Avec Vice-Versa 2, Kelsey Mann reprend la délirante aventure intérieure de la jeune Riley là où Pete Docter l’avait laissée neuf ans plus tôt, en abordant cette fois-ci la thématique de la crise d’adolescence. Le studio à la lampe signe ici une suite certes colorée, rythmée et fertile en rebondissements, qui laisse néanmoins une forte impression de déjà-vu tant elle s’inscrit dans l’air du temps et cherche à faire évoluer ses personnages en vue d’un troisième épisode.
Le réalisateur Kelsey Mann (auteur du court-métrage Party Central) et le duo de scénaristes Meg LeFauve et Dave Holstein reprennent les délirantes pérégrinations intérieures de la jeune Riley là où Pete Docter (Là-Haut, Soul) les avait laissées neuf ans plus tôt, en abordant cette fois-ci la thématique de la crise d’adolescence. Alors que petits et grands retrouvent les Big 5 (Joie, Tristesse, Peur, Colère et Dégout) dont le grain de folie et les traits caricaturaux ont grandement contribué au succès de la franchise, quatre nouvelles émotions déjantées investissent le quartier cérébral et manœuvrent à leur tour le tableau de contrôle, chahutant ainsi le cortex de notre héroïne en pleine puberté. Anxiété, Envie, Embarras et Ennui se bousculent donc pour déclencher un vrai tourbillon de sentiments dans l’esprit de la jeune fille, et vont devoir apprendre à cohabiter pour remettre de l’ordre dans ses pensées durant cette difficile transition. Ensemble, parviendront-elles à réparer les maux de Riley ?
Avec cette structure narrative —l’exploration comique et didactique des humeurs et des sens— nettement décalquée sur le modèle du premier opus, oscar du meilleur film d’animation en 2016, Vice-Versa 2 surprend moins qu’il ne confirme une paresse symptomatique de la part du studio à la lampe, encore loin de la poésie de Wall-E et Ratatouille, de l’émotion du Monde de Némo et Là-Haut, ou encore de l’humour de Toy Story et Cars. En effet, si le réalisateur pose ici un regard amusé et autocritique sur la méthode même du laboratoire Pixar fourmillant d’idées prémâchées, (dans l’une des séquences les plus intelligentes, Grand-mère Nostalgie pointe d’ailleurs le bout de son nez avant d’être brutalement remisée au placard), le génie d’antan n’est plus de la partie. Bien que cette tempête intérieure plutôt convenue —Joie, le cerveau de la bande, doit traverser vents et marées pour rendre à la girl-next-door du Minnesota son estime de soi— veuille creuser une nouvelle fois le concept du road-trip d’apprentissage, le scénario s’éparpille, survole chaque doute universel qu’il soulève et relègue trop souvent au second plan le vertige émotionnel promis.
Restés néanmoins fidèles à l’iconographie des récentes productions (on pense plus particulièrement à Alerte Rouge et Élémentaire), les animateurs oscillent entre morphologie humaine à la mode Sims et parodie de cartoons du début des années 2000, mais peinent à insuffler un vrai renouveau graphique à l’ensemble. Hélas, ils délaissent le potentiel imaginatif des îles de la personnalité au profit d’un hideux terrain de hockey sur glace, ses vestiaires et un bahut tout entier terriblement fades, puis bâclent la visite de nouveaux chantiers et territoires métaphysiques pourtant passionnants tels que la chambre forte des secrets refoulés, les tréfonds labyrinthiques de la mémoire ou la parade des futurs métiers. Autant de terrains de jeu qui auraient dû renforcer l’énergie ludique du film, lequel s’amuse vaguement des codes de cette jeunesse abandonnée devant les écrans mais préfère célébrer la diversité et l’inclusion dans un final woke prévisible.
En somme, Pixar signe une suite certes colorée, rythmée et fertile en rebondissements, qui laisse toutefois une forte impression de déjà-vu tant elle s’inscrit dans l’air du temps et cherche à faire évoluer ses personnages en vue d’un troisième volet.
Sévan Lesaffre
Vice-Versa 2 – Bande-annonce
Synopsis : Fraîchement diplômée, Riley est désormais une adolescente, ce qui n’est pas sans déclencher un chamboulement majeur au sein du quartier général qui doit faire face à quelque chose d’inattendu : l’arrivée de nouvelles émotions ! Joie, Tristesse, Colère, Peur et Dégoût – qui ont longtemps fonctionné avec succès – ne savent pas trop comment réagir lorsqu’Anxiété débarque. Et il semble qu’elle ne soit pas la seule…
Vice-Versa 2 – Fiche technique
Réalisation : Kelsey Mann
Scénario : Meg LeFauve et Dave Holstein
Avec les voix françaises de : Charlotte Le Bon, Gilles Lellouche, Mélanie Laurent, Pierre Niney, Marilou Berry, Dorothée Pousséo, Adèle Exarchopoulos…
Production : Mark Nielsen
Photographie : Adam Habib, Jonathan Pytko
Musique : Andrea Datzman
Distributeur : The Walt Disney Company France
Durée : 1h36
Genre : Animation, Aventure
Sortie : 19 juin 2024
Dans le monde de la littérature fantastique, les œuvres se multiplient et se suivent les unes les autres… En effet, ce genre est très populaire, surtout auprès des jeunes lecteurs. Ainsi, « Le Maître Golem : De Terre et de Pierre » apparaît dans nos bibliothèques, et il pourrait figurer parmi les prochains coups de cœur des adolescents. Ce roman d’Elodie Alauzet s’approprie les codes classiques du fantastique. Non sans une certaine finesse, l’auteure présente un monde dense où magie et réalité coexistent… Sorti discrètement en mai 2021 chez les éditions Evasion, cette petite pépite nous convie à découvrir une saga déjà prometteuse. Elle dévoile des personnages et des intrigues élaborés avec une fluidité remarquable. Pour celles et ceux qui sont en quête de surprises à chaque page, ce tome pourrait bien répondre à vos attentes les plus exigeantes.
Dès l’ouverture de cet ouvrage, l’écrivaine façonne des personnages authentiques et humains. En effet, la crédibilité demeure cruciale, même dans le fantastique. Rien ne brise plus l’immersion qu’une incohérence flagrante, qui nous propulse hors des pages ! Heureusement pour nous, cet écueil se trouve habilement évité ici, pour notre plus grand bonheur.
Simon, le personnage principal, est un tailleur de pierre modeste et jeune. Malgré lui, il se retrouve propulsé au cœur d’une aventure qui le surpasse… À l’instar de nombreux héros littéraires, il ne cherche pas à dominer la scène. Ce voyage initiatique transforme Simon en un miroir pour le lecteur. D’ailleurs ce dernier est invité à partager ses doutes, à éprouver ses peurs… C’est ici qu’Alauzet déploie un talent narratif évident. Elle donne à Simon son lot d’expériences et d’émotions, des piliers si tangibles et justement décrits. Ainsi, il devient très facile voire instinctif de s’attacher à ses personnages. Voilà qui constitue sans doute l’un des atouts majeurs de ce premier tome.
Un développement de personnages réussi
L’introduction dans ce récit est très rapide et fluide, naturelle. La métamorphose de Simon, d’artisan ordinaire à élu, fait battre le cœur d’une histoire à la fois personnelle et universelle. Elle reflète les tumultes intérieurs auxquels tout un chacun peut s’identifier. Sa quête intime se lie à une introspection profonde, qui interpelle le lecteur. Celui-ci est alors amené à questionner sa propre vie au travers des péripéties de Simon… Parfait pour susciter de l’empathie et donner envie d’aimer les personnages de l’auteure.
La plume d’Alauzet éveille et suscite l’émerveillement. Les chapitres célèbrent l’imaginaire foisonnant de l’auteure, nourri par d’innombrables influences mythiques. Son monde, riche en détails, prend vie sous nos yeux curieux.
Par exemple, la cité de White Falls, avec ses mystères, devient presque un acteur de l’histoire, animée d’un souffle vivant. Les ruelles tortueuses de cette ville se dessinent clairement dans notre esprit. La magie, peut-être un clin d’œil aux origines bretonnes de l’écrivaine, qui se mêle à la réalité de manière presque sacrée. Serait-ce là un hommage aux légendes celtes où fantastique et réel se côtoient si harmonieusement ?
Cette lecture invite à l’évasion et au rêve !
Ce tome inaugure également une célébration du conte, teintée d’une poésie délicate. Néanmoins, malgré le charme de la prose d’Alauzet, quelques améliorations restent possibles. Le choix de noms de lieux anglophones par une auteure française peut être questionné. Pourquoi opter pour une autre langue ? Toutefois, ce détail ne nuit absolument pas à la lecture, tant l’ensemble demeure cohérent. Peut-être l’auteure envisage-t-elle une adaptation cinématographique ou télévisuelle, comme « The Witcher » ou « Game of Thrones », deux succès issus de la littérature.
