sa place dans une narration fluide et sans temps mort.

Mickey contre l’Alliance maléfique est une aventure réussie, légère, parfois presque parodique, et pas avare en clins d’œil. L’album est un bel exemple de la manière dont les auteurs contemporains parviennent à revisiter les classiques d’antan tout en y apportant leur touche personnelle. Les éditions Glénat continuent par ailleurs de nous offrir des éditions de qualité, tant par le choix du papier que par la mise en page soignée. Forcément, quand tous ces éléments sont mis bout à bout, on a peu de raisons de bouder notre plaisir. 

Mickey contre l’Alliance maléfique, Nicolas Pothier et Johan Pilet
Glénat, mai 2024, 56 pages

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3.5

« Les Tribulations de Félix Mogo » : à travers le monde

Christian Cailleaux publie aux éditions Glénat Les Tribulations de Félix Mogo, volumineux recueil de plus de 600 pages et véritable trésor pour les amateurs de bandes dessinées dépaysantes. Rassemblant quatre récits préexistants, ce volume permet de découvrir dans un même élan l’univers riche et poétique de l’auteur.

Les histoires « Harmattan le vent des fous », « Le Café du voyageur », « Le Troisième thé » et « Tchaï Masala » sont ici rassemblées sous un même pavillon littéraire, dans une édition soignée à la couverture amande qui offre un nouveau souffle à ces récits intemporels.

Le point commun entre tous ces récits ? La volonté de transporter le lecteur dans des horizons lointains, avec des récits patients, dénués d’effets de manche, qui accompagnent les personnages dans des aventures dépaysantes mais rarement entièrement satisfaites. 

Les thèmes abordés dans Les Tribulations de Félix Mogo sont universels et intemporels : l’Afrique, l’exotisme, le besoin d’évasion et d’aventure, les rapports humains et amoureux, la mémoire, la famille… Christian Cailleaux explore tous ces sujets avec une sensibilité rare, jamais de manière empesée, soucieux de capturer l’essence des lieux et des émotions. 

Le personnage de Félix Mogo, qui pourrait être un double de papier de l’auteur, est un jeune homme élégant et mélancolique, dont les aventures sont teintées de désirs, de frustrations et de longs rêves exotiques. Il est prêt à répondre à n’importe quel appel pourvu que ça l’éloigne de New York et des conventions occidentales, que ça lui procure l’ivresse de la découverte.

Le lecteur se perd dans une chasse au trésor sur fond de tragédie familiale, il explore les méandres du post-colonialisme et célèbre avec l’auteur les petites et grandes aventures de la vie. Chaque histoire est une fenêtre ouverte sur un monde différent, une promesse de voyage et de dépaysement.

Les Tribulations de Félix Mogo est une ode à la beauté du monde et à ses richesses. Avec cette intégrale, Christian Cailleaux offre aux lecteurs des récits empreints de poésie et de profondeur. Il sonde aussi l’âme humaine, dans ce qu’elle a de pire et de meilleur.

Les Tribulations de Félix Mogo, Christian Cailleaux
Glénat, mai 2024, 616 pages

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4

« Skull & Bones » : vengeance et liberté

Skull & Bones embarque le lecteur dans l’univers sépulcral de la piraterie. Cette bande dessinée publiée par les éditions Glénat nous transporte dans l’âge d’or des forbans, avec une intensité qui ne laisse pas indifférent. L’histoire suit le jeune Waleran, dont la vie change radicalement lorsqu’il décide de monter à bord du Sans-Pitié, un navire pirate commandé par la redoutable capitaine Dalal Al’Qasim, animée par un puissant désir de vengeance.

Jeune marin frêle, studieux mais déterminé, Waleran travaille comme aide de camp au service du capitaine Lancaster, sur un navire de guerre britannique. Ce dernier retient prisonnière la pirate Dalal Al’Qasim, jusqu’à ce que le Sans-Pitié, son navire, attaque le vaisseau dans lequel elle est captive, pour la libérer. Dans cette confrontation inévitable, les Britanniques sont rapidement submergés par la force de frappe de leurs adversaires et Waleran est alors confronté à un dilemme : rejoindre la piraterie ou rester fidèle à la couronne britannique, au mépris de sa propre sécurité. C’est la première option qui l’emporte.

Nicolas Jarry, David Courtois et Marco Pelliccia mêlent habilement des scènes de bataille intenses et des moments plus introspectifs. Les sentiments de Waleran, sa vision des choses et son évolution personnelle sont décrits avec finesse, tandis qu’en contrepoint apparaît une violence parfois exacerbée, indissociable au genre, et résultant des multiples antagonismes à l’œuvre. Car entre le massacre de Jacob Nay et de son équipage, les collusions entre le Sultanat de Sohar et la British Trading Alliance, un passif avec un oncle sanguinaire ou encore l’avenir hypothéqué de Sainte-Anne, comptoir français, les rebondissements sont nombreux, et les protagonistes pullulent.

Le style graphique de l’album se caractère par ses traits dynamiques et fins, avec des lignes nettes et précises, des illustrations pleines de détails, que ce soit dans les expressions faciales, les textures des vêtements ou les éléments de l’environnement, des scènes de combat particulièrement bien rendues, ou encore une mise en page variée, qui utilise différentes tailles et formes de cases pour guider l’œil du lecteur à travers l’action de manière fluide et efficace. Tout cela est au service d’un scénario assez bien ficelé pour ménager ce qu’il faut de surprises au lecteur.

