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Embrasse-moi : comprendre et dépasser le malaise

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Due à la dessinatrice Suisse Lidia Mathez, cette BD est celle qu’elle a conçue pour obtenir son diplôme au Centre d’Études professionnelles de Vevey. Un petit roman graphique, son premier, à placer entre de nombreuses mains, tant son message explicite et bien amené peut servir de déclic salvateur pour un nombre non négligeable de jeunes qui ne comprennent pas leur mal-être.

Visiblement la dessinatrice met en scène sa propre expérience pour apporter aux autres des éléments qui peuvent leur permettre de s’en sortir également. Effectivement, son témoignage est édifiant. Lidia se représente à l’âge de dix-huit ans. De son entourage, nous verrons sa meilleure amie Leslie, son copain Antony et sa mère. Sa vie de famille n’est évoquée que tardivement, en particulier car, ayant atteint sa majorité, elle se sent relativement autonome, au point d’envisager avec sa meilleure amie, une sortie en boîte. Mais, elle n’arrive pas à se défaire de cauchemars récurrents. En boîte de nuit, son malaise personnel ressort également quand, soudain isolée, elle vit très mal les tentatives de rapprochement physique des hommes qui l’entourent. D’ailleurs, on sent qu’avec son copain, c’est un peu la même chose : elle le voit régulièrement, ils échangent des textos, se tiennent par la main, mais elle retarde le moment de passer à l’étape supérieure qui passe par l’intimité physique. Et sa copine Leslie ne peut pas spécialement l’aider car son seul copain remonte à lorsqu’ils étaient… en primaire. Le souci, c’est que Lidia ne comprend pas ce qui la bloque. Ses sensations désagréables passent également par des moments lorsqu’elle s’endort la nuit, et qu’elle éprouve une sensation de chute sans fin. Lorsqu’elle se réveille, elle explique « Je ne comprends pas où je suis, mais je sens des regards se poser sur moi. Je suis paralysée. Je ne peux pas respirer. Je ne peux pas fermer les yeux ni me couvrir le visage. Quand enfin j’arrive à fermer les yeux et que je les rouvre, ils ne sont plus là. »

Le malaise : identification et traitement

On sent un peu venir le type de problème rencontré par Lidia, mais peu importe car son objectif est surtout de faire sentir, au travers son expérience personnelle, que des traumatismes peuvent être refoulés, ce qui ne les empêche pas de faire leur effet, insidieusement. C’est par un vrai travail sur elle-même et en recherchant des témoignages, que Lidia finit par comprendre d’où vient son malaise. Et c’est là où je suis un peu réticent, car elle présente cela comme possible sans aide extérieure, ce qui n’est certainement pas une règle commune, bien des cas nécessitant le recours à un psy, un professionnel qui sent vraiment le malaise et ne cherche ni à le comprendre d’emblée ni à l’évacuer sans autre forme de procès. Cela passe par un vrai travail d’investigation, du dialogue et du temps pour enfin parvenir à la prise de conscience. Ce que la BD fait comprendre à juste titre, c’est que la prise de conscience de l’origine du mal-être ne l’efface pas pour autant. Mais, prendre conscience de ce qui s’est passé permet de mieux vivre avec des mauvais souvenirs (la remontée à la conscience est un travail douloureux et pénible, d’où la nécessité d’un accompagnement dans la plupart des cas). Cela passe à mon avis par l’évacuation de la notion de culpabilité. En effet, et Lidia Mathez le met bien en évidence, ce qu’elle a subi n’est pas de sa faute. Elle était trop jeune et vulnérable, aussi bien physiquement que psychologiquement, pour trouver un quelconque moyen de se défendre, se protéger.

Une BD de qualité

Graphiquement, cette BD est une très bonne surprise, avec une belle maîtrise narrative et un sens de la mise en scène déjà très affirmé qui passe par la variété toujours judicieuse de taiile et forme des vignettes. La dessinatrice affiche un style très élégant et bien léché, parfaitement mis en valeur par un noir et blanc de qualité agrémenté par quelques nuances de rose, touche typiquement féminine qu’elle assume parfaitement et qui atténue l’aspect anxiogène de ce qu’elle raconte. On sent que Lidia Mathez cherche à dédramatiser son histoire pour faire sentir à son lectorat que ce par quoi elle est passée pour s’en sortir est accessible à d’autres. On sent que son art l’a aidée et qu’elle fait en sorte que sa mauvaise période soit rejetée dans le passé, ce qui lui permet désormais d’envisager une vie normale, avec tout ce qu’elle a envie de faire en tant que jeune fille de son temps. Une BD qui fait la part belle aux sensations, le texte n’étant jamais envahissant. De ce fait, elle se lit assez rapidement et permet au besoin une exploration en profondeur.

Embrasse-moi, Lidia Mathez
La Joie de lire, janvier 2023

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3.5

« Chroniques du Grand Domaine » : examen d’un milieu

Avec son album Chroniques du Grand Domaine, publié aux éditions Delcourt dans la collection « Encrages », Lili Sohn nous plonge dans l’histoire et la vie quotidienne d’un immeuble emblématique de Marseille. À travers des dessins bruts, elle nous offre une vision à la fois personnelle et sociologique d’une ville cosmopolite.

Dans l’immeuble du Grand Domaine, la pandémie de COVID-19 a une résonance particulière. Les habitants, qui ont l’habitude de s’entraider et d’échanger, se rapprochent, brisant peu à peu les distances de sécurité pour former une véritable communauté. La scénariste et dessinatrice Lili Sohn a fondé une famille et travaillé sur ses bandes dessinées au cœur de ce microcosme singulier. Celle que certains taxaient de « gentrificatrice » ou de « bobo » porte un regard tendre et sociologique sur son milieu de résidence et de vie. 

