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« Dans les lignes de la mer : Le Secret de Saint James » : la mémoire de l’eau

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Dans les lignes de la mer : Le Secret de Saint James, de Tom Graffin, Nathalie Ferlut et Thierry Leprévost, est un album graphique publié par Bamboo/Grand Angle, qui se distingue par la poésie qui émane de son récit, conjuguant éléments fantaisistes et réalités humaines universelles. 

La thématique principale de ce roman graphique n’est autre que le processus de deuil irrésolu de Manon, dont l’époux a tragiquement péri en mer. Il se juxtapose toutefois à l’univers onirique d’une île mystérieuse où se rassemblent les marins disparus. Ainsi, fort de ses dimensions métaphoriques, Dans les lignes de la mer : Le Secret de Saint James cherche à sonder les abysses de l’âme humaine et la puissance symbolique de la mer.

L’un des aspects les plus remarquables de cet album consiste en la poésie qui se dégage de ses éléments fantaisistes. L’île reculée où les marins emportés par la mer trouvent refuge est un lieu de rencontre entre réalité et imaginaire. Les dialogues de la mer, s’exprimant à travers les habits des marins, ajoutent une dimension presque mystique à l’histoire. Leurs marinières deviennent des vecteurs de communication entre les vivants et les morts ; témoins, porte-voix, c’est une fenêtre ouverte sur un ailleurs inattendu.

Léan, le marin maudit, et les autres âmes perdues trouvent un moyen de converser avec l’océan, de traduire ses pensées. Ce mélange de poésie et de fantastique crée une atmosphère singulière, dans laquelle le personnage de Manon, traumatisé par la perte de son mari Elio, va se fondre. Incapable de tourner la page, elle est hantée par l’idée d’une mer hostile et incapable d’accepter la disparition de son compagnon. 

Ces deux dimensions – la poésie de l’île fantaisiste et le traumatisme de Manon – cohabitent de manière subtile tout au long de l’album. Léan, avec son histoire tragique et son rôle de guide dans l’au-delà marin, ajoute une couche de complexité et de densité au récit. Ce télescopage de deux réalités donne lieu à une regard décentré sur la souffrance, la résilience et le deuil. Le voyage de Manon, initiatique à certains égards, la mène à une forme de quiétude. 

Dans les lignes de la mer : Le Secret de Saint James est à la fois complexe et poétique. Tom Graffin, Nathalie Ferlut et Thierry Leprévost ont réussi à créer un univers où la réalité et la fantaisie se rencontrent, offrant au lecteur une expérience immersive et riche en émotions. C’est aussi une ode à la mer, ou en tout cas à sa communauté, en se raccrochant à l’un de ses symboles : les marinières.

Dans les lignes de la mer : Le Secret de Saint James, Tom Graffin, Nathalie Ferlut et Thierry Leprévost
Bamboo/Grand Angle, juin 2024, 88 pages

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3.5

La BD de poche s’invite chez Glénat et Vents d’Ouest

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Les éditions Glénat et Vents d’Ouest lancent une nouvelle collection de bandes dessinées au format poche, proposées au tarif unique de 10 euros. Avec son format standard A5, ses larges rabats contenant un synopsis, une biographie et des photographies des auteurs, ainsi qu’une première sélection de titres attrayante, l’initiative a tout pour plaire, malgré un confort de lecture amoindri.

ces-jours-qui-disparaissent-avisCes jours qui disparaissent, de Timothé Le Boucher

Dans Ces jours qui disparaissent, Timothé Le Boucher nous immerge dans les méandres du trouble dissociatif de l’identité, à travers le parcours de Lubin Maréchal, un jeune homme d’une vingtaine d’années. Ce dernier se réveille un jour sur deux sans aucun souvenir de la journée écoulée ; il découvre alors qu’une autre personnalité s’empare de son corps durant ses absences. Cette cohabitation involontaire bouleverse profondément sa vie et celle de ses proches. Le récit aborde des thèmes complexes tels que les traumatismes et les mécanismes de défense psychologique. Par une narration prenante, Timothé Le Boucher interroge la notion d’identité et la dualité de l’être, avec la démonstration d’une communication difficile entre les deux entités qui se partagent le même corps. 

L-ete-fantome-Poche-avisL’Été fantôme, d’Elizabeth Holleville

L’Été fantôme d’Elizabeth Holleville narre les vacances d’été de Louison chez sa grand-mère, où elle se sent délaissée par ses cousines adolescentes. Sa rencontre avec Lise, le fantôme de sa grand-tante, lui apporte réconfort et amitié durant cette période de transition et relative abandon. Lise, incapable de quitter la maison sous peine de disparaître, prend place alors que Louison se sent extérieure aux préoccupations adolescentes de ses cousines – les sorties, les garçons… Le récit explore des thèmes typiques de cette période charnière, tels que l’éveil sexuel, les jalousies et les émois, tout en s’imprégnant d’une atmosphère surnaturelle parfaitement maîtrisée. 

Lettres-perdues-Poche-avisLettres perdues, de Jim Bishop

Jim Bishop crée un univers fantaisiste et poétique. Le jeune Iode attend désespérément des nouvelles de sa mère, partie en quête de nouveaux mondes habitables. Son aventure le mène à travers une société post-écocide où les animaux anthropomorphes cohabitent avec les humains. En chemin, il rencontre Frangine, une autostoppeuse au passé complexe, et un poisson-policier nommé Cycy. Le récit, teinté de mystère et d’émotion, traite du deuil, des relations humaines et de la résilience. Les dessins ronds de Bishop, influencés par l’animation japonaise, ajoutent une dimension visuelle riche à cette histoire touchante.

Les-Pieds-dedans-Poche-avisLes Pieds dedans, de Rabaté

Dans Les Pieds dedans, Rabaté propose une fable moderne et sarcastique sur deux familles cupides se disputant un héritage. Initialement publiés en couleur, les trois épisodes de cette série, ici réunis, offrent une critique caustique de la société, mettant en scène des personnages déclassés et pittoresques. Avec un humour noir et un cynisme mordant, Rabaté explore les aspects les plus sombres de l’humanité, tout en conservant une narration dynamique et amusante. Les dialogues crus et les situations grotesques sont de la partie, dans une veine scolienne assumée, offrant un regard sans concession sur les affaires d’héritage et les dérives du capitalisme.

Moby-Dick-Poche-avisMoby Dick, de Chabouté

L’adaptation de Moby Dick par Chabouté est une œuvre en tout point magistrale. En noir et blanc, elle parvient à capter l’essence du classique d’Herman Melville. Chabouté se concentre sur les caractéristiques notables des personnages, en particulier la folie obsessionnelle du capitaine Achab. Le dessin minutieux et les séquences muettes menées d’une main de maître créent une atmosphère presque hypnotique. Le récit, tout en respectant l’œuvre originale, propose une vision personnelle, aux forts reliefs psychologiques. L’épopée marine devient un terrain de réflexion sublimée par l’art de Chabouté, qui réussit à façonner une expérience visuelle et narrative haletante.