En fermant ce livre, un sentiment de tristesse mais aussi d’impatience nous étreint… Quelles nouvelles aventures attendent Simon et ses compagnons dans cet univers fascinant ? Vers quelles contrées nous emmènera-t-on ?
En définitive, Élodie Alauzet ouvre avec brio la porte d’une saga destinée à captiver un large public. Ce premier tome, accessible et original, pourrait bien inciter les jeunes à redécouvrir le plaisir de la lecture. Et c’est une réussite !
Le Maître Golem, tome 1 : De Terre et de Pierre – Aurélie Alauzet Evasion Editions, 383pages
Julia Brandon est le cerveau créatif derrière le projet des Passagers. 3 livres parus chez la maison d’édition « Des Auteurs des Livres ». Le premier opus : « Les Passagers » débarque dans la collection fantastique le 27 janvier 2023. Le point de départ d’une longue aventure, où les lecteurs se familiarisent avec le monde de l’auteure. Bonbons magiques, voyages dans le temps, meurtre et trahisons sont la recette du succès… Impossible de raconter un synopsis qui puisse refléter l’histoire de ces romans interconnectés, aux intrigues entremêlées.
Dans sa toile, Julia aborde des thématiques complexes : celle du deuil, des addictions, mais aussi la notion de destin. Jusqu’où sommes-nous prêts à aller pour sauver ceux que l’on aime ? Et si cette simple question était la porte vers une autre transformation, celle d’une mutation en monstre… ?
Pour déguster ce troisième tome en beauté, nous vous conseillons vivement de lire les deux premiers. Le « tome d’introduction » présentait aux lecteurs le personnage de Félix, un adolescent à priori comme les autres… Et pourtant, il se découvre un jour des pouvoirs magiques. Des dons qu’il partage avec son professeur, Gustave. Ce bonhomme à l’apparence ronchon s’avère être un puissant mage, qui se gave de sucreries capables de le projeter dans le passé. Son ambition est à la hauteur de son chagrin, puisqu’il souhaite à tout prix sauver la peau de sa fille, Nejma. Cette dernière est retrouvée morte dans une rivière, près de la maison de sa famille – mais pour Gustave, cette mort n’a rien d’un accident. Revivant sans cesse la découverte du corps, il se met en tête la mission quasi divine de ramener son seul enfant à la vie, mais cette quête a un prix…
Ensemble, Félix et Gustave vont se trouver de nombreux points en commun et développer des stratégies uniques, pour mener à bien cette mission qui semble impossible. Après un final tragique, où des personnages importants disparaissent, Gustave fait face aux conséquences de ses actions. C’est dans une atmosphère particulièrement sombre, bien loin de la fantaisie et de la féérie des premières pages que l’on retrouve la plume de Julia et ses personnages, dont Nejma, qui est bel et bien revenue à la vie…
Quel choix fera Gustave ? Sauver la Vallée ou bien Nejma ?
Être père, ce n’est pas facile. Mais être le père de Nejma, c’est un cauchemar. La petite fille a été sauvée, alléluia ! Et pourtant, elle connaît un développement digne des plus grands vilains que l’on peut imaginer. Arrogante, méchante, provocatrice… On se demande si c’est une simple crise d’adolescence ou bien la découverte d’un fort potentiel de psychopathe. Gustave a réussi à ramener sa fille à la vie, mais cette dernière met en danger la Vallée dans laquelle la famille « prospère » tant bien que mal. Il en vient à envisager le pire… Le tabou ultime. Et si finalement, le destin avait bien fait les choses, en tuant Nejma ? Dans ce roman, l’auteure présente la trame de Gustave, tout en y mêlant celle d’un enquêteur tourmenté, du nom de Huŏ. Une enquête se déroule sous les yeux du lecteur, qui cherche toujours à en apprendre plus. Où est-ce que cette saga va finir par nous mener ? Il semble impossible de deviner ce qui se trame dans la tête de Julia, qui adore jouer avec le suspense et les attentes de son lectorat. L’on sent que le cinéma fantastique nourrit l’imaginaire de cette écrivaine, qui met en scène des chapitres très visuels, comme le duel entre Gustave et son clone. Certes, le roman est divertissant, mais il offre aussi une lecture plus symbolique.
Le bien et le mal n’existent pas : le monde est gris et nuancé.
Lorsque l’on plonge dans la saga des Passagers, on a l’impression d’être retombés en enfance, dans un univers où les contes de fées prennent vie, où la magie est fascinante et douce, légère. Mais rien ne laissait présager un axe aussi sombre. La narration gagne en maturité et s’attaque notamment à des secrets de famille et des relations toxiques, mises à mal. Finalement, la vérité semble sur le point d’éclater, et le résultat sera bien loin de celui auquel on peut s’attendre. Retournements de situation et péripéties inédites, Prescience incarne une belle leçon d’humilité et de courage.
Prescience, Julia Brandon Des Auteurs Des Livres, septembre 2024, 253 pages
Le choix d’un bon casque de DJ est crucial pour tout DJ professionnel ou en herbe. Un casque DJ de haute qualité améliore votre performance, en vous offrant un son clair et un grand confort pendant les longs sets. Voici un guide des caractéristiques essentielles à rechercher lors du choix d’un casque DJ.
Qualité du son
Audio haute fidélité
L’aspect le plus important d’un casque DJ est sa qualité sonore. Un son haute fidélité vous permet d’entendre chaque détail de vos morceaux, des basses profondes aux aigus clairs. Cette clarté est essentielle pour un beatmatching et un mixage précis.
Isolation phonique
Une isolation phonique efficace est essentielle dans un club bruyant. Recherchez des casques offrant une annulation passive ou active du bruit pour bloquer les bruits extérieurs et vous permettre de vous concentrer entièrement sur votre mixage.
Confort et ajustement
Conception ergonomique
Les DJ portent souvent leur casque pendant de longues périodes, le confort est donc primordial. Une conception ergonomique avec des serre-tête réglables et des oreillettes rembourrées peut faire une différence significative, en évitant l’inconfort et la fatigue.
Construction légère
Un casque léger réduit la pression exercée sur la tête et le cou. Bien qu’une certaine durabilité puisse être sacrifiée pour des matériaux plus légers, de nombreux casques de haute qualité parviennent à un équilibre entre poids et robustesse.
Durabilité
Qualité de fabrication robuste
Les casques pour DJ doivent résister aux rigueurs d’une utilisation et d’un transport fréquents. Recherchez des casques de construction robuste, utilisant des matériaux tels que le métal et le plastique de haute qualité pour garantir la longévité.
Pièces remplaçables
Avec le temps, l’usure est inévitable. Les casques de DJ de haute qualité sont souvent équipés de pièces remplaçables, telles que les oreillettes et les câbles, ce qui prolonge la durée de vie de votre casque et garantit des performances constantes.
Prix et réputation de la marque
Considérations budgétaires
Les casques de DJ de haute qualité sont disponibles dans différentes gammes de prix. Fixez un budget qui concilie vos contraintes financières et vos besoins en termes de qualité et de durabilité. N’oubliez pas que l’investissement dans un bon casque peut avoir un impact significatif sur vos performances et votre expérience d’écoute.
Marques réputées
En optant pour une marque réputée, vous vous assurez d’obtenir un produit fiable. Les marques connues pour leur équipement de DJ, comme Pioneer, Sennheiser et Audio-Technica, proposent souvent des casques de haute qualité conçus spécialement pour les DJ. L’exploration de détaillants de confiance comme Bax Music peut vous aider à trouver les meilleures options et les meilleures offres de casque DJ.
De tout temps, les morts dialoguent silencieusement avec les vivants. Mais qu’en est-il lorsqu’ils ne font plus qu’un ? Les Yézidis forment un peuple qui n’a cessé de vivre en martyr, jusqu’à ce qu’il s’efface peu à peu de sa propre histoire. Sinjar, naissance des fantômes explore la culture des Yézidis en puisant dans la souffrance, individuelle et collective, que nombre d’entre eux ont emmagasinée depuis l’invasion de l’État islamique sur leurs terres le 3 août 2014. Tel un conte hors du temps, mais aux cicatrices bien réelles, le premier long-métrage documentaire d’Alexe Liebert restitue la parole aux victimes en voie de guérison. À l’occasion de sa sortie au cinéma le 19 juin 2024, nous avons longuement échangé avec la cinéaste. Une rencontre aussi captivante que bouleversante.
Je voulais explorer comment la mémoire d’une communauté pouvait se reconstruire après ce genre de traumatisme.