Pour construire son album, Lili Sohn s’est plongée dans les archives départementales, documentant l’histoire du bâtiment et même de la ville. Marseille est présentée comme un espace ouvert sur le monde, façonné par son histoire migratoire et sa culture méditerranéenne. De Massalia, plus vieille ville de France, elle est devenue phocéenne, romaine, puis française en 1482. L’auteure aborde l’arrivée des négociants européens, des Italiens, des Arméniens dans les années 1930, des Algériens dans les années 1950 et enfin des Comoriens dans les années 1970 et 1980. 

Le Grand Domaine est le théâtre d’interactions humaines riches et variées. Il porte en son sein la diversité marseillaise et l’histoire des migrations européennes. Lili Sohn décrit un environnement où les habitants se croisent, échangent des services, se disputent parfois, se laissent des petits mots pas toujours tendres mais demeurent in fine généralement solidaires et bienveillants. Pour donner plus de chair à son récit, l’auteure portraiture certains des résidents. Dont Claire, représentative du travail micro-sociologique mené : ses parents ont fui le génocide arménien, elle et son frère ont été adoptés par des amis de la famille. Partant, Lili Sohn peut revenir sur l’arrivée des réfugiés arméniens à Marseille en 1922, et l’accueil que leur réserve la diaspora déjà installée.

Chroniques du Grand Domaine évoque également l’engagement communautaire et associatif, notamment à travers La Cimade, une association de soutien aux exilés fondée en 1939, ou du MLAC, une association créée en 1973 pour légaliser l’interruption volontaire de grossesse. Ses comités, répartis dans toute la France, offrent des informations, proposent des avortements et organisent des voyages vers Amsterdam pour les femmes enceintes de plus de 12 semaines. Car au-delà de l’immeuble, c’est Marseille qui est passé au peigne fin, jusqu’à ses 57 kilomètres de littoral, son déficit d’infrastructures et ses carences dans l’enseignement de la nage aux enfants.

Graphiquement, l’album est très diversifié, mêlant photographies, dessins, extraits de livres ou encore aquarelles. Lili Sohn rend par ailleurs hommage aux nombreux artistes qui ont vécu au Grand Domaine, comme Richard Martin, Serge Dentin ou encore Sylvie Paz. Chroniques du Grand Domaine s’apparente à bien des égards à une fresque humaine, historique et sociologique, démystifiant l’essence de Marseille à travers les vies et les histoires de ceux qui habitent ce microcosme. Elle le fait avec talent, à bonne distance, dans un mélange équilibré d’émotions et de données factuelles.  

Chroniques du Grand Domaine, Lili Sohn
Delcourt, mai 2024, 272 pages 

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4.5

« Live Memorium » : les abysses du virtuel

Dans Live Memorium, publié aux éditions Glénat, Miki Makasu et Benoît Bourget imaginent un monde futuriste où la réalité virtuelle est plus palpable que jamais. Ce one-shot bien ficelé questionne l’impact de la technologie sur nos vies et notre humanité.

Tomasu est un trentenaire mal dans sa peau, malmené par ses collègues et solitaire. Sous la coupe d’un patron véreux, il ne trouve du réconfort qu’auprès de sa mère, jusqu’à ce que celle-ci ne décède. Effondré, le jeune homme cède alors aux perspectives offertes par son ami Usagi : le recours à Live Memorium, service cognitif et virtuel, doit lui permettre de revivre ses souvenirs comme s’ils étaient réels, en ayant en plus la possibilité de les modifier. De retour dans son enfance, Tomasu va ainsi redéfinir des moments douloureux et se laisser absorber par un passé décidément obsédant.

Live Memorium explore la détresse psychologique et la transformation graduelle de Tomasu. Celui qui truquait les comptes d’une société active dans la commercialisation de robots sexuels va changer de personnalité. Sa réalité est affectée par l’expérience virtuelle, et il devient de plus en plus agressif et arrogant. Les auteurs soulèvent la question du lien entre passé et présent, surlignant la dimension formatrice du premier, et les dangers que constitue sa manipulation à l’égard du second.

Le récit, sombre, se déroule dans un environnement urbain dystopique. La technologie y apparaît comme un palliatif à la solitude et à la souffrance. C’est bien entendu le cas à travers les poupées sexuelles, bien implantées, mais aussi grâce à l’immersion permise dans les propres souvenirs des hommes, devenus malléables à souhait. Ce que Live Memorium suppose, c’est la possibilité de nous transformer, avec notre consentement, en créatures prométhéennes, dont les flux et reflux mémoriels agissent en prise directe sur notre présent. 

Au dessin, Benoît Bourget ne lésine pas sur les expressions et décors détaillés. Il rend son univers glaçant et oppressant, avec quelques vignettes référencées et ce qu’il faut de visions cauchemardesques. Live Memorium en ressort grandi, et peut s’appréhender comme une réflexion sur la solitude moderne et la déshumanisation croissante de nos sociétés. Anticipation techno-pessimiste, l’album s’insère à différentes étapes de la vie d’un homme inaccompli, qui sombre peu à peu dans l’ivresse d’une virtualité qui crée plus de problèmes qu’elle n’en résout. 

Live Memorium, Miki Makasu et Benoît Bourget
Glénat, mai 2024, 208 pages

 

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4

« Ton père, ce héros » : dévouement filial

Ton père, ce héros paraît aux éditions Delcourt. Scénariste et dessinateur, Tronchet adapte son roman, paru chez Flammarion en 2006, et nous raconte son expérience de père. 

La paternité est une expérience formatrice, et même transformatrice, qui imprègne profondément la vie d’un homme, en la dotant d’un sens nouveau. Lorsqu’un homme devient père, il découvre des facettes insoupçonnées de lui-même. Il se voit investi d’une responsabilité inédite, celle de guider, protéger et aimer inconditionnellement son enfant, sans toutefois se montrer trop directif ou pesant. Tronchet ne dit pas autre chose dans Ton père, ce héros, où il expose des dizaines de tranches de vie filiales, qui investissent souvent en groupe la même planche.