Une collection pleine de promesses

Cette nouvelle collection de bandes dessinées, à laquelle s’ajoutent Joe la Pirate et Ouessantines, constitue une initiative appréciable pour rendre la culture accessible à un public plus large. En proposant des œuvres variées et de qualité à un prix abordable, elle devrait permettre à tous, et surtout aux jeunes, de découvrir des récits devenus pour certains des classiques de la BD francophone. 

« Géopolitique du sport » : les muscles plutôt que les balles ?

L’ouvrage Géopolitique du sport, de Lukas Aubin et Jean-Baptiste Guégan, publié par les éditions La Découverte, met en lumière les interpénétrations entre le sport et la géopolitique. À travers des analyses et des cas concrets, les deux auteurs démontrent comment le sport sert de levier pour le soft power, influençant les relations internationales et la dynamique de puissance entre les États.

La première leçon tirée de ce livre est que le sport est intrinsèquement géopolitique. Que ce soit la Coupe du Monde au Qatar en 2022, les Jeux Olympiques de Pékin en 2008 ou les récupérations opérées en leur temps par les régimes fasciste et nazi, chaque événement sportif majeur est utilisé pour le soft power, pour faire étalage de ses capacités, pour exclure ou rapprocher des nations. Lukas Aubin et Jean-Baptiste Guégan ne s’y trompent pas quand ils affirment que « le sport peut et doit être considéré comme un levier, un révélateur et l’une des composantes de la puissance des États, qu’elle soit dure ou douce ». En d’autres termes, le sport devient un domaine stratégique pour faire rayonner un pays, mobiliser sa société et peser dans les instances sportives internationales.

Les auteurs mettent également en avant le rôle du sport dans le reflet des histoires migratoires et dans la création d’un sentiment d’appartenance nationale. Des équipes nationales comme celles de l’Allemagne ou de la France illustrent parfaitement comment le sport peut incarner la diversité et la dynamique migratoire d’un pays – l’euro actuellement disputé en apporte un témoignage édifiant. En parallèle, les performances sportives deviennent souvent un indicateur de la santé socio-politique des nations : les États en difficulté ont souvent des résultats décevants dans les grandes compétitions, tandis que les USA et l’URSS ont trusté les deux premières places des tableaux des médailles au plus fort de la guerre froide.

On le sait, les Jeux Olympiques de Sotchi pour la Russie ou la Coupe du Monde pour le Qatar ont servi de vitrines pour démontrer leur capacité à accueillir des événements mondiaux et à répondre aux standards internationaux. On ne sera pas davantage surpris de lire que des supersportifs tels que Lionel Messi ou Cristiano Ronaldo incarnent la nouvelle division internationale du travail sportif. Ces athlètes, évoluant sur un territoire global fait de compétitions et de promotions, deviennent des acteurs transnationaux et des enjeux géopolitiques autant que des biens marchands. L’arrêt Bosman dans le football a d’ailleurs servi d’incubateur en la matière. De leur côté, les rivalités sportives, à l’instar de celle entre l’Inter de Milan et l’AC Milan, s’appréhendent parfois comme des métaphores des tensions socio-économiques, ici opposant notamment les immigrés aux opulents.

Dans un ouvrage accessible et didactique, Lukas Aubin et Jean-Baptiste Guégan soulignent également les questions écologiques soulevées par l’organisation de compétitions sportives, ainsi que l’importance du supportérisme géographique et identitaire. Les événements sportifs dominent largement le classement des émissions de télévision les plus regardées, illustrant leur capacité à rassembler des audiences mondiales. Depuis les années 1960, la retransmission des Jeux Olympiques et d’autres événements majeurs, tels que la Coupe du monde de football ou le Tour de France, a explosé grâce à la télévision et aux satellites, augmentant peu à peu l’influence économique des droits télévisuels, désormais essentiels à l’équilibre des clubs ou des organisations.

Enfin, comment ne pas évoquer le nation building et le nation branding ? Les pays émergents, comme le Brésil, l’Afrique du Sud ou la Chine, utilisent le sport comme un outil essentiel de leur renommée mondiale. Ces nations se servent des grandes compétitions pour promouvoir leur image à l’étranger. Cependant, comme le rappellent à dessein les auteurs, l’organisation de tels événements peut aussi générer des frictions avec les populations locales, comme en témoignent les Jeux Olympiques de Tokyo en 2020 en pleine pandémie ou ceux de Montréal en 1976, où les dépassements de coûts ont été considérables (de l’ordre de… 720 % !).

Géopolitique du sport passe du sponsoring à l’activisme sportif des pays arabes en passant par les préférences affichées par les Américains ou les Européens. Lukas Aubin et Jean-Baptiste Guégan fournissent une analyse pertinente de l’interconnexion entre le sport et la géopolitique. Car les compétitions sportives demeurent un domaine stratégique pour les États cherchant à affirmer leur puissance sur la scène internationale. En explorant ces multiples dimensions, l’opuscule aide à poser un regard plus fin sur les médailles et leur revers.

Géopolitique du sport, Lukas Aubin et Jean-Baptiste Guégan
La Découverte, juillet 2024, 128 pages

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4

Le Comte de Monte Cristo est un chef d’oeuvre, il le sait et il s’en vante

À peine sortie de l’adaptation correcte des Trois Mousquetaires que l’ombre de Dumas plane de nouveau sur nos écrans. Dire que nous craignions ce nouveauté projet tient de l’oeuphemisme. Comment adapter efficacement en un seul film un titre aussi passionnant et complexe que le livre éponyme de 1844 ? Finalement et sans échapper à quelques défauts, Le Comte de Monte Cristo réussit son pari : celui d’etre, à ce jour, la meilleure adaptation des aventures d’Edmond Dantès.

Vous me trouvez brutal ?

Présenterons-nous l’histoire qui traverse la littérature, nos écoles, nos cinémas ou nos chansons depuis près de deux siècles déja ? Oui ? D’accord. Le Comte de Monte Cristo, c’est un peu l’incarnation parfaite de l’expression : « La vengeance est un plat qui se mange froid ». Établie sur plusieurs decennie, l’intrigue suit l’histoire d’Edmond Dantès, jeune et nouveau capitaine de navire dont la vie sera brisée le jour de son mariage, victime d’un complot dont nous vous laissons découvrir les motifs. S’évadant de très (très) nombreuses années après sa douloureuse incarcération, riche d’une fortune colossale et d’un savoir encore plus grand, Dantès n’a qu’une idée en tête : se venger.

Ce qui frappe en premier abord, bien sûr, c’est la qualité et la justesse du jeu de Pierre Niney. On s’amusera de le voir en début de film sous les traits d’un Edmond Dantès supposément sorti de l’adolescence depuis peu (l’acteur avait près du double de l’âge de son personnage lors du tournage). En revanche, dès que les événements se déclenchent, on oublie très vite ce détail pour se concentrer sur le présent, ce qu’Edmond traverse. Nul besoin d’attendre que le jeune homme revienne sous les traits du Comte pour se sentir impliqué. Et, comme tout bon film, plus les événements vont se succéder, plus les performances des comédiens seront excellentes et plus l’oeuvre  gagnera en rythme et en intensité. Oui, Le Comte de Monte Cristo dure près de 3h. Pourtant, en ressentit, on en est loin.