Pourriez-vous revenir sur votre parcours artistique et votre univers créatif jusqu’à Sinjar, naissance des fantômes ? Qu’est-ce qui vous passionne dans les images, leur mouvement et leur sens ?
Je viens de la fiction au départ. Et je me suis rendu compte, en voyageant à droite à gauche, que les histoires que me racontaient les gens, que les histoires qu’ils avaient vécues étaient beaucoup plus intéressantes que les histoires que j’essayais d’écrire pour mes personnages. C’est pour ça qu’un jour j’ai vrillé et je suis passée au documentaire, que je trouve beaucoup plus fort et intense. Je trouve également les règles de fabrication du documentaire beaucoup plus souples que la fiction, notamment dans la faisabilité et dans l’économie. On peut partir du jour au lendemain dans un pays et commencer à réaliser un film documentaire. Pour la fiction, c’est un peu différent. Il y avait donc cette liberté d’écriture qui m’intéressait. Et il y a eu aussi cette attirance pour la photographie.
Il y a une dizaine d’années, mon premier documentaire, Scars of Cambodia, je l’ai réalisé avec une photographe dans le but de mélanger photos et vidéos et voir ce que ça pouvait donner. Et à côté, je faisais beaucoup de films photographiques, c’est-à-dire des films uniquement composés de photos. C’est une grande réflexion que j’ai, d’un point de vue uniquement formel, sur la temporalité d’une image et sur ce qu’elle raconte lorsqu’elle est fixe ou en mouvement. Lorsqu’elle est fixe, l’est-elle réellement ou est-ce qu’elle donne une autre forme de mouvement ? Il y a tout un monde qui me passionne là-dedans et que je mets ensuite au service de mes films documentaires. J’ai aussi des thématiques de prédilection comme la déconstruction et l’évolution de la mémoire, qu’elle soit individuelle, communautaire ou familiale. Ce sont des choses qui m’intéressent énormément et mes projets se construisent autour de ces notions.
Après, tout ce qui est post-traumatique ou le génocide, ce n’est pas mon dada (rires), même si j’ai beaucoup travaillé dessus. Pour mon film sur Sinjar et les Yézidis. Je voulais explorer comment la mémoire d’une communauté pouvait se reconstruire après ce genre de traumatisme et par quel biais. Il s’agit ici de la parole, qui est leur manière de procéder dans leur tradition et dans leur religion.
Comme vous l’avez dit, votre documentaire se rapproche justement de celui que vous avez réalisé il y a un peu plus de dix ans au Cambodge. Vous y filmiez les traumatismes d’un rescapé des Khmers Rouges, notamment à travers sa gestuelle. Ici, le procédé passe essentiellement par plusieurs voix, mais qui racontent la même histoire.
C’est exactement ça. On s’en est d’ailleurs rendu compte au fur et à mesure de notre tournage. On a enregistré un premier témoignage, un second, un troisième… Petit à petit, on se rendait compte avec Michel Slomka, le photographe avec qui j’ai travaillé, qu’il s’agissait des mêmes histoires, des mêmes lieux, des mêmes dates. On était en train de mettre à jour une forme de systématisme mis en branle par l’État islamique dans cette volonté de créer une économie de guerre pour subvenir à leurs besoins, en vendant les femmes comme esclaves sexuels pour s’acheter des armes.
C’était une chose d’en parler, mais nous nous sommes demandés comment mettre en forme ce systématisme dans le film, comment faire passer ce message-là. Et ça a été cette première grande séquence de témoignages de femmes, qui constituait un tiers du temps de travail sur le montage, parce que nous avions des heures et des heures de témoignage. Il fallait alors créer un témoignage, mais avec une multitude de voix différentes. Alors qu’à l’inverse, je suis plus fan de quelque chose de l’ordre de la synecdoque. Dans Scars of Cambodia, c’était un homme, un témoignage, mais qui raconte finalement toute une période, quand bien même le voisin n’a pas vécu la même chose. On n’a pas besoin d’écrire toutes les briques d’un mur de briques pour comprendre qu’elle est essentiellement composée de briques. Dans Sinjar, j’ai fait l’exercice inverse en prenant un bout de la parole de tout le monde pour en faire un seul témoignage, incarné par l’intégralité des femmes que l’on a croisées. C’était notre but également que toutes les femmes parlent. Il n’y a pas de coupe au montage. Elles ont accepté de nous parler, c’était donc important et logique pour nous que leur parole soit retransmise dans le film.
Qu’est-ce qui a justement attiré votre attention sur les événements qui ont eu lieu à Sinjar ? Quel a été le déclencheur ? Et comment en êtes-vous venu à vous associer à Michel Slomka, photographe documentariste ?
Ce qui a déclenché tout ça, ce sont les attentats à Paris, le 13 novembre 2015. J’y habitais à l’époque et une semaine après le drame, j’ai croisé Michel par hasard. Lui avait envie de faire de la photo et moi de la vidéo. On avait cette même envie de faire des images, sans vraiment savoir pourquoi. On connaissait déjà nos boulots respectifs sans se connaître personnellement, mais on travaillait sur les mêmes thématiques. Moi au Cambodge, lui à Srebrenica par exemple. On a rapidement sympathisé et c’est lui qui m’apprend que le 13 novembre 2015 coïncidait également avec le jour de la libération de Sinjar en Irak. L’État Islamique a donc enfin été mis aux portes de la ville.
D’une même date ressortait donc deux énergies, deux histoires complètement différentes et deux facettes de ce qui se passait dans le monde, tout en étant reliées à Daech. Au départ, on était attiré par un double projet. À la fois à Paris et à Sinjar. Sauf qu’à Paris à l’époque, c’était un peu compliqué de travailler sur ce sujet-là. On a donc décidé de partir en Irak et sur place, on a compris que le sujet était vaste et très complexe, qu’il nous faudrait beaucoup de temps pour creuser ce sujet et le comprendre dans sa globalité. On a donc abandonné Paris, mais je trouvais ça plus intéressant de parler d’une communauté et d’une religion que personne ne connaît plutôt que de parler de Parisiens.
Ce que l’on retient de votre documentaire, c’est justement le portrait social, culturel et religieux des Yézédis, un peuple invisibilisé, et que beaucoup de spectateurs découvriront sans doute à travers votre film. Comment avez-vous rencontré les différents intervenants lors de votre investigation ? Quelle en a été la durée ?
On n’est pas resté tant de temps que ça. On a fait quatre voyages de deux semaines, répartis sur deux ans pour plein de raisons. Les autorisations de tournage en zone de guerre ou dans les camps de réfugiés sont assez courtes. Et au départ, il s’agissait d’une autoproduction et on payait les fixeurs, à coup de 400-500€ par jour… On avait donc des limites financières. On a mis beaucoup de nous dans ce projet-là au départ. Et ces fixeurs, qui nous ont aidés à faire la traduction, nous insistions pour qu’ils soient Yézidis, qu’ils fassent partie de cette communauté.
Premièrement, c’était pour une histoire de langue, parce qu’il y a certains Yézidis qui parlaient un mélange de kurde et de plein d’autres choses. Nous avions besoin de quelqu’un qui puisse les comprendre. Deuxièmement, le fait d’être Yézidi, c’était déjà quelqu’un qui pouvait comprendre notre vision du projet pour l’expliquer aux personnes que l’on allait rencontrer. C’était un premier lien de confiance avant nos rencontres et avant que l’on puisse poser nos questions. Après, on n’était pas photojournalistes, on n’était pas dans cette temporalité de journalistes de terrain, à vouloir absolument écrire pour le lendemain. Nous voyons les choses sur le long terme et on prenait donc le temps avec chaque personne.
Malgré cette relation de confiance, comment avez-vous trouvé le bon ton et la bonne distance pour raconter leur résilience à l’écran ? Avez-vous rencontré des difficultés particulières au montage, avec tous les rushs accumulés ?
Ça a été justement un problème. C’est-à-dire que nous sommes partis sans scénario. Il y avait quelque chose d’urgent. On n’a pas eu le temps de créer des dossiers de subventions.
Vous avez donc opté pour un travail brut.
C’est ça et pourtant, c’est aussi une manière d’écrire que j’aime beaucoup. Le fait d’emmagasiner toujours plus et de regarder ce que j’ai au final, avant de décortiquer les éléments et de commencer l’écriture au montage. Je considère vraiment le montage comme la seule et unique grande écriture d’un film documentaire. Mais j’ai quand même mis plus d’un an avant de trouver le film rouge, parce que le projet est complexe et qu’il s’est étalé sur plein de zones différentes géographiquement, sur plusieurs générations et points de vue. Les Yézidis, leur histoire, leurs traditions, vouloir rester sur les femmes et sur ce qu’elles ont vécu mais aussi comment transformer ça en conte.