Skull & Bones s’inscrit dans la tradition des récits de piraterie, en respectant les codes du genre tout en y ajoutant sa propre touche. Les attaques de navires, la vie à bord, les conflits internes et externes, les alliances à géométrie variable, ainsi qu’une quête de liberté sans compromis, tapissent un récit dont l’élément central demeure probablement la haine fondatrice qui oppose Dalal Al’Qasim à son oncle. Le choix de Waleran de rejoindre les pirates, guidé par une capitaine charismatique en quête de vengeance, sert de base à une histoire intense, par moments haletante, où les équipages se forment et se clairsèment au gré des batailles et des humeurs.

Skull & Bones, Nicolas Jarry, David Courtois et Marco Pelliccia 
Glénat, mai 2024, 88 pages

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3.5

« Jean Monnet » : l’union des peuples

Marie Bardiaux-Vaïente et Sergio Gerasi publient aux éditions Glénat une biographie graphique consacrée à Jean Monnet, l’un des pères fondateurs de l’Union européenne.

La collection « Ils ont fait l’Histoire » des éditions Glénat a l’habitude de présenter les grandes personnalités de notre monde, dont les réalisations sont exposées avec pédagogie et un sens de la narration qui en facilitent la mémorisation. Avec Jean Monnet, né en 1888 à Cognac, dans une famille de négociants, Marie Bardiaux-Vaïente et Sergio Gerasi reviennent sur un homme ayant démontré un talent particulier pour le commerce et, surtout, les affaires internationales. 

Avec l’éclatement de la Première Guerre mondiale, Jean Monnet, exempté du service militaire en raison de sa santé, trouve un autre moyen de se rendre utile et de servir son pays. En 1914, il est nommé secrétaire général adjoint du Comité de guerre économique allié. Dans ce rôle, il joue un rôle déterminant dans la coordination des ressources entre les différents pays concernés, facilitant le transport et la fourniture de matériaux essentiels pour l’effort de guerre.

Après la guerre, le Français continue à œuvrer pour la coopération internationale. En 1919, il est l’un des premiers à rejoindre la Société des Nations (SDN), en tant que sous-secrétaire général. Il travaille alors sans relâche pour promouvoir la coopération économique et la reconstruction d’une Europe dévastée par la guerre. Cependant, malgré ses efforts, la SDN se révèle inefficace et Monnet démissionne en 1923. « L’union n’est pas naturelle aux hommes, et lorsque l’impératif de la guerre disparaît, elle se volatilise », déclare-t-il dans l’album, avant d’ajouter : « Le droit de veto et l’unanimité requise pour toute décision paralysent l’institution. » Il en prend acte : « La Société des Nations est structurellement incapable de résoudre les problèmes car elle est l’otage des intérêts nationaux. »

Lorsqu’éclate la Seconde Guerre mondiale, Jean Monnet répond de nouveau à l’appel. En 1940, alors que la France est au bord de la défaite, il est envoyé aux États-Unis pour négocier l’achat de matériel militaire. Sa capacité à convaincre les Américains, dont il maîtrise la langue depuis l’adolescence, est déterminante. En 1943, il propose un plan ambitieux pour l’effort de guerre allié, le « Victory Program », qui consiste à maximiser la production industrielle pour soutenir les belligérants. Une nouvelle fois, sa capacité à coordonner les efforts industriels à une échelle internationale apporte des bienfaits immédiats.

Vient ensuite l’Europe, où il va devoir composer avec des visions antagonistes. De Gaulle, par exemple, qui déclare : « Je l’ai aussi respecté pour sa méthode originale et participative. Je ne voulais pas d’un Gosplan à la soviétique ! Je partage sa vision d’une France modernisée au sein de l’Europe. Mais pour ce qui est de son obsession d’une entité européenne dans laquelle se fonderaient les souverainetés nationales… Non merci ! »

Pourtant, après la guerre, convaincu que la paix durable ne peut être assurée que par l’intégration économique et politique des nations européennes, Jean Monnet ne cesse de travailler pour promouvoir ses idées. En 1950, il conçoit le plan Schuman, une proposition de mise en commun des industries du charbon et de l’acier de la France et de l’Allemagne. Cela conduit à la création de la CECA en 1951, la première des nombreuses institutions supranationales qui formeront plus tard l’Union européenne. 

« Il faut trouver un moyen d’unir les Européens dans la paix pour prévenir toute future guerre et créer les conditions de leur prospérité. Les USA et l’URSS constituent deux blocs antagonistes. Il n’y a pas d’autre issue qu’une Europe qui prendra son destin en main. » C’est dans cette optique que Monnet déploie toute son énergie – sa détermination, comme il le dit à son épouse dans l’album, qui l’accuse d’optimisme. « La solidarité de production qui sera ainsi nouée manifestera que toute guerre entre la France et l’Allemagne devient non seulement impensable mais matériellement impossible. L’établissement de cette unité puissante de production ouverte à tous les pays qui voudront y participer jettera les fondements réels de leur unification économique. »

On le comprend aisément à la lecture de cet album : Jean Monnet a consacré toute sa vie à la cause de l’unité du vieux continent. Il a joué un rôle crucial à chaque étape-clé de l’histoire moderne de l’Europe, des efforts de guerre aux premières initiatives de coopération économique, jusqu’à la création des institutions qui ont façonné l’Europe d’aujourd’hui. En dépit des oppositions rencontrées (dont celle, vigoureuse, de Debré, mise en exergue dans l’album), il n’en demeure pas moins « l’inspirateur » de l’Europe, comme l’explique le dossier didactique qui clôture cette éclairante bande dessinée.

Jean Monnet, Marie Bardiaux-Vaïente et Sergio Gerasi 
Glénat, mai 2024, 56 pages

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3.5

Patagonie route 203 : errance argentine

L’Argentin Eduardo Fernando Varela nous promène avec un chauffeur routier, sur les routes de l’immensité patagonienne, pour un voyage aux confins de l’Absurdie.