Comme vendu, on y suit bel et bien une histoire de vengeance. Et, si les lecteurs pesteront forcément face à de très nombreux oublis, on reste sur une très belle leçon de narration, offrant au spectateur de délicieux sourires malicieux, face à la complexité et parfois à la noirceur du plan de Dantès. L’oeuvre de Dumas porte en elle énormément de thèmes et de messages, que le film garde avec une vraie justesse. Dommage, tout n’est pas parfait. Certains pans de l’intrigue sont trop expediés, particulièrement sur le dernier acte. À l’instar d’Harry Potter qui va enfin avoir droit à une bonne adaptation avec HBO, c’est avec une série télévisée que l’histoire aurait eu la chance d’atteindre l’apogée de son potentiel. Du moins, si elle avait gardé les qualités techniques du film.

Un contre tous, tous pour un

Dès les premières minutes, le ton est lancé et ce de la plus belle des façons. Musique épique et hollywoodienne, visuels somptueux dans une superbe scène de naufrage, on est immédiatement happé par la qualité technique et artistique de l’oeuvre. Difficile de bouder, sortant des Trois Mousquetaires et de la faiblesse insolente de leurs scènes d’introduction. Oui, on pourrait se dire que le budget plus coûteux que d’Artagnan ou Milady y est pour quelque chose. Dans les faits, non. Le budget n’est qu’une grande aide, sans une vision créative claire et s’il n’est pas porté par un(e) réalisateur/trice compétent(e). Ici, le duo X fait des merveilles.

Oui, les acteurs épatent, car bien dirigés. Chaque regard, chaque plan et chaque placement de personnage raconte quelque chose. C’est d’autant plus vrai que les décors, débordant de luxure et de détails, offrent une identité hors normes à chaque lieux où l’intrigue évolue. Certaines scènes bluffent par leur remarquable tension, tant chaque élément est à sa place. La musique, superbe, s’occupe du reste. On retrouve dans cette production tout ce que l’on aime dans le cinéma et pas seulement dans le cinéma français. Et, finalement, on sort des 3 heures en se disant qu’on n’aurait pas boudé un petit quart d’heure de plus. La marque des grandes oeuvres, assurément !

Bande-annonce : Le Comte de Monte Cristo

Fiche Technique : Le Comte de Monte Cristo

Réalisation : Alexandre de La Patellière / Mathieu Delaporte
Scénario : Alexandre de La Patellière / Mathieu Delaporte, d’après le roman d’Alexandre Dumas
Casting : Pierre Niney / Laurent Lafitte / Bastien Bouillon / Anais Demoustier
Production : Chapter 2 et Pathé Films
Distribution : Pathé
Durée : 178 minutes

Sortie : 28 Juin 2024 en salles

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4.5

In Water : L’essence des émotions

Comment savoir si les films de Hong Sang-Soo sont faits pour nous ? Comment être sûr qu’un film de 1h06, comme Grass, qui se concentre uniquement sur les interactions sociales entre les clients d’un café, va nous plaire ? Comment appréhender Un jour avec, un jour sans, où deux perspectives différentes d’une même journée sont explorées ? Comment deviner si un film de 1h37, comme Walk Up qui raconte la vie d’un réalisateur quinquagénaire prétentieux, résonnera en nous ? Et surtout, comment savoir si, ce mercredi 26 juin, un film comme In Water, flou de bout en bout, parviendra à nous émouvoir ? La seule façon de le savoir est de s’y aventurer.

Personne ne crée comme Hong Sang-Soo. D’autres réalisateurs réussissent à s’éloigner des standards économiques de l’industrie cinématographique mondiale, que ce soit en Asie ou en Amérique latine. Cependant, dans ce terreau créatif à contre-courant, personne n’incarne l’essence de Hong Sang-Soo comme lui.

Le réalisateur a un caractère unique. À chaque nouvelle œuvre, on pourrait croire qu’il propose une nouvelle idée incongrue par manque de créativité, pour différencier chacun de ses films. Dans In Water, l’idée qu’il choisit est le flou. À part l’un des premiers plans du film, aucun ne sera net. Mettons de côté directement les interprétations classiques : oui, peut-être que le flou symbolise les personnages perdus dans leur vie, artistiquement ou relationnellement. Peut-être que c’est ce qui est sous-entendu… ou peut-être pas. Est-ce vraiment le sujet du film ? Il ne semble pas. Dans In Water, il s’agit de tout plonger dans le flou et de voir ce qui émerge de ces profondeurs aquarellées.

Et ces profondeurs, c’est ce qui intéresse Hong Sang-Soo. Pas celles des objets inertes, qui sont inintéressants à ses yeux, mais celles des émotions de ses personnages. Hong Sang-Soo est touché par les gens et les situations dans lesquelles ils se trouvent, surtout lorsqu’ils conversent. Pour ce film, comme pour les autres, mieux vaut ne pas être misophone. Les conversations sont toujours plus riches chez le réalisateur coréen lorsqu’elles se déroulent autour d’un repas, et avec de l’alcool.

Le scénario du film tourne autour d’un aspirant réalisateur, Seoung Mo (Shin Seokho), qui propose à deux de ses ami(e)s de jouer dans son premier court métrage. L’idée ? Il ne la connaît pas encore, elle viendra… Les deux acteurs se plient néanmoins volontiers aux directives de leur ami. Sangguk (Ha Seongguk), qui aspire lui aussi à devenir réalisateur, s’occupe de la caméra. Namhee (Kim Seungyun), quant à elle, est l’actrice principale de ce projet balbutiant. Jour après jour, ils se promènent au gré de l’inspiration de Seoung sur l’île rocheuse de Jeju. Sentant qu’ils sont au bon endroit, ils filment ; sinon, ils recommenceront demain, espérant trouver un meilleur décor ailleurs. Hong Sang-Soo documente ce processus, et lors d’une de leurs déambulations, Seoung fait la connaissance d’une femme nettoyant seule la plage. Fasciné par le caractère solitaire et ingrat de cette tâche presque cachée par les falaises, et par le contraste avec les touristes absorbés par le spectacle de l’eau, il décide de prendre cette rencontre comme point de départ de son film.

Il a trouvé l’idée. Jusqu’ici, Hong Sang-Soo a fait le minimum syndical pour ce qui ne l’intéresse pas vraiment : la cohérence d’un scénario. Maintenant, il est temps, dans ce marasme de déformations optiques, de chercher l’émotion réelle. Et cela viendra de Seoung. Il souhaite ajouter à son court métrage une chanson qu’il avait écrite pour l’anniversaire de son ancienne copine. Tellement ému par la nouvelle destinée qu’il offre à sa musique, il appelle son ex-copine pour lui en demander la permission. Et c’est là toute la beauté du film, et généralement des œuvres du maître sud-coréen. Quand une idée émerge, lorsqu’elle nourrit son cinéma, elle doit être imprégnée d’émotion. Il n’introduit pas la musique par pur souci esthétique. Le choix de cette chanson est motivé par Seoung, car il pense que ce réceptacle d’une émotion peut servir à nouveau. Ce ne sont pas des idées mortes. Hong Sang-Soo prend des éléments déjà imprégnés d’émotions. Ce sont des objets chauds, empreints de considération, et non des entités froides et distantes.