Mais l’élan va dans les deux sens. Un fils apporte à son père une influence qui prend une grande multiplicité d’états. Par son regard neuf sur le monde, par sa naïveté touchante, par ses expressions bricolées, il pousse son père à considérer des aspects de la vie qu’il avait peut-être négligés ou oubliés. Les questions innocentes et curieuses de son fils incitent ainsi Trochet à revisiter des choses qu’il tenait pour acquises. Cette dynamique très positivement décrite dans l’album crée un échange constant où l’apprentissage est mutuel et où la croissance personnelle opère de manière réciproque.

Ton père, ce héros, c’est la légèreté et la joie qui se mêlent à la vie quotidienne. Des rires partagés, des jeux innocents, des moments de complicité qui finissent par façonner des souvenirs précieux. Quelques doutes aussi, mais ils apparaissent presque anecdotiques devant les moments de spontanéité et de bonheur simple partagés. Comment un enfant va-t-il interpréter les règles du football, se comporter en société et parmi une foule, admirer des symboles réels ou fictifs, tels qu’un animateur radiophonique ou le père Noël ? Et comment ne pas céder devant tant de candeur et de bonhomie ?

L’éducation d’un enfant n’est jamais linéaire, et chaque jour apporte son lot de surprises et de défis. Le père devient un modèle de comportement, il se pose de nombreuses questions, parfois trop, et craint plus que tout la lassitude ou le désintérêt de l’enfant à son égard. Dans son album, Tronchet met les émotions en alternance et aborde avec beaucoup de sensibilité, voire de poésie, les réalités sous-jacentes à la paternité. Il expose avec humour cette capacité à aimer et à être aimé qui donne un nouveau sens à la vie.

Ton père, ce héros, Tronchet
Delcourt, mai 2024, 48 pages

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3.5

« Marée haute » : les souvenirs d’enfance d’Isaac Sanchez

Dans Marée haute, publié aux éditions Dupuis, Isaac Sanchez nous entraîne dans les souvenirs de son enfance, un voyage nostalgique sur la côte espagnole des années 90, à Badalone, au nord de Barcelone. L’atmosphère si particulière des baños, des établissements combinant restaurant et piscine en bord de mer, participe beaucoup au charme de l’ensemble.

Badalone, début des années 90. Le jeune Isaac vit avec sa famille dans un établissement en bord de mer, le Baños Pleamar, dirigé d’une main de fer par son père. Ce lieu offre une alternative bienvenue aux baignades interdites pour cause de pollution et il attire les touristes avec sa terrasse ensoleillée et sa piscine. Chaque membre de la famille apporte sa pierre à l’édifice : Isaac et ses sœurs servent les clients, aident en cuisine ou vendent des glaces, tandis que leur mère prépare, jour après jour, la fameuse paëlla maison.

Isaac Sanchez peuple son récit de personnages fantasques, hauts en couleur, que le jeune garçon qu’il a été observe avec une certaine fascination. Son père constitue une figure centrale qu’il admire et idéalise, mais on retrouve aussi Pulpo, le vendeur de moules, Raquel, la serveuse, et Basilio, qui écoule ses produits sur la plage. Tous forment un microcosme où chaque élément entre en interaction avec les autres. Les relations humaines occupent à ce titre une place centrale dans Marée haute.

Certains moments en apparence anodins étaient à ce point importants que l’auteur les a restitués des années plus tard. La solidarité, le comportement erratique de ses parents, l’attente parfois interminable avant d’aller aux toilettes, et ce lieu tellement incarné qu’il semble pouvoir s’exprimer (ce qu’il fait dans l’album). C’est avec une mélancolie douce-amère, à travers des chapitres-souvenirs, entre réalité et fantaisie, que le le Baños Pleamar, personnage à part entière, se raconte. Et l’album est agrémenté de photos d’époque qui ajoutent une touche d’authenticité et renforcent encore le caractère nostalgique du récit.

La passion naissante pour la bande dessinée est également présente. Isaac crée des planches, modestement, avant tout pour se faire plaisir. Il l’ignorait alors mais c’est par ce biais qu’il allait raconter, une fois adulte, la vie en Espagne dans les années 90, constituée de micro-événements, de sentiments universels et de chaleur humaine, avant un dénouement pour le moins inattendu… En somme, ce Marée haute a de quoi émouvoir ; il est très personnel et donne l’impression de rentrer dans l’intimité de l’auteur à une époque forcément formatrice. Il invite aussi à une réflexion sur le passage du temps, les mutations socioéconomiques qu’il engendre, et la préservation de nos souvenirs les plus précieux.

Marée haute, Isaac Sanchez 
Dupuis, juin 2024, 232 pages

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4

« Paris ! » : ode à la capitale française

Benjamin Carteret et Gabrielle Lavoir publient Paris ! aux éditions Flammarion. Articulé autour des pérégrinations parisiennes d’une jeune femme redécouvrant la capitale, l’ouvrage se distingue par ses illustrations enchanteresses et ses coins arrondis rappelant les carnets moleskine. 

De l’avis général, Paris est une ville magnifique, souvent grandiose, foncièrement cosmopolite. Elle se distingue par son dynamisme et son charme indéniable. Chaque coin de rue renferme une histoire riche, un passé plus ou moins lointain qui se fond harmonieusement dans le présent. Dans leur ouvrage, Benjamin Carteret et Gabrielle Lavoir énoncent ce qui constitue l’étoffe de cette ville, dont on peut sillonner, essentiellement à pied, les avenues bordées de platanes ou les ruelles pavées.

Il est impossible d’évoquer la capitale française sans mentionner la Seine qui la traverse, et qui s’écoule sous ses ponts emblématiques, comme le Pont Neuf ou le Pont Alexandre III. Cette artère divise la ville en deux rives distinctes ; elle est le cœur battant de la capitale, et voisine dans Paris ! notamment avec les parcs et jardins, véritables havres verdoyants au milieu du tumulte urbain, espaces de détente et de ressourcement. Le Jardin du Luxembourg, par exemple, demeure un lieu de prédilection pour les flâneurs, les étudiants et les amateurs de pétanque. 

