« Jean Monnet » : l’union des peuples

Marie Bardiaux-Vaïente et Sergio Gerasi publient aux éditions Glénat une biographie graphique consacrée à Jean Monnet, l’un des pères fondateurs de l’Union européenne.

La collection « Ils ont fait l’Histoire » des éditions Glénat a l’habitude de présenter les grandes personnalités de notre monde, dont les réalisations sont exposées avec pédagogie et un sens de la narration qui en facilitent la mémorisation. Avec Jean Monnet, né en 1888 à Cognac, dans une famille de négociants, Marie Bardiaux-Vaïente et Sergio Gerasi reviennent sur un homme ayant démontré un talent particulier pour le commerce et, surtout, les affaires internationales. 

Avec l’éclatement de la Première Guerre mondiale, Jean Monnet, exempté du service militaire en raison de sa santé, trouve un autre moyen de se rendre utile et de servir son pays. En 1914, il est nommé secrétaire général adjoint du Comité de guerre économique allié. Dans ce rôle, il joue un rôle déterminant dans la coordination des ressources entre les différents pays concernés, facilitant le transport et la fourniture de matériaux essentiels pour l’effort de guerre.

Après la guerre, le Français continue à œuvrer pour la coopération internationale. En 1919, il est l’un des premiers à rejoindre la Société des Nations (SDN), en tant que sous-secrétaire général. Il travaille alors sans relâche pour promouvoir la coopération économique et la reconstruction d’une Europe dévastée par la guerre. Cependant, malgré ses efforts, la SDN se révèle inefficace et Monnet démissionne en 1923. « L’union n’est pas naturelle aux hommes, et lorsque l’impératif de la guerre disparaît, elle se volatilise », déclare-t-il dans l’album, avant d’ajouter : « Le droit de veto et l’unanimité requise pour toute décision paralysent l’institution. » Il en prend acte : « La Société des Nations est structurellement incapable de résoudre les problèmes car elle est l’otage des intérêts nationaux. »

Lorsqu’éclate la Seconde Guerre mondiale, Jean Monnet répond de nouveau à l’appel. En 1940, alors que la France est au bord de la défaite, il est envoyé aux États-Unis pour négocier l’achat de matériel militaire. Sa capacité à convaincre les Américains, dont il maîtrise la langue depuis l’adolescence, est déterminante. En 1943, il propose un plan ambitieux pour l’effort de guerre allié, le « Victory Program », qui consiste à maximiser la production industrielle pour soutenir les belligérants. Une nouvelle fois, sa capacité à coordonner les efforts industriels à une échelle internationale apporte des bienfaits immédiats.

Vient ensuite l’Europe, où il va devoir composer avec des visions antagonistes. De Gaulle, par exemple, qui déclare : « Je l’ai aussi respecté pour sa méthode originale et participative. Je ne voulais pas d’un Gosplan à la soviétique ! Je partage sa vision d’une France modernisée au sein de l’Europe. Mais pour ce qui est de son obsession d’une entité européenne dans laquelle se fonderaient les souverainetés nationales… Non merci ! »

Pourtant, après la guerre, convaincu que la paix durable ne peut être assurée que par l’intégration économique et politique des nations européennes, Jean Monnet ne cesse de travailler pour promouvoir ses idées. En 1950, il conçoit le plan Schuman, une proposition de mise en commun des industries du charbon et de l’acier de la France et de l’Allemagne. Cela conduit à la création de la CECA en 1951, la première des nombreuses institutions supranationales qui formeront plus tard l’Union européenne. 

« Il faut trouver un moyen d’unir les Européens dans la paix pour prévenir toute future guerre et créer les conditions de leur prospérité. Les USA et l’URSS constituent deux blocs antagonistes. Il n’y a pas d’autre issue qu’une Europe qui prendra son destin en main. » C’est dans cette optique que Monnet déploie toute son énergie – sa détermination, comme il le dit à son épouse dans l’album, qui l’accuse d’optimisme. « La solidarité de production qui sera ainsi nouée manifestera que toute guerre entre la France et l’Allemagne devient non seulement impensable mais matériellement impossible. L’établissement de cette unité puissante de production ouverte à tous les pays qui voudront y participer jettera les fondements réels de leur unification économique. »

On le comprend aisément à la lecture de cet album : Jean Monnet a consacré toute sa vie à la cause de l’unité du vieux continent. Il a joué un rôle crucial à chaque étape-clé de l’histoire moderne de l’Europe, des efforts de guerre aux premières initiatives de coopération économique, jusqu’à la création des institutions qui ont façonné l’Europe d’aujourd’hui. En dépit des oppositions rencontrées (dont celle, vigoureuse, de Debré, mise en exergue dans l’album), il n’en demeure pas moins « l’inspirateur » de l’Europe, comme l’explique le dossier didactique qui clôture cette éclairante bande dessinée.