Le tournage du court métrage nous est montré. Seoung explique qu’il veut recréer sa rencontre avec la femme nettoyant la plage à l’ombre des falaises, en ajoutant une poursuite avec son propre double, un personnage qui suivrait cette femme, pris de passion, peut-être de trop. Toujours dans ce flou, on ne sait plus dans quel tournage nous sommes. Sommes nous dans le court métrage du jeune réalisateur ou dans le film de Hong qui reprend le dessus ? Le long métrage se termine sur cette dernière scène où la musique déverse l’émotion qu’elle contenait. Un téléphone est utilisé pour diffuser le son, capté directement par la caméra, pendant que Seoung joue son personnage qui s’enfonce dans la mer. Mais est-ce vraiment du jeu ? La musique, imprégnée de l’émotion qu’il a créée, l’accompagne dans son déclin. Le son se coupe bien avant la fin de ce dernier plan, laissant sous le bruit des vagues l’enfoncement d’un corps flou. Un corps qui, sans son cette fois-ci, s’enlise dans l’océan.

Alors, que dire de ce flou ? Eh bien, comme toujours, Hong Sang-Soo démontre qu’il ne nous faut pas grand-chose pour accepter l’émotion du réel. Comme dans le film de Derek Jarman, Blue de 1993, même un écran bleu peut bouleverser le cœur. Ce n’est pas ce que l’on voit, ce que l’on perçoit, qui constitue la force émotionnelle, mais l’émotion elle-même qui détermine l’impact sur les spectateurs. Le flou semble ici être la plus brillante des idées du réalisateur jusqu’à son prochain film. Nous ne sommes pas focalisés sur des visages ou des interprétations corporelles. Nous créons notre propre compréhension des actions. Nous sommes actifs dans ce visionnage, et c’est ce qui rend ce film si simple, si beau. Il ne nécessite pas grand-chose pour nous captiver, à partir du moment où le réalisateur sollicite notre participation. Quel très beau film, probablement encore plus beau quand on le revoit dans sa tête, dans son flou.

Bande-annonce : In Water

Synopsis : Sur l’île rocheuse de Jeju, un jeune acteur réalise un film. Alors que l’inspiration lui manque, il aperçoit une silhouette au pied d’une falaise. Grâce à cette rencontre et à une chanson d’amour écrite des années plus tôt, il a enfin une histoire à raconter.

Fiche technique : In Water

Réalisation : Hong Sang-Soo
Scénario : Hong Sang-Soo
Image : Hong Sang-Soo
Son : KIM Hyejeong
Montage : Hong Sang-Soo
Musique : Hong Sang-Soo
Assistant réalisation : KIM Soryung
Direction de production : KIM Minhee
Production :  JEONWONSA FILM CO.
Pays de production : Corée du Sud
Langue originale : coréen
Date de sortie : 26 juin 2024

In Water : L’essence des émotions
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5

Pastorius Grant, en territoire Comanche

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Dans un décor typique du Far West, du genre vallée de la mort, deux hommes à cheval sont à la poursuite d’un autre, également à cheval. Tous trois sont des chasseurs de primes qui visent les 5 000 dollars annoncés pour la capture d’un certain Big Hand. Les protagonistes se déplacent dans une réserve indienne qu’ils considèrent comme désertée par les Comanches.

Quel beau métier que celui de chasseur de primes… Pour s’approprier les 5 000 dollars promis, trois hommes pourraient s’entretuer pour un quatrième qui doit être plus ou moins du même acabit. Au détour des conversations, on apprend que le duo en poursuite est constitué de deux frères nommés Tavez et Porti. Visiblement Porti le plus mince dirige et Tavez l’enveloppé suit parce qu’il manque d’intelligence et de lucidité. Quant à celui qu’ils suivent, tous le connaissent sous le nom de Pastorius Grant. Un pasteur chasseur de primes ? Évidemment non, l’homme n’est pas plus pasteur que vous ou moi. Mais il faudra attendre la fin pour mieux comprendre pourquoi il se fait appeler ainsi. Et puis, au début, il n’est pas seul puisqu’il a capturé Big Hand et le traine, ficelé… Depuis deux jours, Big Hand suit Pastorius Grant à pied, contraint et forcé. Pastorius Grant comme Tavez et Porti arborent de grosses moustaches épaisses, à la mexicaine. Enfin, élément fondamental de l’intrigue, Pastorius Grant tousse méchamment. A tel point qu’on le sent au bout du rouleau.

Une rencontre

Alors que Pastorius Grant tente de s’organiser, il tombe (à moins que ce soit l’inverse) sur une gamine qui se déplace en compagnie d’un gros cochon dont elle dit que c’est tout ce qui lui reste de son père. Bizarrement, elle annonce qu’elle cherchait Pastorius Grant, celui-ci pouvant venger son père. Évidemment, Pastorius Grant a bien autre chose en tête que d’apporter son aide à une gamine dont il ne comprend pas trop ce qu’elle veut, nous non plus d’ailleurs. Encore une fois, il faudra attendre la fin pour mieux saisir le pourquoi du comment. Le fait qu’elle soit aveugle n’explique pas tout, loin de là. Et puis, la donne va se trouver bouleversée par l’irruption de Comanches…

Un style bien particulier

De ce petit roman graphique (114 pages) on retient surtout son traitement graphique vraiment particulier, qui saute aux yeux dès l’illustration de couverture, avec ses couleurs vives. Des couleurs qu’on retrouve tout au long de l’album, ce qui colle plutôt bien à la région où se situe l’action, écrasée de chaleur, sous un soleil de plomb. Le style du dessin frappe également et peut rebuter voire même dissuader de se lancer dans cette lecture. En effet, Marion Mousse (scénario, dessin et couleurs) exécute ses dessins à coups d’aplats particulièrement épais, façon aquarelle me semble-t-il. Mais, contrairement à ce que les aquarellistes apprécient généralement, ici il use et abuse de couleurs particulièrement vives, limite agressives. Et si cela correspond bien à l’atmosphère de la région, cela correspond aussi aux caractères des personnages. Quant à l’épaisseur du trait, elle s’accorde avec la grossièreté des caractères des protagonistes. Ce style qui fait la part belle aux paysages, on finit par l’apprécier, surtout que de nombreuses planches ne comportent aucun dialogue, tout en privilégiant une organisation générale de très bonne facture. En effet, la variété de tailles et dimensions des dessins donne une bonne respiration à l’album, sans oublier de mettre en valeur certains moments clé de l’intrigue.

