Dans le second tome de L’Élixir de Dieu (Bamboo), intitulé « Deus Ex Alembicus », Gihef et Christelle Galland nous plongent dans une aventure rocambolesque et pleine de rebondissements, au cœur de la Prohibition. Des sœurs de couvent se trouvent ainsi mêlées à des activités illégales pour assurer la survie de leur monastère.
Les sœurs du couvent de Saint-Patrick se voient contraintes de se lancer dans la fabrication et la distribution d’alcool de contrebande pour sauver leur couvent. Cette situation à tout le moins surprenante les place au cœur d’un réseau complexe d’intérêts antagoniques. Dan Carroll et ses associés comptent sur elles pour maintenir leur approvisionnement en alcool. Les autorités et le KKK ont également voix au chapitre. Le contexte de L’Élixir de Dieuimmerge le lecteur au plein cœur de la Prohibition et expose les stratagèmes développés pour contourner la loi.
Dilemmes moraux, dangers, opportunisme, les sœurs, en pleine initiation criminelle, ont également maille à partir avec toute une série d’antagonistes. Le récit de Gihef met en lumière les motivations, vénales ou non, des uns et des autres. Il se penche plus avant sur la trajectoire de certains personnages, à l’instar de Sœur Holly, tiraillée entre sa vie passée et son récent engagement religieux. Cette confrontation entre le sacré et le profane, le légitime et l’illégal, constitue de manière générale la sève dramatique et humoristique du diptyque, dans une formule qui fonctionne parfaitement.
Les illustrations de Christelle Galland jouent évidemment un rôle crucial dans la mise en scène. Son style semi-réaliste restitue très bien l’atmosphère des années 1920. Porté par une grande pluralité de personnages et d’intrigues, L’Élixir de Dieu n’est aucunement réductible à ses aspérités comiques, pourtant bien réelles : au contre-emploi des bonnes sœurs s’ajoutent des propos sur l’hypocrisie religieuse, le racisme, la contrebande d’alcool et même les affaires financières, apportant une grande densité à l’ensemble.
Les coups de théâtre et les retournements de situation, nombreux et bien orchestrés, tiennent le lecteur en haleine et témoignent d’une conclusion bien ficelée, entre comédie, thriller et action. Gihef et Christelle Galland auraient même pu aller plus loin, à notre sens, tant le matériel de base permettait de partir dans de nombreuses directions.
L’Élixir de Dieu : Deus Ex Alembicus, Gihef et Christelle Galland Bamboo, mai 2024, 64 pages
Coécrit par Jean-Louis Tripp et Aude Mermilliod et illustré par Horne, Les Vents ovales est le premier tome d’une trilogie qui entend immerger le lecteur dans la ruralité française des années 60. Fait particulier : le rugby y est célébré comme une véritable religion. Publié par Dupuis, l’album s’intéresse à la vie quotidienne de deux villages du Sud-Ouest, Castelnau et Larroque, qui nous sont présentés en alternance avec les événements historiques d’alors.
En 1967, le Sud-Ouest de la France vit au rythme du rugby. La victoire de Montauban et son Bouclier de Brennus ont galvanisé les habitants de Castelnau et Larroque, séparés par la Garonne mais unis par une passion commune pour le ballon ovale. Bien que leurs propres clubs locaux soient en bas du classement, l’esprit de fête règne. Les entraîneurs des deux équipes, l’un curé et l’autre patron de briqueterie, ainsi que les villageois, se retrouvent tous impliqués dans cette culture sportive.
Jean-Louis Tripp, à qui l’on doit notamment Magasin général, apporte son talent d’écriture pour rendre palpable le quotidien des gens ordinaires. Associé à Aude Mermilliod, ils échafaudent ensemble une histoire appelée à s’étendre sur trois albums, et couvrant la période précédant le fameux Mai 68. C’est dans ce climat d’affranchissement social et de changement des mœurs que la féminité et certains de ses thèmes associés (sexualité, assignations de genre, grossesse, patriarcat, etc.) sont abordés dans Les Vents ovales, avec beaucoup de justesse.
Ce premier tome nous transporte dans le quotidien des habitants locaux à travers les yeux d’Yveline. Fille d’une famille de notables, elle aspire à quitter son village pour Paris, nourrissant un désir de liberté et d’émancipation qui semble caractériser sa génération. En parallèle, les traditions rurales et les valeurs du rugby continuent de structurer la vie communautaire. Bien développés, confrontés aux aléas du quotidien, les différents personnages renvoient en seconde intention à une société en mutation, comme l’indiquent par exemple les conseils sportifs d’une jeune femme aux rugbymans ou une défloraison en suspens. Alors que les années 60 touchent à leur fin, les jeunes générations commencent à remettre en question l’autorité et les traditions…
Horne parvient à retranscrire l’atmosphère particulière de cette période. Et ce, dès la première page, avec un stade de Larroque-sur-Garonne occupé pendant mai 68, dans une ambiance festive et un esprit de camaraderie. Chemin faisant, Les Vents ovales prend la forme d’une fresque humaine et sociale en gestation, mêlant humour, émotion et réflexion. Ce premier tome pose des bases solides sur lesquelles les auteurs vont pouvoir construire et alterner les points de vue, pour apporter encore plus de profondeur à leur récit.
Les Vents ovales, Aude Mermilliod, JeanLouis Tripp et Horne Dupuis, mai 2024, 136 pages
Avec Mou (éditions Dupuis, 96 pages), Benoît Feroumont nous entraîne dans une fable « érotique » et incongrue où Charles, loser transformé en monstre à tentacules, devient un peu malgré lui le fantasme numéro un des environs. Le récit questionne la nature du désir dans une société en quête perpétuelle de sensations.
Au grand dam de sa mère, qui rêverait de le voir donner cours à des lycéens, Charles travaille pour une société de livraison et mène une vie relativement insignifiante. Sur le plan amoureux, ce n’est guère mieux : en proie à une timidité paralysante, il n’est pas tout à fait le genre d’homme à multiplier les conquêtes. Sa vie prend toutefois un tournant inattendu lorsqu’il rencontre Paola, une jeune chimiste, dans un bar. Leur nuit ensemble s’achève sur une note décevante, mais c’est en buvant une boisson expérimentale qu’elle conservait dans son frigo que le jeune homme voit son destin basculer. Il se réveille en effet le lendemain… métamorphosé en un monstre difforme doté de tentacules.