C’est justement le mot « conte » qui a été l’étincelle pour trouver le fil narratif du film. Je crois que c’est un bouquin de Georges Didi-Huberman (Sortir du noir) que j’ai lu et qui parlait du conte documentaire et du film Le Fils de Saul, de László Nemes. Je savais que je voulais raconter les choses différemment, mais je n’avais pas encore mis la main sur les archétypes du conte et sur ce qui fait qu’une histoire devient un conte, avec son narrateur. C’est quand on a choisi que c’était la montagne de Sinjar, terre ancestrale des Yézidis, qui raconterait l’histoire, que tout s’est écoulé derrière et le montage était beaucoup plus simple. Pendant plus d’un an, je faisais de petites séquences à droite à gauche, plusieurs courts-métrages, mais j’étais bloquée. C’était mon premier long-métrage donc ce n’était pas facile d’en venir à bout.
Votre conte est justement traversé par la voix de Golshifteh Farahani. Y a-t-il une raison particulière au choix de cette narratrice ? Et en dehors de la voix off, vous a-t-elle été d’un grand soutien dans votre démarche ?
Il ne pouvait pas y avoir quelqu’un d’autre en fait. C’était Golshifteh ou personne. J’avais déjà la voix d’une amie, qui est aussi conteuse française, qui n’a pas d’accent et qui a une très belle voix également. Mais il manquait un petit truc, il manquait ce côté incarné. Ça faisait trop conte raconté au bord d’une cheminée. N’importe qui pourrait raconter la même histoire, ça marcherait tout autant. On a bien sûr réfléchi sur le choix de la voix. Il nous fallait donc une nouvelle voix qui incarne plus la montagne. Et au-delà de ses talents de comédienne et au-delà de sa magnifique voix, Golshifteh est aussi une femme qui, humainement, possède un engagement profond. C’est une militante extrême et pour moi, c’était la seule qui pouvait à la fois représenter la montagne, mais aussi nos valeurs en tant qu’auteurs sur ce film. Il n’y avait pas plus solide qu’elle pour incarner la montagne.
C’est effectivement un choix fort, qui vient compléter les chants d’un homme yézidi que l’on entend tout au long du visionnage. Dans ses paroles, on trouve la souffrance, l’incompréhension et la colère des Yézidis, contraints à l’exil. Comment l’avez-vous rencontré ?
On a rencontré Dakhil Osman par hasard. C’est un chanteur très connu des Yézidis sur place. Il fait partie de ces chanteurs et conteurs de cette tradition orale du yézidisme. Toute la mémoire de la communauté et de sa religion passe par la parole. C’est donc aussi du devoir de Dakhil Osman d’écrire sur ce que vit la communauté, en construisant au fur et à mesure sa mémoire. Le massacre qu’ils ont vécu en 2014 se doit d’en faire partie. Il s’est créé une mission en créant ses chansons autour des conséquences de ce massacre, de l’après-guerre aussi. Personne ne lui a rien demandé, ce sont des chansons qu’il avait déjà écrites et qu’il avait déjà chantées pour d’autres. Il nous les a juste transmises pour le film parce qu’on lui a expliqué notre projet. On a donc passé beaucoup de temps avec lui, c’était chouette. On l’a suivi dans plein de choses différentes. Et pour lui, ce n’était même pas une question de nous offrir ses chants. C’est une volonté de passage de relais de la parole. Étant donné que nous réalisions un film sur cette thématique et sur la mémoire de la communauté yézidi, pour lui, c’était évident que ses chansons devaient faire partie du film.
Son geste, bouleversant, met effectivement l’accent sur la culture de la mémoire. Les Yézidis ont d’ailleurs un terme pour définir ces atroces souvenirs, le ferman.
Le ferman est un mot turc au départ, synonyme de massacre depuis l’Empire ottoman, et qui a été repris par les Yézidis. En fait, ils comptabilisent le nombre de massacres dont ils ont été victimes tout le long de leur histoire. Celui-là étant le 74e. Et le mot ferman est très lourd de sens pour eux. C’est un peu comme Voldemort dans Harry Potter, on ne sort pas le mot ferman chez quelqu’un sans savoir de quoi il retourne.
Votre film déploie tout un tas d’émotions que le spectateur est amené à projeter grâce à ces témoignages face caméra, des plans fixes sur la vallée de Sinjar et des arrêts sur image. Comment avez-vous élaboré cette approche sensorielle et presque hors du temps ?
Le conte permet de détemporaliser le film, c’est une chose. Et avec Michel (Slomka), nous avons beaucoup discuté de la temporalité de l’après-guerre. C’est quelque chose que l’on retrouve dans beaucoup d’autres projets. Il y a un photographe-réalisateur qui s’appelle Adrien Selbert qui a beaucoup travaillé sur Srebrenica et qui pose la même question, se demandant combien de temps ça dure. La guerre est délimitée dans le temps, c’est 14-18, c’est 39-45, c’est trois mois, huit semaines, etc. Mais l’après-guerre peut durer pendant plusieurs générations et c’est cette notion qui est intéressante et que nous voulions explorer, à l’écrit, dans la théorie, philosophiquement et formellement. Que peut représenter l’attente d’un proche qui ne reviendra peut-être jamais, par exemple ? Ça peut être une errance continue dans des ruines, dans un camp de réfugiés presque désert.
C’est aussi avec cette notion que le sous-titre du film prend tout son sens, « naissance des fantômes ». On peut donc y projeter des spectres dans les espaces vides que vous avez filmés. Et en même temps, ces fantômes, ce sont aussi ces Yézidis rescapés qui sont à la fois vivants, mais effacés de leur propre histoire.
C’est un peu ça, on les a toujours considérés comme des fantômes, certains un peu plus violemment que d’autres. On les traitait de mécréant, comme l’État islamique. Mais en effet, il y a cette double signification du mot fantôme. Le fantôme vivant et le fantôme qui se réfère à l’absence. Le titre est un peu lourd quand on le prononce, mais d’un point de vue sémantique, je trouve qu’il est fort.
Ça l’est d’autant plus lorsque l’on repense aux femmes, qui ont une place particulière dans ce documentaire. Si elles peuvent soulager leurs souffrances individuelles grâce à la parole, comment peuvent-elles guérir et espérer renaître au sein de leur communauté ?
Il y a un esprit communautaire très fort pour le coup. C’est ça qui leur permet d’avancer. Si on prend l’exemple des femmes violées, en suivant les traditions assez strictes des Yézidis, elles ne pourraient pas être accueillies dans leur famille. Elles seraient devenues impures, mais comme on nous l’explique dans le film, il y a tellement de femmes dans cette situation qu’il faut rester solide en tant que communauté. C’est là que cette communauté brille par sa religion totalement et inconsciemment évolutive. C’est-à-dire que ses traditions peuvent changer. Une tradition certes très stricte, mais qui s’adapte. Si on est face à un mur, il faut contourner le mur. Il y a donc eu cette décision de réaccepter les femmes, les rebaptiser, les repurifier dans la source sacrée dans le temple Lalesh. Elles vont petit à petit renouer avec leur religion dans le message général, car individuellement, ça ne se passe pas toujours aussi bien dans les familles. Mais au moins, il existe une volonté de faire évoluer les traditions de la communauté pour récupérer les victimes. C’est encore un geste très fort.
Il y aussi d’autres sujets qui arrivent, bien sûr. On est à présent dans le sujet des enfants nés d’un viol. Et pour le coup, ils restent encore fermés là-dessus. Logiquement, on ne naît yézidi que si on a un père et une mère yézidis. À titre de comparaison, dans le judaïsme, il suffit d’avoir une mère juive uniquement. Donc s’ils acceptaient les enfants nés du viol comme des Yézidis, et je n’expose pas mon point de vue, c’est presque une logique mathématique, cela voudrait dire qu’ils mettraient en branle la tradition la plus ancestrale. Il y a donc beaucoup de remise en question à ce niveau-là.
Par ailleurs, êtes-vous toujours en contact avec les Yézidis que vous avez rencontrés ou via des associations ? La situation a-t-elle évolué depuis votre dernière visite ?