Particularités du scénario

La simplicité apparente de la situation de base va voir de vraies évolutions qui bouleversent régulièrement nos premières certitudes. Comment la gamine, aveugle rappelons-le, sait-elle qu’elle aborde Pastorius Grant ? D’où sort-elle, accompagnée de son cochon ? Que penser exactement de ce lieu vénéré par les Comanches, à cause de cet immense rocher qui tient en équilibre dans le vide, ainsi que nous le montre l’illustration de couverture ? Quant à Pastorius Grant, sur son revolver on observe une croix qui doit constituer la raison pour laquelle l’homme est ainsi désigné. Mais, bien entendu, l’histoire réelle de l’homme et de son revolver n’est pas si simple que cela. L’album ne manque pas de péripéties, certaines crédibles et d’autres moins. Au crédit du dessinateur, on peut lui accorder le fait qu’il maintient un beau suspense, jusqu’à une séquence en forme de révélation finale qui donne à réfléchir. A mon avis, elle est forcément à placer dans le passé de Pastorius Grant, mais je n’arrive pas à décider si je dois la considérer comme un rêve de celui-ci ou bien juste un souvenir qui remonte à la surface de sa conscience. Bref, sans qu’elle soit bancale, elle ne me convainc pas pleinement, parce qu’elle n’explique pas tout. Ainsi, je me demande comment la gamine a vécu depuis qu’elle est sortie du berceau. Qui l’a éduquée ? Comment a-t-elle pris connaissance de la volonté de vengeance de son père ? Aurait-elle été élevée par des Indiens qui l’auraient recueillie ? Certains points restent à creuser. D’ailleurs, le rôle des Indiens dans cette histoire n’est pas franchement clair, même si on comprend que les colons les ont pervertis pour exploiter les richesses de leurs terres. Mais, pourquoi les chasseurs de primes considèrent-ils, à tort, que les Indiens ont déserté la région depuis longtemps ?

Pastorius Grant, Marion Mousse
Dargaud : sorti le 24 mai 2024
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3

« Les Profs » et « Les Petits Mythos » mettent le sport à l’honneur

À l’approche des Jeux Olympiques de Paris, les éditions Bamboo mettent le sport en lumière avec la sortie simultanée d’« Éric, prof de sport » et de « Les Petits Mythos présentent les Jeux antiques ». La première est une compilation des meilleures gags mettant en scène le dynamique et excentrique Éric, tandis que la seconde nous plonge dans l’univers des compétitions sportives de la Grèce antique.

Les-Profs-Best-Or-Prof-de-sport-avisLes Profs : Éric, Prof de sport

Éric est un personnage phare de la série Les Profs. Loin d’être un enseignant ordinaire, il est au contraire reconnu pour ses méthodes d’enseignement peu conventionnelles, à travers lesquelles il fait vivre à ses élèves des aventures rocambolesques. Ses activités sportives sont en effet souvent extrêmes, rarement conformes aux attentes de sa Direction.

Cet album est une sorte de best-of des gags d’Éric, tirés d’une trentaine d’albums. Chaque planche est un condensé de comédie visuelle où Éric attend souvent trop de ses élèves, dialogue de manière mordante avec ses collègues, ou utilise des stratagèmes invraisemblables pour motiver ses ouailles. Qu’il s’agisse de placer un crocodile dans une piscine ou d’inciter ses élèves à frapper une représentation grotesque d’un concierge raciste, l’humour qui entoure le personnage d’Éric apparaît aussi débridé que ses idées.

L’album met également en scène d’autres professeurs emblématiques, comme ce fameux prof d’histoire fan de Napoléon. Les interactions entre les différents enseignants ajoutent une dimension supplémentaire au comique déployé par les auteurs, en présentant une galerie de personnages colorés et attachants – avec la particularité de placer Éric toujours un peu à la marge de la sphère professorale (pas de devoirs à corriger, pas de leçons à préparer, etc.).

Les-Petits-Mythos-presentent-Les-jeux-antiques-avisLes Petits Mythos présentent les Jeux antiques

Les Petits Mythos présentent les Jeux antiques est avant tout un album didactique qui alterne entre des planches de bande dessinée traditionnelles et des fiches informatives. Il offre une exploration détaillée des Jeux Olympiques antiques, de leurs origines mythiques à leur impact culturel et historique.

L’album ne se contente pas de parler des Jeux Olympiques. Il aborde également les autres compétitions de l’époque, telles que les Jeux Pythiques à Delphes, les Jeux Isthmiques à Corinthe, et les Jeux Néméens. Chaque jeu est présenté avec ses particularités, ses rituels et ses champions emblématiques. Le lecteur découvre comment les athlètes antiques s’entraînaient, l’organisation des jeux et les différents types d’épreuves, y compris les courses hippiques ou la lutte.

L’album ne s’arrête d’ailleurs pas à la Grèce et s’étend jusqu’aux jeux de Rome. On y apprend, fait insolite, que les jeux romains intégraient souvent des exécutions publiques, ajoutant ainsi une dimension macabre – et exemplaire – aux divertissements. Les gladiateurs, les courses de chars et les condamnés à mort faisaient partie intégrante de ces jeux parfois sanglants qui fascinaient les foules.

Ludo-éducatif

Ces deux albums des éditions Bamboo sont non seulement divertissants mais aussi éducatifs. Ils permettent de découvrir ou redécouvrir l’importance du sport dans différentes cultures et époques, tout en offrant un moment de lecture plaisant et enrichissant. Ces deux albums sont une excellente manière de célébrer les Jeux Olympiques de Paris, en offrant aux lecteurs de tous âges une plongée dans l’univers du sport, de l’Antiquité à nos jours. Préparez-vous à rire et à apprendre avec Éric et Les Petits Mythos, dans des aventures qui vous muscleront les zygomatiques et éveilleront votre curiosité historique.

Les Profs : Éric, prof de sport, Erroc, Sti, Pica et Simon Léturgie
Bamboo, juin 2024, 48 pages

Les Petits Mythos présentent les Jeux antiques, Christophe Cazenove et Philippe Larbier
Bamboo, juin 2024, 48 pages

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3.5

« Parker Girls » : crimes et vengeance

Dans Parker Girls, publié aux éditions Delcourt, Terry Moore nous plonge dans une affaire à multiples ramifications, où des femmes impitoyables s’attaquent à un homme d’affaires corrompu. Ce roman graphique reprend les personnages de Strangers in Paradise pour tisser une intrigue à tiroirs, complexe et haletante. 

L’histoire débute dans le cadre idyllique des îles Turques-et-Caïques, où une femme nommée Alex attire un homme, Mark, dans un jeu de séduction où la duplicité tient les premiers rôles. À Malibu, c’est la découverte du corps sans vie de Piper, une Parker Girl mariée à un milliardaire, qui crée l’intérêt des médias et éveille les soupçons de ce groupe de femmes aussi confidentiel que redoutable. Le point commun entre les deux affaires ? Zackary May, magnat de la tech’, pionnier dans la protection environnementale et détenteur de comptes bancaires secrets pourvus par les autorités chinoises… et délestés par son comptable, ledit Mark. 

Dans un noir et blanc parfaitement opportun, Terry Moore échafaude un récit à tiroirs dans lequel se glissent une histoire de vengeance, une bonne dose de corruption, des considérations écologiques et surtout des femmes fortes en gueule (et en poing). Les Parker Girls, déterminées à élucider le meurtre de l’une des leurs et à la venger, utilisent leur savoir-faire pour infiltrer le monde de Zackary, récupérer les fonds volés, interroger quelques témoins du meurtre de Piper et faire sauter à peu près tout ce qui peut l’être. Il est ainsi beaucoup question de loyauté dans Parker Girls.

