« Le Maillot de la discorde » : deux talents, deux destins 

Écrit par Arnaud Ramsay et Étienne Oburie, publié aux éditions Steinkis, Le Maillot de la discorde revient sur la carrière et les choix politiques de deux footballeurs français emblématiques des années 1930 et 1940 : Alexandre Villaplane et Étienne Mattler. 

En juillet 1930, l’Uruguay accueille la première Coupe du monde de football. La France, emmenée par son capitaine Alexandre Villaplane, participe à cette compétition historique. Le milieu de terrain talentueux peut compter sur le soutien, dans l’arrière-garde tricolore, d’Étienne Mattler, un défenseur robuste surnommé « Le Lion de Belfort ». Les auteurs nous présentent leurs voyages et premiers exploits, soulignant déjà des différences marquées. Tandis que Villaplane est montré comme un personnage spontané qui ne s’embarrasse pas de scrupules, son coéquipier se distingue par sa rigueur et son sérieux. Une opposition qui s’objective rapidement, notamment au détour d’une conversation sur les femmes.

C’est le cœur de cet album : les trajectoires de Villaplane et Mattler s’éloignent drastiquement au fil des années. Le capitaine des Bleus, décrit par un juge comme un « un escroc né », « avec un cynisme et un sens inné de la mise en scène », est impliqué dans plusieurs scandales, qui entraînent suspensions sportives et séjours en prison. Ses choix déraisonnables contrastent fortement avec la droiture et l’engagement de Mattler, aussi bien sur le terrain que dans sa vie personnelle. La bande dessinée illustre parfaitement ces oppositions de valeurs.

Les turbulences politiques occupent une grande place dans Le Maillot de la discorde et vont provoquer une rupture définitive de trajectoires entre les deux internationaux français. Les auteurs montrent le pouvoir fasciste exercer une pression énorme pour remporter des trophées, à une époque où le football se professionnalise à peine et où les changements sont encore interdits. Lors d’un match, la Marseillaise est interrompue et des injures racistes sont proférées contre les joueurs noirs de l’équipe française. Le football, comme le reste de la société, est influencé par les contextes politiques et sociaux de son temps.

Arnaud Ramsay et Étienne Oburie mettent à nu le fossé qui va séparer Alexandre Villaplane et Étienne Mattler pendant la Seconde guerre mondiale. Le premier choisit une voie infâme. Il collabore avec les nazis et rejoint la Carlingue, une organisation criminelle française associée à la Gestapo. Il participe à des activités de rackets, de pillages et est impliqué dans des arrestations et des exécutions de résistants. Le second devient un héros pendant la guerre, engagé dans la Résistance française et utilisant son réseau et son influence pour aider à la lutte contre l’occupant nazi. Une citation de Mattler à Villaplane prend alors tout son sens : « On a le droit d’être vaincu mais jamais d’abandonner, jamais de perdre son honneur. »

Le Maillot de la discorde repose sur une histoire passionnante. Celle de deux stars de l’équipe de France qui, après avoir été coéquipiers sur le terrain, ont choisi des camps opposés pendant la guerre. Le capitaine a fait montre d’ignominie et de lâcheté quand son défenseur était mû par le courage, l’honneur et le patriotisme. Par-delà, l’album permet de mieux comprendre le fonctionnement du football des années 1930 et 1940, avec notamment le club de Sochaux qui s’articulait autour de Peugeot et de ses usines – elles seront ensuite réquisitionnées par les Allemands pour la construction d’armements militaires. L’ensemble est bien ficelé et factuellement très intéressant.

Le Maillot de la discorde, Arnaud Ramsay et Étienne Oburie 
Steinkis, juin 2024, 112 pages

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3.5

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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