Au départ, les premiers contacts que l’on avait étaient en France, à Paris. Il y a toute une diaspora yézidis qui est présente depuis plusieurs générations. Ensuite, des associations nous ont aidés à trouver des contacts sur place. On a donc encore des contacts avec eux. Le plus important d’entre eux est Dakhil Osman qui, dans le film, a ce discours du : « Je resterais sur mes terres. Je ne bougerai pas, parce que ma communauté a besoin de moi. » On avait régulièrement des nouvelles de lui jusqu’à l’extinction des feux. Plus aucune nouvelle du tout. On a ensuite appris que pour la survie de sa famille, ils se sont installés en Allemagne. Et depuis, nous avons repris contact. On garde de petites nouvelles à droite à gauche. Mais je sais que, par expérience, pour avoir travaillé au Cambodge, avec une personne que j’adore, il faut aussi se préserver en tant qu’auteur ou autrice, réalisateur ou réalisatrice. Si on part sur ce sujet, ça voudrait dire que l’on a une faculté d’empathie et de compassion, peut-être un chouia au-dessus de la moyenne. Il est donc très facile de s’engager sur un sujet et de s’attacher à des personnes, mais on ne peut pas sauver ces gens-là. Personnellement, humainement, ma manière de procéder et de les sauver, c’est en faisant des films et en transmettant leurs paroles et c’est tout. Rester en contact avec ces gens-là, ça peut aussi être très pesant par la suite.
C’est un lourd fardeau à porter, en effet. Et qu’attendez-vous donc des spectateurs qui iront voir votre film ?
De rester jusqu’à la fin (rires). De survivre au premier tiers. Je souhaiterais simplement qu’ils apprennent qui sont les Yézidis et qu’ils s’intéressent à eux. Le but n’est pas que tout d’un coup, quelqu’un se dise : « Oh ! Je pars là-bas pour les aider ! » Non. Il y a déjà des ONG et des camps de réfugiés sur place. Les Yézidis se sont toujours adaptés au fur et à mesure. Le seul but est de ne pas les oublier. On est dix ans après le massacre et personne n’en parle. Alors OK, on a d’autres sujets aujourd’hui, plus ou moins importants. On ne va pas créer une classification des génocides, mais comme personne ne les connaît, il ne faut pas qu’ils tombent aux oubliettes de l’Histoire. C’est aussi pour ça que j’ai fait ce documentaire, qu’il devienne une archive sur leur histoire. Et si un jour, quelqu’un essaie de réécrire leur histoire, ce document prouvera le contraire.
Pensez-vous retourner à Sinjar un jour, peut-être suivre leur évolution ?
Je fais confiance aux Yézidis. C’est un peuple d’une force incroyable. Certaines personnes là-bas sont des modèles. Comment tu peux vivre ça et continuer à me sourire ? Moi, j’en serais incapable. Ils s’adapteront comme ils se sont toujours adaptés. Là, ils sont encore dans des camps de réfugiés, mais au final c’est leur nouveau village. Ils ont créé leur petit train de vie et ils continuent d’aller prier à Lalesh.
Après, retourner sur place pour montrer leur évolution, je ne suis pas sûre. Par contre, pour leur montrer le film, en tant qu’objet de mémoire. Mais ce qui serait compliqué, c’est d’y aller nous et de présenter le film comme auteur-autrice du film. J’aimerais plutôt passer par les fixeurs qui nous ont aidés, qui pourraient eux-mêmes le présenter, parce que sans eux ça n’aurait pas été possible.
Un dernier mot pour conclure. Avez-vous des projets en cours ou quel environnement aimeriez-vous explorer à l’avenir ?
Moi, je fais plein de petits films tout le temps. Je fais des films photographiques donc ça reste du court-métrage. Je fais ça assez régulièrement pour plein de photographes, ce qui me permet psychologiquement de tenir. Toutes les personnes qui font des choses ont ce besoin de terminer les choses. Or, quand on part sur un projet de plusieurs années… Mais je suis à présent à l’écriture d’un nouveau projet. Je voulais que ce soit plus léger, plus simple à faire, mais ça a l’air extrêmement complexe.
En gros, c’est un projet documentaire sur mes ancêtres qu’ont une histoire que j’ai apprise il y a quelques années. On revient sur le principe de mémoire, ici familiale, qui a complètement été corrompu par un membre de ma famille, mon grand-père, qui nous a raconté que des conneries. J’essaye donc d’écrire la mémoire de la famille, qui est en plus une histoire assez chouette. C’est deux frères qui viennent de l’Empire ottoman et qui travaillent dans le commerce du tabac, en amassant une fortune considérable dans l’Europe de l’Ouest. Ils ont créé une marque de cigarettes qui a été vendue dans la même zone jusque dans les années 60. Donc un empire qui grossit de plus en plus et qui s’effondre, pour plein de raisons. Il s’ensuit des dizaines d’années de procès. On a donc une histoire qui traverse toute l’histoire de l’Europe, en passant par la France, l’Autriche, les Pays-Bas, la Belgique et bien d’autres. Pour le moment, je suis encore en écriture et je recherche encore plein d’informations. Et ne je sais toujours pas à quoi ça va ressembler au final.
Propos recueillis par Jérémy Chommanivong, le 11 juin 2024 à Paris.
Théâtre d’abominables génocides et de crimes contre l’humanité, la lointaine cité de Sinjar est endormie sous une épaisse brume, comme pour masquer les cicatrices qui ont été laissées sur les corps meurtris des rescapés yézidis. Alexe Liebert nous emmène sur les lieux d’un massacre, à la découverte de plaies encore profondes pour un peuple dont la seule existence semble être justifiée par son statut de martyr. Documentaire engagé, Sinjar, naissance des fantômes part ainsi à la rencontre des fantômes qu’abritent les lieux, des fantômes bien vivants et prisonniers de leur propre histoire.
Synopsis : Le 3 août 2014, le groupe État islamique s’est lancé à la conquête de la région du mont Sinjar, en Irak. Cinq ans plus tard, plus de trois mille Yézidis sont toujours entre leurs mains ou portés disparus. Le demi-million de Yézidis qui vivaient dans les villes et villages de la région ont fui. Ne leur reste plus aujourd’hui que la souffrance vive laissée par ceux qui sont absents : les hommes et les vieillards qui remplissent les charniers laissés par Daech dans son reflux ; les femmes et les enfants, convertis de force, qui vivent le cauchemar éveillé de leur servitude. Dès lors, comment refermer la fracture et apaiser la voix des fantômes ? Quel chemin emprunter pour guérir du traumatisme, dans ce temps immobile qui en ravive la douleur jour après jour ?
Après avoir exploré l’histoire du Cambodge à travers les traumatismes et la gestuelle d’un pêcheur dans Scars of Cambodia, Alexe Liebert, associée au photographe Michel Slomka, se tourne vers un drame qui a débuté en août 2014 dans une région kurde et de confession yézidie. Ils attirent l’attention sur la cruauté et la condition humaine, en donnant la parole à toutes celles et ceux qui portent encore la peur des uns et les démons des autres. Commence alors une réparation de la vie et une régénération de l’âme à travers des récits qui résonnent au-delà des frontières. Les guerres ont une place bien à elles dans les récits qu’elles façonnent. Pour le peuple yézidis, il s’agit d’une notion qui l’a dépassé et le dépasse encore aujourd’hui. À la suite d’une purification symbolique par l’État islamique, la cité de Sinjar n’est plus que cimetière et poussière. On n’y entrevoit que les ombres et les spectres des victimes qui témoignent de leurs souffrances. Qu’il y ait une ou plusieurs voix, elles racontent toute la même histoire.
« Je suis la mémoire… et la douleur est mon nom. »
L’influence de Daech dans les contrées de Sinjar et aux alentours est considérable, si bien que certaines femmes finissent par s’enrôler chez les djihadistes (Les Filles d’Olfa). La barbarie islamique est un fait, mais il y a souvent des détails que l’on omet pour la bienséance. Ce sont les détails qui comptent, qui tranchent et qui ne cessent de redéfinir l’humanité pour ce qu’elle fait et en ce qu’elle croit. Les arguments se succèdent avec une tonalité crue et une portée poétique dans cette délivrance. Des femmes s’expriment, sans chaînes, sans bourreaux pour les asservir. Cependant, leur présence les hante et finit par apparaître dans l’esprit des spectateurs. Mais les mots ne sont pas spécialement pour nous ou pour les intervieweurs. C’est avant tout pour elles et pour panser quelques plaies qu’elles partagent ce fardeau. Ces confessions sont synonymes de prières, voire de supplice pour d’autres personnes. Et il serait temps de les traiter ainsi, rien que par notre regard curieux et avisé.
La terreur peut se lire à la fois dans les paroles et dans les images qui les accompagnent, donnant ainsi un corps et un visage à un Sinjar en perpétuelle mutation. Liebert capitalise alors sur ce qui a été perdu ou une absence, comme en témoignent de nombreux travellings sur les ruines de la ville, afin de conjurer la violence et rendre la parole à ceux que l’on a muselés au nom de représailles divines. D’une voix légère, mélancolique, mais qui résonne par la force des mots, nous pouvons ainsi entendre Golshifteh Farahani narrer l’histoire d’un peuple discriminé, endeuillé et paralysé par la peur. Sa voix personnifie le mont Sinjar, sa mémoire et sa douleur.