Au volant de son poids lourd, Parker (pas un nom spécialement argentin) parcourt les routes de la Patagonie pour réceptionner et livrer des fruits embarqués ou débarqués depuis des ports. Plus prosaïquement, Parker fait ce métier pour avoir la paix. En effet, il passe des journées entières sur des routes monotones dans des paysages plutôt désolés, sans croiser grand-monde. A vrai dire, il fuit une vie familiale terminée en queue de poisson (une femme et un enfant) et des ennuis avec des malfrats quelque part du côté de la capitale, sans compter les ennuis potentiels dus à sa situation pas vraiment régulière (les papiers du camion). Ceci dit, il affirme régulièrement à celles et ceux qu’il croise que, contrairement aux apparences (jamais précisées) non, il n’est pas portègne (originaire de Buenos-Aires) mot qui doit son origine au port de la ville. Parker se révèle un original, car il est organisé pour, à la belle saison, descendre de son bahut les meubles qui lui permettent de faire comme s’il installait son chez soi. Et puis, régulièrement, il passe des coups de fil à son patron et à des amis dont on ne saura jamais rien. D’autre part, il retrouve régulièrement un journaliste avec qui il convient de rendez-vous précis. Ceci dit, le journaliste apparaît plusieurs fois de manière inopinée à des lieux et moments ne correspondant pas au prochain rendez-vous fixé. On observe là une des caractéristiques de l’ambiance établie par l’auteur qui apporte une touche d’humour qui peut également être vue comme une touche d’un fantastique léger. Parker demande plusieurs fois son chemin. Dans ce style, les indications qu’il obtient du journaliste valent le détour « Bon, alors prenez la 210 jusqu’à trouver un arbre abattu. Si vous dépassez les trois jours, revenez en arrière, parce que vous serez allé trop loin. Au croisement, prenez à gauche, c’est l’affaire d’un jour et demi, deux s’il pleut, mais il n’y a pas de contrôles. A Barranca Los Monos, dites que vous venez de ma part, je suis connu là-bas. » En effet, comment le journaliste réussit-il à retrouver Parker dans l’immensité de la Patagonie, alors qu’il s’active autour de centres d’intérêt bien différents ? Le journaliste s’intéresse aux éventuelles traces laissées par d’anciens nazis venus s’établir dans la région pour se faire oublier et échapper ainsi à toute poursuite. Il considère que parmi les sous-marins de la Kriegsmarine soit disant disparus, certains ont pu servir à transporter discrètement des criminels nazis, avant éventuellement de disparaître pour de bon.

Une ambiance bien particulière

Mine de rien, ce roman enchaine les péripéties qui se rapportent aux deux caractéristiques déjà mises en évidence : l’humour absurde et un fantastique léger (à rapprocher du réalisme magique, même si Varela ne s’en réclame pas). Parmi les nombreuses rencontres de Parker, celle de la belle Mayten sera déterminante, en particulier parce que le routier en tombe amoureux. Le souci, c’est qu’elle est mariée à Bruno, un homme violent. Ce sera néanmoins la chance de Parker, car Mayten cherche désespérément à échapper à Bruno. Celui-ci tient une attraction très symbolique : un train fantôme (laissant entendre que les protagonistes évoluent dans l’incertitude). Et il emploie deux hommes (Eber et Freddy) que Parker confond régulièrement, alors qu’il les identifie sans peine comme des Boliviens, sans qu’on sache comment il fait : est-ce à leurs physiques (visages ?), leur accent ou un autre détail ? Dans le même ordre d’idées, dans ses pérégrinations, Parker passe par de nombreux endroits identifiés par des noms caractéristiques (Jardin Espinoso, Jardin Epineux ainsi que Mula muerta, Mule Morte ou encore Indio Malo, Indien Méchant, mais encore Puerto Hondo, Port Profond ou Santa Muerte, Sainte Morte ou bien Tambo Seco, Etable Sèche, etc.) qui en disent long sur la façon dont les autochtones perçoivent leur territoire. La traduction choisit de citer, derrière chacun de ces noms ou expressions, leur traduction en français. Cela donne un effet bizarre et particulier, qui balise l’univers mental que le lecteur se fait en cours de lecture.

Amitié et amour

Le roman se révèle d’abord constituer une illustration ou une allégorie de l’absurdité de notre monde. En effet, Parker avance sur des routes quasiment désertes et droites, dans une sorte de désert où il peut aussi bien se perdre que faire du surplace. Cela ne l’empêche pas de faire d’assez nombreuses rencontres et d’enchainer des péripéties assez improbables. En particulier, on note ses rencontres avec son ami le journaliste. Qu’est-ce qui motive leurs rendez-vous ? Qu’est-ce qui les rapproche l’un de l’autre, sachant que Parker ne s’intéresse pas spécialement aux anciens sous-marins allemands ? Bref, la personnalité de Parker n’émerge que très progressivement, au fil de ses errances. Celles et ceux qu’il rencontre servent de révélateur. Vraie question aussi : entre Parker et Mayten, n’est-ce pas avant tout une opportunité plutôt que de l’amour ? Les circonstances vont permettre d’en savoir plus.

Patagonie route 203, Eduardo Fernando Varela
Métailié : sorti le 13 mai 2022

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3.5

« Les Olympiades truquées » : génie génétique, bêtise humaine

Les éditions Au Diable Vauvert ajoutent à leur catalogue le roman de Joëlle Wintrebert Les Olympiades truquées, dont la première parution date de 1980. L’œuvre dépeint une société futuriste marquée par la déshumanisation et le contrôle technologique.