Les interactions entre les différents personnages sont marquées par des dialogues souvent incisifs et des rebondissements qui maintiennent un suspense constant. Le milliardaire avance ainsi à sa rivale : « Je ne tue pas les gens, Katchoo. Je les laisse s’en charger eux-mêmes. » Laquelle répond : « C’est trop chou, Zack. On écrira ça sur ta tombe. » Par ailleurs, bien qu’ils n’apparaissent qu’en surface, les liens financiers et politiques entre Zackary et la Chine suggèrent les collusions et tromperies qu’il peut y avoir entre les différentes sphères de pouvoir. Les Parker Girls ne se feront évidemment pas prier pour y faire un peu de ménage, non sans peine.

Ce spin-off de la série Strangers in Paradise fonctionne très bien de manière autonome, bien qu’il manque probablement de profondeur considéré dans son unicité. Mêlant assez habilement intrigues criminelles, drames humains et critiques sociales, Parker Girls n’en demeure pas moins prenant : entre kidnappings et destructions, tentatives de manipulation et mensonges, il portraiture un monde frelaté où la puissance nocive des hommes est battue en brèche par le courage et l’esprit de corps des femmes. 

Parker Girls, Terry Moore
Delcourt, juin 2024, 224 pages 

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3.5

« Les Hautes Solitudes » : la fascination de l’ailleurs

Les Hautes Solitudes : Voyage en pays golok, de Christian Perrissin et Boro Pavlovic, paraît aux éditions Glénat. Cette bande dessinée nous transporte dans les contrées mystérieuses et inhospitalières du Tibet. Récit d’aventures et de découvertes, marqué par des péripéties parfois tragiques, ce premier tome se penche sur deux frères, François et Gabriel, qui matérialisent dans la douleur un projet d’enfance.

Le récit commence par un rêve d’enfance : les frères de la Grézère, fascinés par les histoires des brigands golok et les mystères du Tibet, expriment l’ambition d’explorer, une fois adultes, ces terres inaccessibles. Gabriel ne partage toutefois pas l’attrait de son frère François pour la géographie et l’ethnologie : il aspire à une carrière militaire, influencé par leur père, ancien commandant. Ces aspirations divergentes les mènent finalement, dix-huit ans plus tard, à l’été 1939, aux portes du Tibet interdit. François, désormais géographe, et Gabriel, récemment renvoyé de l’armée, se retrouvent à Kangting, la dernière cité chinoise avant le Tibet.

Kangting est une ville frontière peuplée de missionnaires catholiques, de soldats et de marchands. Les deux frères y découvrent les coutumes locales, comme l’enterrement précipité des morts. On les prévient également contre les préjugés sur les étrangers, qui rendent leur expédition particulièrement périlleuse. « Le Golok tient plus que tout autre Tibétain à sa liberté. Tout étranger, même chinois, est un ennemi potentiel. »

François rencontre d’autres problèmes. Gabriel, marqué par son renvoi humiliant de l’armée, trouve refuge dans la drogue. Sa dépendance affecte son jugement et sa capacité à participer pleinement à l’expédition. En sus, l’armée chinoise essaie de greffer un contingent militaire au périple du géographe. Sauf que François ne l’entend pas de cette oreille. Au contraire, les méthodes expéditives des Chinois le rebutent. Abattant un voleur, ils se justifient de la sorte : « Nous ne pouvons jeter en prison tous les hors-la-loi. Ils sont bien trop nombreux. Pour beaucoup, ce ne serait même pas une punition. La plupart des Tibétains vivent dans un tel dénuement qu’ils seraient trop heureux d’être nourris et logés aux frais de l’administration. »

Les paysages tibétains, avec leurs vallées fertiles et leurs montagnes inhospitalières, font l’objet de représentations somptueuses. Boro Pavlovic donne corps avec talent à ces contrées lointaines, dans lesquelles la petite expédition poursuit finalement son chemin sans escorte militaire, une décision que Gabriel remet en question, craignant les dangers qui les guettent. Les deux frères sont accompagnés de Bao, un veuf sans enfant, souffrant bientôt de maux de tête et de nausées, qui semble chercher dans ce voyage une échappatoire à sa solitude. Le périple est toujours plus marqué par les souffrances physiques et psychologiques, exacerbées par les conditions extrêmes des montagnes tibétaines…

Le récit se base sur le journal de François, dont les pages illisibles laissent quelques zones d’ombre, renforçant le mystère et l’incomplétude de l’aventure. Les Hautes Solitudes : Voyage en pays golok parvient à capter l’essence des grandes aventures littéraires, où les personnages, poussés dans leurs derniers retranchements, finissent finalement par se livrer eux-mêmes. L’ensemble est très convaincant, suffisamment dense pour tenir en haleine le lecteur, et d’une grande beauté visuelle. On attend la suite avec impatience. 

Les Hautes Solitudes : Voyage en pays golok, Christian Perrissin et Boro Pavlovic
Glénat, juin 2024, 64 pages

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3.5

« Atlas de la montagne » : les sommets terrestres

Publié aux éditions Autrement, Atlas de la montagne, de Xavier Bernier et Christophe Gauchon, enrichit notre compréhension des sommets terrestres, abordant leurs reliefs, leur environnement et leur rôle touristique ou culturel, ainsi que les défis et les opportunités qu’ils présentent.

Les montagnes, par leur majesté et leur immensité, suscitent depuis toujours fascination et respect. Les auteurs commencent par explorer l’origine de leurs noms, révélant leur signification culturelle et linguistique. Par exemple, le kanji japonais « yama » (山) symbolise la montagne, illustrant l’importance de ces formations géographiques dans diverses cultures. La mesure des montagnes, tôt problématisée dans l’ouvrage, est une science précise qui nécessite une compréhension approfondie du globe et des techniques reproductibles à travers le monde. Les auteurs rappellent cette évidence : la hauteur perçue d’une montagne n’est pas toujours un indicateur fiable de son altitude réelle. 

L’histoire de l’exploration montagneuse est à la fois riche et passionnante. Des aventuriers et géographes comme Alexandra David-Néel et Sven Hedin ont consacré une partie de leur vie à arpenter ces reliefs difficiles. Et quand l’homme a mis les moyens pour la construction d’infrastructures en montagne, comme la route du Karakorum, cela a souvent entraîné des sacrifices importants – dans ce cas précis, avec plus de 1000 travailleurs, principalement pakistanais, ayant péri pendant le chantier.

Les auteurs le rappellent : les montagnes ont nécessité des prouesses d’ingénierie pour leur traversée. Plus prosaïquement, elles font le lit des motards et automobilistes recherchant des sensations fortes et sillonnant volontiers les segments élevés des routes, tandis que les tunnels offrent une alternative pratique mais non sans risque. Les conflits militaires s’invitent aussi dans les régions montagneuses, comme en Afghanistan ou dans le Caucase, et les deux sont irrémédiablement associés dans nos conceptions.

