« Géopolitique du sport » : les muscles plutôt que les balles ?

L’ouvrage Géopolitique du sport, de Lukas Aubin et Jean-Baptiste Guégan, publié par les éditions La Découverte, met en lumière les interpénétrations entre le sport et la géopolitique. À travers des analyses et des cas concrets, les deux auteurs démontrent comment le sport sert de levier pour le soft power, influençant les relations internationales et la dynamique de puissance entre les États.

La première leçon tirée de ce livre est que le sport est intrinsèquement géopolitique. Que ce soit la Coupe du Monde au Qatar en 2022, les Jeux Olympiques de Pékin en 2008 ou les récupérations opérées en leur temps par les régimes fasciste et nazi, chaque événement sportif majeur est utilisé pour le soft power, pour faire étalage de ses capacités, pour exclure ou rapprocher des nations. Lukas Aubin et Jean-Baptiste Guégan ne s’y trompent pas quand ils affirment que « le sport peut et doit être considéré comme un levier, un révélateur et l’une des composantes de la puissance des États, qu’elle soit dure ou douce ». En d’autres termes, le sport devient un domaine stratégique pour faire rayonner un pays, mobiliser sa société et peser dans les instances sportives internationales.

Les auteurs mettent également en avant le rôle du sport dans le reflet des histoires migratoires et dans la création d’un sentiment d’appartenance nationale. Des équipes nationales comme celles de l’Allemagne ou de la France illustrent parfaitement comment le sport peut incarner la diversité et la dynamique migratoire d’un pays – l’euro actuellement disputé en apporte un témoignage édifiant. En parallèle, les performances sportives deviennent souvent un indicateur de la santé socio-politique des nations : les États en difficulté ont souvent des résultats décevants dans les grandes compétitions, tandis que les USA et l’URSS ont trusté les deux premières places des tableaux des médailles au plus fort de la guerre froide.

On le sait, les Jeux Olympiques de Sotchi pour la Russie ou la Coupe du Monde pour le Qatar ont servi de vitrines pour démontrer leur capacité à accueillir des événements mondiaux et à répondre aux standards internationaux. On ne sera pas davantage surpris de lire que des supersportifs tels que Lionel Messi ou Cristiano Ronaldo incarnent la nouvelle division internationale du travail sportif. Ces athlètes, évoluant sur un territoire global fait de compétitions et de promotions, deviennent des acteurs transnationaux et des enjeux géopolitiques autant que des biens marchands. L’arrêt Bosman dans le football a d’ailleurs servi d’incubateur en la matière. De leur côté, les rivalités sportives, à l’instar de celle entre l’Inter de Milan et l’AC Milan, s’appréhendent parfois comme des métaphores des tensions socio-économiques, ici opposant notamment les immigrés aux opulents.

Dans un ouvrage accessible et didactique, Lukas Aubin et Jean-Baptiste Guégan soulignent également les questions écologiques soulevées par l’organisation de compétitions sportives, ainsi que l’importance du supportérisme géographique et identitaire. Les événements sportifs dominent largement le classement des émissions de télévision les plus regardées, illustrant leur capacité à rassembler des audiences mondiales. Depuis les années 1960, la retransmission des Jeux Olympiques et d’autres événements majeurs, tels que la Coupe du monde de football ou le Tour de France, a explosé grâce à la télévision et aux satellites, augmentant peu à peu l’influence économique des droits télévisuels, désormais essentiels à l’équilibre des clubs ou des organisations.

Enfin, comment ne pas évoquer le nation building et le nation branding ? Les pays émergents, comme le Brésil, l’Afrique du Sud ou la Chine, utilisent le sport comme un outil essentiel de leur renommée mondiale. Ces nations se servent des grandes compétitions pour promouvoir leur image à l’étranger. Cependant, comme le rappellent à dessein les auteurs, l’organisation de tels événements peut aussi générer des frictions avec les populations locales, comme en témoignent les Jeux Olympiques de Tokyo en 2020 en pleine pandémie ou ceux de Montréal en 1976, où les dépassements de coûts ont été considérables (de l’ordre de… 720 % !).

Géopolitique du sport passe du sponsoring à l’activisme sportif des pays arabes en passant par les préférences affichées par les Américains ou les Européens. Lukas Aubin et Jean-Baptiste Guégan fournissent une analyse pertinente de l’interconnexion entre le sport et la géopolitique. Car les compétitions sportives demeurent un domaine stratégique pour les États cherchant à affirmer leur puissance sur la scène internationale. En explorant ces multiples dimensions, l’opuscule aide à poser un regard plus fin sur les médailles et leur revers.

