Greenhouse : à cœur et à raison

Vivre sans prétention et mourir avec discernement. Tel est le programme ambigu de Greenhouse, un thriller qui dévoile toute sa malice une fois le point de non-retour atteint. À travers les yeux d’une mère en quête de rédemption, Lee Sol-hui nous présente des protagonistes dont l’humanité est à examiner. Chacun tient un rôle précis et chacune de leur solitude alimente ainsi une spirale vicieuse assez redoutable et inévitable.

Synopsis : Aide-soignante à domicile, Moon-Jung s’occupe avec bienveillance d’un vieil homme aveugle et de sa femme. Mais quand un accident brutal les sépare, tout accuse Moon-Jung. Elle se retrouve à devoir prendre une décision intenable.

Sans transition nette et à peine sortie de l’académie, Lee Sol-hui passe du court au long avec une maîtrise du tempo qu’on ne peut lui enlever. En s’appuyant sur le vécu de sa mère qui devait confronter la démence de sa grand-mère dans son enfance, la réalisatrice en tire un propos universel malgré un constat sur le troisième âge semblable à la réalité sociale sud-coréenne. Faute d’instaurer un Plan 75 (et heureusement), c’est Moon-jung que l’on envoie à l’abattoir. Elle se situe tout juste entre deux générations qui la privent d’un bon confort de vie. Et en tentant de se débattre encore plus fort, elle déclenche une réaction en chaîne qui n’épargne personne sur son chemin.

Vivre de petits soins

Le titre du film fait directement référence au domicile de Moon-Jung, recouvert d’une grande bâche et ressemblant à une serre. La cinéaste coréenne ne cache donc pas ses intentions sur son personnage d’aide-soignante. Elle, dont les désirs et la liberté sont prohibés par l’amour de son enfant et de son métier, est amenée à se développer dans un climat à la fois étouffant et glacial. Mais saura-t-elle laisser toute cette charge mentale derrière elle pour enfin reprendre sa vie en main ? Difficile à dire dès les premiers instants où elle sort à peine d’une thérapie de groupe. Loin d’être l’épisode le plus réconfortant pour son salut, son anxiété est ensuite malmenée au pied de son domicile, qu’elle atteint difficilement. Sans refuge adéquat, cette femme ne cesse de rebondir d’un lieu à un autre, sans destination précise, comme pour signifier le labyrinthe mental qu’elle traverse.

Kim Seo-Hyeong livre ainsi une performance saisissante. Elle accumule toute la vulnérabilité de son personnage dans son regard fuyant et elle enjambe toute l’intrigue avec impuissance, caractéristique d’une culpabilité qui ne la lâche pas d’une semelle. Cela se ressent d’autant plus lorsqu’elle est appelée au domicile d’un couple de séniors, composé de Hwa-ok (Shin Yeon-sook), une femme dont les crises paranoïaques se multiplient, et de son mari aveugle Tae-kang (Yang Jae-sung), dont les symptômes de la maladie d’Alzheimer se manifestent de plus en plus. Chaque personnage évolue avec des blessures ouvertes et Moon-jung n’arrête pas de se gifler pour ne pas lâcher prise. Aucun faux sourire ne peut tromper l’œil du spectateur.

Renaître de ses cendres

Il existe une distance évidente au sein d’un couple qui vit assez mal sa fin de vie. Mais la nature égoïste de Tae-kang révèle également une profonde mélancolie qui affecte les décisions de Moon-Jung. Le résultat de son travail devient pourtant le miroir de son avenir, sombre et incertain. Tout dépend de sa gestion d’une crise qu’elle n’aurait pas pu anticiper ni imaginer. Sachant autant de difficultés au travail, sa rencontre avec Soon-nam (Ahn So-yo), une jeune femme perdue qui ne peut vivre que sous l’emprise d’autrui, ne l’aide pas à encaisser les coups sur sa conscience. Lee Sol-hui l’a ainsi placé sur la trajectoire de la soignante, l’éloignant un peu plus des retrouvailles attendues avec son fils. Une personnalité bipolaire en ressort, mais Moon-jung n’a pas plus de temps à consacrer à sa nouvelle « patiente », qui s’est imposée comme une amie. Il y a de quoi rappeler la collégienne d’un court-métrage précédent, The End of That Summer : personne ne la remarque ou ne l’écoute réellement.

En laissant le spectateur développer ses propres interprétations sur les antécédents des personnages, Greenhouse ne manque pas de jouer avec l’humour noir, tandis que l’accompagnement de la vieillesse devient une épée de Damoclès pour l’aide-soignante, dont les tentatives de réparer sa vie sont stériles. Il s’agit de la composante décisive de l’intrigue, où les trajectoires des personnages s’imbriquent avec coïncidences et beaucoup d’incidences.

Cette approche n’est pas loin de rendre hommage au cinéma de Lee Chang-dong (Poetry, Oasis, Burning), car elle en partage une lassitude similaire. Ce découragement et cette source d’ennuis alimentent pourtant ce mécanisme de la fatalité, subtil et très silencieux. Les plans serrés de la réalisatrice isolent ces éléments un à un. Le film prend ainsi une dimension universelle, clarifiée par la violence sourde et autodestructrice du dénouement, teinté de tragédie et d’ironie. Bien que les circonstances demeurent des plus aggravantes, Lee Sol-hui ne manque pas de laisser planer l’ambiguïté quant à la guérison de Moon-jung. Un coup de classe et de grâce qui sublime davantage le portrait des individus laissés-pour-compte et laissés pour mort.

Bande-annonce : Greenhouse

Fiche technique : Greenhouse

Titre original : Binilhauseu
Réalisation et scénario : Lee Solhui
Directeur de la photographie : Hyung Bow
Montage : Lee Solhui
Lumière : Lee Yuseok
Musique : Kim Hyundo
Son : Lee Seungchul, Lee Seungjin
Décors : Lee Heejeong
Maquillage et Coiffure : Kim Youim
Costumes : Park Sehee
Effets visuels : Jung Woocheul, Choi Hyejoo
Assistant réalisateur : Baek Makang
Production : Korean Academy of Film Arts (KAFA)
Pays de production : Corée du Sud
Distribution France : Art House Films
Durée : 1h40
Genre : Thriller
Date de sortie : 29 mai 2024

Greenhouse : à cœur et à raison
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3.5

Festival

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Jérémy Chommanivong
Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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