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Sans un bruit, jour 1 : cette fois-ci, le silence est d’argent

On connaît la chanson à Hollywood. Quand il y n’y en a plus, il y en a encore. Ou alors c’est dans les vieux pots qu’on fait les meilleures soupes. Si le premier adage est avéré depuis des lustres, le second n’est pas toujours vrai. Ce troisième opus est la seconde séquelle du succès surprise Sans un bruit de 2018. Une petite série B très réussie, originale et au concept fort mêlant horreur, post-apocalyptique et science-fiction. Cet antépisode a beau innover sur le contexte et être plus généreux en effets spéciaux, il perd en tension et ne peut plus guère compter sur l’effet de surprise. Il n’empêche quelques morceaux de bravoure et de magnifiques plans sur un New York dévasté en plus d’un rythme soutenu et de personnages attachants sauvant la mise. Ce Sans un bruit, jour 1 demeure tout de même le moins bon de la franchise.

Synopsis : Découvrez comment notre monde est devenu silencieux.

L’équipe composée de John Krasinski derrière la caméra et Emily Blunt, sa femme à la ville devant l’objectif, n’est plus. En tout cas pour cette seconde suite sous forme de préquelle montrant l’arrivée des fameuses bestioles réagissant au bruit. Un concept imparable qui commence à être essoré plus que de raison (on attend une troisième séquelle sous peu). L’acteur, réalisateur et surtout initiateur de cette franchise agit donc ici seulement à titre de producteur pour se consacrer au film familial Amis imaginaires sorti le mois passé et de qualité très moyenne. C’est donc le réalisateur du singulier et digne d’intérêt Pig, Michael Sarnoski, qui s’y colle sans vraiment bousculer la mythologie de la franchise, que ce soit visuellement ou sur le fond.

On pourrait même trouver cette narration des origines inutile puisque le prologue de la première suite montrait déjà l’arrivée des aliens, à la seule différence que l’action se situait dans une petite ville nichée dans la campagne où vivait la famille des héros. Cette histoire s’apparente donc presque à un prétexte, où la seule valeur ajoutée est de placer les protagonistes à New York, ville qui en a connu des fins du monde à travers le septième art et sous toutes ses formes. On est d’ailleurs un peu déçu de voir cette invasion si peu spectaculaire et presque dévoilée en mode intimiste. Alors bien sûr, il y a quelques plans magnifiques de Big Apple en ruines mais c’est un peu chiche en scènes de destruction massive, bien que la qualité des effets spéciaux soit au rendez-vous.

En revanche, on ne peut nier que l’on voit beaucoup plus les créatures sur ce troisième opus, comme on les voyait déjà plus dans le second que dans le premier, grâce sans doute au budget croissant de film en film. Les attaques sont plus présentes et les aliens sont plus nombreux, ce qui occasionne quelques sympathiques séquences d’assaut. Cependant il est clair que la tension est ici moins présente que dans les précédents volets, la menace étant connue et désormais bien plus palpable et visible. Certains aspects citadins apportent de la nouveauté, compte tenu du côté rural des précédents films, mais l’ensemble n’est pas assez exploité et galvanisant.

La distribution se dote de nouvelles têtes, avec notamment une Lupita Nyong’o très investie, crédible et touchante. Son personnage et celui de son chat permettent vraiment de s’investir dans l’histoire. D’ailleurs ce chat est autant une bonne idée pour ce qu’il peut occasionner face à la menace que mal employé et source d’incohérences. Un léger clin d’œil au premier Alien est-il voulu ? Mais, en effet, difficile de croire qu’on le retrouve toujours et qu’il ne fasse jamais de bruit. On doit aussi dire qu’avec « Sans un bruit, jour 1 », la franchise perd forcément son effet de surprise, déjà un peu émoussé dans le précédent volet. À ce rythme, on pourrait bientôt avoir un Sans un bruit sous les tropiques ou un Sans un bruit à Paris, et le décliner à l’infini.

Le résultat a le mérite d’être court, comme ses prédécesseurs, de ne jamais ennuyer tout en dressant des ponts avec la suite au niveau temporel (avec le personnage de Djimon Hounsou par exemple), et de nourrir la mythologie de la franchise. On en attendait malgré tout un peu plus. Cet antépisode s’avère donc presque aussi palpitant que ses ainés mais il manque de valeur ajoutée et de surprises, se plaçant comme un nouvel opus, au mieux, dispensable, au pire, inutile. Plaisant et appliqué mais sans commune mesure avec l’original, comme souvent avec les franchises hollywoodiennes.

Bande-annonce – Sans un bruit, jour 1

Fiche technique – Sans un bruit, jour 1

Réalisateur : Michael Sarnoski.
Scénariste : Michael Sarnoski d’après les films de John Krasinski.
Production : Paramount.
Distribution: Paramount France.
Interprétation : Lupita Nyong’o, Joseph Quinn, Alex Wolff, Djimon Hounsou, …
Genres : Science-fiction – Horreur.
Date de sortie : 26 juin 2024.
Durée: 1h41.
Pays : USA.

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Détective Conan : L’Étoile à 1 Million de dollars – une intuition émoussée

En déjà 30 ans d’existence au cinéma, le plus grand des petits détectives privés continue d’affirmer sa longévité. C’est justement dans un plaisir régressif que l’on se donne rendez-vous annuellement en salle, car ni le manga, ni la série animée n’ont encore trouvé d’issue dans un univers aussi riche et stimulant. Les cadavres continuent donc de défiler devant Conan, ses amis et ses rivaux. Le film de chasse au trésor, de braquage et de sabre sont les ingrédients qui composent l’aventure inédite de L’Étoile à 1 million de dollars. Que vaut donc ce 27e film d’une franchise, a priori, éternelle ?

Synopsis : Hakodate, région d’Hokkaido. Une carte de Kaito Kid est retrouvée dans les entrepôts du groupe Onoe. En même temps, un cadavre tailladé d’une croix à la poitrine est découvert dans le quartier des entrepôts de Hakodate. La piste mène l’enquête au « vendeur de mort », un Américain d’origine japonaise opérant comme marchand d’armes dans le bassin asiatique. Place à une chasse au trésor épique !

En comptabilisant sept collaborations à la réalisation de films Détective Conan à son actif, dont deux en solo (Le Poing de saphir bleu, La Balle écarlate), Chika Nagaoka continue d’exploiter un filon qui ne cesse d’exploser le box-office nippon. Son succès est plus discret par chez nous. Le fait que ce dernier film ne dispose pas de doublage français à sa sortie démontre également la difficulté de rallier le public à cette saga, qui n’est plus exclusivement adressée aux jeunes adolescents. Cela ne nous empêche pas d’acclamer le travail remarquable de Minami Takayama et de Kappei Yamaguchi sur les voix des protagonistes principaux. Chaque film revendique néanmoins une forte passion pour donner vie à ses personnages et aux mythes dont ils s’inspirent. Si le résultat n’est pas toujours à la hauteur de nos espérances et de nos attentes, reste qu’on ne refermera ce dossier qu’une fois l’affaire classée.

Un magicien dans le ciel, un détective dans les nuages

Après un détour en apnée et une confrontation directe avec l’organisation des hommes en noir, dans Le sous-marin noir, place à une chasse au trésor qui remonte jusqu’aux histoires et légendes qui entourent un lieu emblématique d’Hokkaido, plus précisément dans la ville d’Hakodate. Chef et guerrier réputé d’une milice sous l’ère Edo, Hijikata Toshizō fut le détenteur d’un sabre disparu et que beaucoup de collectionneurs semblent vouloir s’arracher de nos jours. Les secrets qu’il renferme sont au cœur d’une nouvelle enquête, où même l’insaisissable Kaito Kid, en grande partie inspiré d’Arsène Lupin, est de la partie. Il n’est pas aussi fréquent de voir ce héros évoluer aux côtés de Conan, alors chaque confrontation ou alliance de circonstances sont bonnes à prendre.

Toujours inspiré par de grandes figures de polar, Shinichi Kudo reste emprisonné dans l’avatar de Conan Edogawa. Sa sagacité est toujours sollicitée. Lorsque les kanjis et les kanas japonais ne sont pas à votre portée afin de décrypter des messages cachés, vous pouvez compter sur sa réponse élémentaire. Il est toutefois dommage que ce héros ne progresse pas davantage, que ce soit en tant que Conan ou Shinichi. Noyé dans différents groupes de personnages, l’intrigue le surclasse et entérine par la même occasion tout élan d’empathie. Il s’agit pourtant d’une qualité précieuse avec autant de visages connus à l’écran. Pour les non-néophytes, cela ne fera qu’alourdir l’image et le récit de figurants un peu trop invasifs.