Les montagnes servent souvent de refuges culturels et de conservatoires de traditions nationales. Des groupes ethniques isolés, comme les Berbères ou les Sicules, y préservent leurs modes de vie ancestraux. La densité de la population diminue avec l’altitude, mais certaines garnisons militaires, comme celles du glacier de Siachen, se maintiennent à plus de 6000 mètres. Par ailleurs, Xavier Bernier et Christophe Gauchon font état de dynamiques de peuplement qui peuvent s’inverser en raison des conditions environnementales favorables en altitude, comme la fraîcheur et l’humidité. De nombreuses capitales mondiales, notamment en Afrique et en Amérique latine, se trouvent à plus de 1000 mètres d’altitude, même si elles atteignent rarement l’ampleur démographiques de Mexico. L’urbanisation touristique dans les stations d’altitude témoigne d’un attrait renouvelé pour les montagnes, tout comme la gentrification observée dans des régions comme les Rocheuses du Montana.

Les montagnes sont des écosystèmes fragiles mais cruciaux. Les parcs nationaux, comme celui de Yellowstone ou les réserves alpines, protègent ces espaces naturels. Les phénomènes climatiques y sont exacerbés : le gradient thermique moyen est de -0,6 degrés Celsius par 100 mètres d’altitude, et l’albedo (réflexion de la lumière sur la neige) intensifie l’ensoleillement. Les variations de température peuvent dépasser 50 degrés entre le jour et la nuit, faisant des montagnes des réserves naturelles de froid. Ces conditions extrêmes n’en font pas moins des lieux privilégiés pour l’observation astronomique.

L’Atlas de la Montagne allie histoire, science, culture, écologie et bien entendu géographie pour saisir avec exhaustivité son objet d’étude. Cet ouvrage rappelle l’importance des montagnes dans notre monde, non seulement comme des merveilles naturelles, mais aussi comme des refuges culturels, des défis d’ingénierie et des écosystèmes précieux. 

Atlas de la montagne, Xavier Bernier et Christophe Gauchon
Autrement, juin 2024, 96 pages 

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4

Malevil ou un essai de film post-apocalyptique singulier à la française

D’un roman singulier au carrefour des genres, le réalisateur Christian de Chalonge fait un film tout aussi inclassable. Si ce dernier s’éloigne de l’œuvre originale, il porte aussi la patte incontestable de son auteur.

Dans les années 1980, alors que le cinéma de genre est encore peu développé en France, certains cinéastes tentent des projets audacieux et originaux. Notamment celui d’un film post-apocalyptique français adapté d’un roman culte paru une décennie plus tôt. En résulte un film assez étrange, Malevil, difficilement classable et intéressant aussi bien dans l’histoire qu’il récite que dans son contexte de réalisation.

Une œuvre ambitieuse purement française

Tout commence avec la parution du roman éponyme de Robert Merle en 1972 aux éditions Gallimard. Il raconte l’histoire d’un cataclysme nucléaire ayant ravagé la France et auquel réchappe une poignée de survivants au château de Malevil dans le Périgord. Ces rescapés s’efforcent d’abord de survivre, ensuite de reconstituer une nouvelle société en agrégeant d’autres isolés et en combattant des bandes de pillards meurtriers ainsi qu’un pseudo-évêque aux velléités de dictateur. Le roman aborde de nombreux thèmes dans l’air du temps des années 1970 : la politique, la religion, le monde rural, le rôle du chef, le mode d’organisation des sociétés, les relations homme-femme et le rapport de l’homme à la nature et à la technologie. Le récit est entièrement relaté du point de vue du narrateur, un certain Emmanuel, à l’exception du dernier chapitre traitant des actions postérieures à sa mort. Doté d’un certain succès, le livre reçoit la prix John Wood-Campbell Memorial en 1974 et devient un classique de la littérature de science-fiction française, étant même cité dans La Bibliothèque idéale de la SF publiée par Albin Michel en 1988, même s’il est au carrefour d’autres genres comme le roman d’aventures ou le robinsonnade.

En 1980, Christian de Chalonge, réalisateur atypique, entreprend d’adapter le roman en long-métrage de cinéma, poussé par le producteur Claude Nedjar. Le réalisateur travaille sur le projet avec son scénariste attitré Pierre Dumaillet qui avait déjà écrit le scénario de son précédent film L’Argent des autres. C’est d’ailleurs grâce au succès de ce film (où jouaient déjà Serrault et Trintignant) que le producteur décide de donner sa chance au projet. Pour son casting, il s’entoure d’acteurs populaires plutôt abonnés aux comédies comme Jacques Villeret ou le chanteur Jacques Dutronc et, surtout, l’acteur fétiche de de Chalonge : Michel Serrault. Le tournage a lieu dans l’Aveyron et le département de l’Hérault en septembre et octobre 1980, pour une sortie le 13 mai 1981. Ne rencontrant pas un grand succès, le film sera assez vite oublié avant de connaitre un regain d’intérêt par le biais de YouTube. Il est à noter qu’un téléfilm suivra (réalisé par Denis Malleval) ainsi qu’une pièce de théâtre jouée en 2012. Voyant de nombreuses différences avec son roman, Robert Merle dénoncera l’adaptation et demandera à ce que son nom soit retiré du générique, seule subsistant la mention, « inspiré du roman de Robert Merle ». Malgré son relatif échec, le film est intéressant à plus d’un titre.

Un film de genre inclassable

Le film peut se vanter d’avoir une ambiance propre très particulière. Là où la grande majorité des films post-apocalyptiques de cette décennie, dans la lignée des Mad Max de Georges Miller, misent essentiellement sur la violence, les courses-poursuites et les paysages désertiques, Malevil s’en distingue en adoptant un rythme assez lent, des portraits de personnages profonds et des paysages ruraux inhabituels dans ce genre de film. Réalisateur atypique et assez sélectif, de Chalonge façonne une atmosphère à la fois mystérieuse et oppressante, à la limite du cauchemar et du fantastique, comme il allait le refaire dix ans plus tard avec son Docteur Petiot. À l’instar du roman, le film est à la croisée de différents genres : science-fiction, horreur, aventure, drame social – un mélange rare dans le cinéma français de l’époque. Le film parvient à marier ses registres efficacement, en instaurant une ambiance ambiguë, privilégiant nettement les dialogues et les scènes descriptives à l’action.

Les changements par rapport au roman sont nombreux, surtout passée la première demi-heure assez fidèle : le personnage de Momo survit dans le film, ceux de Vilmain et la Falmine disparaissent, Evelyne devient une jeune femme et non plus une adolescente, mais, surtout, la fin est très différente puisque, contrairement au roman, elle voit la petite communauté être découverte et secourue par des hélicoptères. Pour autant, il ne s’agit pas d’une fin heureuse, bien au contraire, le réalisateur ne considérant pas la civilisation moderne comme salvatrice. Un dénouement qui rejoint la vision pessimiste et désabusée du cinéaste sur la société contemporaine. Cette réduction du nombre des personnages et des péripéties du roman correspond également à la propension de ce dernier à se concentrer sur les personnages et leur psychologie. Enfin, on relève une propension à l’obscurité, tant par la luminosité que par l’ambiance développée. Le récit est d’ailleurs très progressif et assez lent, porté par une réalisation sobre. Christian de Chalonge parvient ainsi à imprimer une véritable patte et à s’approprier le roman de Merle.