La voix des morts
Ce qui n’est pas le cas de leur culture, qui résiste toujours à l’oppression et à toute forme de cohabitation impossible avec leurs voisins. Les témoignages viennent alors remplir un peu plus le portrait d’une absurdité bien réelle et qui frappe avec terreur l’innocence même de l’humanité, à savoir les enfants. Mais on ne prend plus la peine de les considérer pour leur humanité, car ils ne constituent plus que du bétail, à vendre et à revendre. Beauté, obéissance et âge ne sont plus que des critères dans un réseau d’esclavage sexuel qui permet à Daech de financer ses conquêtes, et de banaliser une pratique humiliante et inhumaine. Garçons destinés à asservir et filles destinées à servir contre leur gré, telle est la réalité que souligne chaque intervenante. Entre les retentissements des bombardements et des appels de détresse, les fantômes finissent également par trouver une place dans ce « conte », narré d’une voix solennelle et superposée à des clichés qui capturent toute la souffrance des victimes. L’ironie vient donc de l’ambiance sonore que dégage ce documentaire et de la gestuelle des Yézidis dans leur discours. Ce qui vient du non-dit en raconte toujours plus et en rajoute une couche dans cette confrontation introspective, menée avec une empreinte humanitaire et un cynisme justifié.
Et quand bien même il serait possible de célébrer un retour à la vie, ce ne sera qu’à moitié la vérité ou la guérison tant convoitée. Il ne reste rien d’autre à semer que des feuilles mortes sur la terre natale et défraîchie des Yézidis. Seuls les mots peuvent tromper le silence qui règne désormais en ce lieu, n’attandant que le retour de son peuple pour que la pénitence soit exercée. Ce que l’on devrait retenir de cette résilience, c’est que ses piliers sont forgés dans la douleur, qui unifie pour de bon cette communauté qui a dû se diviser afin que sa culture survive et subsiste. Il fallait survivre au mal, régi par le patriarcat religieux et la brutalité qui en découle. Alexe Liebert et Michel Slomka ont investigué pendant près de deux ans pour broder un portrait sociologique pertinent et cristalliser la mémoire d’un peuple arraché à ses racines et son foyer.
Mais contre toute attente, le film distille un peu d’espoir dans ses ultimes minutes, tout en rappelant que la lutte n’est pas près de s’éteindre pour la communauté isolée du Kurdistan, revendiquant la paix et l’indépendance. Il existe autant de symboles et de mots qui définissent la liberté qu’on leur a volée, mais chaque élan solidaire que l’on découvre à l’écran est un triomphe en soi et un acte de rébellion nécessaire. Le documentaire nous offre alors, avec beaucoup de pédagogie et de sensibilité, les clés pour interpréter les émotions filmées et le sentiment d’injustice qui flotte en arrière-plan. Ainsi, Sinjar, naissance des fantômes chante en la mémoire des terres désolées et du sang yézidi versé, en espérant que les victimes puissent renaître, reconstruire des souvenirs moins douloureux et transmettre autre chose que des lamentations dans les berceuses du soir.
Réalisation : Alexe Liebert Photographies : Michel Slomka Écriture voix-off : Michel Slomka Voix-off : Golshifteh Farahani Créations sonores : Benjamin Chaval Musiques originales : Dakhil Osman, Femmes soldates du YJS Montage et mixage son : Alexe Liebert, Géraud Bec Montage : Alexe Liebert, Shaman-Labs Post-production : Shaman-Labs Étalonnage : Romain Pourieux, Alexe Liebert Production : La Vingt-Cinquième Heure Co-production : Alexe Liebert & Michel Slomka Pays de production : France Distribution France : La Vingt-Cinquième Heure Distribution Année de production : 2022 Durée : 1h43 Genre : Documentaire Date de sortie : 19 juin 2024
Sinjar, naissance des fantômes : reflet d’une feuille morte
Avec Chien blanc (2024), Anaïs Barbeau-Lavalette signe son quatrième long-métrage et adapte au cinéma l’œuvre homonyme de Romain Gary. Un questionnement essentiel sur l’acceptation de l’autre jusque dans son altérité la plus radicale.
Après l’inoubliable La Déesse des mouches à feu (2020), grande était l’attente tournée vers la prochaine réalisation de la talentueuse Québécoise, à la fois écrivaine et cinéaste, Anaïs Barbeau-Lavalette (8 février 1979, Montréal – ). Portée par son histoire personnelle, et notamment celle de sa grand-mère maternelle, Suzanne Meloche, qu’elle n’a pas connue mais à laquelle elle avait consacrée l’un de ses romans, La Femme qui fuit (2017), la réalisatrice se tourne ici vers l’adaptation d’un texte autobiographique de Romain Gary, Chien blanc (1970).
En 1968, alors qu’il vivait aux Etats-Unis et se trouvait marié à l’actrice Jean Seberg (Kacey Rohls), rencontrée en 1959, l’auteur (Denis Ménochet) recueille un chien perdu, dont il ne tarde pas à découvrir qu’il s’agit d’un « chien blanc », chien dressé pour poursuivre et dévorer les esclaves noirs en fuite. Très engagée, auprès des Black Panthers, dans la lutte des Afro-descendants pour la reconnaissance de leurs droits, Jean Seberg exige que ce chien soit euthanasié. Alors que le pays s’embrase, suite à l’assassinat de Martin Luther King, l’écrivain tient tête et se lance dans un combat pour la préservation de cette vie d’une bête, quitte à tenter une forme de rééducation, avec la complicité d’un dresseur noir, Keys (K. C. Collins). Or, en échangeant avec Diego Gary (17 juillet 1962, Barcelone – ), l’enfant né de l’union de ce couple de célébrités, Anaïs Barbeau-Lavalette a acquis la quasi-certitude que sa propre grand-mère, également très active dans les luttes menées par les Afro-descendants, avait côtoyé Jean Seberg. Mais, loin de se laisser happer par le passé, la réalisatrice et scénariste enracine le récit dans l’Amérique contemporaine en faisant succéder aux images d’archives des années 70 les vues plus récentes liées au mouvement Black Lives Matter.
Secondée, à l’image, par Jonathan Decoste, qui était déjà directeur de la photographie dans son film précédent, la réalisatrice, également productrice associée, excelle à recueillir l’intensité, parfois le bonheur, d’autres fois l’horreur, d’instants suspendus : jeux du soleil dans les cheveux du petit Diego ou course éperdue d’une enfant noire poursuivie par l’un de ces affreux « chiens blancs »… Même art dans le choix et le point d’insertion de ses musiques, qui interviennent toujours comme la glose d’une émotion déjà née, et non comme les grossiers et poussifs catalyseurs d’une émotion réticente.
Qualités mises au service d’une sorte de radioscopie du couple et des tensions qui peuvent s’instaurer avec ses exigences propres : plus encore que l’infidélité, la tension générée avec la trajectoire de chacun de ses membres ; trajectoire professionnelle, trajectoire liée aux engagements et aux convictions… Comment un couple qui, de toute évidence, s’aime et se comprend, peut en venir à s’affronter, voire à se mordre, du fait des écartèlements ainsi créés.
Le grand mérite du film, fidèle à l’esprit du roman dont quelques passages, brefs et rares mais décisifs, sont lus en voix off, réside dans l’évitement de tout manichéisme, de toute dichotomie sommaire opposant de supposés camps que l’on voit encore si fréquemment et si volontiers, de nos jours, dressés les uns contre les autres. Invitant à la réflexion, à remettre en question les a priori et à prendre la mesure de la complexité du monde, ce nouveau film d’Anaïs Barbeau-Lavalette est avant tout une incitation à la vie et au mouvement vers l’autre, quelque « autre » que celui-ci puisse paraître. Exemple, dans une scène cruciale, cette réplique de l’auteur, riche d’enseignements et de prolongements, pour qui veut bien s’y risquer : « Mais si l’on pique ce chien parce qu’il est raciste, alors on doit tuer tous les racistes. Et puis après tous ceux qui ne pensent pas comme nous…? ». Une œuvre d’utilité publique, en ces temps où les étiquetages sommaires autorisent et attisent toutes les haines.
Chien Blanc : Bande-annonce
De Anaïs Barbeau-Lavalette | Par Anaïs Barbeau-Lavalette, Valérie Beaugrand-Champagne
Avec Denis Ménochet, Kacey Rohl, K.C. Collins
22 mai 2024 en salle | 1h 36min | Drame
Distributeur : Destiny Films
Dans un Paris filmé avec langueur et bonheur, Paradis Paris de Marjane Satrapi distille avec délicatesse et mélancolie teintée d’humour un kaléidoscope de personnages aux vies vulnérables, douloureuses et tendres, aux prises avec la vieillesse, le sens de la vie et la mort.