Mais Paris, c’est aussi une collection inégalée de monuments qui témoignent de son histoire glorieuse et de sa richesse culturelle. La Tour Eiffel, emblème mondial de la France, domine l’horizon avec sa silhouette métallique. Notre-Dame, malgré l’incendie tragique de 2019, reste un symbole puissant de la résilience et de la spiritualité parisienne. Le Louvre, avec sa pyramide de verre et ses innombrables trésors artistiques, attire des millions de visiteurs venus admirer des chefs-d’œuvre tels que la Joconde et la Vénus de Milo. Les auteurs invitent à redécouvrir la métropole à travers un double mouvement : visuel, photographique ou dessiné, et textuel, en verbalisant ses principaux traits constitutifs. 

On le sait, l’ambiance parisienne est unique, marquée par la vie animée de ses terrasses de café où les conversations s’échangent autour d’un espresso ou d’un verre de vin. Ces lieux sont les poumons sociaux de la ville, des espaces de rencontre et de discussion où se cultive l’art de vivre à la française. Leur légèreté ferait presque oublier que la ville a connu des épreuves qui ont marqué son histoire récente. Les attaques terroristes de Charlie Hebdo en janvier 2015 et du Bataclan en novembre de la même année ont plongé les Parisiens dans un deuil profond, inconsolable et collectif. Mais ils ont su se relever, plus unis que jamais.

Paris ! suggère une ville tournée vers l’avenir, notamment environnemental. Les initiatives écologiques se multiplient, faisant de Paris une ville de plus en plus verte et durable. Les zones piétonnes s’étendent, les transports en commun s’améliorent et la plupart des trajets se font sans recourir à la voiture.

Paris est une ville de contrastes, d’une énergie très particulière. Benjamin Carteret et Gabrielle Lavoir cherchent à en restituer la poésie et le caractère éternel, d’abord par la force de l’image, toujours soignée, ensuite par le sens du texte, succinct mais éclairant. Leur ouvrage constitue une véritable ode à la ville, qui accompagne utilement le lancement prochain des Jeux olympiques.

Paris !, Benjamin Carteret et Gabrielle Lavoir 
Flammarion, juin 2024, 173 pages

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3.5

Love lies bleeding : amour lesbien, culturisme et trafic en tous genres

Kristen Stewart prend encore des risques et garnit sa très belle filmographie d’une nouvelle belle prestation et d’un rôle mémorable grâce à la britannique Rose Glass. Et elle forme un duo amoureux lesbien sublime et incandescent avec l’inconnue Kathy O’Brian. Entre polar, romance, drame et délires oniriques, ce Love lies bleeding interpelle avec sa patine eighties et son ambiance « trou du cul du monde » malgré quelques sorties de route. Fortement inspiré et à la fois totalement inédit, voilà une oeuvre peu commune et inattendue.

Synopsis: Lou, gérante solitaire d’une salle de sport, tombe éperdument amoureuse de Jackie, une culturiste ambitieuse. Leur relation passionnée et explosive va les entraîner malgré elles dans une spirale de violence.

Le second long-métrage de la britannique Rose Glass est très particulier pour plusieurs raisons, qu’elles soient de forme et de fond. Mais, d’un autre côté, il se calque sur une trame narrative de polar assez classique. Ce n’est donc pas sur le déroulé même des événements du script que l’on trouvera le plus de plaisir et de surprises, même si certaines séquences sont imprévisibles. Love lies bleeding » est en revanche diamétralement opposé à son premier essai, le petit film d’horreur glauque et maîtrisé Sainte Maude, qui révélait une patte singulière et une voie dans le cinéma de genre.

On entend souvent que le passage au second film est toujours le plus compliqué, surtout lorsque le premier a fait bonne impression. Glass peut s’enorgueillir d’un nouvel essai tout aussi concluant en plus d’être différent et donc d’éviter la redite. Le récit se déroule au début des années 80 dans un trou paumé du fin fond des Etats-Unis et voit un couple de lesbiennes fraichement amoureuses devoir défier le gangster local qui n’est autre que le paternel de l’une d’elles. Sur ce canevas relativement trivial, la cinéaste britannique va oser quelque chose de peu commun sur plusieurs aspects.

La patine eighties donne déjà un certain charme à Loves lies bleeding. Le contexte du Nouveau-Mexique avec une petite ville du désert peuplée de losers où une salle de sports, un stand de tir d’armes et un concours de culturisme au féminin seront les liants de l’histoire vont ajouter encore à la particularité du long-métrage. Ce mélange de suspense et d’histoire d’amour entre femmes fait irrémédiablement penser au film culte de Ridley Scott Thelma et Louise sauf qu’ici, plus de trente ans après, leur amour est consommé et non suggéré.

Ces héritières qui s’ignorent, nommées ici Jackie et Louise (ça ne s’invente pas et l’hommage semble évident) sont impeccablement interprétées par Katy O’Brian, véritable culturiste et révélation du film, ainsi que Kristen Stewart qui ne cesse d’étonner et de prendre des risques dans des films indépendants et des rôles extrêmes. Et n’oublions pas les seconds couteaux bien campés par une figure du cinéma indépendant en la personne de Jena Malone, par le frère de James Franco, Dave Franco ou encore le grand Ed Harris qui nous propose la coupe de cheveux la plus improbable de l’année, à tel point qu’elle ferait rougir le plus inspiré des Nicolas Cage sur le sujet.

Le film commence donc comme un coup de foudre entre deux jeunes femmes gays mêlée à une histoire de violences conjugales (et les années 80 étaient très différentes de notre époque sur ce point). On sent le film fait par une femme avec des femmes et surtout une vraie voix féministe derrière mais sans que ce ne soit lourd ni ne porte préjudice au récit. Puis, lorsque le script prend une tournure plus violente, les cadavres et le sang s’accumulent comme dans un film des frères Coen ou de Tarantino, l’humour en moins. Glass se permet également quelques digressions osées et impromptues entre onirisme et horreur. Certaines ne sont pas toujours heureuses (la toute fin) ou vraiment écœurantes. Rien de surnaturel ici, juste le résultat mis en images de l’excès de stéroïdes pris par Jackie. Il y a même une scène qui semble copiée sur la claque Men d’Alex Garland, séquence qui nous avait mis par terre à l’époque, l’effet de surprise et le contexte étant moins adapté ici.