Le récit des Olympiades truquées suit une progression chorale qui met en lumière les luttes personnelles, mais aussi collectives, contre un système oppressif. Joëlle Wintrebert façonne un monde où la technologie, omniprésente, s’apparente toujours plus à un outil de contrôle. Les hystérines, substances dopantes utilisées pour améliorer les performances des athlètes, symbolisent parfaitement cette déshumanisation. Les individus, au premier rang desquels les athlètes, deviennent des pions manipulés pour des intérêts politiques et/ou économiques. 

C’est dans ce contexte que le Graal, une organisation dissidente, poursuit une lutte obstinée pour révéler la vérité sur le dopage sportif et dénoncer la corruption des Jeux Olympiques. Les personnages apparaissent souvent en quête identitaire, enserrés dans un environnement qui cherche à les définir et à les manipuler. Maël, par exemple, lutte pour se détacher des influences qui s’exercent sur elle et se solidarise des combats menés par ce groupuscule. Protagoniste complexe, elle est caractérisée par sa quête d’indépendance et de justice, mue par le désir de fuir un monde oppressant. Son évolution culmine avec une prise de conscience croissante des réalités sombres qui l’entourent.

Son père, Bior Malard, est un scientifique marqué par la culpabilité et les remords. Son rôle dans la révélation des effets des hystérines et son soutien à Maël montrent une tentative de rédemption. D’autres personnages tels que Khandjar, leader du Graal, ou Sphyrène, athlète victime des hystérines, permettent de creuser plus avant la communauté des Olympiades truquées, technologiquement avancée mais humainement dégradée. Dans le roman, le clonage, les mutations génétiques, les complots, le viol constituent une toile de fond peu engageante, qui ne cesse d’épaissir la dimension dystopique de l’histoire. 

Le récit évolue d’un état de tension latente à une série d’actions décisives, notamment orchestrées par le Graal. La progression narrative passe ainsi par des opérations clandestines visant à exposer la vérité sur les hystérines et les manipulations des Jeux Olympiques. La conclusion laisse cependant un goût amer, soulignant l’éternelle lutte contre un système résilient. Le moratoire décrété pour corriger les modalités des Jeux semble ainsi dérisoire face à l’ampleur des manipulations révélées. La vie de Maël, malgré ses actions héroïques, retourne à une monotonie désespérante, encadrée par des structures de pouvoir apparemment immuables – et proches du techno-fascisme. 

Les Olympiades truquées offre une réflexion glaçante sur la déshumanisation par la technologie et les limites de la résistance face à un système résolument oppressif. Les personnages, bien développés, incarnent tous des aspects différents de cette lutte complexe. Cependant, l’institution des Jeux, comparée à l’hydre de Lerne, renvoie le combat de Maël et de ses proches à une forme de vanité. En cela, Joëlle Wintrebert laisse bien peu de place à l’optimisme. 

Les Olympiades truquées, Joëlle Wintrebert
Au Diable Vauvert, mai 2024, 352 pages

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4

Memory : un Michel Franco apaisé, mais pas mièvre

Et si Michel Franco n’était pas le misanthrope qu’on veut nous faire croire ? Memory, un film délicat sur la mémoire, l’identité et l’amour, montre qu’il sait aussi être empathique, sans tomber dans la banalité.

Synopsis Sylvia mène une vie simple, structurée par sa fille, son travail et ses réunions des AA (alcooliques anonymes). Pourtant, ses retrouvailles avec Saul bouleversent leurs existences, réveillant des souvenirs douloureux que chacun avait enfouis jusque-là.

Remember

Huit films déjà pour Michel Franco, le réalisateur de Memory. En 15 ans, le Mexicain lui-même évolue comme une œuvre sous nos yeux. D’une misanthropie il faut avouer  assez aigüe (Ana y Daniel, Después de Lucia), il passe progressivement, de film un film, vers un univers plus empreint d’empathie. Pour autant, les marqueurs de son œuvre subsistent, et s’adaptent à tous les environnements que le cinéaste crée : il s’agit en général d’une dénonciation du pouvoir de nuisance, de celui qui détient l’autorité politique, morale, paternelle ou autre, dans le cadre d’une manifestation plus ou moins forte de violences dérangeantes, physiques ou morales. Encore très vivace par exemple dans le tumultueux Nouvel Ordre, cet état sombre de son cinéma est atténué dans ses plus récents films, le très poignant Sundown, ou encore ce Memory, un film tourné à NYC avec des acteurs américains.

Sylvia (Jessica Chastain), mère célibataire et modeste travailleuse sociale dans une institution du Queens pour déficients mentaux, est une femme tourmentée qui s’enferme à triple tour dans son appartement, de jour comme de nuit. Enfermée en elle-même. On la rencontre pour la première fois à une réunion des AA, en compagnie de sa fille Anna (Brooke Timber). Une réunion-anniversaire de plus de dix ans de sobriété, qu’elle prend toujours autant à cœur, comme si le mal n’était jamais bien loin, comme si la confiance en elle n’est pas encore acquise. Accompagnée de sa sœur cadette Olivia (Merritt Wever), elle se rend à une soirée de leur lycée où elle s’ennuie prodigieusement. Franco étant Franco, un climat inquiétant règne dès le début du métrage, lorsque Saul (Peter Sarsgaard) fond brutalement sur Sylvia, un sourire inquiétant aux lèvres, puis se met à la suivre quand elle quitte précipitamment la soirée, mais se retrouve immobile et vulnérable au petit matin.

L’épisode révèle l’intranquillité de Sylvia. Elle passe la nuit à le guetter en bas de chez elle. Assez vite, on comprendra qu’elle est la victime d’un traumatisme encore douloureux que la vue de Saul a suffi à exacerber. Elle l’associe même brièvement à des abus qu’elle a subis. De même, on découvre que Saul est atteint d’une démence précoce sous la forme d’une perte de sa mémoire immédiate. Isaac (Josh Charles), le frère et tuteur de Saul embauche Sylvia comme « garde malade ». Memory, comme son titre l’indique, est la rencontre de ces deux personnes, l’une qui n’arrive pas à oublier, l’autre qui n’arrive pas à se souvenir.