Vengeance par amour

Passé la traditionnelle présentation des protagonistes dans un élan jazzy, toujours stimulant et vivifiant, il est nécessaire de raccrocher les wagons avec les enjeux historiques qui meublent ce nouveau récit. Ce dernier film est ainsi plus exigeant que les précédents, tant la surcharge d’information vient parasiter le visionnage. Souvent en pilote automatique, mais agréablement parsemé d’envolées lyriques ou épiques, on parvient souvent à compenser et restaurer les trous du scénario. Celui de Takahiro Okura semble en revanche charcuté par un montage qui ne jure que par la cohérence. Elle réclame ainsi une narration assez exigeante vis-à-vis des derniers films, qui, malgré quelques facilités d’écriture notables, ne manquaient pas de rythme. Verbeux à tout instant, peu dynamique avant le sprint final vers le dénouement, ni l’enquête, ni la sous-intrigue romantique de Heiji Hattori, ne parviennent à convaincre.

Cela est d’autant plus frustrant, sachant la richesse visuelle et esthétique du film. Hormis quelques passages obligés, où le recueil des témoignages est nécessaire pour poser les bases de l’intrigue, nous nous dirigeons peu à peu vers l’emplacement de Goryokaku, une forteresse en forme d’étoile. Elle constitue à la fois la carte postale idéale pour promouvoir cet espace fleuri et coloré, mais constitue également le terrain de jeu idéal pour les animateurs qui rêvent de mettre en scène de courtes séquences qui citent le travail d’Akira Kurosawa. Faute de courir autour de buildings ou dans les transports en commun tokyoïtes, nous avons droit à un décor plus ouvert et avec une vue impressionnante sur Hakodate. La ville prend une nouvelle dimension ici, tandis que les personnages vadrouillent dans l’espoir de susciter un peu d’émotion dans toute cette visite touristique déguisée.

De même, là où l’on vante naturellement la générosité des films en termes de sensations fortes, la plupart des arguments convergent vers une expérience anti-spectaculaire. On pense notamment à un duel aux sabres, constamment repoussé et désamorcé, où on préfère le coup parfait qu’un véritable échange qui fait grimper la tension. Quant à l’humour bon enfant qui arrose le récit avec parcimonie, difficile de lui reprocher autre chose qu’un timing souvent imparfait. Il est donc regrettable que cet épisode passe à côté de ses arguments. Censé être une chasse au trésor remplie de bons sentiments et de tout un arsenal d’artefacts tranchants, Détective Conan : l’Étoile à 1 million de dollars reste une déclaration d’amour manquée aux personnages de Gōshō Aoyama. Tout comme sa carte joker en scène post-générique, l’ensemble ne risque pas de nous laisser un souvenir impérissable. Vivement la suite quand même !

Bande-annonce : Détective Conan – L’Étoile à 1 Million de dollars

Fiche technique : Détective Conan – L’Étoile à 1 Million de dollars

Titre original : Meitantei Conan : 100-man Dollar no Michishirube
Réalisation : Chika Nagaoka
Scénario : Takahiro Okura
Musique : Yûgo Kanno
Production : TMS/1st Studio
Pays de production : Japon
Distribution France : Eurozoom
Durée : 1h50
Genre : Animation, Policier, Action
Date de sortie : 19 juin 2024

Détective Conan : L’Étoile à 1 Million de dollars – une intuition émoussée
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2.5

« Sociologie du journalisme » : une profession auscultée

La collection « Repères » (La Découverte) accueille une nouvelle édition, la sixième, de l’opuscule Sociologie du journalisme. Érik Neveu y retrace l’évolution d’une profession en mutation constante. 

Sous l’influence de changements économiques, technologiques et sociétaux, les journalistes doivent constamment adapter leurs pratiques et s’inscrire dans un paysage médiatique en perpétuelle mutation. Dans son essai, Érik Neveu fait largement état, de manière socio-historique, des conditions dans lesquelles s’exercent les métiers de presse, sans oublier d’identifier ceux qui les occupent.

Le journaliste, selon une définition basique, est celui qui récolte, sélectionne, vérifie et met en perspective l’information. Cependant, plusieurs réalités viennent s’y heurter : la quête de l’instantanéité, de plus en plus pressante, l’empreinte idéologique qui marque certaines rédactions, ou encore le double étau de la réduction des ressources financières et de la concentration des entreprises de presse dans les mains de milliardaires parfois interventionnistes.

Érik Neveu livre une approche technico-pratique et une socio-historicité du journalisme. Il remonte aux origines des métiers qui le forment. Aux États-Unis, un discours d’objectivité, centré sur la récolte et la restitution des faits, prévaut : il est crucial de séparer information et commentaire. Les barons de la presse y sont des entrepreneurs capitalistes, favorisant une professionnalisation par la logique entrepreneuriale.

En France, jusqu’à la Belle-Époque, les journalistes n’étaient pas des professionnels à plein temps, mais souvent des écrivains en devenir. La Première Guerre mondiale a cependant été un catalyseur pour l’institutionnalisation de la profession. En 1918, un syndicat des journalistes voit le jour, établissant une charte déontologique et solidifiant le groupe autour de références éthiques. C’est aussi à cette période que les premières écoles de journalisme apparaissent, à l’instar de celle fondée par des journalistes catholiques à Lille en 1924.

Sociologie du journalisme en atteste : contrairement à d’autres professions, le prestige du journaliste dépend de sa visibilité, de son expression et de son réseau, plutôt que de ses qualifications académiques. Par ailleurs, depuis un demi-siècle, plusieurs dynamiques majeures se dégagent, parmi lesquelles la féminisation de la profession (surtout observable dans la presse périodique) et la précarisation (avec de plus en plus de pigistes). En 2023, 48 % des journalistes étaient des femmes, contre seulement 15,3 % en 1965. 

En France, le poids de la presse magazine est notable, employant deux fois plus de journalistes que ses homologues allemands ou canadiens. En 2023, 27,6 % des journalistes travaillaient par ailleurs dans l’audiovisuel. Érik Neveu s’intéresse aux différents médiums et à leur périodicité, utiles pour déconstruire les réalités sous-jacentes de la profession. Il revient longuement sur le champ journalistique, qui se structure notamment en fonction du niveau socio-économique du lectorat et de la valorisation des titres, voire des rubriques.

Les choix éditoriaux, les conflits de légitimité, la quête d’audience, les impératifs économiques, le rôle du secrétaire de rédaction ou du chef de service : de nombreuses considérations sont éventées dans l’opuscule, et objectivées à l’aide de théories sociales. L’auteur explique que les journalistes doivent jongler avec l’urgence des événements imprévus, mais aussi la routine des rendez-vous institutionnels ou sportifs. Revenant sur l’écriture, il met l’accent sur la recherche de pédagogie et d’objectivité, même si la pratique journalistique véhicule souvent des stéréotypes simplistes (sur l’Irak, les banlieues, etc.), en contradiction avec sa mission première.

Ces dernières années, les unes des journaux se sont aérées, les articles se font plus concis, et la culture des brèves s’est imposée par crainte de perdre l’audience. L’agenda setting, soit le rôle des médias dans la mise à l’agenda de certains sujets, est un autre aspect essentiel abordé par l’auteur, qui ajoute que les journalistes possèdent un pouvoir de consécration, particulièrement visible dans la promotion des artistes.

Le journalisme a traversé des périodes de profondes transformations. Les contraintes économiques, l’évolution des pratiques et l’émergence de nouveaux médias redéfinissent constamment les contours de cette profession. Sociologie du journalisme en rappelle les tenants et aboutissants, de manière claire et pertinente, avec des exemples concrets et une assisse académique appréciable.