Loves lies bleeding est donc un polar cru, brut et captivant, doté de choix peu communs et porté par la gente féminine. Inattendu et parfois bizarre, on aurait même aimé que tout cela parte plus en sucette comme l’emballage sonore et le montage « à la Requiem for a dream » le laissait présager à un moment. Même si ce n’est finalement pas le cas et que c’est parfois maladroit, c’est un moment de cinéma peu commun comme on aimerait en voir plus souvent.

Bande-annonce : Love lies bleeding

Fiche technique : Love lies bleeding

Réalisateur : Rose Glass.
Scénariste : Rose Glass & Weronika Tofilska.
Production : A24.
Distribution Metropolitan Filmexport.
Interprétation : Kristen Stewart, Kathy O’Brian, Ed Harris, Dave Franco, Jena Malone, …
Durée : 1h44
Genres : Polar – Romantisme.
Date de sortie : 12 juin 2024.
Pays : USA.

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3.5

Les Guetteurs : la fille de son père

Après la fille de Coppola ou encore récemment celle de Cronenberg, qui a débuté avec le prometteur Humane le mois passé, voici que celle de l’illustre réalisateur et roi du twist, M. Night Shyamalan, nous livre son premier film. Et à l’instar de celle du canadien roi du body horror, on sent fortement l’inspiration et les influences paternelles ici. Avec cette histoire intrigante tirée du roman éponyme, Ishana Shyamalan nous propose une œuvre surnaturelle plutôt originale et bien maîtrisée dans ses effets et son déroulement. Mystère, révélations et rebondissement final sont au rendez-vous comme chez papa avec une mise en scène soignée et pertinente même si Les Guetteurs se heurte à quelques scories propres aux premiers longs-métrages et à quelques couacs. Il n’empêche, on a envie de voir la suite et on passe un bon moment.

Synopsis: Perdue dans une forêt, Mina trouve refuge dans une maison déjà occupée par trois personnes. Elle va alors découvrir les règles de ce lieu très secret : chaque nuit, les habitants doivent se laisser observer par les mystérieux occupants de cette forêt. Ils ne peuvent pas les voir, mais eux regardent tout.

Sans rentrer dans le débat du népotisme au cinéma avec des dynasties d’artistes se frayant un chemin plus facilement vers les étoiles et la reconnaissance que n’importe quel quidam, on ne peut nier que les « enfants de » sont favorisés mais nous réservent souvent de bonnes surprises. On rencontre et constate cela davantage chez les comédiens mais les cinéastes ne sont pas en reste. Et ici, dans le rayon des films de genre et à peine plus d’un mois après la fille du canadien David Cronenberg qui nous avait livré le très sympathique Humane, c’est aujourd’hui celle d’un des cinéastes les plus réputés et identifiables qui franchit le pas. Ishana Shyamalan, fille de qui vous savez, se lance donc dans la grande aventure de la réalisation avec le parrainage de son paternel qui produit. Et, un peu comme la fille du maître du body horror, Les Guetteurs s’avère une œuvre très influencée par le cinéma du géniteur en plus de voguer dans un registre similaire.

Ce premier long-métrage est l’adaptation du roman The Watchers, titre original du film, et nous place face à un mystère qui s’inscrit dans les terres du fantastique. On y retrouve une jeune femme perdue en forêt qui va se retrouver dans une sorte de bunker où se trouvent déjà trois autres inconnus égarés, tous ne devant pas quitter le lieu la nuit sous peine d’être emporté par une menace indéfinie. Et le film de dérouler un programme très proche des films de M. Night Shyamalan mais davantage de se dernière période. Pas celle de ses classiques des débuts (Sixième sens, Signes, Le Village, …) mais pas non plus celles de ses gros ratés de milieu de carrière à gros budget comme Le dernier maître de l’air ou After Earth. Ici, on se situe davantage dans la veine de sa renaissance, ces grosses séries B récentes à budget raisonnable avec concept fort et accrocheur en plus d’être souvent malignes, ludiques et sympathiques si on est client comme The Visit ou son dernier et excellent Knock at the Cabin. Un postulat intrigant, du mystère, des révélations et bien sûr le sempiternel twist final, marque de Shyamalan comme personne d’autre et que sa fille va rejouer à sa sauce.

On peut dire que si Les Guetteurs n’atteint pas la maestria de la plupart des films de son père, il trouve sa propre voie et révèle pas mal de choses intéressantes. Mais aussi pas mal de petits défauts inhérents aux premiers films ou simplement montrant une réalisatrice qui doit encore apprendre et parfaire son art. Par exemple, et sans savoir comment cela est amené dans le roman, l’adaptation rend le début peu crédible, ce qui pêche pour notre identification avec le personnage principal. En effet, on a du mal à croire que Mina prenne un itinéraire pareil et se retrouve dans cette forêt au vu du but de son trajet en voiture. Ensuite, le fait de la voir tenter sans crainte de trouver de l’aide au milieu de nulle part dans cette immensité semble peu crédible. Et il y aura aussi durant le long-métrage plusieurs réactions des personnages pas toujours très cohérentes et manquant tout simplement de logique élémentaire. Mais on passera outre sans se braquer une fois les prémisses passées.

Ensuite, on doit pallier à un manque d’approfondissement de certaines thématiques comme des personnages. On est certes dans une petite série B fantastique mais des protagonistes mieux écrits et développés, voire moins clichés ou banals, auraientt été préférables. On parle de deux sujets très intéressants et prometteurs ici que sont le voyeurisme et le mimétisme. Plutôt que de broder en profondeur sur ces thèmes et densifier son propos et son film, Ishana Shyamalan les utilise uniquement comme des particularités destinées à caractériser la situation en cours et la menace extérieure, ce qui est un peu dommage et frustrant. Il y avait tant à dire ou à creuser davantage (visuellement comme sur le fond) concernant ces pratiques. En revanche, on sent poindre les inspirations diverses de films telles que Cube pour le côté huis-clos avec inconnus, The Descent pour les créatures souterraines et anglo-saxonnes ou encore et plus simplement Le Village du paternel pour l’aspect mystère forestier.