L’apocalypse demeure un sujet assez secondaire du film, l’explosion elle-même n’étant pas montrée (un choix fidèle au roman). Il est vrai que le cinéma français du début des années 80 n’allouait pas de gros budgets aux films de genre, même si pour cette occasion, EDF accepta de vider un barrage pour figurer un paysage désolé. Mais il y a aussi une volonté du réalisateur, puisque l’essentiel de l’action se concentre autour de la petite communauté, sa reconstruction, ses activités, les relations humaines en son sein ou au dehors. De plus, le film ne restitue pratiquement aucune des thématiques sociales abordées dans le roman, hormis l’importance de la hiérarchie, des relations humaines réorganisées et des rapports de force. Certains affrontements avec des pillards et les partisans de Fulber rappellent ouvertement les combats du maquis et de la Libération, souvenirs encore proches en 1980 et qui sont présents dans plusieurs films de cette époque. Des différents types de communauté présentes dans le roman, hormis quelques individus isolés, seuls deux en subsistent dans le film : celle d’Emmanuel, sorte de démocratie conservatrice (c’est Emmanuel, un châtelain et dirigeant local qui est désigné chef), certes rigide mais relativement humaine, et celle de Fulbert, une dictature messianique et militarisée empruntant ouvertement au fascisme. Jean-Louis Trintignant incarne avec conviction cet oppresseur opportuniste et vil se présentant comme une sorte de gourou absolutiste (dans le roman, il est un faux évêque) qui s’oppose assez vite au pragmatique mais pugnace Emmanuel. L’affrontement final entre les deux communautés révèle la symbolique du film : les partisans de Fulbert, reclus dans un tunnel, en sortent après la victoire des habitants de Malevil afin de se joindre à ces derniers, sortant ainsi littéralement de l’ombre à la lumière. Une symbolique encore renforcée par le retour du soleil peu auparavant dans le récit. Là encore, le souvenir de l’Occupation et de la Libération est proche.

Finalement, le film est surtout une tranche de vie humaine ordinaire prise dans les affres de l’effondrement de toute société civilisée. Il est certes imparfait, parfois caricatural dans le traitement de ses thématiques et trop contemplatif pour être apprécié de tous, mais il demeure un récit original, soigné et ambitieux, à la fin ambiguë et aux personnages bien campés. Une petite réussite rare dans le cinéma français et un véritable OVNI à redécouvrir.

Malevil – Bande-annonce

Fiche technique – Malevil 

Réalisateur : Christian de Chalonge
Scénario : Christian de Chalonge et Pierre Dumayet, adaptation libre du roman éponyme de Robert Merle, reniée par celui-ci
Avec : Michel Serrault, Jacques Dutronc, Jacques Villeret, Robert Dhéry, Hanns Zischler, Jean-Louis Trintignant…
Producteur : Claude Nedjar
Musique : Gabriel Yared
Directeur de la photographie : Jean Penzer
Décors : Max Douy
Montage : Henri Lanoë
Costumes : Ghislain Uhry
Sociétés de production : Les Films Gibé
13 mai 1981 en salle | 1h 59min | Fantastique

Les pistolets en plastique, la farce trash et punk de Jean-Christophe Meurisse dynamite la bienséance

Outrance et décadence

Avec une outrecuidance galvanisante et une outrance cathartique, Jean-Christophe Meurisse dézingue toutes les macro-folies de notre époque dans un film amoral et hilarant.

Dialogue avec le mal

Fondateur de la compagnie de théâtre iconoclaste les chiens de Navarre, J.C Meurisse (dont c’est le troisième  long métrage après Apnées et Oranges Sanguines) impose dans le cinéma français un ton puissamment hirsute et désinhibé, frontal et éhonté de nature à expulser les diktats bien-pensants sur le bon ou le mauvais goût et autres moralines castratrices.

Ce qui caractérise précisément le cinéma de JC Meurisse c’est une impudence insituable moralement. Un dialogue avec le mal et ses avatars (la bêtise, la médisance, l’ignorance, les croyances de masse) porté à l’acmé du jeu, du burlesque, de la bouffonnerie, du cynisme, voire du grand-guignol.

Des acteurs en Majesté

Toutes nos fascinations névrotiques sont catapultées, condensées et torpillées dans ce qui pourrait s’apparenter à des sketches (façon les Vamps pour le duo d’enquêtrices du web génialement interprétées par Delphine Baril et Charlotte Laemell) ou numéros d’acteurs éblouissants (et ce serait déjà énorme!) si le réalisateur se contentait d’une juxtaposition de scènes choc. Ce n’est pas le cas. Le film jubile d’une esthétique forte corollaire de l’extravagance du propos et d’acteurs tous en majesté. Citons une scène parmi d’autres à l’aéroport de Copenhague avec un acteur sosie danois (?) d’un Depardieu jeune parlant français déployant un jeu totalement déjanté, inattendu, à mourir de rire.

Les Pistolets en Plastique va mouliner le matériau barbare des pulsions morbides de nos sociétés avides de faits divers trash et d’identification douteuse et masturbatoire au malsain pour fabriquer une œuvre percutante, impétueuse et hérissée, borderline et cohérente, délirante et désopilante.

C’est ici l’affaire Xavier Dupont de Ligonnès (le massacre de toute sa famille qui lui est imputé, le tueur le plus recherché de l’hexagone) rebaptisé Paul Bernardin qui sert de point de cristallisation à la satire sanglante de Meurisse.

Quoi de plus excitant qu’un tel fait divers, qu’un tueur a priori comme tout le monde, devenu l’ennemi public numéro 1 ou le fantasme number one d’une civilisation décadente pour venir faire converger toutes les arches narratives du scénario des Pistolets en Plastique et les torpiller en jeu de massacre affolant, nous plongeant nez à nez avec nos violentes névroses.

Le Cinéma : Art Du Stand-Up Majeur

Gonflé à l’humour macabre version Fabrice Eboué  et à l’impertinence démente d’un background du meilleur café-théâtre , Meurisse fait de tout son cinéma un art du stand up majeur.

Beaucoup plus cinglant et sarcastique que Dupieux, follement plus drôle mais travaillant sur les mêmes matériaux de réservoir pulsionnel, exhibant une direction d’acteurs hallucinée et  survoltée (voir le monologue ahurissant de Anne-Lise Heimburger), Meurisse nous met sous les yeux un cocktail explosif de nos alarmantes bêtises, racismes en tous genre et cruautés latentes.

Les vingt dernières minutes poussent le curseur du pistolet balle à blanc un peu loin nous infligeant un sadisme quelque peu gratuit. Et le film eût pu se clore avant.

Il n’en reste pas moins que Meurisse crée un genre qui n’existe pas où le rire radical, offensif et sans-gêne demeure possible, soulevant et renversant toutes les hypocrisies sociales ou garde-fou vertueux, un genre où la parodie s’exerce de haute volée avec des acteurs débridés, où l’absurde projeté de face réveille les consciences par l’envers nous forçant à observer ce que c’est de mener collectivement une vie indécente et abjecte.

Bande-annonce : Les pistolets en plastique

De Jean-Christophe Meurisse | Par Jean-Christophe Meurisse
Avec Laurent Stocker, Delphine Baril, Charlotte Laemmel
26 juin 2024 en salle | 1h 36min | Comédie, Policier
Distributeur : Bac Films