Sociologie du journalisme, Érik Neveu
La Découverte, juin 2024, 128 pages

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4

« Pep Guardiola : récit d’un couronnement » : la volonté de tout gagner

Dans son ouvrage Pep Guardiola, récit d’un couronnement, Marti Perarnau ne déroge pas à ses habitudes : il s’inscrit dans les pas de l’entraîneur catalan et dévoile les coulisses de son management, ses moments de gloire et les obstacles qui se dressent sur sa route. Le livre explique par le menu comment Pep Guardiola a transformé une équipe vieillissante en une véritable machine à gagner, tout en naviguant à travers les crises et les rivalités souvent féroces de la Premier League.

C’est une évidence : Pep Guardiola a un flair exceptionnel pour repérer les talents. À Manchester City, il va adouber le jeune Phil Foden, qu’il préfère aux pourtant talentueux Jadon Sancho et Brahim Diaz. Sa philosophie de jeu, elle, n’a pas changé depuis ses années barcelonaises ou munichoises : elle reste axée sur la possession du ballon et le contrôle du tempo, deux principes fondamentaux pour l’entraîneur catalan. Des joueurs comme Ruben Dias et Rodri deviendront des années plus tard des éléments essentiels à cette stratégie, permettant à Guardiola de façonner une équipe capable de dominer ses adversaires sur le terrain. On pourrait d’ailleurs ajouter John Stones, dont les performances lui permettent de mettre en place ce fameux « latéral-milieu » qu’il recherche depuis toujours. 

Marti Perarnau livre beaucoup d’anecdotes sur Pep Guardiola. Sa volonté de contrôler tous les aspects du jeu s’étend également à la préparation physique et à la nutrition des joueurs. Contrairement à son expérience au Bayern Munich, il parvient rapidement à réformer le service médical de Manchester City, renforçant ainsi l’importance de la condition physique dans son approche. Cette méticulosité conditionne aussi son choix de se séparer de Joe Hart, véritable institution au club, mais dont les qualités au pied ne correspondaient pas à ses exigences tactiques.

Les défis de la reconstruction 

Lorsque Pep Guardiola prend les rênes de Manchester City, il hérite d’une équipe vieillissante qu’il ne peut pas remanier aussi rapidement qu’il le souhaite. Entre les contraintes salariales et les contrats existants, il doit faire preuve de patience et de stratégie. La première année est donc marquée par une phase de transition, où le coach catalan travaille à restructurer son effectif tout en maintenant un niveau de performance acceptable.

Malgré les défis, Pep Guardiola continue d’appliquer sa philosophie de jeu, s’inspirant de ses succès passés avec des joueurs comme Xavi au Barça et Lahm au Bayern. À Manchester City, c’est Kevin De Bruyne qui portera son équipe. Cependant, tout ne se déroule pas comme prévu : tantôt c’est Mendy ou Kompany qui se blessent, tantôt c’est une série de six matchs sans victoire qui insinue le doute dans son esprit. Marti Perarnau raconte même que l’entraîneur a parfois regretté le manque d’envie et de courage de son équipe, après qu’elle a remporté la Ligue des Champions, dans un contexte où l’adversité (Liverpool, Arsenal) était forte.

Pendant son aventure citizen, Guardiola va placer Agüero en concurrence avec Gabriel Jesus, manquer de peu le recrutement de Virgil van Dijk, se brouiller avec Joao Cancelo, se casser les dents plusieurs fois à Tottenham, tirer le meilleur de Leroy Sané, David Silva ou Raheem Sterling… Il a joué sans véritable numéro 9 après le départ d’Agüero et avant l’arrivée d’Haaland. Il a aussi connu quelques défaites amères en finale de la Ligue des Champions, contre Chelsea, Monaco, Lyon ou le Real Madrid.

Marti Perarnau détaille minutieusement chaque saison, évoquant les dynamiques de l’équipe, les exploits, les attentes et les déceptions. La rivalité intense avec Liverpool et plus tard avec Arsenal, ainsi que les accusations de violation du fair-play financier, ajoutent une dimension presque dramatique au récit. La résilience de Pep Guardiola, ses idées footballistiques et sa capacité à voir ce que d’autres ignorent mènent finalement à la consécration tant attendue en Ligue des Champions en 2022-2023.

Pep Guardiola, récit d’un couronnement revient ainsi sur l’épopée la plus récente de l’un des plus grands tacticiens du football moderne. Marti Perarnau nous révèle (une fois encore) un entraîneur perfectionniste, visionnaire et résilient. Un homme qui a su façonner une équipe à son image, pour décrocher tous les titres et records possibles (ou presque) en Premier League et sur la scène européenne.

Pep Guardiola, récit d’un couronnement, Marti Perarnau 
Marabout, juin 2024, 496 pages

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3.5

Les vivants sont des rois de Floriane Joseph : poésie romanesque

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Floriane Joseph est une jeune autrice émergente dont le premier roman, La Belle est la bête, a été publié en 2021. L’écrivaine a également publié, en 2023, un recueil de poésie (Tant qu’il restera des corps à étreindre) solaire, habité et féministe aux éditions Sterenn, maison assurément à suivre. Son deuxième roman, Les vivants sont des rois est paru début 2024 chez Michel Lafon. Un roman condensé, électrique, sauvage, parfait pour une soirée de lecture poétique.

D’emblée, Floriane Joseph nous plonge dans Les vivants sont des rois en décrivant ses personnages comme des astres. Elle entre donc dans la fiction par la poésie, son autre talent d’écriture. Nous voilà entraînés avec Calypso, Line, Joris, Katia et Mathieu dans une nuit d’étoiles où le monde bascule. Tout est mouvant nous dit l’autrice, son écriture est donc celle du mouvement permanent, du basculement. Une tragédie les hante, mais ils tentent de vivre, de s’accrocher aux détails, aux instants, à leurs instincts respectifs et surtout à ce qui les lie.

L’autrice raconte cette nuit comme un voyage où le lecteur ne peut lâcher le livre, il est pris dans l’instant présent, parfois brisé par quelques souvenirs d’un autre instant, tragique, où l’un des leurs a pris une décision radicale. Ici, les corps dansent contre des corps qui sont connus – et ne s’évaporent donc pas – ils s’observent pour comprendre ce qui a changé, ce qui n’est plus et apprennent à s’apprivoiser de nouveau avec tout ce qu’il y a entre eux de non-dits et d’étreintes brisées.

La fête n’est pas finie tant que les vivants décident de continuer à vivre, tel est le message de Floriane Joseph: « Les vivants ne sont pas coupables de n’avoir pas sauvé leurs morts. Ils sont la seule raison pour laquelle leurs morts sont restés vivants si longtemps. » Ici, chaque mot écrit par l’autrice percute, il fait sens. Son texte est une étoile filante, on y fait le vœu de repartir de zéro, où chaque moment de la soirée rappelle des souvenirs, mais surtout dit à quel point tout est différent, teinté de culpabilité. Chacun interroge sa responsabilité, son aveuglement face au réel et interroge l’amitié qui les réunit dans cette soirée post-tragédie. Au-delà du titre, le roman de Floriane Joseph est imprégné d’un univers vivant, qui bruisse et s’écrit à coup de phrases vives, complètes et poétiques. Les images sont souvent d’une beauté insondable.

Ceux qui restent avec leurs émotions, leurs remords et leurs rêves aussi, sont les rois d’un roman où chacun déploie ses ailes et sa palette de couleurs. On y croise des comètes qui entrent en collision avec des planètes et autres électrons libres. L’écriture est percutante elle aussi. Les vivants sont des rois est un voyage d’une soirée, une histoire de vivants et de morts qui apprennent à se pardonner. Un petit bijou.

Les vivants sont des rois : fiche technique

Cinq amis d’enfance se retrouvent, le temps d’une soirée. Calypso, Line, Joris, Katia et Mathieu ne se sont pas revus depuis la Tragédie. Mais cette nuit, à l’aube de tous les possibles, ils décident de tout oublier – passé, remords, regrets, absence – et de laisser l’ivresse les emporter, leurs liens se révéler, se nouer, ou se défaire comme un adieu à l’enfance qui, déjà, s’enfuit. Car ceux qui sont bel et bien là, ont le devoir de régner sur la vie en rois…

Autrice : Floriane Joseph
192 pages
Michel Lafon
Date de sortie : 11 janvier 2024

Une Vie : mémoires d’un anonyme

L’abnégation de soi n’est-elle pas le geste le plus humain dans les heures sombres ? Si James Hawes ne la met pas entièrement en application dans son premier long-métrage, préférant s’arrêter aux standards du biopic académique, Une Vie met en lumière cette prouesse à travers ses personnages engagés. L’exercice commémoratif, niais et fiévreux par instant, n’a pas l’ambition de dépasser les modèles qui l’ont précédé, ce qui en fait un objet d’étude sans transcendance ni émotion. Reste que « l’histoire vraie » et méconnue de celui que l’on surnomme le Schindler britannique vaut bien un coup d’œil dans le rétroviseur.