Doté d’un sens subtil de l’observation et d’un art de la narration croisée, Paradis Paris nous invite avec amour, sensibilité et poésie à partager les fragments d’histoires d’un cafetier veuf inconsolé (Alex Lutz), d’une adolescente harcelée et dépressive, d’un cascadeur se rêvant comédien (Ben Aldridge), d’un maquilleur pour les morts, d’une cantatrice dont on annonce la mort par erreur( Monica Bellucci), d’un présentateur de télévision spécialiste d’émissions criminelles (André Dussolier).
Dis comme ça cela paraît très figé et stéréotypé. Rien ne l’est dans ce film tout en glissement choral et flottement aérien.
Le charme de Paradis Paris est de croire en ces personnages quelle que soit la durée, brève ou longue de leur apparition et partition dans le film et de nous concerner tout de suite par ces vies émouvantes en instance de changement, toutes destinées à la métamorphose.
Marjane Satrapi tisse ses récits et leurs devenirs avec brio, sourire et émotiondans un rythme qui sait prendre le temps de l’essentiel : des virages insolites et bifurcations incongrues qui peuvent advenir lorsque nous sommes disponibles au détails et ouverts à ce que la vie apporte de plus improbable et palpitant, de plus étonnant et revitalisant.
Paradis Paris comporte ce talent de nous surprendre dans de ténus renversements: l’adolescente dépressive qui contre toute attente après être restée mutique chez son psychiatre fait de son ravisseur un psy improvisé. Et ce dernier qui rappe et danse follement dans un espace d’enfermement, même ce personnage cagoulé qu’on ne verra jamais nous est rendu attachant par le regard humain et décalé de la cinéaste.
Paradis Paris c’est un peu un hymne à la ville magique celle qui permettrait politiquement donc ici artistiquement toutes les cohabitations (le casting cosmopolite est à l’unisson) tous les accents et langues, toutes les connexions et liaisons mystiques et réelles. Il y a du merveilleux dans la sincérité avec laquelle la réalisatrice est attentive au versant le plus touchant de chacun de ses personnages. Il y a aussi cette foi qu’avait Thomas Bernhard dans ses textes les plus cruels en son être vital, ceux qui sauvent de l’annihilation et du désespoir. De même le cinéma de Satrapi est traversé de cette lueur : l’être vital existe et dans la vie de chacun il peut prendre la figure attendrie de ce maquilleur amoureux du cascadeur (Gwendal Marimoutou). Et puis il y a cet élan scénaristique vers le burlesque, la farce ou l’imprévu qui permettent d’offrir légèreté et inattendu à l’intérieur de la gravité.
Marjane Satrapi agence son écriture et ses scènes en laissant toujours la possibilité d’autres motifs, ceux qui témoignent d’un désir ascendant de saluer la chance et la volonté de vivre et de trinquer en son honneur.
Paradis Paris : Bande-annonce
De Marjane Satrapi | Par Marie Madinier, Marjane Satrapi
Avec Rossy de Palma, André Dussollier, Eduardo Noriega…
12 juin 2024 en salle | 1h 49min | Comédie, Drame
Distributeur : StudioCanal
Ce roman graphique raconte l’histoire d’Angélique du Coudray (1712-1794) qui révolutionna le métier de sage-femme, mais finit sa vie tristement, quelque temps après… la Révolution !
L’album s’attache à l’itinéraire d’Angélique du Coudray dans sa carrière de sage-femme. A ses débuts, elle observa une situation guère brillante, puisqu’alors en France beaucoup d’accouchements se terminaient par de véritables drames familiaux, décès de la mère et/ou de l’enfant, mais aussi naissances d’enfants abimés, parfois de manière franchement handicapante. Il faut dire qu’à l’époque, les femmes enceintes n’étaient pas assistées comme aujourd’hui. Beaucoup attendaient le dernier moment pour appeler quelqu’un et il s’agissait bien souvent d’une matrone (pour reprendre le terme employé par les auteurs). Certes, ces femmes avaient l’habitude, mais dès qu’un imprévu se présentait, les risques se multipliaient.
De Paris à Thiers
L’album commence alors que Mme du Coudray exerce à Paris, en tant que sage-femme diplômée. Elle fréquente les salons parisiens, y rencontre des chirurgiens et des personnalités. A cette occasion, la BD fait sentir la difficile position des femmes par rapport à celle des hommes. Ainsi, les chirurgiens font la loi dans le domaine de compétences d’Angélique du Coudray, malgré son excellente réputation. C’est ainsi qu’elle est amenée à accepter une proposition du baron de Thiers, ville située en Auvergne : s’installer là-bas pour y apporter son expérience et ses compétences, sachant qu’il y aurait tout à faire.
Réticences et découragement
L’essentiel de la BD suit donc Angélique du Coudray à Thiers, ce qui ne manque pas d’intérêt. En effet, les habitudes sont particulièrement ancrées et elle doit faire face à une forme d’obscurantisme contre laquelle il s’avère très difficile de lutter, ce qui la surprend et la décourage un temps. Alors qu’elle s’imaginait devoir faire face à de nombreux cas concrets d’accouchements et aussi bien-sûr à pouvoir organiser des séances de formation, elle voit ces provinciaux se fermer sur son passage, refuser catégoriquement de recourir à ses services. Et même s’il me paraît difficile de savoir si cela correspond bien à ce qu’Angélique du Coudray a vécu à Thiers, cela sonne juste. Il faudra un heureux concours de circonstances pour que la situation commence à évoluer en sa faveur.
Une femme inventive
Ce roman graphique montre donc comment les pratiques d’accouchement ont évolué grâce à Angélique du Coudray, à une époque où bon nombre de mères accouchaient dans des conditions précaires, avec la gamme possible des conséquences plus ou moins désastreuses qu’on imagine. Elle dû faire face à de nombreuses réticences. Les accoucheuses traditionnelles voyaient d’un mauvais œil son arrivée qui risquait de leur faire perdre leur position. Les futurs parents se méfiaient de cette parisienne désireuse de changer des habitudes perpétuées de génération en génération. Quant à faire œuvre pédagogique, encore eut-il fallu que le public visé soit réceptif. A l’appréhension de la nouveauté, s’ajoutait la difficulté de la transmission. En effet, Mme du Coudray envisageait la rédaction d’un mémoire récapitulant ses connaissances. Idée intéressante, mais peu adaptée à un public d’illettré(e)s. C’est ainsi qu’elle en arriva à concevoir ce qu’on connaît désormais sous le nom de machine portant son nom. En réalité, il s’agit d’une sorte de mannequin reproduisant l’anatomie féminine à connaître pour pratiquer un accouchement. Par la force de sa persévérance, Angélique du Coudray réussit, progressivement, à conquérir son public en lui proposant un moyen de se faire la main sans le moindre risque, de façon à mieux connaître l’essentiel au moment de passer à la pratique.
Une BD pour un hommage mérité
D’aspect engageant, cet album au format moyen se caractérise par une belle couverture dont l’illustration, de par sa composition et sa luminosité, fait penser à un tableau d’époque. L’objet à l’apparence bizarre qu’on distingue à droite, posé sur la table, n’est autre que la machine d’Angélique du Coudray que la lecture de la BD fait découvrir plus en détail. Mais, bizarrement, la photo de l’appareil présentée en fin d’album ne comporte aucune légende, alors qu’une recherche apprend qu’il n’en reste qu’un seul exemplaire en bon état, au musée Flaubert et d’histoire de la médecine, à Rouen. Malgré une organisation des planches bien variée, avec notamment quelques dessins de grand format, le corps de la BD s’avère plus appliqué que la couverture. Le scénario d’Adeline Laffite et les dessins d’Hervé Duphot sont avant tout illustratifs plutôt qu’inspirés. Et l’ensemble ne correspond que très imparfaitement au titre retenu, puisqu’il faut attendre les dernières planches pour comprendre pourquoi Angélique du Coudray fut surnommée la sage-femme du roi, alors que cela correspond à environ vingt-cinq années de son existence. De ce quart de siècle, nous aurons droit à une carte de France présentant son itinéraire et quelques chiffres révélateurs de sa remarquable activité. On en retient surtout que, malgré son abnégation, Angélique du Coudray n’a pas eu la reconnaissance qu’elle méritait, car la Révolution est venue tout remettre en question. C’est quasiment oubliée, que cette pionnière s’éteint le 17 avril 1794.
La sage-femme du roi, Adeline Laffite (scénario) et Hervé Duphot (dessin) Delcourt (collection Mirages) : sorti le 3 mai 2023
Pour célébrer les 30 ans de Hellboy, les éditions Delcourt proposent une édition spéciale regroupant les premières aventures du démon cornu. Cet album de 416 pages comprend une préface inédite de Mike Mignola et une sélection d’histoires courtes et marquantes, ainsi que des illustrations et croquis exclusifs.