Malgré ces petites scories, une fois Mina arrivée dans le poulailler comme on appelle ici ce refuge en béton, on est happé par l’histoire et son rythme bien négocié. Les révélations se font au compte-gouttes et la tension va monter doucement mais surement. Si on n’est pas face au grand frisson, Les Guetteurs, distille de l’angoisse et nous effraie au détour de quelques séquences bien emballées comme la découverte de la menace, entre folklore ancestral et créatures gothiques. On n’en dira pas plus pour ne pas déflorer la surprise mais la nature du danger est inattendue et peu commune. Et la jeune cinéaste s’en tire avec les honneurs car avec un tel parti pris, tout cela aurait pu vite tourner au ridicule, ce qui n’est jamais le cas. On ne verse jamais dans l’horreur franche ou le gore mais le fantastique employé ici est parfaitement ajusté, digéré et traité avec respect.

Durant une heure, dans ce quasi huis-clos, on est donc investi dans l’intrigue et les enjeux. On souhaite ardemment connaître le fin mot de tout cela. Et comme une sorte d’hommage à son papa, la fille Shyamalan va bien sûr nous gratifier d’un rebondissement final en forme de twist incroyable. On a déjà vu mieux dans le genre mais il est tout de même étonnant et réjouissant. On s’est fait prendre et on aime ça. Ajoutons à cela, une identité visuelle et une photographie travaillée et un univers que l’on sent déjà inspiré. Les prises de vues sur la forêt semblent tout droit sorties d’un film de conte (et c’est en totale harmonie avec le sujet) tandis que celles dans le poulailler rappellent aux bonnes heures des huis-clos anxiogènes tels que le premier Saw ou Le Menu. D’autant plus que le cadre irlandais apporte un petit je-ne-sais-quoi notable. Au final, une bobine prometteuse, haletante et digne d’intérêt qui nous captive davantage par son intrigue et son esthétique que par le développement de ses personnages et thématiques. Mais pour un premier essai, on peut dire que Ishana Shyamalan obtient mention avec des débuts intéressants et prometteurs.

Bande-annonce : Les Guetteurs

Fiche technique : Les Guetteurs

Réalisateur : Ishana Shyamalan.
Scénariste : Ishana Shyamalan d’après l’œuvre de A.M. Shine.
Production : Warner Bros.
Distribution France : Warner Bros. France.
Interprétation : Dakota Fanning, Georgina Campbell, Olwen Fouéré, Oliver Finnegan, …
Durée : 1h42.
Genres : Thriller – Fantastique – Huis-clos.
Date de sortie : 12 juin 2024
Pays : USA – Irlande.

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3.5

Jusqu’au bout du monde, critique d’un grand Viggo

Les débuts de Viggo Mortensen à la réalisation ont été marqués par la pandémie, ce qui a conduit, en 2021, à la sortie tardive de sa chronique douce-amère Falling. En 2024, l’américano-danois convoque une nouvelle fois le souvenir de sa mère dans un western épuré et mystique. Jusqu’au bout du monde sillonne les grands classiques de l’Ouest, ici berceau des maux des États-Unis, du fascisme au suprématisme jusqu’à l’exploitation de la terre. Il en émane un classicisme intemporel, sublimé par le regard féminin, pacifiste et affranchi de Vicky Krieps.

Synopsis : L’Ouest américain, dans les années 1860. Après avoir fait la rencontre de Holger Olsen (Viggo Mortensen), immigré d’origine danoise, Vivienne Le Coudy (Vicky Krieps), jeune femme résolument indépendante, accepte de le suivre dans le Nevada, pour vivre avec lui. Mais lorsque la guerre de Sécession éclate, Olsen décide de s’engager et Vivienne se retrouve seule.

Jusqu’au bout du lyrisme

Pour ses premiers pas en tant que réalisateur, Viggo Mortensen s’était montré prometteur. Falling revisitait le genre très théâtral du mélodrame, s’appuyant sur différentes temporalités et des thèmes intimes et florissants. Et bien qu’on lui ait reproché l’excès typique du premier film, le comédien s’était révélé être un excellent directeur d’acteurs. Aussi, il a offert à Lance Henriksen (l’androïde Bishop de Aliens) un grand rôle, lui qui avait longtemps été relégué à un cinéma de seconde zone. Pour sa nouvelle excursion derrière la caméra, Viggo Mortensen renouvelle sa signature atypique et confirme avec délicatesse son statut d’auteur.

Dans Jusqu’au bout du monde, l’acteur iconique et artiste protéiforme se consacre de nouveau à la question de l’unité temporelle. Contrairement à son récit mémoriel Falling, qui souffrait de répétitions et d’un dispositif parfois rigide, Mortensen conduit ici savamment son mécanisme temporel. Grâce à un découpage somptueux, les différentes temporalités sont instinctives et se corrèlent subtilement. En tandem avec son directeur de la photographie, Marcel Zyskind, Mortensen crée une mise en scène opératique discrète, et y fait surgir la poésie par une véritable attention aux détails et aux parallèles. C’est le cas d’une tombe au présent : autrefois un simple trou creusé, où se jettent les amoureux transis, puis transformé en un parterre de fleurs en plein désert, reflétant ainsi le caractère vivace et intarissable de Vivienne Le Coudy. Interprétée par la renversante Vicky Krieps, l’actrice germano-luxembourgeoise signe ici son meilleur rôle depuis l’envoûtant Phantom Thread.