Géopolitique du sport, Lukas Aubin et Jean-Baptiste Guégan
La Découverte, juillet 2024, 128 pages

Note des lecteurs0 Note
4

Festival

FIFAM 2026 : la programmation et l’affiche se dévoilent

Mercredi 8 juillet, le Fifam a dévoilé son affiche et les grandes lignes de sa programmation. L’occasion également pour le nouveau directeur artistique, Dominique Olier, de s’exprimer sur les orientations du festival à venir. À l’issue de cette présentation au Ciné St-Leu, les spectateurs ont découvert en avant-première le film de Louis Clichy, Le Corset. Le long-métrage d’animation annonce l’entrée, dans la sélection officielle, d’une section dédiée au cinéma d’animation. Un très beau film habité par l’enfance, le monde agricole et la musique. Le festival se déroulera du 13 au 21 novembre 2026, dans les salles du Ciné St-Leu et de la Maison de la Culture d’Amiens !

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Newsletter

À ne pas manquer

« Insidious : l’invasion du Lointain » ne réveillera pas notre intérêt pour la saga…

Entre un scénario prévisible, des incohérences avec le canon établi et des excursions dans le Lointain sans ambition visuelle, ce sixième épisode déçoit malgré quelques bonnes idées.

Mutiny : castagne en haute mer

Jason Statham traque ceux qui l'ont piégé à bord d'un cargo hostile, dans ce thriller de Jean-François Richet. La mécanique de "Mutiny" est bien huilée par endroits, notamment lors du combat final, mais le récit patine et le huis clos promis ne se referme jamais vraiment sur son héros.

Sanjuro (1962), d’Akira Kurosawa : « Le meilleur sabre est celui qui reste dans son fourreau »

Réclamée par la Toho, la suite du "Garde du corps" (1962) mise en scène par Kurosawa réussit l’exploit de s’inscrire dans une continuité thématique tout en adoptant une tonalité qui en est le contrepied, troquant le cynisme et la violence du premier pour l’humour et l’observation qui évite de verser le sang. Porté par un Toshiro Mifune parfait dans la reprise de son rôle de ronin fruste, "Sanjuro" est un sommet de l’art de la mise en scène du maître nippon : concis, limpide, intelligent, esthétique, drôle, un brin provocateur. En un mot : jubilatoire.

Wake in Fright : les sirènes de la Yabba

"Wake in Fright" a électrisé Cannes en 1971, disparu pendant 40 ans, puis ressurgi comme le mythe fondateur du cinéma australien. Un instituteur s'enlise dans une ville minière où l'hospitalité se boit comme une sommation. 55 ans après, sa brutalité n'a rien perdu de son mordant.

« Soudain », un chemin patient vers l’intime

L'amitié entre une directrice française d'EHPAD et une metteuse en scène japonaise. De cet argument simple, Ryusuke Hamaguchi tire un film épuré et pourtant foisonnant, aussi sensible que politique, sans jamais forcer le trait si ce n'est dans quelques redondances. Analyse.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

« Les Systèmes de protection sociale face aux crises » : regards croisés

À travers une série de contributions consacrées à la pandémie, au climat ou encore au vieillissement démographique, l’ouvrage paru aux PUR observe avec acuité l'état et la lente métamorphose des systèmes sociaux. France, Japon : partout, la crise agit comme révélateur, accélérateur, et parfois même en tant que mise en demeure.

Quelle place pour les super-héros dans le cinéma hollywoodien contemporain ?

Sébastien David et Hélène Valmary dirigent aux PUR un ouvrage collectif intitulé Les super-héros dans le cinéma hollywoodien contemporain. Ce dernier prend le blockbuster au sérieux : plus qu'un produit industriel ou le symptôme patenté de l’hégémonie Marvel, le super-héros y est analysé comme carrefour de formes, de gestes, de sons, de corps ou encore de croyances. Un laboratoire où le cinéma contemporain rejoue, parfois malgré lui, toute une histoire des images.

« Les Trois Maisons de Michel Foucault » : les demeures de la pensée

Avec "Les Trois Maisons de Michel Foucault", les Presses universitaires de Rennes prennent le parti d'explorer le philosophe français à travers Poitiers, Vendeuvre et Verrue. Le livre transforme ces lieux de vie en véritables chambres d’écho de son œuvre. Une manière singulière, remarquablement incarnée, d’approcher une pensée souvent réduite à ses concepts les plus célèbres.