Le quotidien de Charles change radicalement. Il se cache dans les égouts, puis trouve refuge dans une salle de bain inoccupée et, par un enchaînement de circonstances, commence à satisfaire les désirs de diverses femmes. La première scène de l’album, où une créature donne du plaisir à une femme sous les draps, prend alors tout son sens : la nouvelle fonction de Charles est purement sexuelle, et c’est le manque d’attention, ou de savoir-faire, des hommes qui est questionné à travers elle. Les nouveaux talents inattendus de Charles le rendent désirable malgré son apparence repoussante. Cette vie nouvelle est à la fois une bénédiction et une malédiction : Charles découvre une puissance et une confiance en lui qu’il n’avait jamais connues auparavant, mais cette popularité attire également la colère.
Parmi les nombreuses femmes qu’il rencontre, deux relations se distinguent particulièrement. Isabelle, une femme aveugle, offre à Charles une relation de confiance et de tendresse. Elle l’héberge et le console, leur relation étant marquée par une authenticité rare dans ce nouveau quotidien tumultueux. À l’opposé, Daisy incarne une possessivité quasi insupportable. Elle est notamment obsédée par l’idée de matérialiser le fantasme de L’Ama et le Poulpe de Hokusai. Ces deux relations antagoniques montrent les différentes facettes de l’amour et du désir, contrastant entre l’affection sincère et la possession destructrice. Feroumont procède par monstration, il ne s’appesantit pas sur ces faits, mais s’en sert néanmoins pour évoquer la nouvelle vie de Charles.
Bientôt traqué par des milices en colère, ce dernier subit les contrecoups de son succès et de sa popularité. Une chasse obstinée qui symbolise la répression de la différence et la peur de l’impuissance, des thèmes que Mou explore avec une touche d’humour noir et de satire sociale. Car il s’agit aussi de dénoncer, de manière légère et amusée, les hypocrisies et les violences de la société moderne, qui carbure aux apparences, aux fantasmes et aux désirs immédiats. Autant de choses que Charles permet de problématiser.
Écrite, réalisée et interprétée par des personnes majoritairement issues de la communauté autochtone, Little Bird aborde avec subtilité une période traumatique de l’histoire canadienne rarement représentée dans la fiction : la « rafle des années soixante », aussi connue en anglais sous le terme de « Sixties Scoop ». Construite sous la forme d’un voyage initiatique, la série présente une galerie de personnages complexes hantés par leur passé et en quête de réparation.
Une envolée tragique et nécessaire vers un pan méconnu de l’histoire
La série Little Bird bouleverse autant qu’elle instruit. Réalisée par Elle-Máijá Tailfeathers, membre de la nation autochtone des Kainai et du peuple norvégien des Samis, et écrite par la cinéaste canadienne des Premières Nations Jennifer Podemski et par la dramaturge Hannah Moscovitch, cette fiction en six épisodes revient sur un chapitre de l’histoire canadienne encore trop souvent tu, invisibilisé ou méconnu : la rafle d’enfants autochtones, arrachés entre les années 1950 et 1980 à leur famille pour les assimiler à la culture dominante. Séparés de leurs proches, coupés de leur langue, de leur culture et de leur héritage, ce sont plus de vingt mille enfants qui ont été, au cours de ces décennies, placés dans des environnements non autochtones, notamment des foyers d’accueil, des familles adoptives (en Amérique du Nord et en dehors), des fermes pour la main-d’œuvre gratuite et des institutions religieuses et étatiques. Si la pratique consistant à enlever les enfants autochtones à leur famille et à leur communauté existait déjà au Canada avant les années 1960 (on pense notamment aux systèmes des pensionnats subventionnés par le gouvernement et dirigés par les églises chrétiennes), la proportion d’enfants placés explose dans les années 1960 à la suite de la mise en place du projet d’assimilation mené par le gouvernement fédéral et les gouvernements provinciaux, sous l’égide du « service de protection de l’enfance ». Cette politique, qui avait pour but d’essayer d’effacer l’identité et la culture autochtones, a généré de lourds traumas sur plusieurs générations et ses répercussions se font encore lourdement sentir aujourd’hui. Trouvant le juste équilibre entre émotions et devoir de mémoire, la série nous entraine au cœur de cette histoire douloureuse, à travers le personnage de Bezhig Little Bird, porté à l’écran dans les différents âges de sa vie par les actrices Keris Hope Hill et Darla Contois.
Une héroïne aux identités multiples
À l’âge de cinq ans, Bezhig, qui vit paisiblement sa vie d’enfant dans une réserve de la province canadienne de la Saskatchewan, voit son destin basculer : avec son frère et sa petite sœur, elle est arrachée de force à ses parents par la police et par le service de protection de l’enfance du Canada. Adoptée par une famille juive de Montréal, elle devient Esther Rosenblum. Sa mère adoptive la trouve grâce à une petite annonce publiée dans le journal. Sa mère biologique la cherche, quant à elle, jusqu’à l’épuisement physique et mental, impuissante toutefois face à une machine judiciaire et politique qui la dépasse et la méprise. Bezhig/Esther grandit au sein d’une nouvelle communauté et auprès d’une mère qui cherche inconsciemment en elle un lien à la famille qu’elle a perdue pendant l’Holocauste. À cette mère à la fois forte et fragile, interprétée par l’actrice Lisa Edelstein, il ne faut pas poser de questions sur le passé, sur les origines. Bezhig/Esther le sait, elle l’a compris, elle protège sa mère de ses questionnements et enterre pendant de longues années son besoin de réponses. Lorsque nous rencontrons l’héroïne, elle se trouve cependant à un moment charnière de sa vie qui va précipiter son désir de comprendre son histoire : elle est dans le début de sa vingtaine, elle s’apprête à terminer ses études en droit, à se marier, à quitter le nid familial, à prendre son envol et son indépendance. Même si elle semble bien intégrée à sa nouvelle communauté dont elle connait tous les rites et les codes, elle subit toutefois le racisme et le rejet, notamment de la part de sa future belle-famille. Se sentant dans l’impossibilité de continuer sa vie sans connaitre la vérité sur son passé et nostalgique d’une petite enfance dont elle n’a que des bribes, elle va tout quitter pour partir à la recherche de sa famille biologique, de son identité, de son histoire. Au fil des épisodes, la série met brillamment en scène la manière dont fonctionne la mémoire traumatique, en nous montrant l’héroïne hantée par des images dont elle ne sait déterminer si elles lui appartiennent ou non et qui vont, finalement, se fixer sur l’événement qui a tout fait chavirer : son arrachement à ses parents. L’identité fractionnée, le sentiment de n’appartenir à aucune histoire et la sensation de déracinement sont autant de ressentis et d’émotions complexes qui traversent le personnage principal et que la série réussit à illustrer visuellement avec une grande délicatesse. Les différentes identités de Bezhig/Esther s’entremêlent au fil des épisodes, à mesure que son présent et son passé se rejoignent. Une scène vient illustrer ce sentiment de réconciliation des identités et d’apaisement qui s’installe finalement en elle : dans un moment de deuil, elle permet aux rituels autochtones et juifs de se mélanger, ou en tout cas de coexister, laissant ainsi s’exprimer les deux pans de son histoire et de sa culture.