Hellboy, dont le véritable nom est Anung Un Rama, est un démon invoqué sur Terre par les nazis durant la Seconde Guerre mondiale dans le cadre d’un rituel occulte dirigé par Grigori Raspoutine. Découvert par les Alliés, il est recueilli et élevé par le professeur Trevor Bruttenholm. Hellboy devient alors un agent du Bureau de Recherche et de Défense Paranormale (B.R.D.P), se battant contre des menaces surnaturelles.
L’univers de Hellboy est ancré dans le surnaturel et mélange mythologie, folklore et horreur gothique. Les enquêtes du personnage l’amènent à affronter des créatures mythologiques, des fantômes, des sorcières et divers phénomènes paranormaux, souvent avec humour. Ce monde à la fois sombre et parsemé de légèretés est caractérisé par le style artistique distinctif de Mike Mignola, ses ombres lourdes et ses contrastes élevés.
Pendant ses premières aventures, et même ensuite, Hellboy affronte une pléiade d’antagonistes. Parmi les plus notables, on trouve Grigori Raspoutine, le mystique russe qui a invoqué Hellboy et souhaite déclencher l’Apocalypse. Baba Yaga, la sorcière du folklore russe, entretient une relation complexe avec l’anti-héros. Nimue, la Reine de Sang, aspire à détruire le monde, tandis qu’Hécate, une déesse sombre et puissante, tente de manipuler Hellboy à ses fins.
Ces ennemis sont mus par leurs propres motivations et histoires. Ils contribuent à la richesse et à la profondeur de l’univers de Hellboy, amarré à un personnage multidimensionnel qui lutte contre sa nature démoniaque et ses responsabilités, ce qui le rend profondément humain. Richement détaillé, nanti d’histoires complexes, la série a depuis établi un modèle pour la création de mondes narratifs en dehors des grands éditeurs traditionnels comme Marvel et DC.
L’édition spéciale de Delcourt regroupe une grande diversité d’histoires et constitue une anthologie idéale pour les nouveaux lecteurs. Le regroupement de ces récits pose les bases du personnage et de son univers. En célébrant les 30 ans d’une série qui a su marquer l’industrie des comics, ce volume de plus de 400 pages aura peut-être le mérite de braquer les projecteurs sur un protagoniste moins commenté que Spider-Man, Batman ou même Spawn, mais pourtant pas dénué d’intérêt, même si le style graphique de Mike Mignola, on le sait, ne plaira pas à tout le monde.
Hellboy, Mike Mignola Delcourt, mai 2024, 416 pages
Kaya, publié par les éditions Glénat et réalisé par Paola Barbato, Linda Cavallini, Emanuele Tenderini et Lorenzo Lanfranconi, plonge le lecteur dans un monde dévasté où l’humanité se bat pour survivre dans un environnement hostile. Ce one shot à l’ambiance aussi fascinante qu’implacable présente une aventure marquée par l’espoir… et la désillusion.
Après l’épuisement des ressources naturelles, l’humanité s’est divisée en deux groupes : les uns ont quitté la Terre dans l’espoir d’un avenir meilleur ailleurs, tandis que les autres y sont restés, condamnés à survivre sous un ciel empoisonné, qui crache des cendres. La faune a muté, devenant une menace constante, les villes sont laissées à l’abandon, et des bio-brigades traquent les derniers survivants pour les enrôler dans les mines. Rio et sa sœur Kaya luttent quotidiennement pour survivre ; ils espèrent atteindre le sud, une terre promise, un idylle où la vie serait encore possible.
Un jour, Rio, en quête de nourriture, chasse un louveteau mais est tué par sa mère, une féroce et imposante louve mutante. Kaya, désormais seule, doit continuer sa route, suivie de près par cet animal bienveillant envers elle. Cette situation donne naissance à une relation spéciale, complice, entre l’enfant et la louve, qui devient la protectrice de Kaya et l’accompagne dans son périple à travers les ruines de la civilisation. Cette dernière, réduite à sa portion congrue, se matérialise par une nature qui reprend ses droits, des maisons abandonnées et pillées, des autoroutes gorgées de carcasses de véhicules, soit autant de visions cauchemardesques déjà observées dans The Walking Dead, The Last of Usou Je suis une légende.
Au fil de leur aventure, Kaya et la louve se lient toujours plus par la nécessité de survivre et une méfiance partagée envers les autres survivants. Il faut dire que ce monde post-apocalyptique n’est pas sans mensonge, coups bas, trahisons, vols ou violences. La relation entre la jeune fille et la louve s’apparente alors à un bon grain parmi l’ivraie de la perfidie. Visuellement réussi, accompagné d’une bande-son conçue à cet effet, Kayapèche en revanche au niveau de l’originalité scénaristique, puisque ses deux principaux protagonistes, bien qu’intéressants, sont confrontés à des situations déjà vues et revues dans les récits dystopiques et post-apocalyptiques les plus célèbres.
Que retiendra-t-on ? Probablement la poésie visuelle propre à un récit sombre et émouvant. L’espoir et la résilience, mais surtout l’amitié, guident Kaya et la louve dans un univers rendu au dernier degré de l’humanité, caractérisé par la déchéance qui frappe à la fois son environnement et le coeur des hommes. Suffisant pour tenir en haleine le lecteur, en dépit des redites par rapport à d’autres propositions du même acabit.
Kaya, Paola Barbato, Linda Cavallini, Emanuele Tenderini et Lorenzo Lanfranconi Glénat, juin 2024, 96 pages
La bande dessinée Plus vite, plus haut, plus sport !, scénarisée par Julien Hervieux et illustrée par un collectif de dessinateurs talentueux comprenant notamment Merwan, Julien Solé, Virginie Augustin, Cédrick Le Bihan et Boucq, comporte plusieurs récits sportifs improbables et fascinants. Publiée par Fluide Glacial, elle promet de ravir les amateurs de sport et d’histoire avec ses anecdotes souvent stupéfiantes.
Plus vite, plus haut, plus sport ! s’articule autour de récits courts et souvent inattendus. On y apprend les origines du football (initialement, les joueurs étaient encouragés à se battre entre eux) ou l’histoire d’un marathon de Paris complètement désorganisé, où les coureurs prenaient le risque de se perdre, de défaillir pour cause de chaleur excessive, voire de mourir percutés par un véhicule…
L’album dévoile également des histoires de tricheries incroyables, comme celle des athlètes soviétiques qui se dopaient en tombant enceinte avant les compétitions pour bénéficier d’avantages hormonaux, ou ces cyclistes qui, avant l’apparition de la voiture-balai, pouvaient accomplir une partie de leur parcours… en train !
Julien Hervieux revient sur plusieurs récits mémorables, dont celui de Milon de Crotone, un lutteur devenu invincible bien qu’initialement moqué pour son apparence. Milon est célèbre pour s’être entraîné en portant un bœuf, développant ainsi une puissance sans égale. Son histoire se termine tragiquement lorsqu’il meurt piégé dans un arbre, et dévoré par des loups – si l’on en croit la légende.
De son côté, Raoul Paoli, un colosse mesurant 1,86 m pour 125 kg, s’est illustré dans plusieurs disciplines sportives comme la lutte, la boxe et le lancer de poids, devenant à chaque fois champion de France. Il a également survécu à la guerre et à un crash aérien, et a contribué à populariser le catch en France. Sa vie exceptionnelle est un témoignage de la polyvalence et de la résilience des athlètes.
Autre champion, Duke Kahanamoku est reconnu pour avoir popularisé le surf hors de son Hawaï natal, tandis que Roland Garros, avant de donner son nom au célèbre tournoi de tennis, s’est illustré en inventant le premier chasseur monoplace… lequel mettait en danger la vie des pilotes puisque les balles ricochaient sur une hélice blindée !
On a aussi droit à un journaliste duelliste qui multiplie les défaites de manière pathétique, ou encore à l’histoire, bien plus intéressante, de Katherine Switzer, la première femme à participer au marathon de Boston. Elle va s’opposer aux organisateurs avec beaucoup de courage et devenir un modèle pour toutes les femmes.
Plus vite, plus haut, plus sport ! parlera à tous ceux qui s’intéressent à l’histoire du sport, aux anecdotes insolites et aux exploits extraordinaires des athlètes. Grâce à la plume de Julien Hervieux et aux talents des dessinateurs, cette bande dessinée nous offre un voyage fascinant à travers les époques et les disciplines, révélant des facettes méconnues et souvent amusantes du monde sportif. Une lecture à la fois éducative et divertissante.
Plus vite, plus haut, plus sport !, Julien Hervieux et collectif Fluide Glacial, juin 2024, 68 pages