À redécouvrir en VOD dès 24 juin et en DVD/Blu-ray à partir du 26 juin.

Synopsis : Prague, 1938. Alors que la ville est sur le point de tomber aux mains des nazis, un banquier londonien va tout mettre en œuvre pour sauver des centaines d’enfants promis à une mort certaine dans les camps de concentration. Au péril de sa vie, Nicholas Winton va organiser des convois vers l’Angleterre, où 669 enfants juifs trouveront refuge.

Toute bonne recette d’un récit biographique investit au mieux les témoignages directs des personnes concernées et de leur entourage. James Hawes, cador de la télévision britannique pour avoir travaillé sur des séries notoires (Black Mirror, Snowpiercer, Slow Horses), a donc sauté sur les propos que Barbara Winton a recueilli auprès de son père dans son roman If It’s Not Impossible…The Life of Sir Nicholas. Malgré un support aussi vaste et conséquent, le premier long-métrage du cinéaste peine à dérouler toute l’ampleur d’un récit de sauvetage extraordinaire à la veille de la Seconde Guerre mondiale. Via la ligne ferroviaire transeuropéenne qui reliait Prague à Londres, il nous est conté une opération hors circuit du Kindertransport organisé par la Grande-Bretagne, même si elle en possède tous les aspects.

Les germes de la discorde

1938. L’Europe n’a pas encore basculé sous le joug et la suprématie du chancelier du Reich. Pourtant, l’ombre du nazisme plane déjà dans les contrées les plus démunies. Contraintes à l’exil, de nombreuses familles rebondissent d’un camp de réfugiés à l’autre, et de plus en plus vers l’Est ou l’Ouest. L’instinct de survie travaille donc ces parents qui ne peuvent nourrir leurs enfants, ni leur offrir un refuge adéquat. Pour Nicholas Winton, un courtier britannique d’origine juive allemande, cette situation lui déchire le cœur. Il troque donc sa paire de ski pour rallier une destination plus hostile que les montagnes enneigées suisses. Il est ainsi venu prendre le pouls de la nation tchécoslovaque, pour la plupart de la même confession que la sienne. Il se découvre alors un instinct paternel qui le pousse à agir silencieusement et méthodiquement, afin de préserver le plus d’enfants d’une guerre imminente.

Il existe un avant et un après. Il est facile de s’imaginer le pont qui relie les deux périodes clés dans la vie de Nicholas Winton. Tiraillé entre trop et tout vouloir raconter, Hawes opte pour une narration en flashback, quitte à en diluer l’intensité dramatique. Il n’évite pas non plus les écueils qui font d’Une Vie un florilège de séquences remplies de bonne volonté et de discours pompeux sur la condition humaine. Elles témoignent pourtant d’une bonne documentation, là encore, pas assez mise en valeur. Le déroulement du sauvetage est rapidement esquissé dans un montage clipesque, anéantissant pour de bon toute forme de tension qu’on aurait pu générer. Et ce n’est pas la musique de Volker Bertelmann qui aidera le film à se défaire du pathos.

Bien heureusement, Anthony Hopkins et Johnny Flynn répondent présents dans un jeu de miroir séduisant. Pourtant, leur interprétation, que l’on pourrait qualifier d’une « performance à Oscar », est détrônée par le parcours héroïque de leur avatar. Tout est bon à prendre lorsqu’il s’agit de bonifier un récit déjà extraordinaire, mais à force de tirer sur la corde de la sensibilité, elle finit par se rompre. De ce fait, le film se mord la queue dans un sensationnalisme qui pourrait bien atteindre les spectateurs qui n’auraient pas encore eu vent des moyens employés par Oskar Schindler dans le célèbre film de Steven Spielberg.

Les trains de la survie

À défaut d’avoir dressé une liste des rescapés, Winton en a fait un album. Il est revenu avec des photographies, éléments rares et précieuses qui lui ont permis de parvenir à ses fins. Le nerf de sa guerre résidait dans la falsification de documents d’identité. C’est pourquoi, le film nous renseigne sur les grandes lignes de cette démarche onéreuse, au nez et à la barbe d’une administration totalitaire qui gagne peu à peu du terrain. Une course contre la montre fut lancée et tous les marqueurs essentiels du sauvetage de 669 enfants trouveront leur place dans les flashbacks d’un homme qui s’apprêtait à dévoiler son engagement au monde entier. Il y avait donc deux fronts à gérer. Sur place pour le recensement, puis dans le réseau administratif londonien pour que chaque enfant puisse légalement recevoir une nouvelle famille d’accueil. Ce sont les visages de cette jeunesse que Hawes filme avec attention, tenant fermement sa caméra à leur hauteur, si bien qu’il arrive à jouer sur le dilemme moral des parents qui ont dû se séparer de leurs enfants.

La reconstitution rencontre toutefois des limites, notamment pendant l’enregistrement d’un show télévisé. Rien ne remplace la puissance évocatrice des véritables images d’archives et les séquences fabriquées effleurent à peine le vertige d’une déflagration émotionnelle. Ce fut déjà un problème souligné dans Simone, le voyage du siècle et les exemples ne manquent pas. Ce qui est essentiel à retenir réside donc dans le portrait de Nicholas au début du dernier siècle. « Qui sauve une vie, sauve le monde ». Le film est animé par ce proverbe, malgré le fait qu’il ne se revendique pas comme un héros. Il s’agit uniquement d’un homme qui a longtemps été hanté par les visages de celles et ceux qu’il n’a pas pu sauver. Dommage qu’il faille nous le rappeler avec insistance et avec des mots qui ne sont là que pour étoffer ce qui a enfin trouvé sa place dans les livres d’histoire. Le jeu de regard à lui-seul aurait suffi à exprimer toute la souffrance d’un homme qui ne pouvait que témoigner des horreurs qu’ont vécues les déportés.

Une histoire, certes importante, mais dont les ingrédients ont infusé dans la surenchère d’une commémoration poussive et maladroite dans son déroulé. Il ne pouvait pas y avoir plus beau message d’espoir que de savoir que des enfants juifs puissent prendre le train pour assurer leur avenir. Si on reste convaincu que le projet est une nécessité, afin de diffuser des valeurs solidaires dont l’humanité peut encore douter aujourd’hui, Une Vie reste en creux du portrait de Nicholas Winton, en nous refusant l’accès aux mêmes quais où les sentiments d’incertitude, de frustration, d’injustice et d’apaisement se sont intimement mêlés. Dommage que cette honorable leçon d’histoire ne soit pas toujours à l’image d’un homme dont la modestie contrariée l’a élevé au rang de guide spirituel pour les générations à venir.

Les bonus

Près d’une demi-heure de bonus accompagnent le film dans son blu-ray. Les interprètes de Nicholas Winton dans sa version âgée et de sa mère, Babette Winton, à la fin des années 30, nous font l’honneur de revenir sur leur expérience sur le tournage du film, tout en témoignant leur respect autour du sauvetage de nombreux enfants juifs à Prague.

Anthony Hopkins ouvre donc le bal en relatant l’état d’esprit du modèle qui l’a inspiré. Nous connaissions déjà sa bravoure, mais l’acteur gallois insiste également sur le souvenir d’un train d’enfants qui n’est jamais parti et qui l’a hanté presque toute sa vie. Helena Bonham Carter vient ensuite conclure en rappelant la leçon d’humanité qu’ont enseigné Nicholas Winton et ses associés, avant d’aborder l’étroite complicité qu’il avait avec sa mère. D’autres anecdotes concernant leur collaboration avec l’acteur-chanteur Johnny Flynn (vu dans le film Emma. ou dans les séries Lovesick et Ripley) et le réalisateur James Hawes, un cinéaste semble-t-il joviale, attentif et à l’écoute de son équipe, viennent agrémenter leurs discours élogieux.