Ce film, intimiste comme souvent pour Michel Franco, est l’histoire d’un amour naissant, bien que plombé par de noirs secrets et par les écueils liés à leur situation. Le cinéaste fait poindre un soleil, un espoir, dans une relation vouée littéralement à la dégénérescence. Ce qui fait la beauté de Memory, c’est le questionnement sur l’identité quand on perd la mémoire : de quoi est fait un amour quand on oublie tout, quand rien ne s’empile dans la mémoire pour créer une histoire. C’est également le réapprentissage de l’abandon de soi pour Sylvia. Un chemin difficile, surtout quand les deux familles s’y opposent pour de plus ou moins nobles raisons.

Memory montre combien Michel Franco, avec peu de moyens, arrive à nous accrocher, à l’instar de ce moment d’anxiété maximale pour le spectateur, lorsque, revenant des toilettes, Saul hésite une fraction de seconde entre deux portes. Laquelle passer entre celle de la jeune Anna ou celle de Sylvia… ? Une musique, un regard, un sourire, un rien fait passer l’émotion extrême dans les moments merveilleux, comme dans les scènes plus terribles. Après un film haut en couleurs comme Nouvel Ordre ou bouleversant comme Chronic, ce dernier métrage peut apparaître mineur, mais il n’en est rien. C’est un film d’une grande finesse dans la construction, qui montre par ailleurs que Michel Franco n’est pas le misanthrope par nature qu’on veut nous faire croire, mais un cinéaste curieux qui peut passer d’un sujet à l’autre, d’une émotion à l’autre, sans jamais se renier.

Memory – Bande annonce

Memory – Fiche technique

Titre original : Michel Franco
Réalisateur : Christophe Honoré
Scenario : Christophe Honoré
Interprétation : Jessica Chastain (Sylvia),  Peter Sarsgaard (Saul), Brooke Timber (Anna), Elsie Fisher (Sara),  Merritt Wever (Olivia), Josh Charles (Isaac), Jessica Harper (Samantha)
Photographie : Yves Cape
Montage : Óscar Figueroa, Michel Franco
Producteurs : Michel Franco, Alex Orlovsky, Eréndira Núñez Larios, Coproducteurs : Victoria Franco, Olmo Schnabel
Maisons de production : High Frequency Entertainment, Teorema, Case Study Films, MUBI, Screen Capital, The Match Factory
Distribution (France) : Metropolitan Filmexport
Durée : 1h40
Genre : Drame
Date de sortie : 28 Mai 2024
Mexique . Etats-Unis – 2024

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Cannes 2024 : Clôture et palmarès

Le sable de la plage Macé s’est refroidi, les parasols et les transats sont rangés, les palmiers respirent mieux, les terrasses se sont vidées, les festivaliers ont déserté la Croisette et la 77e édition du festival de Cannes a baissé le rideau ce samedi 25 mai 2024. Clap de fin après une douzaine de jours à rebondir d’une salle à l’autre. Retour sur les nouveaux lauréats d’une sélection éclectique et engagée.

Avec un démarrage compliqué pour une sélection pourtant aguichante, la compétition officielle a tout de même permis à plusieurs artistes de se distinguer. Au lendemain du triomphe de Black Dog à Un Certain Regard, de même pour Vingt dieux, qui s’est vu attribuer un prix jeunesse pour son audace et sa sincérité, l’heure du palmarès a sonné. Camille Cottin rempile pour rythmer une soirée forte en émotion et en suspense. Sa présentation est guidée par l’homme qui a remporté le plus grand pari cinématographique à la fin des années 70, avec une saga venue d’une galaxie très lointaine. Sous les partitions de John Williams et de Joe Hisaishi, la cérémonie a vu défiler plusieurs icônes du 7e art pour enfin récompenser les efforts des compétiteurs.

Des palmes et des cannes

La Caméra d’Or, qui récompense le meilleur premier film, revient à Armand. Présenté à Un Certain Regard, il s’agit d’un huis clos dans un établissement scolaire porté par Ranate Reinsve, déjà aperçu dans Julie (en 12 chapitres).

Puis, juste après une blague assez gênante pour le plaisir de démontrer un mauvais usage de Chat GPT, Laurent Laffitte est venu remettre le prix du meilleur scénario à The Substance de Coralie Fargeat, porté par Demi Moore et Margaret Qualley. C’est le sursaut que l’on attendait avec impatience dans le ventre mou du Festival, et nous avons été gâtés par sa générosité. Le body horror est à l’honneur dans ce portrait acerbe du showbiz, où les femmes cinquantenaires sont éjectées de la scène. Sanglant, absurde et hilarant, ce film ne laisse personne indifférent et prouve que son audace paie malgré des longueurs qui ne l’ont pas empêché d’être auréolé.

Kōji Yakusho a donné de sa personne dans le rôle d’un nettoyeur de toilettes publiques au Japon l’an passé (Perfect Days). C’est avec un immense honneur qu’il revient sur scène pour célébrer la brillante performance du quatuor féminin d’Emilia Pérez, un prix d’interprétation féminine partagé entre Karla Sofía Gascón, Zoe Saldana, Adriana Paz et Selena Gomez. Avec la transidentité comme point de départ, nous aurions pu croire que le film ne fait que surfer sur une tendance. Il n’en est rien. En rythme ou en opposition, ces interprètes ont su défendre une œuvre qui raconte en quoi le changement d’apparence n’a rien de monstrueux, contrairement au conte morbide de Coralie Fargeat.