Jean Monnet, Marie Bardiaux-Vaïente et Sergio Gerasi 
Glénat, mai 2024, 56 pages

Note des lecteurs0 Note
3.5

Festival

Deauville 2026 : Her Private Hell, hallucinations d’outre-tombe

Nicolas Winding Refn revient avec "Her Private Hell", présenté à Deauville 2026, porté par un récit de renaissance personnelle et un Rising-Star Award pour Sophie Thatcher. Sous la brume numérique et le vernis viriliste, le film ne dévoile qu'un naufrage esthétique et une autoparodie assumée d'un cinéaste à bout de souffle.

L’Étrange Festival 2026 : Leviticus, l’exorcisme du cœur

Dans une Australie rurale et religieuse, un rituel censé guérir deux adolescents de leur homosexualité réveille une entité qui prend le visage de celui qu'ils aiment. Chaque élan de tendresse déclenche une violence qui les force à s'éloigner, sous le regard d'une communauté et d'une famille intraitables.

Deauville 2026 : L’Invitation, marriage stories

Présenté à Deauville 2026, "L'Invitation" réunit Olivia Wilde, Seth Rogen, Penélope Cruz et Edward Norton dans un huis clos adapté de "Sentimental" de Cesc Gay. Le montage des dialogues fait mouche, mais la mise en scène se montre démonstrative et le cynisme promis s'essouffle trop vite.

Deauville Talent Award 2026 : Brendan Fraser (Pressure)

Dans "Pressure", Anthony Maras revient sur la planification du débarquement américain. Quelques jours avant le D-Day envisagé, une équipe de météorologues est chargée d'arbitrer sur la date de l'événement en prévoyant les conditions atmosphériques au-dessus de la Normandie. Un sujet exaltant malheureusement réduit à un banal duel d'égos, sans suspense ni tension.

Newsletter

À ne pas manquer

Salvation, un petit cru d’Emin Alper

En Turquie, la tension monte entre deux villages. Paranoïa et manipulations religieuses attisent la violence. Adoptant les codes des films de genre, Emin Alper ne parvient guère à convaincre, malgré une photographie de qualité, une interprétation impeccable et un final malin.

L’Âme des guerriers (1994), de Lee Tamahori : une tentative de réaffirmation identitaire

Œuvre sur le déclin culturel des Maoris, ce premier long-métrage de Lee Tamahori propose un portrait sans concession de la misère et de la violence dans lesquelles patauge une communauté déracinée. Aux côtés de La Leçon de piano de Jane Campion, sorti un an plus tôt, cette tragédie grecque doublée d’une œuvre choc a permis de mettre la Nouvelle-Zélande sur la carte du cinéma mondial.

La frappe : Sans les mots

La frappe explore avec une caméra au plus près des visages les cicatrices laissées par un père abuseur. Julien Gaspar-Oliveri signe une œuvre tendue et rugueuse, entre drame intime et chronique familiale. Un film qui déroute par son refus de trancher mais finit par séduire lorsqu'il renoue avec une narration plus ferme. Une proposition fragile, parfois monotone, mais qui s'essaye à une certaine forme.

Utu Redux : quand la vengeance devient un incendie sans fin

Le western maori de Geoff Murphy plonge dans la guerre de Te Kooti, tourné à cru dans le bush néo-zélandais. Entre villages incendiés, humour noir et camps jamais figés, le film capture un engrenage de vengeance coloniale où personne ne reste épargné, jusqu'à une scène finale qui vide le mot "utu" de son sens.

Smash Palace : au pays de la casse

Dans une casse automobile perdue en Nouvelle-Zélande, un ex-pilote confond amour et possession jusqu'à traiter sa fille comme un trophée. Son couple se déchire, son garage déborde de carcasses, et le paysage tout entier se referme sur lui comme un piège dont personne ne ressort.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

« Post Mortem » : ce que les morts ont à dire

"Post Mortem" réunit le médecin légiste belge Philippe Boxho et le dessinateur Pierre Alary dans une bande dessinée documentaire qui s'emploie à vulgariser un métier sur lequel circulent bon nombre de fantasmes. Le résultat est une œuvre à part, traversée par l'idée que la mort ne constitue pas tout à fait une fin.

« Les 4 Reliques du rock’n’roll » : les Zumbies remettent le rock sur pied

Dans un monde post-apocalyptique qui ne tourne déjà plus très rond, quatre rockeurs morts-vivants doivent réunir les reliques sacrées du rock’n’roll. Arnaud Le Gouëfflec et Julien Solé signent un road-trip furieux et absurdement réjouissant.

« La Désinformation » : comprendre pour mieux combattre

Entre montée des populismes, guerres hybrides, défiance envers les institutions et avènement des réseaux sociaux, la désinformation est devenue l'un des grands enjeux démocratiques de notre époque. Avec "La Désinformation", Grégoire Darcy propose une synthèse ambitieuse des connaissances scientifiques sur le sujet.