Subjectivité et réappropriation du discours
La série s’articule à partir du point de vue de Bezhig/Esther qui, à chaque épisode, remonte le fil de sa propre histoire. Nous sommes donc dans une fiction qui assume la subjectivité de son regard et le fait qu’elle présente le récit d’une expérience parmi tant d’autres. En suivant le chemin parcouru par l’héroïne, on rencontre toutefois d’autres personnages qui ont d’autres vécus dont ils témoignent avec douleur : devenues adultes, les victimes de la rafle racontent les violences sexuelles, morales et physiques subies dans les familles d’accueil, l’exploitation de leur force de travail par les familles adoptantes et les problèmes de dépendance générés par les chocs traumatiques auxquels ils ont dû faire face. On voit aussi comment les victimes, ayant à présent fondé leur propre famille, vivent dans la peur constante de voir se reproduire le traumatisme de leur enfance, dans la peur de se faire arracher, à leur tour, leurs enfants. Ainsi, au-delà de l’histoire particulière de Bezhig/Esther, Little Bird propose une lecture plus vaste des conséquences, sur le plan humain et psychologique, de la rafle des années 1960 et plus largement du traitement des populations autochtones par le gouvernement canadien. Pour la réalisatrice Elle-Máijá Tailfeathers, le cinéma est « une forme d’action directe non violente contre des problèmes comme la violence à l’encontre des femmes et la dégradation des terres autochtones ». La fiction et la création permettent donc de générer une forme d’action. Elles ont certes une portée éducative, mémorielle, esthétique et politique, mais elles permettent également une réappropriation du pouvoir : celui d’être porteuse ou porteur de son discours, de son vécu, de son histoire personnelle et de celle de sa communauté. Dans les territoires colonisés, la parole est toujours un enjeu majeur. Qui parle ? Qui raconte ? Et selon quel ancrage ? À travers la littérature, les arts visuels, le cinéma, le théâtre, dans les cours à l’université ou encore dans des émissions à la radio, la parole autochtone se déploie, permettant de raconter une histoire trop souvent exprimée par d’autres ou effacée par les pouvoirs colonialistes. Par cette volonté de se réapproprier le discours et de partir de l’intime pour parler du politique, LittleBird se rapproche du film Beans, réalisé en 2020 par la réalisatrice mohawk Tracey Deer. Ce long métrage a pour toile de fond la crise d’Oka (appelée aussi « résistance de Kanesatake ») qui a opposé durant l’été 1990 les Mohawks de Kanesatake au gouvernement québécois, puis canadien. La réalisatrice aborde les événements en épousant le point de vue de la jeune héroïne, qui constitue en quelque sorte son double fictionnel, Tracey Deer ayant réellement vécu la crise d’Oka et la violence des affrontements lorsqu’elle avait douze ans. Little Bird et Beans constituent donc des exemples de fictions qui proposent de jeter un nouveau regard, ancré dans une perspective autochtone, personnelle et militante, sur des événements historiques majeurs dans l’histoire contemporaine du Canada.
Deux documentaires pour accompagner la fiction
Pour celles et ceux qui voudraient aller plus loin et mieux comprendre le contexte politique et social de Little Bird, la chaine Arte a mis à disposition, en complément de la diffusion de la série sur sa plate-forme, le documentaire du journaliste indépendant Gwenlaouen Le Gouil, Tuer l’Indien dans le cœur de l’enfant (2020). Dans cette enquête, Le Gouil va à la rencontre des survivantes et des survivants du système des pensionnats qui a duré pendant des décennies au Canada et dont le dernier a fermé ses portes seulement en 1996. À travers des récits d’expériences personnelles, le documentaire montre comment la colonisation a marqué les corps et les esprits, tout en cherchant à effacer la culture et l’identité autochtones. Également, le documentaire intitulé Coming Home: Wanna Icipus Kupi (2023) permet d’accompagner le récit de fiction tissé dans la série. Réalisé par Erica Marie Daniels, réalisatrice crie/ojibwée de la Première nation Peguis, le documentaire aborde l’impact de la rafle des années 1960 sur l’identité et l’histoire autochtones en donnant la voix à l’équipe créative de Little Bird et à d’autres membres de la communauté autochtone rencontrés lors du tournage. Mêlant des entrevues à des scènes d’archives et à des extraits de la série, Coming Home: Wanna Icipus Kupi offre un témoignage dense sur les conséquences de ce traumatisme transgénérationnel, tout en mettant en évidence la résilience qui passe à travers la réappropriation du discours et le pouvoir que l’on gagne à raconter sa propre histoire.
Bande-annonce : Little Bird
Fiche technique : Little Bird
Réalisation : Elle-Máijá Tailfeathers
Scénario : Jennifer Podemski et Hannah Moscovitch
Distribution : Ellyn Jade (Patti Little Bird), Osawa Muskwa (Morris Little Bird), Keris Hope Hill (Bezhig enfant), Darla Contois (Esther Rosenblum/Bezhig adulte), Lisa Edelstein (Golda Rosenblum), Tayton Mianskum (Leo enfant), Braeden Clarke (Leo adulte), Gideon Starr (Niizh enfant), Joshua Odjick (Niizh adulte), Charlotte Cutler (Dora enfant), Imajyn Cardinal (Dora adulte), Michelle Thrush (Brigit), Eric Schweig (Asin)
Date de sortie : mai 2024
Chaines de diffusion au Canada : Crave et Réseau de télévision des peuples autochtones
Chaine de diffusion en France : Arte
Pays de réalisation : Canada
Sociétés de production : Original Pictures et Rezolution Pictures
Productrices et producteurs : Tanya Brunel, Philippe Chabot, Jessica Dunn, Lori Lozinski, Claire MacKinnon et Ellen Rutter
Image : Guy Godfree
Montage : Justin Lachance
Musique : Jason Burnstick et Nadia Burnstick
Costumes : Charity Gadica et Maureen Petkau
Décors de film : David Brisbin
Distinction : « Prix du public » Séries Mania 2023
1 saison – 6 épisodes
En France, le film perd son titre original, Richelieu (du nom d’une ville industrielle du Québec et ne parlant pas aux français), au profit du plus passe-partout Dissidente. Mais cette démonstration de cinéma reste de très haut niveau à la revoyure pour une œuvre sociale coup de poing qui bouscule, interpelle et met KO. À la fois une charge, implacable et édifiante, contre les conditions de travail héritées d’un système capitaliste sans pitié et une démonstration, puissante et percutante, de l’exploitation ordinaire des travailleurs étrangers au Québec, nous sommes face à un long-métrage choc qui frappe fort et juste. Un film qui nous bouleverse de manière magistrale avec sa narration et son déroulement, efficaces et concis. Dissidente est donc une petite perle, en plus d’être un uppercut social mémorable !