Les morts ne souffrent pas

S’ouvrant sur un chevalier subliminal tiré des comptines de sa mère et les tonalités singulières de sa bande originale, Mortensen revisite les mythes dans un western à la fois intemporel et mémoriel. Sans concessions, le film expose la violence inhérente à la Jeune Amérique (et bien au-delà). Il dépeint avant tout sa justice corrompue et l’intolérance prévalant à l’aube de la guerre civile. En réalité, des communautés asiatiques oubliées au pianiste mexicain molesté pour une mélodie unioniste, jusqu’au viol de sa personnage principale, The Dead Don’t Hurt (de son titre original) confronte sans équivoque les zones d’ombre de cette jeune nation et le traitement réservé aux immigrants.

Par la même, Viggo Mortensen célèbre une résistance pacifique en sublimant ces contrées sauvages. Des paysages filmés dans de majestueux décors naturels de l’Ontario à la Colombie-Britannique, en passant par Durango au Mexique. Dans cette œuvre paisible, la réponse à la violence ne réside pas dans la vengeance propre au genre, mais dans la puissance du langage. Surtout, le véritable tour de force de ce western romantique réside dans ce choix de mettre en lumière son personnage féminin, sa vision et ses ripostes, se séparant temporairement du charismatique cow-boy scandinave interprété par le cinéaste.

À la fin, Jusqu’au bout du monde demeure, avec ses motifs, sa candeur solennelle face à la brutalité et sa croyance intimement pacifique, magnifié par deux acteurs au sommet et à l’alchimie rare.

Bande-annonce – Jusqu’au bout du monde

Fiche Technique : Jusqu’au bout du monde

Réalisation : Viggo Mortensen
Scénario : Viggo Mortensen
Production : Viggo Mortensen, Regina Solórzano et Jeremy Thomas
Musique originale : Viggo Mortensen
Distribution : Metropolitan Filmexport
Mexique – Canada – Danemark – 2024 – 129 mns
Avec Viggo Mortensen, Vicky Krieps et Solly McLeod
Sortie le 1er mai 2024

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4

« Le Maillot de la discorde » : deux talents, deux destins 

Écrit par Arnaud Ramsay et Étienne Oburie, publié aux éditions Steinkis, Le Maillot de la discorde revient sur la carrière et les choix politiques de deux footballeurs français emblématiques des années 1930 et 1940 : Alexandre Villaplane et Étienne Mattler. 

En juillet 1930, l’Uruguay accueille la première Coupe du monde de football. La France, emmenée par son capitaine Alexandre Villaplane, participe à cette compétition historique. Le milieu de terrain talentueux peut compter sur le soutien, dans l’arrière-garde tricolore, d’Étienne Mattler, un défenseur robuste surnommé « Le Lion de Belfort ». Les auteurs nous présentent leurs voyages et premiers exploits, soulignant déjà des différences marquées. Tandis que Villaplane est montré comme un personnage spontané qui ne s’embarrasse pas de scrupules, son coéquipier se distingue par sa rigueur et son sérieux. Une opposition qui s’objective rapidement, notamment au détour d’une conversation sur les femmes.

C’est le cœur de cet album : les trajectoires de Villaplane et Mattler s’éloignent drastiquement au fil des années. Le capitaine des Bleus, décrit par un juge comme un « un escroc né », « avec un cynisme et un sens inné de la mise en scène », est impliqué dans plusieurs scandales, qui entraînent suspensions sportives et séjours en prison. Ses choix déraisonnables contrastent fortement avec la droiture et l’engagement de Mattler, aussi bien sur le terrain que dans sa vie personnelle. La bande dessinée illustre parfaitement ces oppositions de valeurs.

Les turbulences politiques occupent une grande place dans Le Maillot de la discorde et vont provoquer une rupture définitive de trajectoires entre les deux internationaux français. Les auteurs montrent le pouvoir fasciste exercer une pression énorme pour remporter des trophées, à une époque où le football se professionnalise à peine et où les changements sont encore interdits. Lors d’un match, la Marseillaise est interrompue et des injures racistes sont proférées contre les joueurs noirs de l’équipe française. Le football, comme le reste de la société, est influencé par les contextes politiques et sociaux de son temps.

Arnaud Ramsay et Étienne Oburie mettent à nu le fossé qui va séparer Alexandre Villaplane et Étienne Mattler pendant la Seconde guerre mondiale. Le premier choisit une voie infâme. Il collabore avec les nazis et rejoint la Carlingue, une organisation criminelle française associée à la Gestapo. Il participe à des activités de rackets, de pillages et est impliqué dans des arrestations et des exécutions de résistants. Le second devient un héros pendant la guerre, engagé dans la Résistance française et utilisant son réseau et son influence pour aider à la lutte contre l’occupant nazi. Une citation de Mattler à Villaplane prend alors tout son sens : « On a le droit d’être vaincu mais jamais d’abandonner, jamais de perdre son honneur. »

Le Maillot de la discorde repose sur une histoire passionnante. Celle de deux stars de l’équipe de France qui, après avoir été coéquipiers sur le terrain, ont choisi des camps opposés pendant la guerre. Le capitaine a fait montre d’ignominie et de lâcheté quand son défenseur était mû par le courage, l’honneur et le patriotisme. Par-delà, l’album permet de mieux comprendre le fonctionnement du football des années 1930 et 1940, avec notamment le club de Sochaux qui s’articulait autour de Peugeot et de ses usines – elles seront ensuite réquisitionnées par les Allemands pour la construction d’armements militaires. L’ensemble est bien ficelé et factuellement très intéressant.

Le Maillot de la discorde, Arnaud Ramsay et Étienne Oburie 
Steinkis, juin 2024, 112 pages

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3.5

« Les Foot maniacs » : le terrain du rire

Série créée par Sti et Olivier Saive, Les Foot maniacs nous revient avec un nouvel album de 48 pages édité par Bamboo. À travers des gags et des situations cocasses, ce nouveau tome, le 22ème, promet un divertissement léger et amusant, fidèle à l’esprit déjanté qui caractérise la série. Ce nouveau volume se concentre sur les aventures de Marcel Dubut et l’équipe de France lors de la coupe d’Europe de football en Allemagne.