Jacques Audiard est ensuite venu compléter le tableau avec un prix du jury mérité, remis par Xavier Dolan. Sa comédie musicale a pris l’ascendant sur les autres films de la compétition, grâce notamment à une mise en scène qui valorise l’émotion des personnages. Dans Emilia Pérez, les comédiens principaux ne sont pas tous rodés aux chorégraphies sophistiquées. Audiard préfère les plans serrés sur leurs visages inquiets et émerveillés.

Quant à la meilleure performance masculine, Mélanie Laurent nous rappelle d’abord le sens de l’humanité dans un élan lyrique, avant que Jesse Plemons reçoive les louanges d’un public conquis. Si Kinds of Kindness n’a pas été à la hauteur de son prestige et de son étude du libre-arbitre, nous pouvons néanmoins reconnaître une belle palette de jeu dans ces trois tableaux.

Dans une ambiance solennelle, le prix spécial du jury a été attribué au film iranien Les Graines du figuier sauvage. Un prix de cœur, afin de ne pas échauffer les esprits autour du drame que vit l’Iran actuellement, ainsi qu’une partie de l’équipe du film qui n’a pas pu suivre le même chemin d’exil que Mohammad Rasoulof. L’écriture est implacable dans ce huis clos familial. Les femmes y haussent le ton, surtout les plus jeunes, les plus enclins au changement et qui portent fièrement l’étendard d’une révolution en marche. Ce film raconte ainsi la position inconfortable d’un gouvernement qui a peur pour sa propre sécurité. De même, le cinéaste ne manque pas de finesse pour rappeler la nécessité d’inverser les rapports de force pour enfin jouir d’une liberté, autrefois régulée, voire prohibée.

Wim Wenders a ensuite remis le prix de la mise en scène. Grand Tour, de Miguel Gomes, en a bénéficié à notre grande surprise. Son histoire d’amour en deux temps raconte la fuite et la chasse de deux cœurs brisés à travers, notamment, l’Asie du Sud-est. Si nous n’avons pas totalement été convaincus par ce voyage en terre inconnue, nous pouvons lui reconnaître un certain charme dans la mélancolie, porté par Crista Alfaiate et son rire singulier. Reste que d’autres cinéastes, moins adeptes de la voix off et de la théâtralité à l’écran, auraient également pu être mis en avant.

Vient le Grand Prix, décerné à All We Imagine as Light. Cela fait déjà une trentaine d’années que le cinéma indien n’avait pas concouru pour la Palme. Le prix remis par Viola Davis est synonyme d’indulgence à l’égard de Payal Kapadia, car sa première fiction aurait gagné à épouser le format documentaire jusqu’au bout. Il reste toutefois plaisant de ne pas dramatiser plus qu’il en est le misérabilisme. Le film préfère donc s’attarder sur les dilemmes que les femmes, en quête d’émancipation, connaissent avec leurs amis, leurs parents et leurs enfants.

Un tour de force

Avant de conclure le grand rassemblement cinéphile, il reste un emblème du Nouvel Hollywood auquel il convient de rendre hommage. Père de Star Wars, créateur d’Indiana Jones aux côtés de Steven Spielberg, George Lucas succède à Meryl Streep en recevant une Palme d’or d’honneur des mains de son « antithèse » (selon ses dires) Francis Ford Coppola. Ses premiers pas à Cannes, il les a faits avec THX 1138 à la Quinzaine des réalisateurs. Hier soir, son apparition témoigne d’une riche carrière qui a bouleversé la manière de produire et de penser les blockbusters. L’héritage qu’il laisse derrière lui est immense, traversant plusieurs galaxies et plusieurs générations.

À défaut de film programmé en clôture, la Palme d’or a été projetée au terme de la cérémonie. Greta Gerwig et sa séduisante équipe ont choisi de remettre le Graal des cinéastes au film de Sean Baker, Anora.  Plongé dans le monde de la nuit, avec des rencontres hasardeuses ou presque. Versant dans la comédie noire qui rappelle le ton des frères Coen, le film dresse le portrait-robot d’une Amérique corrompue et d’une sexualité parfois trompeuse.

C’est avec une immense joie que le Festival s’achève. Non seulement pour la découverte d’étoiles montantes du cinéma, mais aussi pour pouvoir rattraper les heures de sommeil perdues qui se sont accumulées tout au long de la Quinzaine. Nous sommes enfin sortis du vortex cannois que Camille Cottin a si bien décrit en ouverture.

À l’année prochaine sur la Croisette pour de nouvelles aventures cinéphiles.

Cannes 2024 : Parthenope, joyau napolitain

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Avec Parthenope, présenté en Compétition au Festival de Cannes, Paolo Sorrentino signe un drame solaire au bord de la côte napolitaine. Dans cet hymne à la vie, l’amour et la jeunesse, au rythme doux comme une brise d’été, le réalisateur italien brosse un tableau sensuel de sa ville natale. En s’attachant au parcours d’une jeune fille à la beauté divine, qui vit avec insouciance là où le vent l’emporte, Parthenope compose une ode à liberté dans un cadre féérique.

Synopsis : La vie de Parthénope de sa naissance dans les années 1950 à nos jours. Une épopée féminine dépourvue d’héroïsme mais éprise de liberté, de Naples, et d’amour. Les amours vraies, indicibles ou sans lendemain qui vous condamnent à la douleur mais qui vous font recommencer. Le parfait été à Capri d’une jeunesse insouciante malgré un horizon sans issue.