Synopsis : À Richelieu, ville industrielle du Québec, Ariane est embauchée dans une usine en tant que traductrice. Elle se rend rapidement compte des conditions de travail déplorables imposées aux ouvriers guatémaltèques. Tiraillée, elle entreprend à ses risques et périls une résistance quotidienne pour lutter contre l’exploitation dont ils sont victimes.
Une claque. Un film qui fait réfléchir. Une œuvre forte et déchirante. Un moment intense qui vous retourne le bide. Des instants déchirants qui vous mettent les larmes aux yeux. Dissidente c’est tout cela à la fois, un long-métrage en forme d’uppercut social et probablement le meilleur film québécois vu cette année. Pourtant, entre le décalé et amusant Vampire humaniste cherche suicidaire consentant au suspense singulier et maîtrisé Les chambres rouges, il y avait de la concurrence. Preuve de la vitalité d’une cinématographie en pleine possession de ses moyens (et encore, tous les films réussis de la Belle Province ne sortent pas dans l’Hexagone).
Ici, on est dans un pur film social sur le monde du travail au Québec et au sein d’une niche en particulier : celle des exploitations, qu’elles soient agricoles, en usine ou autres, et des travailleurs immigrés qui viennent y travailler à cause du manque de main-d’œuvre. On pense fortement à un autre film québécois sur le sujet, Les Oiseaux ivres qui avait été sélectionné pour représenter le Canada aux Oscars en 2022, mais qui versait plus dans le contemplatif et nous avait bien moins touché et impacté…
Avec Dissidente, rien à voir. On est dans du cinéma réaliste au plus près des personnages et de leurs préoccupations. Il y même un gros air des frères Dardenne dans la façon de filmer de Pier-Philippe Chevigny, avec une caméra nerveuse qui suit les traces de ses personnages. On est au cœur des excès du capitalisme et de ses conséquences et le constat est édifiant. De manière logique et par une démonstration tout sauf démagogique, le long-métrage nous montre comment l’exigence de toujours gonfler les profits, demandée par les actionnaires et les dirigeants, entraîne les directeurs d’usines (ici remarquable Marc-André Grondin) à passer outre la morale et la décence.
On voit donc un patron embaucher des immigrés sud-américains à moindre frais et les faire bosser dans des conditions précaires et intenses. La domination verticale synonyme d’exploitation humaine est dépeinte ici de manière implacable et le résultat fait froid dans le dos. Pire, il nous sidère et en ce sens, Dissidente est une œuvre coup de poing presque proche du documentaire.
La justesse de traitement est notable, le film ne sombrant jamais dans le manichéisme bien que la charge contre ces pratiques de gestion de personnel soit implacable et équivoque. En une heure trente top chrono, Dissidente nous montre par une multitude de petites séquences ce qu’est l’esclavage moderne. Dans le rôle principal, Ariane Castellanos est incroyable et c’est à travers ses yeux (qui sont les nôtres) que l’on découvre l’horreur de ces conditions de travail. Une séquence à l’hôpital nous broie le ventre tellement elle est insoutenable et dégoûtante tout en cristallisant bien les dérives de cette manière de faire travailler l’humain au nom du profit.
Ce qui va découler de cette scène pivot nous rend furieux et on est pleinement investi dans le sort des personnages, ces travailleurs exploités consciemment qui se font complètement bousiller la santé dans des conditions indignes pour un salaire de misère. Dissidente est donc un sacré pamphlet social que ne renierait pas un Stéphane Brizé ou un Ken Loach et pour un premier film, c’est un coup de maître. Quant à la séquence finale, belle et déchirante, elle termine le film sur une belle note d’humanité. Une œuvre forte et nécessaire, bravo !
Bande-annonce : Dissidente
Fiche technique : Dissidente
Réalisateur : Pier-Philippe Chevigny.
Scénariste : Pier-Philippe Chevigny.
Production : TS Production.
Distribution France : Les Alchimistes.
Interprétation : Ariane Catellanos, Marc-André Grondin, Nelson Coronado, Micheline Bernard, …
Durée : 1h29
Genres : Thriller – Drame – Social
Date de sortie : 5 juin 2024
Pays : Québec (Canada)
De retour après près de dix-sept ans d’absence, l’un des duos de flics les plus iconiques des années 2000 en avaient surpris plus d’un avec Bad Boys For life. Délaissés par Michael Bay, Mike Lowrey et Marcus Burnett avaient soigneusement atterri entre les mains du duo Adil El Arbi et Bilall Fallah. Déjanté, drôle, touchant, complètement débile mais jamais trop, le troisième opus des superflics constituait l’une des excellentes surprises de l’année 2020. Nous voici quatre ans plus tard, et ni Will Smith ni Martin Lawrence ne semblent s’épuiser. Oui, Bad Boys : Ride or Die est dans la même veine que son prédécesseur. Pour le meilleur et pour le pire.
Tu n’es pas un personnage de saga policière si tu n’es pas accusé à tord dans l’un des films
Faut-il avoir vu les précédents opus pour comprendre celui-ci ? Non. Enfin, il est peut-être préférable de visionner le troisième film. L’un des éléments de son intrigue est intimement lié à la nouvelle. Mais, pour le reste, Ride or Die se tient parfaitement seul. Hormis l’élément que nous venons de citer, l’intégralité des éléments du scénario sont nouveaux. Enfin, nouveaux dans l’histoire de la saga, entendons-nous bien ! En l’état, ce n’est clairement pas pour l’originalité de son scénario que Bad Boys 4 trouve son intérêt. On nous ressort une nouvelle histoire de complot mettant sur la touche nos deux héros, en les faisant passer pour des ennemis de l’État. Original, pour quelqu’un qui n’aurait jamais vu une saison de 24 heures chrono, La Chute du Président, Taken 3, ou tous les autres opus de saga qui passent par cette étape.