Pour compléter la double interview des comédiens, la seconde partie des bonus contient les témoignages de plusieurs enfants réfugiés que Nicholas Winton a sauvé avant la Seconde Guerre mondiale. Après leur avoir montré le film, ces derniers évoquent librement leurs souvenirs et de ce qu’ils ont traversé. Pensant que l’exil était temporaire, qu’ils pourraient retrouver leur famille tôt ou tard, chaque récit bouleverse par une tendresse insoupçonnée. Si l’Histoire nous apprend que la vie est loin d’être rose bonbon chez l’habitant, on retient de ces réfugiés de guerre leur profond respect pour leur sauveur, qu’ils n’ont pas revu avant que la BBC rende public ses exploits. Pas d’hésitation à avoir si vous souhaitez renouer avec des émotions crues et sincères, vous en aurez pour onze minutes par ici.

Et pour celles et ceux qui souhaiteraient approfondir leur étude sur Nicholas Winton et son histoire, l’édition spéciale Fnac contient le documentaire inédit Nicky’s Family (1h36). De quoi restaurer un peu plus la mémoire d’un homme humble, d’une grande humanité et peut-être révéler les difficultés qu’ont eues les réfugiés à conserver et transmettre leur judaïté.

Bande-annonce : Une Vie

Fiche technique : Une Vie

Titre original : One Life
Réalisation : James Hawes
Scénario : Lucinda Coxon, Nick Drake
Musique : Volker Bertelmann
Décors : Christina Moore
Costumes : Joanna Eatwell
Photographie : Zac Nicholson
Montage : Lucia Zucchetti
Producteurs : Iain Canning, Guy Heeley, Joanna Laurie, Emile Sherman
Production : See-Saw Films, BBC Film, MBK Productions, Cross City Films, FilmNation Entertainment, LipSync
Pays de production : Royaume-Uni
Distribution Royaume-Uni : Warner Bros.
Distribution France : SND
Année de production : 2023
Durée : 1h49
Genre : Biopic, Drame
Date de sortie au cinéma : 21 février 2024
Date de sortie VOD : 24 juin 2024
Date de sortie DVD/Blu-Ray : 26 juin 2024
Éditeur : M6 Vidéo

Majo no Michi – 1 : le chemin de la sorcière

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Le choix du titre étant une expression japonaise transcrite en caractères latins, pas d’ambiguïté puisque sa signification est toute trouvée avec le complément de titre : le chemin de la sorcière. Que ce soit par son titre ou son format et même l’organisation générale des pages, cet album se situe donc clairement dans le sillage du manga. L’auteur pousse l’identification avec des couleurs pour les premières pages, couleurs de belles factures qui font regretter leur absence ensuite. Cependant, il marque son identité française avec un sens de lecture classique.

Tony Concrete (probablement un pseudo) vit dans la région de Strasbourg, probablement un peu en marge de la société comme ses héroïnes. En effet, d’après les informations qui figurent sur la couverture, il a longtemps mené une vie de Neet, acronyme de Not in Education, Employement or Training. Et comme elles, il se déplace en vélo. On apprend aussi qu’il a déjà proposé des histoires courtes pour des magazines et bénéficié de résidences d’artistes. Son sens de l’humour s’accorde avec l’auto-dérision avec laquelle il présente cette histoire « Je voulais créer une œuvre manifeste et poser la pierre angulaire du spinozisme magique mais au final, j’ai juste fait une BD de vélo (encore). » Bien entendu, il se sous-estime un peu, car si sa BD parle bien de vélo, elle ne s’en contente pas, loin de là.

Vera et Mary

L’album est centré sur deux personnages, Vera la brune et Mary la blonde qui vivent en colocation dans Strasbourg. Elles ont l’âge pour être étudiantes et d’ailleurs elles ne manquent pas de connaissances. Mais leur domaine est un peu à la marge, puisqu’elles s’intéressent à la magie et se considèrent comme des sorcières. On a un peu de mal à évaluer ce que cela sous-entend pour elles et on se demande si elles le sont de naissance ou non. Ainsi, en particulier chez Vera on sent un lien fort avec la nature et même ce qu’on pourrait appeler les forces naturelles. D’ailleurs, en la suivant, on apprend qu’elle va régulièrement consulter celui qu’elle considère comme son initiateur en sorcellerie.

Des choix de vie

Le souci pour Vera, c’est son refus des compromis avec une société aveuglée par sa volonté de progrès. La jeune fille s’exclue donc volontairement du système de travail-consommation. Refusant les règles du monde régi par les lois de la consommation, de l’économie et de la soumission aux pouvoirs dominants, elle se met en situation de quasi survie constante. Mais elle est jeune et cela semble lui convenir puisqu’elle privilégie son lien avec la nature. Cela ne l’empêche pas de chaparder à l’occasion, pour se nourrir, un peu comme un chasseur chasse. On pourrait se demander comment elle s’en sort pour régler le loyer de sa colocation avec Mary, mais cette dernière a un salaire, car elle fait de la livraison à domicile, à vélo bien entendu. De plus, dans la société qui l’emploie, elle est très bien notée, ce qui lui permet d’obtenir pas mal de commandes. Sachant cette position comme vitale, elle l’entretient en demandant à l’occasion à Vera de la remplacer discrètement, ce qui lui permet de souffler tout en continuer d’assurer du côté des commandes et donc de conserver sa position de livreuse réputée. A noter quand même une petite contradiction entre Vera et Mary, puisque cette dernière entre à sa façon dans le jeu de la compétition, base de notre société.

Rencontres et observations

Bien entendu, cette situation ne peut pas perdurer, car Vera touche une allocation de demandeuse d’emploi. Étant donné qu’elle ne cherche pas d’emploi, elle finit par se trouver face à un dilemme : mettre un pied dans un système qu’elle refuse ou bien assumer des travaux d’intérêt général pour conserver son allocation. C’est en attendant son tour pour faire le point qu’elle fait la rencontre d’un garçon qui manie un étrange objet. Et c’est en acceptant un compromis qu’elle se met dans une situation bien plus risquée que ce qu’elle imaginait. Parce que la société ne fait pas de cadeaux à celles et ceux qui rechignent à s’y intégrer. Vera comprend rapidement que les deux choix qu’on lui propose sont des cadeaux empoisonnés. Heureusement, tout cela ne lui fait jamais oublier ce qui importe à ses yeux : ses objectifs en tant que sorcière.

A quand la suite ?

Cette BD du label COMBO devrait trouver son public de jeunes adultes sans trop de peine, au vu des thèmes qu’elle aborde. Organisé en chapitres d’épaisseurs raisonnables l’album se lit bien. On peut s’identifier aux personnages principaux et vibrer à leurs mésaventures et rencontres. Ce ne sont pas des sorcières à l’ancienne chevauchant un balai, mais plutôt des personnes attentives à ce qu’elles observent autour d’elles et qui ont visiblement un projet d’envergure, réfléchi de longue date. Ce premier volet n’en dévoile pas grand-chose, suffisamment pour qu’on attende l’autre volet avec une réelle curiosité. Le seul bémol concerne le dessin. Bien que de facture agréable, il manque trop souvent de détails, surtout pour tout ce qui concerne les décors et l’arrière-plan. L’ensemble donne l’impression de pouvoir être fignolé, un peu comme si l’auteur doutait encore un peu de son style.

Majo no Michi 1 – Le chemin de la sorcière, Tony Concrete
Dargaud (Label COMBO) : sorti le 7 juin 2024

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3.5

Parmi Nous, Tome 0, Premier Assaut de Lidjo

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Aimez vous la science-fiction ? La France semble bouder ce genre littéraire hautement original, au potentiel illimité, préférant se plonger dans des biographiques politiques et récits feel-good. Pourtant, les lecteurs élitistes ont l’air d’oublier de grands noms : Jules Verne, Isaac Asimov ou encore Philip K. Dick, pour ne citer qu’eux. Loin d’être un simple refuge pour celles et ceux qui s’ennuient, cet art déploie l’imagination, permettant à son créateur de dénoncer le réel et d’anticiper l’avenir… Dans son premier roman, Lidjo présente Parmi Nous, Tome 0, Premier Assaut – le pilier fondateur d’une saga prometteuse. Pour ses débuts, l’auteur choisit l’autoédition, comme de nombreux écrivains qui souhaitent se lancer dans le bain sans passer par le biais d’une maison traditionnelle. C’est risqué, mais cela peut parfois payer… Revenons à nos moutons !

