Chien blanc : les luttes anti-racistes, d’une autobiographie à l’autre

Avec Chien blanc (2024), Anaïs Barbeau-Lavalette signe son quatrième long-métrage et adapte au cinéma l’œuvre homonyme de Romain Gary. Un questionnement essentiel sur l’acceptation de l’autre jusque dans son altérité la plus radicale.

Après l’inoubliable  La Déesse des mouches à feu (2020), grande était l’attente tournée vers la prochaine réalisation de la talentueuse Québécoise, à la fois écrivaine et cinéaste, Anaïs Barbeau-Lavalette (8 février 1979, Montréal – ). Portée par son histoire personnelle, et notamment celle de sa grand-mère maternelle, Suzanne Meloche, qu’elle n’a pas connue mais à laquelle elle avait consacrée l’un de ses romans, La Femme qui fuit (2017), la réalisatrice se tourne ici vers l’adaptation d’un texte autobiographique de Romain Gary, Chien blanc (1970).

En 1968, alors qu’il vivait aux Etats-Unis et se trouvait marié à l’actrice Jean Seberg (Kacey Rohls), rencontrée en 1959, l’auteur (Denis Ménochet) recueille un chien perdu, dont il ne tarde pas à découvrir qu’il s’agit d’un « chien blanc », chien dressé pour poursuivre et dévorer les esclaves noirs en fuite. Très engagée, auprès des Black Panthers, dans la lutte des Afro-descendants pour la reconnaissance de leurs droits, Jean Seberg exige que ce chien soit euthanasié. Alors que le pays s’embrase, suite à l’assassinat de Martin Luther King, l’écrivain tient tête et se lance dans un combat pour la préservation de cette vie d’une bête, quitte à tenter une forme de rééducation, avec la complicité d’un dresseur noir, Keys (K. C. Collins). Or, en échangeant avec Diego Gary (17 juillet 1962, Barcelone – ), l’enfant né de l’union de ce couple de célébrités, Anaïs Barbeau-Lavalette a acquis la quasi-certitude que sa propre grand-mère, également très active dans les luttes menées par les Afro-descendants, avait côtoyé Jean Seberg. Mais, loin de se laisser happer par le passé, la réalisatrice et scénariste enracine le récit dans l’Amérique contemporaine en faisant succéder aux images d’archives des années 70 les vues plus récentes liées au mouvement Black Lives Matter.

Secondée, à l’image, par Jonathan Decoste, qui était déjà directeur de la photographie dans son film précédent, la réalisatrice, également productrice associée, excelle à recueillir l’intensité, parfois le bonheur, d’autres fois l’horreur, d’instants suspendus : jeux du soleil dans les cheveux du petit Diego ou course éperdue d’une enfant noire poursuivie par l’un de ces affreux « chiens blancs »… Même art dans le choix et le point d’insertion de ses musiques, qui interviennent toujours comme la glose d’une émotion déjà née, et non comme les grossiers et poussifs catalyseurs d’une émotion réticente.

Qualités mises au service d’une sorte de radioscopie du couple et des tensions qui peuvent s’instaurer avec ses exigences propres : plus encore que l’infidélité, la tension générée avec la trajectoire de chacun de ses membres ; trajectoire professionnelle, trajectoire liée aux engagements et aux convictions… Comment un couple qui, de toute évidence, s’aime et se comprend, peut en venir à s’affronter, voire à se mordre, du fait des écartèlements ainsi créés.

Le grand mérite du film, fidèle à l’esprit du roman dont quelques passages, brefs et rares mais décisifs, sont lus en voix off, réside dans l’évitement de tout manichéisme, de toute dichotomie sommaire opposant de supposés camps que l’on voit encore si fréquemment et si volontiers, de nos jours, dressés les uns contre les autres. Invitant à la réflexion, à remettre en question les a priori et à prendre la mesure de la complexité du monde, ce nouveau film d’Anaïs Barbeau-Lavalette est avant tout une incitation à la vie et au mouvement vers l’autre, quelque « autre » que celui-ci puisse paraître. Exemple, dans une scène cruciale, cette réplique de l’auteur, riche d’enseignements et de prolongements, pour qui veut bien s’y risquer : « Mais si l’on pique ce chien parce qu’il est raciste, alors on doit tuer tous les racistes. Et puis après tous ceux qui ne pensent pas comme nous…? ». Une œuvre d’utilité publique, en ces temps où les étiquetages sommaires autorisent et attisent toutes les haines.