Non, là où cette suite tire toujours son épingle du jeu, c’est pour son humour toujours réussi. Aussi et surtout, on retient l’alchimie intacte entre Will Smith et Martin Lawrence. Quelques vannes continuent de rater le coche, assez évident quand le film ne peut pas s’empêcher d’en placer une toutes les minutes. Mais, pour le reste et si l’on accepte un tant soit peu l’absurdité de certaines situations ou dialogues, l’histoire écrite par Chris Bremner reste particulièrement drôle. La relation entre Mike et Marcus y est évidemment pour beaucoup, d’autant qu’une grande partie des autres personnages n’ont pas grand intérêt. Seuls Eric Dane et Jacob Scipio possèdent plus à se mettre sous la dent que quelques apparitions fugaces. On saluera aussi l’immense Reggie (Dennis Greene), comic relief du 3e épisode, promu ici à un rang supérieur. Le militaire brille, quel que soit le ton, comique ou action, avec une immense scène de gunfight particulièrement savoureuse.
Les 2 fantastiques
Car oui, ce nouvel épisode est toujours porté par le duo Arbi & Fallah, déjà à l’œuvre dans le précédent. Après avoir été brutalement abandonnés par Warner en plein travail sur le prometteur Batgirl, les deux compères démontrent une nouvelle fois leurs talents et leur ingéniosité, en proposant lors de certaines séquences de vraies idées de mise en scène. Mieux, certaines d’entre elles sont rares dans le monde du cinéma, ou de la télévision de façon plus générale. On apprécie, d’autant que les dialogues aussi profitent de cadrages travaillés et réfléchis. Dans une ère où les films sont pensés pour Tiktok ou comme des téléfilms, on salue l’intention, bien qu’elle doive être naturelle au cinéma.
Finalement, faut-il voir ce Bad Boys : Ride or Die ? Oui, si vous avez aimé le précédent. Sans réinventer la roue, le projet tient suffisamment la route pour offrir un excellent divertissement. Pour le reste, nous restons en terrain connu, sans grande prise de risque. Le seul réel défaut que l’on pourrait trouver au film, c’est un aspect débile parfois trop poussé pour pas grand chose, comme la nouvelle obsession d’immortalité de Marcus. Donc non, ce n’est pas un chef-d’oeuvre, ni même un excellent film. C’est un très bon divertissement qui offrira à coup sûr de belles tranches de rire et quelques excellentes idées de réalisation. Si un cinquième épisode voit le jour, on ne dirait pas non !
Bande-annonce : Bad Boys – Ride or Die
Fiche technique : Bad Boys – Ride or Die
Réalisation : Adil El Arbi et Bilall Fallah
Scénario : Chris Bremner, d’après les personnages créés par George Gallo
Casting : Will Smith, Martin Lawrence, Vanessa Hudgens, Paola Nuñez, Joe Pantoliano…
Musique : Lorne Balfe
Direction artistique : Shawn D. Bronson et Laura C. Cox
Décors : Jon Billington
Costumes : Janie Bryant
Photographie : Robrecht Heyvaert
Genre : comédie policière, action
Durée : 115 minutes
Dates de sortie : 5 juin 2024
L’œuvre Voyage au centre de la Terre de Jules Verne, adaptée par Rodolphe et illustrée par Patrice Le Sourd, trouve une nouvelle vie dans ce deuxième tome publié par les éditions Delcourt. Le professeur Lidenbrock, sa nièce Axel et leur guide Hans poursuivent leur périple extraordinaire dans les profondeurs de la Terre. Leurs aventures les mènent à la découverte d’un océan souterrain peuplé de créatures préhistoriques et les confrontent à toutes sortes de péripéties.
Dans ce deuxième tome, les protagonistes découvrent un univers fascinant sous terre, éclairé par des formations de stalactites et stalagmites. Le trio navigue sur un radeau à travers cet océan souterrain, où ils rencontrent des créatures telles que des dinosaures et des mammouths. L’illustrateur Patrice Le Sourd réussit à capturer l’essence de ce monde fantastique avec des dessins détaillés et un encrage profond.
Cependant, la traversée de cet océan n’est pas sans danger. Les intempéries et les rencontres avec des créatures hostiles ajoutent de la tension à l’aventure. Rodolphe ne ménage pas ses personnages dans cette adaptation minimaliste de l’œuvre de Jules Verne. Sur le plan graphique, le lecteur pourra se focaliser sur la beauté visuelle et les détails de l’environnement souterrain.
Malgré les avis partagés sur certains choix artistiques et narratifs, cette adaptation du Voyage au centre de la Terre reste fidèle à l’esprit de Jules Verne. Les aventures du professeur Lidenbrock et de ses compagnons sont retranscrites avec suffisamment de soin et d’imagination pour satisfaire le lecteur et offrir une restitution graphique enlevée.
Entre le choix audacieux de l’anthropomorphisme, la problématisation du genre d’Axel et les nombreuses aventures des personnages, cette adaptation invite à redécouvrir un récit intemporel sous une nouvelle lumière.
Voyage au centre de la Terre (T02), Rodolphe et Patrice Le Sourd Delcourt, mai 2024, 48 pages
Là où gisait le corps est le dernier roman graphique du tandem Ed Brubaker et Sean Phillips. Publié par les éditions Delcourt, il nous plonge dans les recoins les plus sombres d’un quartier résidentiel américain, en plein coeur des années 80. Dense et complexe, le récit alterne les points de vue et les époques, pour nous offrir une peinture saisissante de Pelican Road.
L’intrigue de Là où gisait le corps se déploie autour de Pelican Road, une rue en cul-de-sac où les vies de plusieurs personnages s’entremêlent de manière inattendue. Toni est la femme délaissée d’un psychiatre. Elle entame une liaison avec Palmer Sneed, qui se fait passer pour un policier en brandissant partout la plaque de son défunt père. Ranko, sans-abri, est un vétéran psychologiquement instable, qui vit dans une tente à la marge du quartier. Lila Nguyen, une jeune fille de 11 ans, se prend quant à elle pour une super-héroïne sur ses rollers et sous son masque ; elle observe les agissements des uns et des autres et cherche à identifier les cambrioleurs qui sévissent depuis un moment dans les environs. Tommy et Karina forment un couple adolescent dysfonctionnel, ivre des sensations procurées par la drogue et le crime.