Ce récit unique en son genre mêle avec brio des thématiques qui semblent très éloignées les unes des autres. Pourtant, l’ensemble parvient à instaurer une harmonie narrative réussie. Une petite pépite qui transcende les frontières de la science-fiction à la française, où le personnage clef n’est nul autre qu’un ancien soldat de la Légion étrangère, reconverti en … Chauffeur VTC. Comme nous l’avons dit, Parmi Nous, Tome 0, Premier Assaut de Lidjo est le premier roman de son auteur. Un ouvrage de qualité, qui s’ouvre aussi à des interrogations d’actualité. Histoire, politique, violence et secrets…

En outre, le livre s’articule autour de deux personnages cruciaux, qui revêtent une grande importance, à commencer par Alex. Après avoir rejoint la Légion étrangère, le bonhomme change d’avis. Des évènements dramatiques et tragiques jalonnent son chemin, venant ainsi bousculer ses plans initiaux. Intégrer des éléments existants et placer son intrigue en France ? Voilà qui demande une certaine audace. D’un côté, cela peut tout à fait fluidifier la lecture et l’immersion : si vous êtes français ou tout simplement familier avec la France, vous aurez plus de facilité à entrer dans ce roman, puisque Lidjo joue avec nos connaissances et insuffle du réel dans sa fiction.

Jusqu’au jour où tout bascule : son neveu disparaît !

Ce premier tome n’est que le début d’une aventure bien plus vaste, qui laisse entrevoir un univers foisonnant d’idées toutes plus originales les unes que les autres. L’auteur alterne les points de vue entre Alex et Mylo, un extraterrestre qui raconte sa propre histoire. Des chemins indéniablement voués à se croiser l’un et l’autre. Est-ce que cet alien a un rapport avec la disparition de Phil, évaporé dans des circonstances très étranges ? Voilà qui ajoute une dose de mystère et surtout, qui plante les prémices d’une enquête qui tient le lecteur en haleine, tout au long du livre… Le roman Parmi Nous, Tome 0, Premier Assaut fait 194 pages et se déguste très facilement et rapidement. Arrivé au bout de cette aventure, l’on en redemande, ce qui est un très bon signe. Lecteur assoiffé, lecteur emballé !

Rencontrez Alex, protagoniste de cette saga « syfy »…

Enfin, l’écrivain Lidjo tisse pour son tout premier pas dans le monde de l’écriture une narration bien menée, créant une proximité entre son personnage principal, Alex et son lecteur. En quête de rédemption, ce héros est plus complexe qu’il n’y paraît. En réalité, il évolue lentement, mais sûrement. D’ailleurs, c’est un reproche que certains lecteurs peuvent lui faire : le roman prend son temps, parfois un peu trop. Mais n’est-ce pas le but d’un premier tome, que d’installer tout un « pattern », une toile de fond, pour pouvoir ensuite laisser les personnages s’illustrer, à leur manière ? Grâce à un style abordable et à la portée de toutes les générations, Lidjo réussit à présenter un ouvrage franchement satisfaisant et sympathique à lire. Une pause bien méritée dans notre quotidien, qui invite également à la réflexion. Disponible sur Amazon à un prix accessible, l’œuvre de Lidjo pourrait plaire aux lecteurs et lectrices avides de science-fiction… Encore un doute ? N’hésitez pas à consulter les avis des lecteurs et lectrices sur la plateforme.

Premier Assaut – Parmi Nous, Lidjo
Autoédition, 194 pages

Frankie et Johnny : quand deux rayons de lune s’invitent dans la nuit

Sorti au début des années 90, Frankie et Johnny réunissait à nouveau, après Scarface, deux acteurs de premiers choix : Al Pacino et Michelle Pfeiffer, pour une comédie romantique authentiquement touchante, au petit goût de rétro hollywoodien. La simplicité de l’ensemble fait mouche, et la performance des deux stars se révèle particulièrement convaincante.

Refus de l’emblématique, du glamour, avec deux acteurs stars qui jouent des anti-stars, personnages truculents, petit folklore stimulant, relation antipodique, vérités dissimulées, reconstruction psychique et sentimentale difficile, réenchantement provisoire, Frankie et Johnny a tout de la comédie dramatique qui s’interdit certaines facilités du genre en s’affirmant comme l’antithèse de Pretty Woman, du même réalisateur. Cadre social modeste pour des enjeux qui n’ont rien à envier aux plus grands : c’est tout le désir d’Al Pacino (Johnny) de conquérir la ravissante Michelle Pfeiffer (Frankie), récalcitrante, a priori indomptable, pour la sauver de son passé traumatisant, qui est ici mis en avant.

La problématique est suggérée et interpelle dès les premières minutes quand, dans un bus, le soir, Michelle laisse couler quelques larmes sous une musique authentiquement touchante à l’harmonie particulièrement séduisante, avec notamment une guitare, un piano, des percussions douces et un instrument à vent (Marvin Hamlisch, très inspiré).

Quel est son mal-être ? Que cache sa solitude ? Comment peut-elle s’en sortir à terme ?

Le film tient toute sa force, son intérêt, dans un apprivoisement qui multiplie les scènes qui sortent de l’ordinaire, entre humour décontracté, répliques ironiques ou états de crise sévères, avec deux acteurs qui s’épanchent sur leur vie respective de façon attachante. Le pouvoir d’évocation de Frankie et Johnny est celui du début des années 90, avec quelques reliques caractéristiques plus anciennes : prêcheur de rue ridiculisé, prostitués qui sillonnent la ville, marché aux fleurs, télévisions cathodiques, magnétoscopes soldés, poste de radio, trench-coats mal coupés, robes démodées, peur du sida évoquée au détour de quelques mots, meilleur ami gay drôle et plein de bons conseils, sans stéréotypes grossiers (Nathan Lane, irrésistible), etc.

Sur la forme, le film est simple, mais bichonné. La caméra est un œil flottant, n’hésitant pas à naviguer entre différents appartements qui sont comme autant de compartiments secrets qui exposent des tranches de vie émouvantes (notamment dans une scène remarquable qui s’inspire de Fenêtre sur cour), avec souvent une solitude qui est montrée.

Pacino, impétueux, la plupart du temps optimiste, cache un passé interlope. Il fera tout pour se reconstruire, rebondir, réorganiser sa vie. Il faut le voir observer un New York nocturne, fraîchement sorti de prison, comme s’il sondait la ville, l’interrogeait sur son avenir, pour se rendre compte de certains de ses troubles, de ses états d’âme.

C’est en tant que cuistot, dans un restaurant grec — bien que résolument cosmopolite — qu’il rencontre Michelle, simple serveuse. Cet endroit devient un véritable microcosme, un petit village dans la ville (selon les propres mots de Garry Marshall), où la jeune femme se sent souvent bien entourée, dans son élément, avec ses repères, ses rituels et ses amis, au sein d’une synergie particulièrement vivante. Les conditions de travail favorisent une convivialité qui fait mouche. Qu’il s’agisse du jeune bourreau des cœurs toujours au téléphone, de la sexy Kate Nelligan à la gouaille décapante, de la vieille coincée et amusante ou encore des deux cuisiniers bons vivants, chaque personnage agit comme une note de musique dans un ensemble orchestrant une bonne humeur partagée et communicative.

Cette harmonie n’efface cependant pas la difficulté du lien entre Pacino et Michelle, deux personnages aux perspectives profondément différentes.

« Je vous demande de sortir avec moi. »
« Qu’est-ce qu’il ne faut pas entendre ! »

C’est un pari qui se joue ici : celui du contact humain, du risque des sentiments amoureux et de leurs vertiges. Pacino cerne assez vite le problème de Michelle, cette femme qui se refuse aux hommes depuis plus de trois ans. Il tente de percer la bulle de ses illusions par des paroles directes, parfois maladroites, mais nécessaires, qui lui font du mal pour son propre bien.

Le premier baiser est un ravissement, porté par une mise en scène originale. Tandis que la musique suggère une conversation troublante, bien qu’inaudible, Michelle et Pacino s’observent, jusqu’à ce que l’inévitable se produise : ils s’embrassent passionnément au moment où un camion de fleuriste s’ouvre en arrière-plan, conférant à la scène un caractère iconique, chatoyant et captivant.