Après This Must Be the Place, La Grande Bellezza et Youth, Paolo Sorrentino réalise avec Parthenope son septième long-métrage sélectionné en Compétition. C’est le deuxième qu’il choisit de tourner à Naples, et le premier, La Main de Dieu, a reçu le Lion d’Argent à la Mostra de Venise 2021. Le cinéaste italien a confié : « Naples est une ville qui appartient à mes émotions. Chaque jour, les Napolitains réinventent leur vie, ils décident que celle-ci doit les surprendre, et moi je veux la raconter comme ça. » Un portrait de la cité napolitaine, c’est précisément ce que nous offre Parthenope. Paolo Sorrentino y déverse tout son amour pour cette ville élégante, bordée par la mer et empreinte d’une noblesse immortelle.

Parthenope, déesse de l’amour…

Dans la mythologie grecque, Parthenope, littéralement « celle qui a un visage de jeune fille », est une sirène virginale qui s’éprend d’Ulysse. Délaissée par le héros (attaché à un mât, et qui a demandé à son équipage de se boucher les oreilles), elle se serait échouée avec ses sœurs sur les côtes napolitaines. Aujourd’hui encore, Naples a conservé dans ses murs des vestiges de cette légende. La fontaine de la Sirène, située en centre-ville sur la place Sannazaro, rend directement hommage à Parthenope, déesse devenue symbole de la grâce napolitaine.

C’est d’ailleurs dans l’eau que naît Parthenope, en 1950, au sein d’un palais et sous les yeux du maire vêtu d’un costume blanc. Ce dernier, après avoir prédit le sexe, choisit le nom de l’enfant. Voyance ou prédestination, Parthenope est déjà appelée à marquer la ville par sa beauté. On la retrouve à dix-huit ans, somptueuse mais tout aussi cultivée. Elle étudie l’anthropologie, une discipline dont elle questionne la définition, lit beaucoup et fait preuve d’une grande intelligence. Dans son entourage gravitent deux jeunes hommes, Raimondo, un frère fragile qui l’admire inconditionnellement, et un éternel amoureux qui se résigne à la voir lui échapper. La disparition soudaine de Raimondo vient bouleverser l’existence de Parthenope, qui perd ses repères tout en développant un profond sentiment de culpabilité.

Bouleversée, Parthenope s’éloigne de sa famille et trace son propre chemin de vie. Comme la guerre, la beauté ouvre des portes, lui affirme-t-on. Des portes, elle ne cesse d’en franchir dans la cité napolitaine, où elle rencontre une actrice déchue, un écrivain solitaire interprété par Gary Oldman, un prêtre et toute une ribambelle d’hommes avec lesquels elle noue des liens éphémères. Prête à tout découvrir, Parthenope part en quête d’elle-même et de l’amour, sans jamais s’arrêter, en errant dans le labyrinthe des rues napolitaines. C’est avec son directeur de thèse, un vieil homme acariâtre, qu’elle entretient  la relation la plus stable et épanouissante. Figure paternelle, le professeur d’anthropologie l’aide à questionner sa propre existence.

À travers le récit, découpé en années, des aventures de cette sublime beauté, Paolo Sorrentino traite d’une jeunesse insouciante, qui savoure la vie au jour le jour sans penser au lendemain, qui profite sans but de chaque expérience, qui se perd lentement, au fil du temps, en l’absence d’avenir clairement défini. Il dresse alors le portrait d’une jeune femme résolument libre, moderne, que l’on contemple comme un diamant brut aux objectifs insondables. Mais Parthenope s’attarde également à une autre figure, tout aussi somptueuse, la ville de Naples.

Au pays napolitain

Une ville vivante, vibrante, ouverte sur la mer et baignée de lumière, c’est ainsi que Paolo Sorrentino filme le berceau de son enfance. Entre ses palais, vestiges d’un passé prestigieux, ses rues, ses terrasses pavées, ensoleillées, ses rocs et sa côte enchanteresse, Naples apparaît comme un cadre idyllique, un îlot de paix et d’harmonie où le temps ne semble avoir aucune prise. L’endroit le plus beau du monde, nous susurre-t-on, mais peut-on vraiment y être heureux ?

Parthenope nous donne à voir une cité paradoxalement indescriptible, qui envoûte, interroge et agresse tout à la fois. Les hommes que l’héroïne croise, les endroits qu’elle visite témoignent de mélancolie, d’égarement, de fractures sociales, de choquantes cérémonies familiales et de faux miracles religieux. Un peu à l’image d’Alice aux pays des merveilles, Parthenope nous transporte au cœur d’une galerie hétéroclite de tableaux napolitains. Paolo Sorrentino filme d’ailleurs ce décor avec une mise en scène très picturale, où des voilages blancs, ondulant dans le vent, encadrent la mer.

Malgré un traitement relativement lent, qui se prête plutôt bien au milieu maritime et au thème de l’écoulement du temps, Parthenope se regarde tel qu’il est, une œuvre ensorcelante de grâce sur l’amour et la jeunesse déployés dans la splendeur napolitaine. Pour Paolo Sorrentino, définitivement, tous les chemins mènent à Naples.

Parthenope est présenté en Compétition au festival de Cannes 2024.

Fiche Technique

Réalisé par : Paolo SORRENTINO
Année de production : 2023
Pays : Italie, France
Durée : 136 minutes

Greenhouse : à cœur et à raison

Vivre sans prétention et mourir avec discernement. Tel est le programme ambigu de Greenhouse, un thriller qui dévoile toute sa malice une fois le point de non-retour atteint. À travers les yeux d’une mère en quête de rédemption, Lee Sol-hui nous présente des protagonistes dont l’humanité est à examiner. Chacun tient un rôle précis et chacune de leur solitude alimente ainsi une spirale vicieuse assez redoutable et inévitable.

Synopsis : Aide-soignante à domicile, Moon-Jung s’occupe avec bienveillance d’un vieil homme aveugle et de sa femme. Mais quand un accident brutal les sépare, tout accuse Moon-Jung. Elle se retrouve à devoir prendre une décision intenable.