Comme souvent, Ed Brubaker et Sean Phillips sondent le tréfonds de l’âme humaine. Toni se sent attirée par l’autorité et l’assurance qu’incarne Palmer, ignorant tout des mensonges qui sous-tendent leur relation. La plaque de Palmer n’est ainsi rien d’autre que l’héritage volé à son père violent. Karina et Tommy illustrent une jeunesse perdue, tandis que Ranko porte en bandoulière les nombreux stigmates du Vietnam – comme une sorte de Rambo diminué, qui serait en plus manipulé par son psychiatre. Tous se réunissent autour d’un cadavre qui va déterminer la progression alternée du récit. L’apparition du corps sans vie d’un détective privé marque en effet un tournant dans cette rue.
C’est la jeune Lila qui découvre le cadavre, aussitôt déplacé, et qui s’échine à percer les manigances des uns et des autres pour cacher leur vérité, sauver leurs apparences. Dans ce thriller qui fleure bon (ou pas) les années 1980, les dissimulations, les fêlures, la duplicité n’ont de cesse de réaffirmer leur autorité sur Pelican Road. Les thèmes de contrôle et de pouvoir, récurrents dans les œuvres de Brubaker et Phillips, atteignent leur point culminant dans Là où gisait le corps. Fresque sociale des années 80, époque marquée par des bouleversements culturels et sociaux, l’album n’est ainsi pas sans références à la musique, aux drogues, aux séries télévisées et à la mode de l’époque.
Les personnages de Là où gisait le corps vivent des vies en apparence ordinaires, mais leurs histoires révèlent en réalité des drames intimes et des secrets profondément enfouis. La structure narrative, caractérisée par des sauts dans le temps et une multiplicité de points de vue, permet de dévoiler progressivement les couches de mensonges qui composent leur quotidien, souvent pathétique et pessimiste. On ne peut que saluer l’efficacité d’un tandem qui, décidément, ne déçoit jamais, et qui nous offre ici une narration chorale, déstructurée, mais où chaque élément vient compléter utilement celui qui précède, avec une intelligence remarquable.
Là où gisait le corps, Ed Brubaker et Sean Phillips Delcourt, mai 2024, 144 pages
Boris Lojkine réussit son film le plus vibrant et entêtant avec L’histoire de Souleymane, prix du jury et d’interprétation pour son acteur (Abou Sangare, dit Sangare) à Un certain Regard au Festival de Cannes 2024.
Boris Lojkine accomplit le tour de force de nous plonger à la fois dans un récit poignant sur l’avilissement et l’exploitation de ces forçats du réel que sont les livreurs sans papiers et de nous raconter avec densité et intensité l’histoire singulière de son personnage Souleymane. Le film a cette beauté de passer de toutes les vies anonymes à celui-ci qui va nous déchirer l’âme : Souleymane interprété de manière éblouissante par Sangare.
Souleymane livreur sans papiers en attente de son rendez-vous pour sa demande d’asile pédale à perdre haleine dans un Paris dur et hostile. Souleymane fait partie de toutes ces vies bafouées par le capital, ces vies opprimées par le régime de l’aliénation dominante, ces vies exilées, loin des liens, loin des siens, loin des ancêtres, ces vies sacrifiées au nom d’une hypothétique issue plus juste et libératoire qui serait ici le droit d’asile en France.
Le film de Boris Lojkine est habité par deux dynamiques contradictoires qui s’affrontent, dialoguent entre elles et se réconcilient dans une scène finale grandiose de Miséricorde.
D’un côté la violence, l’âpreté de la ville, peu ou quasiment jamais filmée dans cette intensité vibratoire, d’entrelacs et chocs de rails de quais de RER de portes de métro qui se referment brutalement sur le corps essoufflé de notre héros.
Paris est donc traversé de part en part par Souleymane, dont la dureté vécue dans son corps est filmée en une cadence haletante sur son vélo ou en tension dans les moindres allées et avenues. Nervosité, attentes, pressions, clashs, vitalité aux aguets toujours de cet homme qui tient sa mission d’effectuer ses livraisons avec le plus de dignité et d’intégrité possible quitte à y sacrifier à chaque course un peu de soi-même.
Rareté de voir au cinéma ce temps le plus souvent subi, temps esclave des transports, tendu vers un autre déplacement, temps anxiogène des vies profanées.
Le premier axe de L’histoire de Souleymane rend compte avec cette infinie justesse de ce que peut être la vie d’un livreur clandestin assailli par les stratégies pour survivre, les dettes, les obstacles encourus (notamment des combines de location de comptes), la machine infernale des escroqueries ambiantes qui fait que Souleymane pourrait sombrer ou devenir violent s’il n’était l’homme qu’il est : une sorte de saint du macadam des Sans-Noms.
Cette veine du film lancé à cent à l’heure, le spectateur la ressent totalement : anxieux, vivant dans l’empathie absolue avec ce personnage.
Cette dynamique effrénée est adossée à une seconde encore plus ample, plus puissante, plus émouvante. Celle avec laquelle Boris Lojkine s’arrache de la pure fiction sociale et la transcende par le caractère christique de son personnage, l’humanité qui l’illumine.
Bouleversante scène où, tout d’abord énervé de devoir monter les étages chez un client à qui il supplie presque par interphone de descendre, nous voyons finalement Souleymane monter et se retrouver avec un vieillard totalement désorienté. Sublime scène où toute la tension du personnage se renverse en bonté vis à vis de cet homme perdu chez lui avec sa commande de pizza.
Cette seconde ligne du film, ligne de l’émotion et presque ligne de la personnalité réside en grande partie dans l’écriture du personnage (balloté le soir de Centre d’accueil en foyer toujours dans la solidarité et tendresse d’amitié avec ses frères d’infortune) et l’incarnation de l’acteur.
Durant sa course pour sa survie, Souleymane entreprend une autre course : écouteurs vissés aux oreilles, il s’entraîne et répète le faux récit (qu’il a acheté à l’un de ses compatriotes) de sa demande d’asile. Dans l’une et l’autre course, il joue sa vie, l’une officieuse, l’autre future, possiblement légale. Les deux éloignées de lui. De sa vérité d’être humain.
L’idée géniale du réalisateur est de superposer ces courses, de leur donner la même intensité, de les nourrir l’une de l’autre. Et tout à coup, lorsque le jour J arrive, s’ouvre dans le film une autre temporalité tissée de calme, de silence, de concentration d’ailleurs. Après s’être exercé à rendre son récit crédible et habité, à y ajouter des détails, Nina Meurisse (la chargée de l’Office français de protection des réfugiés et apatrides) lui dit : « Vous pouvez encore tout changer et me dire vraiment votre récit. Pas celui faux, que j’ai entendu 50 fois avant vous. Dites-moi Souleymane, votre histoire ! »
À cet instant à l’intérieur même de la narration du film se produit une rupture, une sorte de scène de transsubstantiation. Un changement d’une substance en une autre. Ce qui a lieu dans les dix dernières minutes du film est proprement hallucinant.