L’ouverture de Michelle à Pacino est l’enjeu majeur du film, son élan vital.

Le couple n’est-il qu’un fantôme qu’on entretient parfois artificiellement sans trop y croire ?

Dans cette lutte pour survivre à la solitude, Michelle livre une performance d’actrice stupéfiante dans la dernière partie, lorsqu’elle prend enfin conscience de ses traumas et de son impasse. En larmes, elle fait face à un Pacino aux mots tendres, qui reconnaît qu’il ne peut faire disparaître le mal, mais qu’il sera là lorsqu’il réapparaîtra.

« J’ai peur. Je meurs de peur. J’ai peur de me retrouver toute seule, j’ai peur de ne pas être seule. J’ai peur de ce que je suis, de ce que je ne suis pas, j’ai peur de ce que je pourrai devenir, peur de ce que je ne deviendrai jamais. Je me sens fatiguée. Tu peux pas savoir ce que je suis fatiguée d’avoir peur. »

C’est par la magie de la musique classique, avec Clair de Lune de Claude Debussy diffusé à la radio, dans une réorchestration absolument féerique, qu’il se produit un étonnant instant de grâce, une conciliation terminale, avec quelques points de suspension.

Crise, rejet, gouaille, traumatisme, secrets, violence conjugale, deuil, convivialité, acharnement, rage, intimité, originalité, révélations : le champ lexical du film évoque une réussite qui met en lumière une œuvre sans artifices grossiers, sans fougue, sans passion dévorante, sans romantisme idéalisé, aux motifs narratifs tiraillés entre accablements et pulsions de vie. Une petite odyssée amoureuse dont l’identité est unique, qui prend le meilleur de la fabrication hollywoodienne tout en s’affirmant avec des situations innovantes et une fraîcheur certaine.

« Ce film est dédié à toutes ces femmes qui pensent que le prince charmant s’est fait renverser par un camion et qu’il ne vient pas ; et aux gars qui sont sûrs que Cendrillon est enfermée quelque part et ne se montrera pas avant ou après minuit », dira le réalisateur.

Bande-annonce : Frankie et Johnny

Fiche Technique : Frankie et Johnny

Synopsis : Après avoir passé 18 mois en prison pour contrefaçon, pendant lesquels il s’est découvert un goût pour la cuisine et la littérature, Johnny est engagé comme cuisinier dans un restaurant de New York. Il y rencontre Frankie, une serveuse de nature solitaire, dont il devient vite amoureux. Mais celle-ci a eu de très mauvaises expériences avec les hommes et, méfiante, se refuse à s’engager dans une relation durable…

  • Titre français : Frankie et Johnny
  • Titre original : Frankie and Johnny
  • Réalisation : Garry Marshall
  • Scénario : Terrence McNally, d’après sa pièce Frankie and Johnny in the Clair De Lune
  • Directeur de la photographie : Dante Spinotti
  • Musique : Marvin Hamlisch
  • Montage : Jacqueline Cambas et Battle Davis
  • Distribution des rôles : Lynn Stalmaster
  • Décors : Albert Brenner
  • Décorateur de plateau : Kathe Klopp
  • Direction artistique : Carol Winstead Wood
  • Costumes : Rosanna Norton
  • Producteur : Garry Marshall
  • Coproducteur : Nick Abdo
  • Producteurs exécutifs : Michael Lloyd, Charles Mulvehill et Alexandra Rose
  • Société de production : Paramount Pictures
  • Pays :  États-Unis
  • Langue : anglais
  • Genre : Comédie dramatique
  • Durée : 118 minutes
  • Format : Image : Couleur (Technicolor) – 1.85:1 – 35 mm
  • Son : Dolby
  • Dates de sortie en salles : États-Unis : 11 octobre 1991 ;  France : 5 février 1992
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4

The Bikeriders de Jeff Nichols : Une revisite bien pensée du film de motards

The Bikeriders : Quand les vrombissements des motos évoquent bien plus qu’une épopée de motards, et racontent l’histoire des individus et d’un groupe.

Synopsis de The Bikeriders : Dans un bar de la ville, Kathy, jeune femme au tempérament bien trempé, croise Benny, qui vient d’intégrer la bande de motards des Vandals, et tombe aussitôt sous son charme. À l’image du pays tout entier, le gang, dirigé par l’énigmatique Johnny, évolue peu à peu… Alors que les motards accueillaient tous ceux qui avaient du mal à trouver leur place dans la société, les Vandals deviennent une bande de voyous sans vergogne. Benny devra alors choisir entre Kathy et sa loyauté envers le gang.

 La chevauchée fantastique

Sept ans se sont écoulés entre Loving, le précédent film de Jeff Nichols, et The Bikeridders. Mais son cinéma n’a pas changé : tourné vers les relations humaines entre des personnes à la marge ou en manque de repère, sociétal, et toujours traversé d’Americana, de culture et de sous-culture américaines.

Nous sommes dans les années 60. Le jeune Danny Lyon, un photographe et cinéaste américain, et motard lui-même à l’époque, s’immerge dans la vie d’un club de motards du Midwest américain, le Chicago Outlaws, dans l’optique, dit-il,  de dresser une image positive (« glorified ») du motard américain et de son « lifestyle ». Il en a sorti un livre , The Bikeriders, à la base de ce film éponyme. Il a étroitement travaillé avec Jeff Nichols pendant tout le processus.

Johnny (Tom Hardy, irréprochable) est le fondateur de ce club, baptisé The Vandals dans le film. Routier, Johnny est un père de famille, en réalié pas si tranquille. Il raconte que l’idée du club a germé en regardant à la télé The Wild One (l’Équipée sauvage) de László Benedek, un film avec Marlon Brando, véritablement à l’extrême amont des films de motards. Un véritable hommage, puisqu’on en voit un extrait dans The Bikeriders, et que Jeff Nichols nomme ses protagonistes des mêmes prénoms que dans l’Équipée sauvage.  D’aucuns estiment que le film flirte avec la nostalgie, voire n’apporte rien de nouveau, et pourtant le cinéaste nous livre ici un film vraiment singulier et très beau, différent mais totalement cohérent avec son travail.

De fait, ces bikeriders, sans que Nichols n’en fasse lui aussi l’apologie, sont plutôt romantiques à leurs  débuts, donnant à voir une vie idéale, passant leur existence à des riens, le plus souvent dans le cadre de pique-niques à la bière, et de ballades en moto. La vie est alors insouciante, belle ; l’indépendance et la liberté sont les maîtres-mots. Cette nonchalance laisse le temps au cinéaste de mettre plutôt en avant les relations entre les hommes. Des plus anodines, car le film n’est pas dénué d’humour,  aux plus sérieuses. Le cinéma de l’Américain a souvent été basé sur des relations masculines complexes, voire toxiques. Les grandes scènes de chevauchée, magnifiques par ailleurs, sont moins là pour faire vroum-vroum que pour montrer la dynamique d’un groupe, la puissance d’un sentiment d’appartenance, d’identification, de repères. Quand petit à petit, le Club devient un gang de hors-la-loi, suite à l’arrivée de nouveaux entrants bien plus jeunes, là encore Jeff Nichols ne se contente pas de scènes de violence gratuite , mais les inscrit dans son contexte, sans jamais les justifier : famille pauvre, violente, ou encore retour traumatique du Vietnam.

La narration est centrée sur trois personnages. Benny, le personnage interprété par Austin Butler en est le point focal. Taciturne (l’acteur n’a pratiquement pas de lignes de dialogue, mais développe un jeu fascinant fait de regards et diverses moues jamais poseuses, bien plus intéressant que dans Elvis selon nous), il est très dépendant du club, littéralement prêt à mourir pour lui, comme dans la scène d’ouverture, tout en étant libre. Il refuse de porter sur ses épaules l’amour de Kathy (Jodie Comer, également excellente), qu’il épouse pourtant très rapidement, ou la volonté de Johnny  de lui transmettre un club qui lui échappe de plus en plus. Dans un scénario par ailleurs fidèle au livre de Danny Lyon, cette relation à trois est la plus fictionnalisée, où Benny se fait tirailler par l’une qui veut sa survie en voulant l’éloigner d’un club dangereux, et par l’autre, qui propose une vie pleine de risques (le chef du club peut être challengé par n’importe qui, à coups de poing ou de couteau), et où Benny lui-même est partagé entre son désir de liberté et son amour à la fois pour Kathy et pour Johnny, une figure paternelle évidente. Ce ménage à trois d’un genre particulier est le fil d’ariane du film.