L’humour des Foot maniacs repose en grande partie sur des clichés que les auteurs savent tourner en dérision. L’un des plus récurrents est celui du supporter de football, perçu comme désintéressé de tout ce qui ne touche pas au sport. On en a la démonstration patente avec l’évocation aussitôt battue en brèche des musées, ou le folklore allemand (tenues traditionnelles, appétence pour les bières et les saucisses) appréhendé comme une extension des pratiques des habitués des stades. 

L’histoire principale de cet album suit Marcel Dubut, recruté pour rejoindre l’orchestre officiel des supporters français. Son périple en Allemagne devient rapidement une suite de mésaventures et de quiproquos. La fanfare a tendance à suivre les joueurs comme leur ombre, ce qui les agace. Et puis, l’Allemagne, ça rappelle parfois quelques souvenirs douloureux. Le Stade Olympique de Berlin, par exemple, est davantage connu pour le coup de boule de Zidane lors de la finale de la Coupe du Monde 2006 que pour les exploits de Jesse Owens ou Usain Bolt.

Le format des Foot maniacs reste fidèle aux gags en une à deux planches, permettant une lecture rapide et divertissante. Chaque gag est une petite histoire en soi, souvent basée sur des situations absurdes, du comique de caractère ou des jeux de mots. Tantôt c’est une équipe qui célèbre les buts adverses pendant dix minutes pour gagner du temps et pousser l’adversaire à abandonner la partie, tantôt c’est un recrutement réalisé à des fins purement commerciales – car à force d’entendre les noms de Panini ou Kokazero, le supporter commence à avoir des envies alimentaires opportunes.

Ailleurs, un joueur s’essaie à mathématiser les coups francs pour maximiser ses chances… malgré ses lacunes en calculs. Et le temps additionnel rallongé provoque une ruée vers les toilettes à la mi-temps des matchs du championnat d’Europe. Ainsi, à travers les aventures de Marcel Dubut et de ses compagnons de route, les auteurs prennent le parti de broder avec humour autour du ballon rond. Il est par ailleurs à noter que les éditions Bamboo propose une offre alléchante : le remboursement intégral de l’album si l’équipe de France remporte la coupe d’Europe. 

Les Foot maniacs, Sti et Olivier Saive
Bamboo, mai 2024, 48 pages 

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3

« Un dernier tour de terrain » : plongée dans le monde des agents de footballeurs

Un dernier tour de terrain, d’Inaki San Roman, Alvaro Velasco et Pedro Rodriguez, publiée aux éditions Bamboo, offre une vision touchante et réaliste du monde des agents de footballeurs. À travers une narration divisée en deux périodes distinctes, l’album explore les sacrifices, les espoirs et les désillusions des agents sportifs et de leurs joueurs.

1995 : l’ascension et la chute

En 1995, en Espagne, l’agent sportif Beni découvre une jeune pépite virevoltante, Fali, dont il est convaincu qu’il sera la future star du football espagnol. La carrière de Fali commence brillamment, et il se met à rêver de rejoindre le grand Real Madrid. Cependant, un accident causé par l’alcool et la négligence de son agent met brutalement fin à ses aspirations. La blessure de Fali entraîne non seulement la fin de sa carrière mais aussi la déchéance de Beni, qui se retrouve rongé par la culpabilité et la responsabilité de cet échec.

Le récit de cette période met en lumière la relation complexe entre Beni et Fali. Une amitié sincère et durable se développe entre eux. Beni se sent responsable de l’accident qui a coûté sa carrière à son protégé, il reste proche de Fali, qui à son tour soutient son ancien agent dans les moments difficiles. Cette relation d’entraide et de complicité devient un pilier essentiel pour les deux hommes, et est parfaitement mise en lumière dans la seconde partie de l’album.

2022 : une seconde chance

En 2022, Beni, endetté et au crépuscule de sa vie professionnelle, est à deux doigts de mettre son agence entre parenthèses. Il entrevoit cependant une lueur d’espoir avec Tico Tico, un joueur talentueux du PSG suspendu en France pour usage de drogues. Le vieil agent parvient à rapatrier Tico Tico en Espagne et lui propose de relancer sa carrière à Palencia. Le projet semble prometteur, et Beni installera ensuite Fali comme entraîneur de l’équipe, espérant ainsi redonner vie à leurs rêves brisés.

Cependant, le football reste un univers impitoyable. Malgré les efforts déployés, Tico Tico abandonne Beni au moment de récolter les fruits du travail entrepris. Cette trahison souligne la dure réalité du football moderne, où les relations sont souvent mercantiles et éphémères. Beni, en décalage avec les nouvelles dynamiques d’un sport dans lequel il fait office de dinosaure, peine à s’adapter, bien que sa passion demeure intacte.

Les dessous du football

Un dernier tour de terrain dévoile les coulisses du football, ses excès et la pression médiatique. Les auteurs parsèment par exemple leurs planches de certaines unes de journaux, montrant les attentes et crispations autour du ballon rond. Les défis auxquels les agents et les joueurs sont confrontés forment le cœur battant de l’ouvrage, avec cette immersion dans les coulisses du sport, mais la chair humaine n’en est pas moins présente.

Le récit montre ainsi la relation tumultueuse entre Beni et sa fille, arbitre en première division. Leurs rapports sont tendus, souvent marqués par la suspicion et l’incompréhension. La fille de Beni, méfiante, pense que son père cherche à exploiter sa position pour accéder à des personnalités influentes du football, comme Diego Simeone. Cette tension familiale ajoute une dimension supplémentaire à l’histoire.

Inaki San Roman, Alvaro Velasco et Pedro Rodriguez donnent à voir, avec talent, la passion, les sacrifices et les désillusions du monde du football, en constante évolution. Beni y est notre porte d’entrée, du repérage des jeunes talents aux signatures de contrats, des promesses pour l’avenir aux trahisons inconsolables. Très convaincant. 

Un dernier tour de terrain, Inaki San Roman, Alvaro Velasco et Pedro Rodriguez 
Bamboo, mai 2024, 96 pages

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4