Souleymane accède à son identité et se réapproprie sa vie. Au même moment, nous assistons à une métamorphose, celle qui font du cinéma un dialogue avec les fantômes : Abou Sangare change, se délite, parle depuis son exil, depuis toutes ses pertes, depuis la folie de sa mère. C’est absolument déchirant. C’est vrai. Nous ne sommes plus au cinéma. Nous sommes dans l’épopée, la tête, sur le visage, dans la voix brisée de Sangare. Vérité et fiction se mélangent. Nous croyons. Nous sommes au vrai. Nous sommes dans un grand film qui nous donne le visage de l’humanité. Émus aux larmes.
Reprise de la sélection officielle cannoise.
De Boris Lojkine | Par Delphine Agut, Boris Lojkine
Avec Abou Sangare, Nina Meurisse, Alpha Oumar Sow
9 octobre 2024 en salle | 1h 43min | Drame
Distributeur : Pyramide Distribution
Canary, de Scott Snyder et Dan Panosian, publiée aux éditions Delcourt, nous entraîne dans une aventure teintée d’horreur, prenant pour cadre le far west américain.
L’histoire débute en 1891, sur le territoire de l’Utah. Le marshal Holt est déterminé à appréhender Johnny Apple, accusé du meurtre d’une femme. Bien que le jeune garçon jouisse d’une bonne réputation, contrairement à sa famille, les faits semblent évidents. Le clan Apple souhaite régler l’affaire en interne, sans intervention extérieure, et les événements vont dès lors tragiquement s’accélérer.
Will Holt est ensuite envoyé à Canary après une série de meurtres étranges liés à des cours d’eau souterrains. Ces investigations le conduisent à l’ancienne mine, un lieu qui a connu un drame qui a lourdement impacté la ville. Sur place, Will est accompagné d’Edison Edwards, un expert en roches, et rencontre Kenrick Gemmer, le maire de la ville.
Ce dernier, désireux de définitivement tourner la page sur un passé trouble, se trouve en désaccord quant à l’opportunité de fouiller la mine pour en percer les secrets. La propriétaire d’une taverne locale, Mabel Warren, se montre plus intéressée, et on apprend même qu’elle est à l’origine de la présence de Will. Les tensions s’exacerbent cependant lorsqu’un groupe d’Indiens bloque l’accès à la mine, évoquant la présence de toxines dangereuses.
Eaux troubles
Will découvre rapidement que les rivières souterraines sont au cœur d’événements macabres. Des voix se font entendre depuis le fond de la mine et renforcent l’idée que quelque chose de sinistre y réside. Malgré les réticences, une expédition est organisée pour pénétrer dans la mine, où des phénomènes inexplicables attendent les protagonistes.
La rencontre avec un mineur prétendument mort depuis sept ans et revenu à la vie plonge la ville dans une atmosphère de peur et de superstition. Le passé refait surface, révélant des cavernes géologiques impossibles et des créatures monstrueuses aux os et cartilages mouvants…
Les planches de Panosian, saturées de couleurs sombres, amplifient l’atmosphère oppressante du récit. Chaque page est un tableau où l’angoisse et la tension sont palpables, quand l’horreur ne s’y invite pas de manière franche et abrupte. De son côté, Scott Snyder se délecte manifestement à mélanger les genres, passant du western au mystère et à l’horreur.
Sentiment mitigé
Le marshal Holt figure l’anti-héros classique, un homme dur et déterminé, mais capable de compassion et de vulnérabilité. Il a un passif avec Canary et ses réactions mettent d’emblée le lecteur sur la piste du surnaturel. Les thèmes de la cupidité, du racisme et du deuil sont notamment abordés, mais le scénario peine à leur donner toute l’ampleur qu’ils mériteraient.
Canary est une œuvre qui ne laisse pas indifférent. Par son mélange des genres et son ambiance oppressante, elle parvient à tenir le lecteur en haleine. Et tandis que l’horreur s’invite dans le Far West, Snyder et Panosian réussissent à donner de la chair à leurs personnages, confrontés à des phénomènes qui les dépassent.
Canary, Scott Snyder et Dan Panosian Delcourt, mai 2024, 160 pages
La venue au monde d’un enfant est souvent dépeinte à travers les yeux de la mère, laissant ainsi le point de vue du père dans l’ombre. Le roman graphique Naissance, de Samuel Wambre, publié par les éditions Steinkis, prend le parti d’offrir une perspective intime et détaillée de l’accouchement, en épousant le regard paternel. Le récit met en lumière les préparatifs, les doutes et les surprises qui accompagnent la naissance d’un enfant.
Le récit de Samuel Wambre ne manque pas de décrire les doutes et les peurs qui l’assaillent tout au long de l’accouchement de sa femme – qui s’étend sur plusieurs jours. En pleine pandémie de Covid-19, les visites sont proscrites et les futurs parents affrontent, plus seuls que jamais, les montagnes russes émotionnelles que constitue la venue au monde d’un bébé : excitation, attente, angoisses, protocoles médicaux… L’auteur se confie sur ses inquiétudes, concernant la santé de sa compagne et de son bébé. Il se met à nu : épuisé, impuissant, soumis à des problèmes intestinaux dus au stress, il n’a d’autre choix que d’attendre, encore et encore, et prier dans l’espoir que tout se déroule bien.
Naissance rend au père une place centrale. Souvent perçu comme un soutien distant, voire stoïque, son rôle commence pourtant bien avant la naissance, notamment à travers les préparatifs, et se prolonge ensuite à chaque étape de l’accouchement. Mais ce n’est pas tout. Samuel Wambre décrit aussi l’envers du milieu hospitalier. Dès les premières contractions, il est conscient que le moment tant attendu approche. Pourtant, la réalité imprévisible de l’accouchement s’impose rapidement à lui. Le plan de naissance, élaboré avec soin par les futurs parents, ne peut, dans le cas présent, être scrupuleusement suivi. Les événements engendrent des contraintes de soins, dont l’accélération de l’accouchement par l’administration de l’ocytocine ou l’usage du forceps. C’est l’une des nombreuses leçons de Naissance : les objets rassurants emportés à l’hôpital semblent soudainement futiles face aux impondérables et le sentiment de contrôle échappe progressivement aux futurs parents, frappés par l’incertitude.