La forme choisie (fidèle au livre de Lyon) est à base d’interviews de Kathy, racontant le quotidien des Vandals à Danny Lyon (Mike Faist), suivis des scènes ad hoc en flashbacks, une ponctuation qui fluidifie étonnamment le récit. Globalement, l’esthétique de The Bikeriders est somptueuse. Adam Stone, le chef opérateur attitré de Jeff Nichols filme en cinémascope sur pellicule Kodak, et le rendu est à la hauteur : une image d’autant plus naturaliste que les éclairages choisis sont le plus souvent simplissimes, apportant cette sensation d’immersion du spectateur dans le monde de ces bikers.

Jeff Nichols n’a pas son équivalent pour installer cette ambiance si particulière, immersive, légèrement surannée dans le bon sens du terme. Film après film, il tisse une œuvre capitale, et nous livre ici un très beau film de motards qui ne ressemble à aucun film de motards. Et c’est tant mieux !

The Bikeriders – Bande annonce 

The Bikeriders – Fiche technique

Titre original : The Bikeriders
Réalisateur : Jeff Nichols
Scenario : Jeff Nichols, d’après le livre éponyme de Danny Lyon
Interprétation : Jodie Comer (Kathy), Austin Butler (Benny), Tom Hardy (Johnny), Michael Shannon (Zipco), Mike Faist (Danny), Boyd Holbrook (Cal), Norman Reedus (Funny Sonny), Damon Herriman (Brucie), Beau Knapp (Wahoo), Emory Cohen (Cockroach), Karl Glusman (Corky)
Photographie : Adam Stone
Montage : Julie Monroe
Musique : David Wingo
Producteurs : Sarah Green , Brian Kavanaugh-Jones, Arnon Milchan, Coproducteurs : Kierke Panisnick, Donald Sparks
Maisons de production : Focus Features, Regency Enterprises, New Regency Productions, Tri-State Pictures, 20th Century Studios (France)
Distribution : Universal Picture International
Durée : 116 min.
Genre : Drame
Date de sortie : 19 Juin 2024
Etats-Unis – 2024

 

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4

« Les Vacances de Monsieur Léon » : l’amour ne prend pas de congés

Les Vacances de Monsieur Léon, publiée par Fluide Glacial, explore les difficultés et quiproquos d’un amour naissant entre deux colocataires, Monsieur Léon et Mademoiselle Sophie. Signée par le scénariste Arnaud Le Gouëfflec et l’illustrateur Julien Solé, cette romcom teintée d’humour et de poésie ne manque ni de charme ni de légèreté. 

Monsieur Léon est un employé de bureau à l’apparence plutôt ingrate. Rondouillard, moustachu, avec des lunettes et un début de calvitie, il partage son appartement parisien avec Mademoiselle Sophie, une femme blonde plus jeune que lui. Leur relation est cordiale et se caractérise par une forme de politesse réservée. Monsieur Léon aimerait aller plus loin, lui avouer ses sentiments naissants, mais il peine à exprimer ce qu’il ressent, parfois par lâcheté, parfois par maladresse. Pressé d’accélérer le pas par son ami Fernand, en vacances, Léon prend alors la décision de planifier des vacances idéales avec Sophie, espérant sans doute que ce voyage puisse changer la nature de leur relation.

Les Vacances de Monsieur Léon fonctionne comme une succession d’occasions manquées. Un personnage en est témoin : un chauffeur qui va tour à tour véhiculer Monsieur Léon et Mademoiselle Sophie, tous deux craintifs quant à la perspective de « perdre » l’autre. La bande dessinée met en scène des situations humoristiques et souvent touchantes. Bien qu’attirés l’un par l’autre, les deux colocataires ne parviennent à s’avouer leurs sentiments, l’incommunicabilité prévaut, et l’angoisse prend le dessus.

Léon est caractérisé par la timidité et la maladresse. Introverti, presque inhibé, il pense la partie perdue suite à la présence d’un mystérieux rival, qui semble courtiser Sophie. Ce n’est heureusement pour lui qu’un malentendu de plus, habilement tourné en dérision par Arnaud Le Gouëfflec et Julien Solé, qui ne ménagent décidément pas leur protagoniste. 

Principalement en noir et blanc, mais entrecoupé de touches de couleur occasionnelles, Les Vacances de Monsieur Léon a beau reproduire certains lieux communs du genre, il n’en demeure pas moins efficace et convaincant. Cela s’explique par la caractérisation des personnages, leurs vulnérabilités apparentes, et probablement le sentiment d’identification quasi universel qui s’en dégage. Les planches de Julien Solé, admirables, apportent une richesse visuelle qui compense par ailleurs certaines faiblesses scénaristiques. 

En résumé, on pourra arguer qu’Arnaud Le Gouëfflec et Julien Solé persistent dans un univers singulier où l’humour et la tendresse se conjuguent. Au dessin soigné s’ajoutent deux personnages en insécurité sentimentale et toute une série de gags et quiproquos qui font le sel de cet album. 

Les Vacances de Monsieur Léon, Arnaud Le Gouëfflec et Julien Solé
Fluide Glacial, juin 2024, 64 pages

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3.5

« Un sombre manteau » : croyances et jugements

Un sombre manteau, dernier roman graphique de Jaime Martin, paru aux éditions Dupuis, nous transporte dans un petit village des Pyrénées au milieu du XIXe siècle. À travers les yeux de Mara, une guérisseuse solitaire et méprisée, et de Serena, une jeune femme muette au passé trouble, l’auteur espagnol nous immerge dans un récit sombre où la maladie apparaît comme un incubateur de la superstition.

Mara est une vieille guérisseuse célibataire, qui vit en marge du village. Elle vend ses remèdes à ceux qui le souhaitent. Son quotidien va cependant basculer lorsqu’elle recueille Serena, une jeune femme en fuite et muette, qu’elle prend aussitôt sous son aile. Ensemble, les deux femmes sondent la montagne et les plantes médicinales. Elles engendrent aussi suspicions et hostilité : une épidémie commence à se propager et Serena, présentée comme une nièce venue de la ville, est en sus accusée d’insinuer des envies d’ailleurs dans la tête des plus jeunes. Cette situation exacerbe les tensions et les superstitions, faisant de la jeune femme un bouc émissaire facile.

Jaime Martin façonne avec soin une ambiance oppressante et mystérieuse. Dès les premières pages, le lecteur voit la mort et la superstition rôder. Les regards sont désapprobateurs, le jugement s’inscrit à même le visage de ceux qui croisent la route de Mara et Serena. Ces dernières investissent les montagnes pyrénéennes du XIXe siècle, minutieusement reproduites, et voisinant avec des éléments fantastiques qui laissent planer le doute sur la réalité des événements. Les personnages semblent quant à eux usés par la vie et les épreuves ; ils forment une communauté en vase clos, répondant aux injonctions du curé plutôt qu’à celles de l’esprit.

Un sombre manteau met en lumière la vie des trémentinaires, ces femmes guérisseuses qui parcouraient les montagnes pour vendre leurs remèdes. Mara et Serena, malgré leurs différences, incarnent une forme de résistance féminine face à une société patriarcale, religieuse et conservatrice, prompte à chasser les sorcières qu’on lui aura désignées. Jaime Martin dépeint de manière glaçante les rapports humains auxquels elles font face, en prenant également soin de caractériser les villageois, eux-mêmes confrontés à la maladie, l’amour filial, le doute et la rudesse de leurs conditions de vie.

L’épidémie en cours permet de portraiturer une société où les remèdes traditionnels n’ont pas encore été supplantés par les grandes découvertes scientifiques. Mara et Serena relèvent à cet égard de la tradition. Et c’est ce seuil précédant le progrès qui les accable d’ailleurs, puisque les croyances tendent à les considérer de manière injuste, voire à les condamner pour leurs modes de vie. Ainsi, avec Un sombre manteau, Jaime Martin nous offre une bande dessinée à la fois belle, engagée et poignante. Son récit ancré dans le XIXe siècle explore les thèmes de la superstition, de la médecine et de la condition féminine avec acuité. 

Un sombre manteau, Jaime Martin
Dupuis, juin 2024, 104 pages

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