Sans transition nette et à peine sortie de l’académie, Lee Sol-hui passe du court au long avec une maîtrise du tempo qu’on ne peut lui enlever. En s’appuyant sur le vécu de sa mère qui devait confronter la démence de sa grand-mère dans son enfance, la réalisatrice en tire un propos universel malgré un constat sur le troisième âge semblable à la réalité sociale sud-coréenne. Faute d’instaurer un Plan 75 (et heureusement), c’est Moon-jung que l’on envoie à l’abattoir. Elle se situe tout juste entre deux générations qui la privent d’un bon confort de vie. Et en tentant de se débattre encore plus fort, elle déclenche une réaction en chaîne qui n’épargne personne sur son chemin.

Vivre de petits soins

Le titre du film fait directement référence au domicile de Moon-Jung, recouvert d’une grande bâche et ressemblant à une serre. La cinéaste coréenne ne cache donc pas ses intentions sur son personnage d’aide-soignante. Elle, dont les désirs et la liberté sont prohibés par l’amour de son enfant et de son métier, est amenée à se développer dans un climat à la fois étouffant et glacial. Mais saura-t-elle laisser toute cette charge mentale derrière elle pour enfin reprendre sa vie en main ? Difficile à dire dès les premiers instants où elle sort à peine d’une thérapie de groupe. Loin d’être l’épisode le plus réconfortant pour son salut, son anxiété est ensuite malmenée au pied de son domicile, qu’elle atteint difficilement. Sans refuge adéquat, cette femme ne cesse de rebondir d’un lieu à un autre, sans destination précise, comme pour signifier le labyrinthe mental qu’elle traverse.

Kim Seo-Hyeong livre ainsi une performance saisissante. Elle accumule toute la vulnérabilité de son personnage dans son regard fuyant et elle enjambe toute l’intrigue avec impuissance, caractéristique d’une culpabilité qui ne la lâche pas d’une semelle. Cela se ressent d’autant plus lorsqu’elle est appelée au domicile d’un couple de séniors, composé de Hwa-ok (Shin Yeon-sook), une femme dont les crises paranoïaques se multiplient, et de son mari aveugle Tae-kang (Yang Jae-sung), dont les symptômes de la maladie d’Alzheimer se manifestent de plus en plus. Chaque personnage évolue avec des blessures ouvertes et Moon-jung n’arrête pas de se gifler pour ne pas lâcher prise. Aucun faux sourire ne peut tromper l’œil du spectateur.

Renaître de ses cendres

Il existe une distance évidente au sein d’un couple qui vit assez mal sa fin de vie. Mais la nature égoïste de Tae-kang révèle également une profonde mélancolie qui affecte les décisions de Moon-Jung. Le résultat de son travail devient pourtant le miroir de son avenir, sombre et incertain. Tout dépend de sa gestion d’une crise qu’elle n’aurait pas pu anticiper ni imaginer. Sachant autant de difficultés au travail, sa rencontre avec Soon-nam (Ahn So-yo), une jeune femme perdue qui ne peut vivre que sous l’emprise d’autrui, ne l’aide pas à encaisser les coups sur sa conscience. Lee Sol-hui l’a ainsi placé sur la trajectoire de la soignante, l’éloignant un peu plus des retrouvailles attendues avec son fils. Une personnalité bipolaire en ressort, mais Moon-jung n’a pas plus de temps à consacrer à sa nouvelle « patiente », qui s’est imposée comme une amie. Il y a de quoi rappeler la collégienne d’un court-métrage précédent, The End of That Summer : personne ne la remarque ou ne l’écoute réellement.

En laissant le spectateur développer ses propres interprétations sur les antécédents des personnages, Greenhouse ne manque pas de jouer avec l’humour noir, tandis que l’accompagnement de la vieillesse devient une épée de Damoclès pour l’aide-soignante, dont les tentatives de réparer sa vie sont stériles. Il s’agit de la composante décisive de l’intrigue, où les trajectoires des personnages s’imbriquent avec coïncidences et beaucoup d’incidences.

Cette approche n’est pas loin de rendre hommage au cinéma de Lee Chang-dong (Poetry, Oasis, Burning), car elle en partage une lassitude similaire. Ce découragement et cette source d’ennuis alimentent pourtant ce mécanisme de la fatalité, subtil et très silencieux. Les plans serrés de la réalisatrice isolent ces éléments un à un. Le film prend ainsi une dimension universelle, clarifiée par la violence sourde et autodestructrice du dénouement, teinté de tragédie et d’ironie. Bien que les circonstances demeurent des plus aggravantes, Lee Sol-hui ne manque pas de laisser planer l’ambiguïté quant à la guérison de Moon-jung. Un coup de classe et de grâce qui sublime davantage le portrait des individus laissés-pour-compte et laissés pour mort.

Bande-annonce : Greenhouse

Fiche technique : Greenhouse

Titre original : Binilhauseu
Réalisation et scénario : Lee Solhui
Directeur de la photographie : Hyung Bow
Montage : Lee Solhui
Lumière : Lee Yuseok
Musique : Kim Hyundo
Son : Lee Seungchul, Lee Seungjin
Décors : Lee Heejeong
Maquillage et Coiffure : Kim Youim
Costumes : Park Sehee
Effets visuels : Jung Woocheul, Choi Hyejoo
Assistant réalisateur : Baek Makang
Production : Korean Academy of Film Arts (KAFA)
Pays de production : Corée du Sud
Distribution France : Art House Films
Durée : 1h40
Genre : Thriller
Date de sortie : 29 mai 2024

Greenhouse : à cœur et à raison
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3.5