Chien Blanc : Bande-annonce

De Anaïs Barbeau-Lavalette | Par Anaïs Barbeau-Lavalette, Valérie Beaugrand-Champagne
Avec Denis Ménochet, Kacey Rohl, K.C. Collins
22 mai 2024 en salle | 1h 36min | Drame
Distributeur : Destiny Films

Note des lecteurs0 Note
3.5

Festival

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Cannes 2026 : Ben’imana, le mur du silence

Premier film de Marie-Clémentine Dusabejambo, "Ben'Imana" aborde le pardon, la résilience et la transmission d'une douleur indicible au sein de la société rwandaise, profondément hantée par le génocide des Tutsis. Un drame rempli d'émotions, lauréat de la Caméra d'or, qui invite à s'unir dans l'humanisme au-delà des ethnies.

Newsletter

À ne pas manquer

Le Vertige : Méditation dupieusienne ou aberration cinématographique

Avec "Le Vertige", Quentin Dupieux pousse son cinéma de l'absurde jusqu'à la limite de l'arnaque. Entre méditation cartésienne et pur foutage de gueule, le film embarque Alain Chabat et Jonathan Cohen dans un doute existentiel : et si rien de ce que l'on voit n'était réel ? Mêlant animation et personnages dérivés de cette expérimentation esthétique rétro, cette expérience aussi terne que radicale ne fait pas rire, mais fascine par son obstination. Décryptage d'un vertige métaphysique signé Dupieux.

The Furious : aussi bon que con (et on adore)

Prenez "Taken", ajoutez-y une pincée de "John Wick", beaucoup de "The Raid" et de "City of Darkness", et vous obtenez "The Furious". Entre série B décomplexée et scènes d'action d'anthologie, on tient l'un des meilleurs films d'action de ces dernières années.

Le Dernier Vrai Samouraï : jidai-geki mon amour

Sur le mode de la comédie fantastique, Le Dernier Vrai Samouraï est une mise en abyme savoureuse : un vrai samouraï qui en côtoie des faux, interprétant une version romancée de son propre monde, devenu désuet et un sujet de spectacle. Derrière l’hommage à un genre cinématographique, Jun’ichi Yasuda veut surtout saluer les artisans oubliés du cinéma nippon. Il y a donc de multiples grilles de lecture dans ce film qui, par ailleurs, demeure distrayant, humoristique et parfois spectaculaire.

Disclosure Day : la face sombre de l’émerveillement

Presque 50 ans après "Rencontres du troisième type", Steven Spielberg revient à ses grandes énigmes du cosmos avec "Disclosure Day". Un thriller conspirationniste, porté par Emily Blunt et Josh O'Connor, qui déconstruit la science-fiction pour mieux interroger notre époque sur la désinformation, la dissimulation gouvernementale et la foi en l'humanité. Une réussite !

Scary Movie 6 : l’humour sans danger

Les Wayans voulaient canceller la cancel culture, offenser tout le monde à égalité et prouver que leur humour n'avait pas pris une ride. "Scary Movie 6" prouve exactement le contraire.

Le Vertige : Méditation dupieusienne ou aberration cinématographique

Avec "Le Vertige", Quentin Dupieux pousse son cinéma de l'absurde jusqu'à la limite de l'arnaque. Entre méditation cartésienne et pur foutage de gueule, le film embarque Alain Chabat et Jonathan Cohen dans un doute existentiel : et si rien de ce que l'on voit n'était réel ? Mêlant animation et personnages dérivés de cette expérimentation esthétique rétro, cette expérience aussi terne que radicale ne fait pas rire, mais fascine par son obstination. Décryptage d'un vertige métaphysique signé Dupieux.

The Furious : aussi bon que con (et on adore)

Prenez "Taken", ajoutez-y une pincée de "John Wick", beaucoup de "The Raid" et de "City of Darkness", et vous obtenez "The Furious". Entre série B décomplexée et scènes d'action d'anthologie, on tient l'un des meilleurs films d'action de ces dernières années.

Le Dernier Vrai Samouraï : jidai-geki mon amour

Sur le mode de la comédie fantastique, Le Dernier Vrai Samouraï est une mise en abyme savoureuse : un vrai samouraï qui en côtoie des faux, interprétant une version romancée de son propre monde, devenu désuet et un sujet de spectacle. Derrière l’hommage à un genre cinématographique, Jun’ichi Yasuda veut surtout saluer les artisans oubliés du cinéma nippon. Il y a donc de multiples grilles de lecture dans ce film qui, par ailleurs, demeure distrayant, humoristique et parfois spectaculaire.