Le système hospitalier apparaît à l’auteur trop protocolaire et quelque peu déshumanisé. Les soignants, professionnels aguerris, sont cependant parfois débordés et peu communicatifs. Samuel Wambre évoque par exemple sa surprise de ne pas pouvoir obtenir immédiatement un lit, l’attente liée au changement de service et la rigidité de certains protocoles médicaux. Ces aspects, bien que potentiellement frustrants, sont présentés comme des éléments à comprendre et à accepter, puisqu’intrinsèquement liés aux réalités de terrain.
Huis clos hospitalier, Naissance a beaucoup à dire sur la paternité. Samuel Wambre ne se pose jamais en archétype, conscient de la singularité de son expérience personnelle. Mais en décrivant l’accouchement selon son point de vue, il donne de la visibilité aux pères et souligne l’essence de ce moment unique, avec ses joies, ses doutes et ses questionnements. Le roman graphique invite ainsi les lecteurs à repenser la place du père dans le récit de la naissance, en reconnaissant la profondeur et la complexité de son rôle.
Naissance, Samuel Wambre Steinkis, mai 2024, 216 pages
Présenté en compétition à Cannes 2024, Marcello Mio est le nouveau film de Christophe Honoré, son septième avec Chiara Mastroianni. Il fallait autant de titres communs pour oser filmer celle qui incarne son propre père, le célèbre acteur italien Marcello Mastroianni. Comme souvent chez Honoré ou dans sa carrière, Chiara s’y excuse d’exister, de créer, d’être actrice, elle est désinvolte et charmante. Un joli cocktail qui donne envie de se plonger dans leur filmographie commune qui a commencé en 2007.
Les Chansons d’amour (2007)
Pour le casting de Chiara Mastroianni, et alors qu’il cherche une actrice sachant chanter, Christophe Honoré tombe sur l’album Home (2004) dans lequel l’actrice chante aux côtés de Benjamin Biolay. Voilà comment l’actrice rejoint le « clan Honoré » aux côtés d’autres fidèles de l’époque, comme Louis Garrel ou Ludivine Sagnier. Dans ce film, sorte de comédie musicale cruelle et moderne en forme d’hommage à Jacques Demy, elle interprète la sœur de la défunte héroïne. Un personnage en retrait, pâle, mais aussi bouleversant que parfois drôle (quand elle hurle dans la rue ou quand elle découvre les relations homosexuelles du compagnon de sa sœur). On lui doit notamment la scène sur la chanson Au parc (écrite par Alex Beaupain) où elle parcourt les allées d’un souvenir qui ne sera plus jamais.
Non ma fille, tu n’iras pas danser (2009)
Là encore, Christophe Honoré exploite d’abord un côté inattendu de l’actrice qui sait être drôle. On la voit perdue dans une gare qui rate son train et recueille un bébé pie dans son sac (à la demande de sa fille), elle ne trouve plus son fils. Bref, c’est la panique. Peu à peu, le personnage est présenté comme morcelé. Avant de s’évader vers une légende bretonne, le réalisateur raconte cette femme qui étouffe à travers des répliques aussi cultes que « personne n’aime les endives braisées dans la vraie vie maman »
Homme au bain (2010)
Voilà Chiara Mastroianni dans un vrai-faux documentaire sur sa virée à New York pendant que deux amants se déchirent et se séparent dans cette sorte de film érotique, carte blanche laissée à Christophe Honoré. On pourrait se demander : que vient faire l’actrice dans cette galère ? On peut répondre qu’elle s’en sort plutôt brillamment bien dans cette déchirante histoire de désamour entre New Yort et Gennevilliers. Un rôle d’équilibriste !
Les Bien-aimés (2011)
Dans ce film qui pourrait se présenter comme le petit frère des Chansons d’amour, Chiara Mastroianni et Catherine Deneuve jouent une mère et sa fille. Chiara interprète le rôle d’une mal aimée, qui voulait seulement qu’on la regarde et qui s’évanouit, en chanson encore (toujours d’Alex Beaupain), un soir de 11 septembre 2001. L’actrice s’y montre fragile et cruelle, toujours sur ce fil tendu, avec en toile de fond sa relation à des parents qui s’aiment sans pouvoir vivre ensemble. Elle marche droite et croisant la jeune fille qu’elle était : « Tout est si calme après les danses / Je rêve dans la nuit qui avance Qu’enfin vous m’aimiez juste ça / Je ne dis pas tu je vouvoie / L’amour que je ne connais pas / Comme il est dur et froid le lit / Pour un murmure combien de cris ? »
Chambre 212 (2019)
Voilà enfin le pacte scellé avec ce film dont Chiara Mastroinanni est pour la seconde fois l’héroïne (après Non ma fille…) : la légèreté lui va si bien ! Elle y endosse un rôle d’une grande force poétique, une femme libérée, loin de penser que « les filles légères ont le cœur lourd ». Le personnage interprété par Chiara marche les mains dans les poches, elle est affirmée et s’affranchit des convenances. Une petite pépite sur l’amour libre et ce personnage qui répond à son mari auquel elle a dit vouloir « être seule » et qui lui réplique « être seule ça veut dire sans moi ? », que « non ça veut juste dire être seule ».
Marcello Mio (2024)
Quand Chiara décide de devenir Marcello elle le fait avec une classe inouïe, une dégaine inimitable, et surtout beaucoup d’autodérision. On lui demande d’être « plus Marcello et moins Catherine », voilà sa réponse. L’actrice se fond dans ce rôle comme dans une mise en scène géante et fantaisiste dans laquelle elle ne se prend jamais au sérieux pour éprouver des souvenirs qui ne sont pas vraiment les siens, dans un monde qui ressemble étrangement au sien. La voilà qui chante, qui marche fière et droite, les mains dans les poches, libérées de toute contrainte : un film qui raconte toutes les Chiara que l’actrice a été pour le cinéma de Christophe Honoré. Qu’importe si le film multiplie les clins d’œil et peut paraître exclure certains spectateurs : pour ceux qui les suivent depuis sept films, voilà une histoire qui fait sens, qui fait famille, qui fait cinéma surtout. On a vu Chiara Mastroianni jouer la tante de Christophe Honoré dans sa pièce de théâtre Le Ciel de Nantes : « j’avais vu comment il fabrique de la fiction à partir de faits réels. Il voulait faire une comédie à partir de ma vie alors que ma vie n’est pas spécialement comique. Elle n’est pas triste non plus » (voir interview de l’actrice)